L'ORPHELINE DU BOULEVARD

Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le détachement de

Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de

son âge; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette

famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas,

car c'était l'heure où les lumières du gaz s'allument de loin en loin.

Une humble boutique à terre s'annonçait à une grande distance par la

voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles perçantes dans toutes

les oreilles promeneuses:

Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez!

pleurez pour obtenir de vos pères et mères les trésors à cinq sous que

voilà. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq

sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!»

Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction de cette voix puissante;

il permit à ses enfants de choisir chacune un de ses trésors à cinq sous

qui font plus d'heureux qu'on ne pense.

Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupée nue,

abandonnée dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de

pitié subite. La plus attrayante sympathie s'établit entre elle et cette

pauvre petite chose dédaignée; et pressant de toute l'étreinte de ses

deux mains la main de son père pour le forcer à se pencher vers elle,

donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh!

je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt

fois par les caresses que cette poupée reçut de son doux sauveur. C'est

de là que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard.

Il est impossible de vous représenter l'affection qui parut s'établir

entre elles deux. C'était presque triste de penser qu'un seul coeur en

faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une

amitié si tendre, pour lui donner le bonheur d'y répondre. Marceline ne

le désirait pas, elle en était sûre! elle voyait ces petits traits fins

et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idée lui

causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline

collée contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, après sa prière

à Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouvé, l'amour de son

choix, sa petite bien-aimée! Elle passait toutes ses récréations dans

cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de

paroles caressantes et mignonnes ferait un poème d'amour et d'amitié!

Cette jeune âme était remplie, et son visage d'ange rayonnait de

bonheur. Sur les genoux de son père même, qui l'y berçait souvent comme

la plus légère, elle montait avec l'orpheline associée à sa vie; cette

vie fut un sourire tant qu'elle posséda sa frêle et pure idole. Quand

son père, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:--Que dit-elle

de tout ce que tu lui racontes!

--Elle m'écoute, répondait l'enfant, elle m'entend!» Et l'avenir de

cette petite fille l'inquiétait plus que celui de la rangeuse Albertine,

plus que celui de la bondissante Valérie; plus même que celui d'Augusta,

dont le caractère impétueux pouvait se modifier, et l'exempter à coup

sûr de toutes les maladies de l'âme.

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II · 第 13 / 37 题