hommes. Ce qu'on prendrait pour sa mort était sa vie; il allait
commencer. Le vrai Clubin dépouillait le faux. D'un coup il avait tout
dissous. Il avait poussé du pied Rantaine dans l'espace, Lethierry dans
la ruine, la justice humaine dans la nuit, l'opinion dans l'erreur,
l'humanité entière hors de lui, Clubin. Il venait d'éliminer le monde.
Quant à Dieu, ce mot de quatre lettres l'occupait peu.
Il avait passé pour religieux. Eh bien, après?
Il y a des cavernes dans l'hypocrite, ou, pour mieux dire, l'hypocrite
entier est une caverne.
Quand Clubin se trouva seul, son antre s'ouvrit. Il eut un instant de
délices; il aéra son âme.
Il respira son crime à pleine poitrine.
Le fond du mal devint visible sur ce visage. Clubin s'épanouit. En ce
moment, le regard de Rantaine à côté du sien eût semblé le regard d'un
enfant nouveau-né.
L'arrachement du masque, quelle délivrance! Sa conscience jouit de
se voir hideusement nue et de prendre librement un bain ignoble dans
le mal. La contrainte d'un long respect humain finit par inspirer un
goût forcené pour l'impudeur. On en arrive à une certaine lasciveté
dans la scélératesse. Il existe, dans ces effrayantes profondeurs
morales si peu sondées, on ne sait quel étalage atroce et agréable
qui est l'obscénité du crime. La fadeur de la fausse bonne renommée
met en appétit de honte. On dédaigne tant les hommes qu'on voudrait en
être méprisé. Il y a de l'ennui à être estimé. On admire les coudées
franches de la dégradation. On regarde avec convoitise la turpitude,
si à l'aise dans l'ignominie. Les yeux baissés de force ont souvent de
ces échappées obliques. Rien n'est plus près de Messaline que Marie
Alacoque. Voyez la Cadière et la religieuse de Louviers. Clubin, lui
aussi, avait vécu sous le voile. L'effronterie avait toujours été
son ambition. Il enviait la fille publique et le front de bronze de
l'opprobre accepté; il se sentait plus fille publique qu'elle, et avait
le dégoût de passer pour vierge. Il avait été le Tantale du cynisme.
Enfin, sur ce rocher, dans cette solitude, il pouvait être franc; il
l'était. Se sentir sincèrement abominable, quelle volupté! Toutes les
extases possibles à l'enfer, Clubin les eut dans cette minute; les
arrérages de la dissimulation lui furent soldés; l'hypocrisie est une
avance; Satan le remboursa. Clubin se donna l'ivresse d'être effronté,
les hommes ayant disparu, et n'ayant plus là que le ciel. Il se dit: Je
suis un gueux! et fut content.
Jamais rien de pareil ne s'était passé dans une conscience humaine.
L'éruption d'un hypocrite, nulle ouverture de cratère n'est comparable
à cela.
Il était charmé qu'il n'y eût là personne, et il n'eût pas été fâché
qu'il y eût quelqu'un. Il eût joui d'être effroyable devant témoin.
Il eût été heureux de dire en face au genre humain: Tu es idiot!
L'absence des hommes assurait son triomphe, mais le diminuait.
Il n'avait que lui pour spectateur de sa gloire.
Être au carcan a son charme. Tout le monde voit que vous êtes infâme.
Forcer la foule à vous examiner, c'est faire acte de puissance. Un
galérien debout sur un tréteau dans le carrefour avec le collier de
fer au cou est le despote de tous les regards qu'il contraint de se
tourner vers lui. Dans cet échafaud il y a du piédestal. Être un centre
de convergence pour l'attention universelle, quel plus beau triomphe?
Obliger au regard la prunelle publique, c'est une des formes de la
suprématie. Pour ceux dont le mal est l'idéal, l'opprobre est une
auréole. On domine de là. On est en haut de quelque chose. On s'y étale
souverainement. Un poteau que l'univers voit n'est pas sans quelque
analogie avec un trône.
Être exposé, c'est être contemplé.
Un mauvais règne a évidemment des joies de pilori. Néron incendiant
Rome, Louis XIV prenant en traître le Palatinat, le régent George tuant
lentement Napoléon, Nicolas assassinant la Pologne à la face de la
civilisation, devaient éprouver quelque chose de la volupté que rêvait
Clubin. L'immensité du mépris fait au méprisé l'effet d'une grandeur.
