LA POUPÉE MALADE.

L'enfance est heureuse! elle est aimée de Dieu. Dieu charge un ange de

mesurer la peine à la faiblesse. L'ange y va bien doucement; on croit

qu'il leur souffle des baisers dans leurs larmes. De là ces ondées de

pleurs qui mouillent à peine, car il les emporte sur ses ailes avec

leurs prières. Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, ils

espèrent, ils croient et c'est pour cela que Dieu les aime; pour cela

qu'il a dit: _Laissez venir à moi les petits enfants?_ Il faut donc se

réjouir en pensant que les quatre soeurs retrouvèrent leurs poupées

avec un sentiment de joie très pur et qu'elles les associèrent à leurs

souvenirs, à leurs jeux, à l'union charmante qui régnait entre elles.

Un jour que les leçons étaient finies, leur père s'étonna du profond

silence qui avait succédé au bruit accoutumé de l'heureuse chambre de

ses enfants. Il s'approcha sur la pointe du pied pour observer la cause

de ce grand silence, et demeura fort surpris de voir la poupée d'Augusta

couchée, et les petites filles s'agitant autour d'elle avec le plus

tendre empressement.

Un ordre parfait régnait dans leur activité muette. On glissait

doucement autour du cher petit objet qu'on semblait avoir peur de

réveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, privée de ses

vêtements incommodes; renversée sur un oreiller, se conformant à sa

position avec une grace qui enchantait les enfants. Alphonse, joli petit

parent de la maison, partageait fort gravement les soins de ses cousines

et remplissait les fonctions de médecin.

C'était un charme de le voir tâtant le pouls de Lutine, réfléchissant

comme il avait vu réfléchir un docteur profond, et s'asseyant près du

lit, le front appuyé sur sa main, une plume passée dans ses lèvres, lent

à écrire l'ordonnance que ses cousines attendaient avec anxiété.

Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait pour elle dans cette scène

l'intérêt d'un drame véritable. Cette malade immobile leur faisait

pressentir ou rappeler tout ce qu'il y a de doux, d'aimable aux soins

prodigués à un être souffrant. Monsieur Sarrasin vit tant de zèle et de

charité régner dans ce coin de chambre, que les larmes lui en vinrent

aux yeux.

Albertine lut l'ordonnance du médecin, et prépara promptement une petite

bande de toile urgente pour la saignée, qu'exécuta sur l'heure la main

légère et hardie d'Alphonse.

La lancette fut un passe-cordon d'argent, la cuvette une coupe de

porcelaine qu'avait prêtée la vieille Suzanne. Alors, à la satisfaction

curieuse des enfants, la poupée dont la peau fut plus qu'effleurée par

l'intègre Alphonse qui s'en acquittait de tout son coeur, la poupée

perdit une grande quantité de son.

--Elle est sauvée! cria le docteur. Elle est sauvée!

Sauvée! répétèrent en frappant dans leurs mains les gardes-malades, qui

avaient à peu près le costume de l'état.

--Je te fais compliment de cette cure, mon ami, dit monsieur Sarrasin en

se montrant. Tu me parais devoir être un jour médecin dans toutes les

formes. Alphonse lui sauta au cou, et lui dit en confidence.--Je fais

semblant de croire; car, vois-tu, cette poupée n'est pas vivante.--Si!

Si! un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, et qui ne voulait

pas perdre son illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle en

entraînant son père auprès de sa Lutine. Tu vois que les sangsues ont

bien pris!» Lutine avait, en effet, huit sangsues, ou du moins huit

petits morceaux de réglisse découpés dans la forme de ce laid et

bienfaisant animal. Il faut convenir que Lutine ainsi barbouillée, le

bras vide, et lavée par toutes les potions qu'on lui avait fait boire,

demeura dans un état de convalescence, dont les bons soins de la sage

Albertine ne purent jamais la tirer entièrement. Monsieur Sarrasin

déclara pourtant que cette convalescence serait célébrée par un banquet,

où le docteur reçut, en crèmes, en biscuits et en darioles, le prix de

sa sagacité merveilleuse.

--D'où provenait la maladie de Lutine? manda Monsieur Sarrasin, moitié

sérieux, moitié riant.

Le docteur mangeait, se reposant sur ses lauriers. Augusta répondit avec

vivacité que Lutine avait fait son malheur elle-même, qu'elle se serrait

dans son corset de manière à s'étouffer, ce qui la rendait très-agacée

et très-pâle.

Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue poitrinaire. C'est une folle,

sans soin d'elle-même, jamais en place, une petite ramasse-poussière qui

me fait tourner la tête.

--Je comprends, dit son père, en frappant doucement sur cette petite

tête agitée, qu'il faudra lui donner un bien bon exemple pour la

corriger. La tienne, Valérie, paraît en bonne santé.

--Oui, papa, elle danse

toujours, et je lui apprends le pas du châle pour te faire une

surprise le jour de ta fête. Oh! papa! elle valse presque seule sans

s'étourdir.

--Il faut lui faire une récompense de cet amusement, mon

ange: on peut danser de joie quand on a bien rempli tous ses devoirs;

j'y veillerai avec toi. La tienne, Albertine, comment se conduit-elle?

Albertine ne répondit rien qu'en courant chercher les preuves de

l'excellente conduite de Prudente. Elle rapporta, dans un doux silence,

l'ouvrage de tapisserie terminé avec une propreté ravissante; puis elle

étala, avec un sourire d'une petite mère satisfaite, un trousseau cousu

de la façon la plus solide. Ce trousseau se composait déjà d'une paire

de draps ourlés, marqués au nom de Prudente; quatre chemises à manches

longues en forme de peignoir; quatre manteaux de lits, des béguins

bordés d'une petite dentelle de Lille et quatre mouchoirs ornés de son

chiffre.

Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle peut attendre. Elle m'a bien

aidée, cette chère mignonne! Oh! papa que je l'aime! et que je suis

contente quand nous travaillons ensemble!--je t'aime aussi, dit son

heureux père, et je te donne dès ce moment le droit de surveillance

sur toutes les poupées de la maison; elles y gagneront beaucoup et tes

jeunes soeurs davantage.

Les plus petites embrassèrent tendrement Albertine, qui les baisa d'un

baiser plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, pour l'avoir vu de

mes yeux qu'elle devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui de ses

soeurs, dont elle est encore adorée.

Dans un moment de réflexion fort rare chez Augusta, elle regardait un

peu tristement les ravages que sa tendresse avait produit chez Lutine,

qui n'était plus que l'ombre d'elle-même,--Veux-tu la mienne? dit

Marceline, que personne ne soupçonnait en observation dans un coin; mais

dont les yeux intelligents perçaient toujours jusqu'à la tristesse des

autres. Prends la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, Lutine et

Fauvette te réjouira.

--Mais toi, répondit Augusta, en hésitant à recevoir la belle Fauvette,

aussi fraîche que le jour de son entrée dans la maison.

--Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle

est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit là ma

fille.

--Oh! j'en aurai donc deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de

choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je vais avoir sur les bras! qu'une

grande famille cause de soins et de fatigue aux mères!

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II · 第 12 / 37 题