La Durande, au dire de l'équipage du _Shealtiel_, était déjà aux trois

quarts fracassée. Elle eût évidemment coulé dans la nuit si l'écueil

ne l'eût retenue et soutenue. Le patron du _Shealtiel_ avec sa lunette

avait étudié l'épave. Il donnait avec la précision marine le détail du

désastre; la hanche de tribord était défoncée, les mâts tronqués, la

voilure déralinguée, les chaînes des haubans presque toutes coupées, la

claire-voie du capot-de-chambre écrasée par la chute d'une vergue, les

jambettes brisées au ras du plat bord depuis le travers du grand mât

jusqu'au couronnement, le dôme de la cambuse effondré, les chantiers

de la chaloupe culbutés, le rouffle démonté, l'arbre du gouvernail

rompu, les drosses déclouées, les pavois rasés, les bittes emportées,

le traversin détruit, la lisse enlevée, l'étambot cassé. C'était toute

la dévastation frénétique de la tempête. Quant à la grue de chargement

scellée au mât sur l'avant, plus rien, aucune nouvelle, nettoyage

complet, partie à tous les diables, avec sa guinderesse, ses moufles,

sa poulie de fer et ses chaînes. La Durande était disloquée; l'eau

allait maintenant se mettre à la déchiqueter. Dans quelques jours il

n'en resterait plus rien.

Pourtant la machine, chose remarquable et qui prouvait son excellence,

était à peine atteinte dans ce ravage. Le patron du _Shealtiel_ croyait

pouvoir affirmer que «la manivelle» n'avait point d'avarie grave. Les

mâts du navire avaient cédé, mais la cheminée de la machine avait

résisté. Les gardes de fer de la passerelle de commandement étaient

seulement tordues; les tambours avaient souffert, les cages étaient

froissées, mais les roues ne paraissaient pas avoir une palette de

moins. La machine était intacte. C'était la conviction du patron du

_Shealtiel_. Le chauffeur Imbrancam, qui était mêlé aux groupes,

partageait cette conviction. Ce nègre, plus intelligent que beaucoup de

blancs, était l'admirateur de la machine. Il levait les bras en ouvrant

les dix doigts de ses mains noires et disait à Lethierry muet: Mon

maître, la mécanique est en vie.

Le salut de Clubin semblant assuré, et la coque de la Durande étant

sacrifiée, la machine, dans les conversations des groupes, était la

question. On s'y intéressait comme à une personne. On s'émerveillait

de sa bonne conduite.--Voilà une solide commère, disait un matelot

français.--C'est de quoi bon! s'écriait un pêcheur guernesiais.--Il

faut qu'elle ait eu de la malice, reprenait le patron du _Shealtiel_,

pour se tirer de là avec deux ou trois écorchures.

Peu à peu cette machine fut la préoccupation unique. Elle échauffa

les opinions pour et contre. Elle avait des amis et des ennemis. Plus

d'un, qui avait un bon vieux coutre à voiles, et qui espérait ressaisir

la clientèle de la Durande, n'était pas fâché de voir l'écueil

Douvres faire justice de la nouvelle invention. Le chuchotement

devint brouhaha. On discuta presque avec bruit. Pourtant c'était une

rumeur toujours un peu discrète, et il se faisait par intervalles de

subits abaissements de voix, sous la pression du silence sépulcral de

Lethierry.

Du colloque engagé sur tous les points, il résultait ceci:

La machine était l'essentiel. Refaire le navire était possible, refaire

la machine non. Cette machine était unique. Pour en fabriquer une

pareille, l'argent manquerait, l'ouvrier manquerait encore plus. On

rappelait que le constructeur de la machine était mort. Elle avait

coûté quarante mille francs. Personne ne risquerait désormais sur une

telle éventualité un tel capital; d'autant plus que voilà qui était

jugé, les navires à vapeur se perdaient comme les autres; l'accident

actuel de la Durande coulait à fond tout son succès passé. Pourtant il

était déplorable de penser qu'à l'heure qu'il était, cette mécanique

était encore entière et en bon état, et qu'avant cinq ou six jours

elle serait probablement mise en pièces comme le navire. Tant qu'elle

existait, il n'y avait, pour ainsi dire, pas de naufrage. La perte

seule de la machine serait irrémédiable. Sauver la machine, ce serait

réparer le désastre.