Être démasqué est un échec, mais se démasquer est une victoire. C'est
de l'ivresse, c'est de l'imprudence insolente et satisfaite, c'est une
nudité éperdue qui insulte tout devant elle. Suprême bonheur.
Ces idées dans un hypocrite semblent une contradiction, et n'en sont
pas une. Toute l'infamie est conséquente. Le miel est fiel. Escobar
confine au marquis de Sade. Preuve: Léotade. L'hypocrite, étant le
méchant complet, a en lui les deux pôles de la perversité. Il est d'un
côté prêtre, et de l'autre courtisane. Son sexe de démon est double.
L'hypocrite est l'épouvantable hermaphrodite du mal. Il se féconde
seul. Il s'engendre et se transforme lui-même. Le voulez-vous charmant,
regardez-le; le voulez-vous horrible, retournez-le.
Clubin avait en lui toute cette ombre d'idées confuses. Il les
percevait peu, mais il en jouissait beaucoup.
Un passage de flammèches de l'enfer qu'on verrait dans la nuit, c'était
la succession des pensées de cette âme.
Clubin resta ainsi quelque temps rêveur; il regardait son honnêteté de
l'air dont le serpent regarde sa vieille peau.
Tout le monde avait cru à cette honnêteté, même un peu lui.
Il eut un second éclat de rire.
On l'allait croire mort, et il était riche. On l'allait croire perdu,
et il était sauvé. Quel bon tour joué à la bêtise universelle!
Et dans cette bêtise universelle il y avait Rantaine. Clubin songeait à
Rantaine avec un dédain sans bornes. Dédain de la fouine pour le tigre.
Cette fugue, manquée par Rantaine, il la réussissait, lui Clubin.
Rantaine s'en allait penaud, et Clubin disparaissait triomphant. Il
s'était substitué à Rantaine dans le lit de sa mauvaise action, et
c'était lui Clubin qui avait la bonne fortune.
Quant à l'avenir, il n'avait pas de plan bien arrêté. Il avait dans
la boîte de fer enfermée dans sa ceinture ses trois bank-notes; cette
certitude lui suffisait. Il changerait de nom. Il y a des pays où
soixante mille francs en valent six cent mille. Ce ne serait pas une
mauvaise solution que d'aller dans un de ces coins-là vivre honnêtement
avec l'argent repris à ce voleur de Rantaine. Spéculer, entrer dans le
grand négoce, grossir son capital, devenir sérieusement millionnaire,
cela non plus ne serait point mal.
Par exemple, à Costa-Rica, comme c'était le commencement du grand
commerce du café, il y avait des tonnes d'or à gagner. On verrait.
Peu importait d'ailleurs. Il avait le temps d'y songer. Pour le moment,
le difficile était fait. Dépouiller Rantaine, disparaître avec la
Durande, c'était la grosse affaire. Elle était accomplie. Le reste
était simple. Nul obstacle possible désormais. Rien à craindre. Rien
ne pouvait survenir. Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit
il aborderait à Plainmont, il escaladerait la falaise, il irait droit
à la maison visionnée, il y entrerait sans peine au moyen de sa corde
à nœuds cachée d'avance dans un trou de rocher, il trouverait dans la
maison visionnée son sac-valise contenant des vêtements secs et des
vivres, là il pourrait attendre, il était renseigné, huit jours ne
se passeraient pas sans que des contrebandiers d'Espagne, Blasquito
probablement, touchassent à Plainmont, pour quelques guinées il se
ferait transporter, non à Torbay, comme il l'avait dit à Blasco pour
dérouter les conjectures et donner le change, mais à Pasages ou à
Bilbao. De là il gagnerait la Vera-Cruz ou la Nouvelle-Orléans. Du
reste le moment était venu de se jeter à la mer, la chaloupe était
loin, une heure de nage n'était rien pour Clubin, un mille seulement le
séparait de la terre, puisqu'il était sur les Hanois.
A ce point de la rêverie de Clubin, une déchirure se fit dans le
brouillard. Le formidable rocher Douvres apparut.
VII
L'INATTENDU INTERVIENT
Clubin, hagard, regarda.
C'était bien l'épouvantable écueil isolé.
Impossible de se méprendre sur cette silhouette difforme. Les deux
Douvres jumelles se dressaient, hideusement, laissant voir entre elles,
comme un piége, leur défilé. On eût dit le coupe-gorge de l'océan.
