Le révérend Jaquemin Hérode reprit son exhortation. Il n'insistait

pas sur Sheffield. Ne pas vouloir de César, c'est être républicain.

Le révérend comprenait qu'on fût républicain. En ce cas, que mess

Lethierry se tournât vers une république. Mess Lethierry pouvait

rétablir sa fortune aux États-Unis mieux encore qu'en Angleterre.

S'il voulait décupler ce qui lui restait, il n'avait qu'à prendre des

actions dans la grande compagnie d'exploitation des plantations du

Texas, laquelle employait plus de vingt mille nègres.

--Je ne veux pas de l'esclavage, dit Lethierry.

--L'esclavage, répliqua le révérend Hérode, est d'institution sacrée.

Il est écrit: «Si le maître a frappé son esclave, il ne lui sera rien

fait, car c'est son argent.»

Grâce et Douce, sur le seuil de la porte, recueillaient avec une sorte

d'extase les paroles du révérend recteur.

Le révérend continua. C'était, somme toute, nous venons de le dire, un

bon homme; et, quels que pussent être ses dissentiments de caste ou de

personne avec mess Lethierry, il venait très sincèrement lui apporter

toute l'aide spirituelle, et même temporelle, dont lui, docteur

Jaquemin Hérode, disposait.

Si mess Lethierry était ruiné à ce point de ne pouvoir coopérer

fructueusement à une spéculation quelconque, russe ou américaine, que

n'entrait-il dans le gouvernement et dans les fonctions salariées?

Ce sont de nobles places, et le révérend était prêt à y introduire

mess Lethierry. L'office de député-vicomte était précisément vacant

à Jersey. Mess Lethierry était aimé et estimé, et le révérend

Hérode, doyen de Guernesey et subrogé de l'évêque, se faisait fort

d'obtenir pour mess Lethierry l'emploi de député-vicomte de Jersey.

Le député-vicomte est un officier considérable; il assiste, comme

représentant de sa majesté, à la tenue des chefs-plaids, aux débats de

la cohue, et aux exécutions des arrêts de justice.

Lethierry fixa sa prunelle sur le docteur Hérode.

--Je n'aime pas la pendaison, dit-il.

Le docteur Hérode, qui jusqu'alors avait prononcé tous les mots avec la

même intonation, eut un accès de sévérité et une inflexion nouvelle.

--Mess Lethierry, la peine de mort est ordonnée divinement. Dieu a

remis le glaive à l'homme. Il est écrit: «Œil pour œil, dent pour dent.»

Le révérend Ebenezer rapprocha imperceptiblement sa chaise de la chaise

du révérend Jaquemin, et lui dit, de façon à n'être entendu que de lui:

--Ce que dit cet homme lui est dicté.

--Par qui? par quoi? demanda du même ton le révérend Jaquemin Hérode.

Ebenezer répondit très bas:

--Par sa conscience.

Le révérend Hérode fouilla dans sa poche, en tira un gros in-dix-huit

relié avec fermoirs, le posa sur la table, et dit à voix haute:

--La conscience, la voici.

Le livre était une bible.

Puis le docteur Hérode s'adoucit. Son désir était d'être utile à mess

Lethierry, qu'il considérait fort. Il avait, lui pasteur, droit et

devoir de conseil; pourtant mess Lethierry était libre.

Mess Lethierry, ressaisi par son absorption et par son accablement,

n'écoutait plus. Déruchette, assise près de lui, et pensive de son

côté, ne levait pas les yeux et mêlait à cette conversation peu animée

la quantité de gêne qu'apporte une présence silencieuse. Un témoin qui

ne dit rien est une espèce de poids indéfinissable. Au surplus, le

docteur Hérode ne semblait pas le sentir.

Lethierry ne répondant plus, le docteur Hérode se donna carrière.

Le conseil vient de l'homme et l'inspiration vient de Dieu. Dans le

conseil du prêtre il y a de l'inspiration. Il est bon d'accepter les

conseils et dangereux de les rejeter. Sochoth fut saisi par onze

diables pour avoir dédaigné les exhortations de Nathanaël. Tiburien

fut frappé de la lèpre pour avoir mis hors de chez lui l'apôtre André.