Sauver la machine, c'était facile à dire. Mais qui s'en chargerait?

est-ce que c'était possible? Faire et exécuter c'est deux, et la

preuve, c'est qu'il est aisé de faire un rêve et difficile de

l'exécuter. Or si jamais un rêve avait été impraticable et insensé,

c'était celui-ci: sauver la machine échouée sur les Douvres. Envoyer

travailler sur ces roches un navire et un équipage serait absurde;

il n'y fallait pas songer. C'était la saison des coups de mer; à

la première bourrasque les chaînes des ancres seraient sciées par

les crêtes sous-marines des brisants, et le navire se fracasserait

à l'écueil. Ce serait envoyer un deuxième naufrage au secours du

premier. Dans l'espèce de trou du plateau supérieur où s'était abrité

le naufragé légendaire mort de faim, il y avait à peine place pour

un homme. Il faudrait donc que, pour sauver cette machine, un homme

allât aux rochers Douvres, et qu'il y allât seul, seul dans cette

mer, seul dans ce désert, seul à cinq lieues de la côte, seul dans

cette épouvante, seul des semaines entières, seul devant le prévu et

l'imprévu, sans ravitaillement dans les angoisses du dénûment, sans

secours dans les incidents de la détresse, sans autre trace humaine que

celle de l'ancien naufragé expiré de misère là, sans autre compagnon

que ce mort. Et comment s'y prendrait-il d'ailleurs pour sauver cette

machine? Il faudrait qu'il fût non-seulement matelot, mais forgeron.

Et à travers quelles épreuves! L'homme qui tenterait cela serait plus

qu'un héros. Ce serait un fou. Car dans de certaines entreprises

disproportionnées où le surhumain semble nécessaire, la bravoure a

au-dessus d'elle la démence. Et en effet, après tout, se dévouer pour

de la ferraille, ne serait-ce pas extravagant? Non, personne n'irait

aux rochers Douvres. On devait renoncer à la machine comme au reste.

Le sauveteur qu'il fallait ne se présenterait point. Où trouver un tel

homme?

Ceci, dit un peu autrement, était le fond de tous les propos murmurés

dans cette foule.

Le patron du _Shealtiel_, qui était un ancien pilote, résuma la pensée

de tous par cette exclamation à voix haute:

--Non! c'est fini. L'homme qui ira là et qui rapportera la machine

n'existe pas.

--Puisque je n'y vais pas, ajouta Imbrancam, c'est qu'on ne peut pas y

aller.

Le patron du _Shealtiel_ secoua sa main gauche avec cette brusquerie

qui exprime la conviction de l'impossible, et reprit:

--S'il existait...

Déruchette tourna la tête.

--Je l'épouserais, dit-elle.

Il y eut un silence.

Un homme très pâle sortit du milieu des groupes et dit:

--Vous l'épouseriez, miss Déruchette?

C'était Gilliatt.

Cependant tous les yeux s'étaient levés. Mess Lethierry venait de se

dresser tout droit. Il avait sous le sourcil une lumière étrange.

Il prit du poing son bonnet de matelot et le jeta à terre, puis il

regarda solennellement devant lui sans voir aucune des personnes

présentes, et dit:

--Déruchette l'épouserait. J'en donne ma parole d'honneur au bon Dieu.

II

BEAUCOUP D'ÉTONNEMENT SUR LA COTE OUEST

La nuit qui suivit ce jour-là devait être, à partir de dix heures du

soir, une nuit de lune. Cependant, quelle que fût la bonne apparence de

la nuit, du vent et de la mer, aucun pêcheur ne comptait sortir ni de

la Hougue la Perre, ni du Bourdeaux, ni de Houmet Benet, ni du Platon,

ni de Port Grat, ni de la baie Vason, ni de Perelle bay, ni de Pezeris,

ni du Tielles, ni de la baie des Saints, ni de Petit Bô, ni d'aucun

port ou portelet de Guernesey. Et cela était tout simple, le coq avait

chanté à midi.

Quand le coq chante à une heure extraordinaire, la pêche manque.

Ce soir-là, pourtant, à la tombée de la nuit, un pêcheur qui rentrait à

Omptolle eut une surprise. A la hauteur du Houmet Paradis, au delà des

deux Brayes et des deux Grunes, ayant à gauche la balise des Plattes

Fougères qui représente un entonnoir renversé, et à droite la balise de

Saint-Sampson qui représente une figure d'homme, il crut apercevoir

une troisième balise. Qu'était-ce que cette balise? quand l'avait-on

plantée sur ce point? quel bas-fond indiquait-elle? La balise répondit

tout de suite à ces interrogations; elle remuait; c'était un mât.