Elles étaient tout près. Le brouillard les avait cachées, comme un
complice.
Clubin, dans le brouillard, avait fait fausse route. Malgré toute son
attention, il lui était arrivé ce qui arriva à deux grands navigateurs,
à Gonzalez qui découvrit le cap Blanc, et à Fernandez qui découvrit le
cap Vert. La brume l'avait égaré. Elle lui avait paru excellente pour
l'exécution de son projet, mais elle avait ses périls. Clubin avait
dévié à l'ouest et s'était trompé. Le passager guernesiais, en croyant
reconnaître les Hanois, avait déterminé le coup de barre final. Clubin
avait cru se jeter sur les Hanois.
La Durande, crevée par un des bas-fonds de l'écueil, n'était séparée
des deux Douvres que de quelques encablures.
A deux cents brasses plus loin, on apercevait un massif cube de granit.
On distinguait sur les pans escarpés de cette roche quelques stries et
quelques reliefs pour l'escalade. Les coins rectilignes de ces rudes
murailles à angle droit faisaient pressentir au sommet un plateau.
C'était l'Homme.
La roche l'Homme s'élevait plus haut encore que les roches Douvres.
Sa plate-forme dominait leur double pointe inaccessible. Cette
plate-forme, croulant par les bords, avait un entablement, et on ne
sait quelle régularité sculpturale. On ne pouvait rien rêver de plus
désolé et de plus funeste. Les lames du large venaient plisser leurs
nappes tranquilles aux faces carrées de cet énorme tronçon noir, sorte
de piédestal pour les spectres immenses de la mer et de la nuit.
Tout cet ensemble était stagnant. A peine un souffle dans l'air, à
peine une ride sur la vague. On devinait sous cette surface muette de
l'eau la vaste vie noyée des profondeurs.
Clubin avait souvent vu l'écueil Douvres de loin.
Il se convainquit que c'était bien là qu'il était.
Il ne pouvait douter.
Changement brusque et hideux. Les Douvres au lieu des Hanois. Au lieu
d'un mille, cinq lieues de mer. Cinq lieues de mer! l'impossible. La
roche Douvres, pour le naufragé solitaire, c'est la présence, visible
et palpable, du dernier moment. Défense d'atteindre la terre.
Clubin frissonna. Il s'était mis lui-même dans la gueule de l'ombre.
Pas d'autre refuge que le rocher l'Homme. Il était probable que la
tempête surviendrait dans la nuit, et que la chaloupe de la Durande,
surchargée, chavirerait. Aucun avis du naufrage n'arriverait à terre.
On ne saurait même pas que Clubin avait été laissé sur l'écueil
Douvres. Pas d'autre perspective que la mort de froid et de faim.
Ses soixante-quinze mille francs ne lui donneraient pas une bouchée
de pain. Tout ce qu'il avait échafaudé aboutissait à cette embûche.
Il était l'architecte laborieux de sa catastrophe. Nulle ressource.
Nul salut possible. Le triomphe se faisait précipice. Au lieu de la
délivrance, la capture. Au lieu du long avenir prospère, l'agonie. En
un clin d'œil, le temps qu'un éclair passe, toute sa construction avait
croulé. Le paradis rêvé par ce démon avait repris sa vraie figure, le
sépulcre.
Cependant le vent s'était élevé. Le brouillard, secoué, troué, arraché,
s'en allait pêle-mêle sur l'horizon en grands morceaux informes. Toute
la mer reparut.
Les bœufs, de plus en plus envahis par l'eau, continuaient de beugler
dans la cale.
La nuit approchait; probablement la tempête.
La Durande, peu à peu renflouée par la mer montante, oscillait de
droite à gauche, puis de gauche à droite, et commençait à tourner sur
l'écueil comme sur un pivot.
On pouvait pressentir le moment où une lame l'arracherait et la
roulerait à vau-l'eau.
Il y avait moins d'obscurité qu'au moment du naufrage. Quoique l'heure
fût plus avancée, on voyait plus clair. Le brouillard, en s'en allant,
avait emporté une partie de l'ombre. L'ouest était dégagé de toute
nuée. Le crépuscule a un grand ciel blanc. Cette vaste lueur éclairait
la mer.
La Durande était échouée en plan incliné de la poupe à la proue. Clubin
monta sur l'arrière du navire qui était presque hors de l'eau. Il
attacha sur l'horizon son œil fixe.
