LA POUPÉE PERDUE.

Alphonse avait passé tout un jour de congé au milieu de ses jeunes

parentes, et ce jour s'était écoulé comme une heure. Le jardin déjà

embaumé, la cour où il y avait de l'herbe et des poules, les greniers où

vivaient des pigeons à la plume éclatante au soleil, tout avait maintenu

la joie et la concorde dans cette jolie famille; pourtant Marceline

devint triste après le départ d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, le

surlendemain, longtemps, jusqu'à ce que l'on s'aperçut qu'il y avait de

profonds soupirs dans son silence, que ces soupirs ressemblaient presque

à des sanglots et qu'enfin sa santé s'altérait d'une manière sensible.

Son père la portait dans ses bras, la faisait danser avec Valérie,

coudre avec Albertine, sortir avec sa bonne Suzanne.

L'enfant obéissait partout, mais elle dansait d'un air pleurant, se

couchait sur l'épaule de son père, rêveuse et les yeux fixes, gardait

sans y toucher les gâteaux délicieux dont Suzanne voulait réveiller son

appétit, et posait une heure entière sa petite tête brûlante sur les

genoux de sa patiente soeur, Albertine.

--Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? et cela? et beaucoup de choses

propres à la distraire.

Oui! oui! oui!» répondait-elle d'une voix douce et plaintive, mais elle

ne jetait seulement pas les yeux sur les joujoux qu'on s'empressait de

lui offrir.

Cette petite fille était devenue si chère à monsieur Sarrasin, qu'il

devint lui-même tout rêveur de la voir ainsi languissante après avoir

interrogé sa maison dans la crainte que l'enfant n'y fut malheureux

pendant ses courtes absences; il prit la résolution de la veiller

lui-même jusque dans son sommeil, cet excellent père! il entra quand

tous les enfants dormaient paisibles et blancs comme des ramiers couchés

dans leurs nids.

Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une contemplation pleine

de bonheur. C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi dans la

prière _pour tous_! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir

comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le

baiser de ce père attendri. Il jugea par le sourire de Valérie qu'elle

s'était assoupie avec une chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait

compris jusque là tout le bonheur d'un père, qui entend les douces

haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de santé.

C'est à remercier Dieu à genoux; c'est à croire qu'on l'entend respirer

lui-même dans ce monde.

Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant,

car à peine eut-il effleuré les boucles blondes de son front presque

pâle, que la petite Marceline se réveilla en tressaillant et fixa ses

yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aimé père, en lui tendant

les bras.

--T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que

c'était le bon Dieu, bon comme toi.»

Alors, avec une voix de père qui ouvre les secrets de tous les enfants,

il entra dans la petite âme sensible et renfermée, au milieu d'un

ruisseau de larmes qu'il fit couler à force de confiance et de tendres

paroles, la petite mélancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma

fille!

--Comment! dit monsieur Sarrasin frappé d'étonnement, c'est là ce que je

cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit?

Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras à son

cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!

Dis tout, dis, pauvre ange! insista son père ému et enchanté d'avoir

découvert la blessure.

--Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le

coeur de son père. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi.»

Je vous avoue que cet homme qui n'était plus enfant depuis trente ans

passés, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille.

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II · 第 14 / 37 题