L'étonnement du pêcheur ne décrut point. Une balise faisait question;

un mât bien plus encore. Il n'y avait point de pêche possible. Quand

tout le monde rentrait, quelqu'un sortait. Qui? pourquoi?

Dix minutes après, le mât, cheminant lentement, arriva à quelque

distance du pêcheur d'Omptolle. Il ne put reconnaître la barque. Il

entendit ramer. Il n'y avait que le bruit de deux avirons. C'était

donc vraisemblablement un homme seul. Le vent était nord; cet homme

évidemment nageait pour aller prendre le vent au delà de la pointe

Fontenelle. Là, probablement, il mettrait à la voile. Il comptait donc

doubler l'Ancresse et le mont Crevel. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Le mât passa, le pêcheur rentra.

Cette même nuit, sur la côte ouest de Guernesey, des observateurs

d'occasion, disséminés et isolés, firent, à des heures diverses et sur

divers points, des remarques.

Comme le pêcheur d'Omptolle venait d'amarrer sa barque, un charretier

de varech, à un demi-mille plus loin, fouettant ses chevaux dans

la route déserte des Clôtures, près du cromlech, aux environs des

martellos 6 et 7, vit en mer, assez loin à l'horizon, dans un

endroit peu fréquenté, parce qu'il faut le bien connaître, devers

la Roque-Nord et la Sablonneuse, une voile qu'on hissait. Il y fit

d'ailleurs peu d'attention, étant pour chariot et non pour bateau.

Une demi-heure s'était peut-être écoulée depuis que le charretier avait

aperçu cette voile, quand un plâtreur revenant de son ouvrage de la

ville et contournant la mare Pelée, se trouva tout à coup presque en

face d'une barque très hardiment engagée parmi les roches du Quenon, de

la Rousse de Mer et de la Gripe de Rousse. La nuit était noire, mais

la mer était claire, effet qui se produit souvent, et l'on pouvait

distinguer au large les allées et venues. Il n'y avait en mer que cette

barque.

Un peu plus bas, et un peu plus tard, un ramasseur de langoustes,

disposant ses boutiques sur l'ensablement qui sépare le Port Soif du

Port Enfer, ne comprit pas ce que faisait une barque glissant entre

la Boue Corneille et la Moulrette. Il fallait être bon pilote et bien

pressé d'arriver quelque part pour se risquer là.

Comme huit heures sonnaient au Catel, le tavernier de Cobo bay observa,

avec quelque ébahissement, une voile au delà de la Boue du Jardin et

des Grunettes, très près de la Suzanne et des Grunes de l'ouest.

Non loin de Cobo bay, sur la pointe solitaire du Goumet de la baie

Vason, deux amoureux étaient en train de se séparer et de se retenir;

au moment où la fille disait au garçon:--Si je m'en vas, ce n'est

pas pour l'amour de ne pas être avec toi, c'est que j'ai mon fait

à choser. Ils furent distraits de leur baiser d'adieu par une assez

grosse barque qui passa très près d'eux et qui se dirigeait vers les

Messellettes.

Monsieur Le Peyre des Norgiots, habitant le cotillon Pipet, était

occupé vers neuf heures du soir à examiner un trou fait par des

maraudeurs dans la haie de son courtil, la Jennerotte, et de son

«friquet planté à arbres»; tout en constatant le dommage, il ne

put s'empêcher de remarquer une barque doublant témérairement le

Crocq-Point à cette heure de nuit.

Un lendemain de tempête, avec ce qui reste d'agitation à la mer, cet

itinéraire était peu sûr. On était imprudent de le choisir, à moins de

savoir par cœur les passes.

A neuf heures et demie, à l'Équerrier, un chalutier remportant

son filet s'arrêta quelque temps pour considérer entre Colombelle

et la Souffleresse quelque chose qui devait être un bateau. Ce

bateau s'exposait beaucoup. Il y a là des coups de vent subits très

dangereux. La roche Souffleresse est ainsi nommée parce qu'elle souffle

brusquement sur les barques.