Le propre de l'hypocrisie c'est d'être âpre à l'espérance. L'hypocrite
est celui qui attend. L'hypocrisie n'est autre chose qu'une espérance
horrible; et le fond de ce mensonge-là est fait avec cette vertu,
devenue vice.
Chose étrange à dire, il y a de la confiance dans l'hypocrisie.
L'hypocrisie se confie à on ne sait quoi d'indifférent dans l'inconnu,
qui permet le mal.
Clubin regardait l'étendue.
La situation était désespérée, cette âme sinistre ne l'était point.
Il se disait qu'après ce long brouillard les navires restés sous la
brume en panne ou à l'ancre allaient reprendre leur course, et que
peut-être il en passerait quelqu'un à l'horizon.
Et, en effet, une voile surgit.
Elle venait de l'est et allait à l'ouest.
En approchant, la complication du navire se dessina. Il n'avait qu'un
mât, et il était gréé en goëlette. Le beaupré était presque horizontal.
C'était un coutre.
Avant une demi-heure, il côtoierait d'assez près l'écueil Douvres.
Clubin se dit: Je suis sauvé.
Dans une minute comme celle où il était, on ne pense d'abord qu'à la
vie.
Ce coutre était peut-être étranger. Qui sait si ce n'était pas un des
navires contrebandiers allant à Plainmont? Qui sait si ce n'était pas
Blasquito lui-même? En ce cas, non-seulement la vie serait sauve,
mais la fortune; et la rencontre de l'écueil Douvres, en hâtant la
conclusion, en supprimant l'attente dans la maison visionnée, en
dénouant en pleine mer l'aventure, aurait été un incident heureux.
Toute la certitude de la réussite rentra frénétiquement dans ce sombre
esprit.
C'est une chose étrange que la facilité avec laquelle les coquins
croient que le succès leur est dû.
Il n'y avait qu'une chose à faire.
La Durande, engagée dans les rochers, mêlait sa silhouette à la leur,
se confondait avec leur dentelure où elle n'était qu'un linéament de
plus, y était indistincte et perdue, et ne suffirait pas, dans le peu
de jour qui restait, pour attirer l'attention du navire qui allait
passer.
Mais une figure humaine se dessinant en noir sur la blancheur
crépusculaire, debout sur le plateau du rocher l'Homme et faisant des
signaux de détresse, serait sans nul doute aperçue. On enverrait une
embarcation pour recueillir le naufragé.
Le rocher l'Homme n'était qu'à deux cents brasses. L'atteindre à la
nage était simple, l'escalader était facile.
Il n'y avait pas une minute à perdre.
L'avant de la Durande était dans la roche, c'était du haut de
l'arrière, et du point même où était Clubin, qu'il fallait se jeter à
la nage.
Il commença par mouiller une sonde et reconnut qu'il y avait sous
l'arrière beaucoup de fond. Les coquillages microscopiques de
foraminifères et de polycystinées que le suif rapporta étaient intacts,
ce qui indiquait qu'il y avait là de très creuses caves de roche,
où l'eau, quelle que fût l'agitation de la surface, était toujours
tranquille.
Il se déshabilla, laissant ses vêtements sur le pont. Des vêtements, il
en trouverait sur le coutre.
Il ne garda que la ceinture de cuir.
Quand il fut nu, il porta la main à cette ceinture, la reboucla, y
palpa la boîte de fer, étudia rapidement du regard la direction qu'il
aurait à suivre à travers les brisants et les vagues pour gagner le
rocher l'Homme, puis, se précipitant la tête la première, il plongea.
Comme il tombait de haut, il plongea profondément.
Il entra très avant sous l'eau, atteignit le fond, le toucha, côtoya un
moment les roches sous-marines, puis donna une secousse pour remonter à
la surface.
En ce moment, il se sentit saisir par le pied.
LIVRE SEPTIÈME
IMPRUDENCE DE FAIRE
DES QUESTIONS A UN LIVRE
I
LA PERLE AU FOND DU PRÉCIPICE
Quelques minutes après son court colloque avec sieur Landoys, Gilliatt
était à Saint-Sampson.
Gilliatt était inquiet jusqu'à l'anxiété. Qu'était-il donc arrivé?
Saint-Sampson avait une rumeur de ruche effarouchée. Tout le monde
était sur les portes. Les femmes s'exclamaient. Il y avait des gens
qui semblaient raconter quelque chose et qui gesticulaient; on faisait
groupe autour d'eux. On entendait ce mot: quel malheur! Plusieurs
visages souriaient.