A l'instant où la lune se levait, la marée étant pleine et la mer étant

étale dans le petit détroit de Li-Hou, le gardien solitaire de l'île

de Li-Hou fut très effrayé; il vit passer entre la lune et lui une

longue forme noire. Cette forme noire, haute et étroite, ressemblait

à un linceul debout qui marcherait. Elle glissait lentement au-dessus

des espèces de murs que font les bancs de rochers. Le gardien de Li-Hou

crut reconnaître la Dame Noire.

La Dame Blanche habite le Tau de Pez d'Amont, la Dame Grise habite

le Tau de Pez d'Aval, la Dame Rouge habite la Silleuse au nord du

Banc-Marquis, et la Dame Noire habite le Grand-Étacré, à l'ouest de

Li-Houmet. La nuit, au clair de lune, ces dames sortent, et quelquefois

se rencontrent.

A la rigueur cette forme noire pouvait être une voile. Les longs

barrages de roches sur lesquels elle semblait marcher pouvaient en

effet cacher la coque d'une barque voguant derrière eux, et laisser

voir la voile seulement. Mais le gardien se demanda quelle barque

oserait à cette heure se hasarder entre Li-Hou et la Pécheresse et

les Anguillières et Lérée-Point. Et dans quel but? Il lui parut plus

probable que c'était la Dame Noire.

Comme la lune venait de dépasser le clocher de Saint-Pierre du Bois,

le sergent du Château Rocquaine, en relevant la moitié de l'échelle

pont-levis, distingua, à l'embouchure de la baie, plus loin que la

Haute Canée, plus près que la Sambule, une barque à la voile qui

semblait descendre du nord au sud.

Il existe sur la côte sud de Guernesey, en arrière de Plainmont, au

fond d'une baie toute de précipices et de murailles, coupée à pic dans

le flot, un port singulier qu'un français, séjournant dans l'île depuis

1855, le même peut-être qui écrit ces lignes, a baptisé _le Port au

quatrième étage_, nom généralement adopté aujourd'hui. Ce port, qui

s'appelait alors la Moie, est un plateau de roche, à demi naturel, à

demi taillé, élevé d'une quarantaine de pieds au-dessus du niveau

de l'eau, et communiquant avec les vagues par deux gros madriers

parallèles en plan incliné. Les barques, hissées à force de bras par

des chaînes et des poulies, montent de la mer et y redescendent le long

de ces madriers qui sont comme deux rails. Pour les hommes il y a un

escalier. Ce port était alors très fréquenté par les contrebandiers.

Étant peu praticable, il leur était commode.

Vers onze heures, des fraudeurs, peut-être ceux-là mêmes sur lesquels

avait compté Clubin, étaient avec leurs ballots au sommet de cette

plate-forme de la Moie. Qui fraude guette; ils épiaient. Ils furent

étonnés d'une voile qui déboucha brusquement au delà de la silhouette

noire du cap Plainmont. Il faisait clair de lune. Ces contrebandiers

surveillèrent cette voile, craignant que ce ne fût quelque garde-côte

allant s'embusquer en observation derrière le grand Hanois. Mais la

voile dépassa les Hanois, laissa derrière elle au nord-ouest la Boue

Blondel, et s'enfonça au large dans l'estompe livide des brumes de

l'horizon.

--Où diable peut aller cette barque? se dirent les contrebandiers.

Le même soir, un peu après le coucher du soleil, on avait entendu

quelqu'un frapper à la porte de la masure du Bû de la Rue. C'était

un jeune garçon vêtu de brun avec des bas jaunes, ce qui indiquait

un petit clerc de la paroisse. Le Bû de la Rue était fermé, porte et

volets. Une vieille pêcheuse de fruits de mer, rôdant dans la banque

une lanterne à la main, avait hélé le garçon, et ces paroles s'étaient

échangées devant le Bû de la Rue entre la pêcheuse et le petit clerc.

--Qu'est-ce que vous voulez, gas?

--L'homme d'ici.

--Il n'y est point.

--Où est-il?

--Je ne sais point.

--Y sera-t-il demain?

--Je ne sais point.

--Est-ce qu'il est parti?

--Je ne sais point.

--C'est que, voyez-vous, la femme, le nouveau recteur de la paroisse,

le révérend Ebenezer Caudray, voudrait lui faire une visite.

--Je ne sais point.

--Le révérend m'envoie demander si l'homme du Bû de la Rue sera chez

lui demain matin.

--Je ne sais point.

III

NE TENTEZ PAS LA BIBLE

Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, mess Lethierry ne dormit

pas, ne mangea pas, ne but pas, baisa au front Déruchette, s'informa de

Clubin dont on n'avait pas encore de nouvelles, signa une déclaration

comme quoi il n'entendait former aucune plainte, et fit mettre

Tangrouille en liberté.

Il resta toute la journée du lendemain à demi appuyé à la table de

l'office de la Durande, ni debout, ni assis, répondant avec douceur

quand on lui parlait. Du reste, la curiosité étant satisfaite, la

solitude s'était faite aux Bravées. Il y a beaucoup de désir d'observer

dans l'empressement à s'apitoyer. La porte s'était refermée; on

laissait Lethierry avec Déruchette. L'éclair qui avait passé dans les

yeux de Lethierry s'était éteint; le regard lugubre du commencement de

la catastrophe lui était revenu.

Déruchette, inquiète, avait, sur le conseil de Grâce et de Douce, mis,

sans rien dire, à côté de lui sur la table une paire de bas qu'il

était en train de tricoter quand la mauvaise nouvelle était arrivée.

Il sourit amèrement et dit:

--On me croit donc bête.

Après un quart d'heure de silence, il ajouta:

--C'est bon quand on est heureux ces manies-là.

Déruchette avait fait disparaître la paire de bas, et avait profité de

l'occasion pour faire disparaître aussi la boussole et les papiers de

bord, que mess Lethierry regardait trop.

Dans l'après-midi, un peu avant l'heure du thé, la porte s'ouvrit, et

deux hommes entrèrent, vêtus de noir, l'un vieux, l'autre jeune.

Le jeune, on l'a peut-être aperçu déjà dans le cours de ce récit.

Ces hommes avaient tous deux l'air grave, mais d'une gravité

différente; le vieillard avait ce qu'on pourrait nommer la gravité

d'état; le jeune homme avait la gravité de nature. L'habit donne l'une,

la pensée donne l'autre.

C'étaient, le vêtement l'indiquait, deux hommes d'église, appartenant

tous deux à la religion établie.

Ce qui, dans le jeune homme, eût, au premier abord, frappé

l'observateur, c'est que cette gravité, qui était profonde dans son

regard, et qui résultait évidemment de son esprit, ne résultait pas de

sa personne. La gravité admet la passion, et l'exalte en l'épurant,

mais ce jeune homme était, avant tout, joli. Étant prêtre, il avait

au moins vingt-cinq ans; il en paraissait dix-huit. Il offrait cette

harmonie, et aussi ce contraste, qu'en lui l'âme semblait faite pour

la passion et le corps pour l'amour. Il était blond, rose, frais, très

fin et très souple dans son costume sévère, avec des joues de jeune

fille et des mains délicates; il avait l'allure vive et naturelle,

quoique réprimée. Tout en lui était charme, élégance, et presque

volupté. La beauté de son regard corrigeait cet excès de grâce. Son

sourire sincère, qui montrait des dents d'enfant, était pensif et

religieux. C'était la gentillesse d'un page et la dignité d'un évêque.

Sous ses épais cheveux blonds, si dorés qu'ils paraissaient coquets,

son crâne était élevé, candide et bien fait. Une ride légère à double

inflexion entre les deux sourcils éveillait confusément l'idée de

l'oiseau de la pensée planant, ailes déployées, au milieu de ce front.

On sentait, en le voyant, un de ces êtres bienveillants, innocents

et purs, qui progressent en sens inverse de l'humanité vulgaire, que

l'illusion fait sages et que l'expérience fait enthousiastes.

Sa jeunesse transparente laissait voir sa maturité intérieure. Comparé

à l'ecclésiastique en cheveux gris qui l'accompagnait, au premier coup

d'œil il semblait le fils, au second coup d'œil il semblait le père.

Celui-ci n'était autre que le docteur Jaquemin Hérode. Le docteur

Jaquemin Hérode appartenait à la haute église, laquelle est à peu près

un papisme sans pape. L'anglicanisme était travaillé dès cette époque

par les tendances qui se sont depuis affirmées et condensées dans le

puséysme. Le docteur Jaquemin Hérode était de cette nuance anglicane

qui est presque une variété romaine. Il était haut, correct, étroit et

supérieur. Son rayon visuel intérieur sortait à peine au dehors. Il

avait pour esprit la lettre. Du reste altier. Son personnage tenait

de la place. Il avait moins l'air d'un révérend que d'un monsignor.