Gilliatt n'interrogea personne. Il n'était pas dans sa nature de
faire des questions. D'ailleurs il était trop ému pour parler à des
indifférents. Il se défiait des récits, il aimait mieux tout savoir
d'un coup; il alla droit aux Bravées.
Son inquiétude était telle qu'il n'eut même pas peur d'entrer dans
cette maison.
D'ailleurs la porte de la salle basse sur le quai était toute grande
ouverte. Il y avait sur le seuil un fourmillement d'hommes et de
femmes. Tout le monde entrait, il entra.
En entrant, il trouva contre le chambranle de la porte sieur Landoys
qui lui dit à demi-voix:
--Vous savez sans doute à présent l'événement?
--Non.
--Je n'ai pas voulu vous crier ça dans la route. On a l'air d'un oiseau
de malheur.
--Qu'est-ce?
--La Durande est perdue.
Il y avait foule dans la salle.
Les groupes parlaient bas, comme dans la chambre d'un malade.
Les assistants, qui étaient les voisins, les passants, les curieux, les
premiers venus, se tenaient entassés près de la porte avec une sorte de
crainte, et laissaient vide le fond de la salle où l'on voyait, à côté
de Déruchette en larmes, assise, mess Lethierry, debout.
Il était adossé à la cloison du fond. Son bonnet de matelot tombait
sur ses sourcils. Une mèche de cheveux gris pendait sur sa joue. Il ne
disait rien. Ses bras n'avaient pas de mouvement, sa bouche semblait
n'avoir plus de souffle. Il avait l'air d'une chose posée contre le mur.
On sentait, en le voyant, l'homme au dedans duquel la vie vient de
s'écrouler. Durande n'étant plus, Lethierry n'avait plus de raison
d'être. Il avait une âme en mer, cette âme venait de sombrer. Que
devenir maintenant? Se lever tous les matins, se coucher tous les
soirs. Ne plus attendre Durande, ne plus la voir partir, ne plus la
voir revenir. Qu'est-ce qu'un reste d'existence sans but? Boire,
manger, et puis? Cet homme avait couronné tous ses travaux par un
chef-d'œuvre, et tous ses dévouements par un progrès. Le progrès était
aboli, le chef-d'œuvre était mort. Vivre encore quelques années vides,
à quoi bon? Rien à faire désormais. A cet âge on ne recommence pas; en
outre, il était ruiné. Pauvre vieux bonhomme!
Déruchette, pleurante près de lui sur une chaise, tenait dans ses deux
mains un des poings de mess Lethierry. Les mains étaient jointes, le
poing était crispé. La nuance des deux accablements était là. Dans les
mains jointes quelque chose espère encore: dans le poing crispé, rien.
Mess Lethierry lui abandonnait son bras et la laissait faire. Il était
passif. Il n'avait plus que la quantité de vie qu'on peut avoir après
le coup de foudre.
Il y a de certaines arrivées au fond de l'abîme qui vous retirent du
milieu des vivants. Les gens qui vont et viennent dans votre chambre
sont confus et indistincts; ils vous coudoient sans parvenir jusqu'à
vous. Vous leur êtes inabordable et ils vous sont inaccessibles. Le
bonheur et le désespoir ne sont pas les mêmes milieux respirables;
désespéré, on assiste à la vie des autres de très loin, on ignore
presque leur présence; on perd le sentiment de sa propre existence; on
a beau être en chair et en os, on ne se sent plus réel; on n'est plus
pour soi-même qu'un songe.
Mess Lethierry avait le regard de cette situation-là.
Les groupes chuchotaient. On échangeait ce qu'on savait. Voici quelles
étaient les nouvelles:
La Durande s'était perdue la veille sur le rocher Douvres, par le
brouillard, une heure environ avant le coucher du soleil. A l'exception
du capitaine qui n'avait pas voulu quitter son navire, les gens
s'étaient sauvés dans la chaloupe. Une bourrasque de sud-ouest,
survenue après le brouillard, avait failli les faire naufrager une
seconde fois, et les avait poussés au large au delà de Guernesey. Dans
la nuit ils avaient eu ce bon hasard de rencontrer le _Cashmere_, qui
les avait recueillis et amenés à Saint-Pierre-Port. Tout était de la
faute du timonier Tangrouille, qui était en prison. Clubin avait été
magnanime.