Sa redingote était un peu coupée en soutane. Son vrai milieu eût été

Rome. Il était prélat de chambre, né. Il semblait avoir été créé exprès

pour orner un pape, et pour marcher derrière la chaise gestatoire, avec

toute la cour pontificale, _in abitto paonazzo_. L'accident d'être

né anglais, et une éducation théologique plus tournée vers l'ancien

testament que vers le nouveau, lui avaient fait manquer cette grande

destinée. Toutes ses splendeurs se résumaient en ceci, être recteur de

Saint-Pierre-Port, doyen de l'île de Guernesey et subrogé de l'évêque

de Winchester. C'était, sans nul doute, de la gloire.

Cette gloire n'empêchait pas M. Jaquemin Hérode d'être, à tout prendre,

un assez bon homme.

Comme théologien, il était bien situé dans l'estime des connaisseurs,

et il faisait presque autorité à la cour des Arches, cette Sorbonne de

l'Angleterre.

Il avait la mine docte, un clignement d'yeux capable et exagéré, les

narines velues, les dents visibles, la lèvre supérieure mince et la

lèvre inférieure épaisse, plusieurs diplômes, une grosse prébende, des

amis baronets, la confiance de l'évêque, et toujours une bible dans sa

poche.

Mess Lethierry était si complétement absorbé que tout ce que put

produire l'entrée des deux prêtres fut un imperceptible froncement de

sourcil.

M. Jaquemin Hérode s'avança, salua, rappela, en quelques mots

sobrement hautains, sa promotion récente, et dit qu'il venait, selon

l'usage, «introduire» près des notables,--et près de mess Lethierry en

particulier,--son successeur dans la paroisse, le nouveau recteur de

Saint-Sampson, le révérend Joë Ebenezer Caudray, désormais pasteur de

mess Lethierry.

Déruchette se leva.

Le jeune prêtre, qui était le révérend Ebenezer, s'inclina.

Mess Lethierry regarda M. Ebenezer Caudray et grommela entre ses dents:

mauvais matelot.

Grâce avança des chaises. Les deux révérends s'assirent près de la

table.

Le docteur Hérode entama un speech. Il lui était revenu qu'il était

arrivé un événement. La Durande avait fait naufrage. Il venait, comme

pasteur, apporter des consolations et des conseils. Ce naufrage était

malheureux, mais heureux aussi. Sondons-nous; n'étions-nous pas enflés

par la prospérité? Les eaux de la félicité sont dangereuses. Il ne faut

pas prendre en mauvaise part les malheurs. Les voies du Seigneur sont

inconnues. Mess Lethierry était ruiné. Eh bien? être riche, c'est être

en danger. On a de faux amis. La pauvreté les éloigne. On reste seul.

_Solus eris._ La Durande rapportait, disait-on, mille livres sterling

par an. C'est trop pour le sage. Fuyons les tentations, dédaignons

l'or. Acceptons avec reconnaissance la ruine et l'abandon. L'isolement

est plein de fruits. On y obtient les grâces du Seigneur. C'est dans

la solitude qu'Aia trouva les eaux chaudes, en conduisant les ânes

de Sébéon son père. Ne nous révoltons pas contre les impénétrables

décrets de la providence. Le saint homme Job, après sa misère, avait

crû en richesse. Qui sait si la perte de la Durande n'aurait pas

des compensations, même temporelles? Ainsi, lui docteur Jaquemin

Hérode, il avait engagé des capitaux dans une très belle opération en

cours d'exécution à Sheffield; si mess Lethierry, avec les fonds qui

pouvaient lui rester, voulait entrer dans cette affaire, il y referait

sa fortune; c'était une grosse fourniture d'armes au czar en train de

réprimer la Pologne. On y gagnerait trois cents pour cent.

Le mot czar parut réveiller Lethierry. Il interrompit le docteur Hérode.

--Je ne veux pas du czar.

Le révérend Hérode répondit:

--Mess Lethierry, les princes sont voulus de Dieu. Il est écrit:

«Rendez à César ce qui est à César.» Le czar, c'est César.

Lethierry, à demi retombé dans son rêve, murmura:

--Qui ça, César? Je ne connais pas.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 18 / 19 段