Les pilotes, qui abondaient dans les groupes, prononçaient ce mot,
_l'écueil Douvres_, d'une façon particulière.--Mauvaise auberge, disait
l'un d'eux.
On remarquait sur la table une boussole et une liasse de registres
et de carnets; c'étaient sans doute la boussole de la Durande et les
papiers de bord remis par Clubin à Imbrancam et à Tangrouille au moment
du départ de la chaloupe; magnifique abnégation de cet homme sauvant
jusqu'à des paperasses à l'instant où il se laisse mourir; petit détail
plein de grandeur; oubli sublime de soi-même.
On était unanime pour admirer Clubin, et, du reste, unanime aussi
pour le croire, après tout, sauvé. Le coutre _Shealtiel_ était arrivé
quelques heures après le _Cashmere_; c'était ce coutre qui apportait
les derniers renseignements. Il venait de passer vingt-quatre heures
dans les mêmes eaux que la Durande. Il y avait patienté pendant le
brouillard et louvoyé pendant la tempête. Le patron du _Shealtiel_
était présent parmi les assistants.
A l'instant où Gilliatt était entré, ce patron venait de faire son
récit à mess Lethierry. Ce récit était un vrai rapport. Vers le matin,
la bourrasque étant finie et le vent devenant maniable, le patron du
_Shealtiel_ avait entendu des beuglements en pleine mer. Ce bruit
de prairies au milieu des vagues l'avait surpris; il s'était dirigé
de ce côté. Il avait aperçu la Durande dans les rochers Douvres.
L'accalmie était suffisante pour qu'il pût approcher. Il avait hélé
l'épave. Le mugissement des bœufs qui se noyaient dans la cale avait
seul répondu. Le patron du _Shealtiel_ était certain qu'il n'y avait
personne à bord de la Durande. L'épave était parfaitement tenable; et,
si violente qu'eût été la bourrasque, Clubin eût pu y passer la nuit.
Il n'était pas homme à lâcher prise aisément. Il n'y était point, donc
il était sauvé. Plusieurs sloops et plusieurs lougres, de Granville et
de Saint-Malo, se dégageant du brouillard, avaient dû, la veille au
soir, ceci était hors de doute, côtoyer d'assez près l'écueil Douvres.
Un d'eux avait évidemment recueilli le capitaine Clubin. Il faut se
souvenir que la chaloupe de la Durande était pleine en quittant le
navire échoué, qu'elle allait courir beaucoup de risques, qu'un homme
de plus était une surcharge et pouvait la faire sombrer, et que c'était
là surtout ce qui avait dû déterminer Clubin à rester sur l'épave;
mais qu'une fois son devoir rempli, un navire sauveteur se présentant,
Clubin n'avait, à coup sûr, fait nulle difficulté d'en profiter. On
est un héros, mais on n'est pas un niais. Un suicide eût été d'autant
plus absurde, que Clubin était irréprochable. Le coupable c'était
Tangrouille, et non Clubin. Tout ceci était concluant; le patron du
_Shealtiel_ avait visiblement raison, et tout le monde s'attendait à
voir Clubin reparaître d'un moment à l'autre. On préméditait de le
porter en triomphe.
Deux certitudes ressortaient du récit du patron, Clubin sauvé et la
Durande perdue.
Quant à la Durande, il fallait en prendre son parti, la catastrophe
était irrémédiable. Le patron du _Shealtiel_ avait assisté à la
dernière phase du naufrage. Le rocher fort aigu où la Durande était en
quelque sorte clouée avait tenu bon toute la nuit, et avait résisté au
choc de la tempête comme s'il voulait garder l'épave pour lui; mais
au matin, à l'instant où le _Shealtiel_, constatant qu'il n'y avait
personne à sauver, allait s'éloigner de la Durande, il était survenu
un de ces paquets de mer qui sont comme les derniers coups de colère
des tempêtes. Ce flot avait furieusement soulevé la Durande, l'avait
arrachée du brisant, et, avec la vitesse et la rectitude d'une flèche
lancée, l'avait jetée entre les deux roches Douvres. On avait entendu
un craquement «diabolique», disait le patron. La Durande, portée par
la lame à une certaine hauteur, s'était engagée dans l'entre-deux des
roches jusqu'au maître-couple. Elle était de nouveau clouée, mais
plus solidement que sur le brisant sous-marin. Elle allait rester là
déplorablement suspendue, livrée à tout le vent et à toute la mer.