Barjésus, tout magicien qu'il était, devint aveugle pour avoir ri des

paroles de saint Paul. Elxaï, et ses sœurs Marthe et Marthène, sont

en enfer à l'heure qu'il est pour avoir méprisé les avertissements de

Valencianus qui leur prouvait clair comme le jour que leur Jésus-Christ

de trente-huit lieues de haut était un démon. Oolibama, qui s'appelle

aussi Judith, obéissait aux conseils. Ruben et Pheniel écoutaient les

avis d'en haut; leurs noms seuls suffisent pour l'indiquer; Ruben

signifie _fils de la vision_, et Pheniel signifie _la face de Dieu_.

Mess Lethierry frappa du poing sur la table.

--Parbleu! s'écria-t-il, c'est ma faute.

--Que voulez-vous dire? demanda M. Jaquemin Hérode.

--Je dis que c'est ma faute.

--Votre faute, quoi?

--Puisque je faisais revenir Durande le vendredi.

M. Jaquemin Hérode murmura à l'oreille de M. Ebenezer Caudray:--Cet

homme est superstitieux.

Il reprit en élevant la voix, et du ton de l'enseignement:

--Mess Lethierry, il est puéril de croire au vendredi. Il ne faut

pas ajouter foi aux fables. Le vendredi est un jour comme un autre.

C'est très souvent une date heureuse. Melendez a fondé la ville de

Saint-Augustin un vendredi; c'est un vendredi que Henri VII a donné sa

commission à John Cabot; les pèlerins du _Mayflower_ sont arrivés à

Providence-Town un vendredi. Washington est né le vendredi 22 février

1732; Christoph Colomb a découvert l'Amérique le vendredi 12 octobre

1492.

Cela dit, il se leva.

Ebenezer, qu'il avait amené, se leva également.

Grâce et Douce, devinant que les révérends allaient prendre congé,

ouvrirent la porte à deux battants.

Mess Lethierry ne voyait rien et n'entendait rien.

M. Jaquemin Hérode dit en aparté à M. Ebenezer Caudray:--Il ne nous

salue même pas. Ce n'est pas du chagrin, c'est de l'abrutissement. Il

faut croire qu'il est fou.

Cependant il prit sa petite bible sur la table et la tint entre ses

deux mains allongées comme on tiendrait un oiseau qu'on craint de voir

envoler. Cette attitude créa parmi les personnes présentes une certaine

attente. Grâce et Douce avancèrent la tête.

Sa voix fit tout ce qu'elle put pour être majestueuse.

--Mess Lethierry, ne nous séparons pas sans lire une page du saint

livre. Les situations de la vie sont éclairées par les livres; les

profanes ont les sorts virgiliens, les croyants ont les avertissements

bibliques. Le premier livre venu, ouvert au hasard, donne un conseil;

la bible, ouverte au hasard, fait une révélation. Elle est surtout

bonne pour les affligés. Ce qui se dégage immanquablement de la sainte

écriture, c'est l'adoucissement à leur peine. En présence des affligés,

il faut consulter le saint livre sans choisir l'endroit, et lire avec

candeur le passage sur lequel on tombe. Ce que l'homme ne choisit pas,

Dieu le choisit. Dieu sait ce qu'il nous faut. Son doigt invisible est

sur le passage inattendu que nous lisons. Quelle que soit cette page,

il en sort infailliblement de la lumière. N'en cherchons pas d'autre,

et tenons-nous-en là. C'est la parole d'en haut. Notre destinée nous

est dite mystérieusement dans le texte évoqué avec confiance et

respect. Écoutons, et obéissons. Mess Lethierry, vous êtes dans la

douleur, ceci est le livre de consolation.

Le révérend Jaquemin Hérode fit jouer le ressort du fermoir, glissa son

ongle à l'aventure entre deux pages, posa sa main un instant sur le

livre ouvert, et se recueillit, puis, abaissant les yeux avec autorité,

il se mit à lire à haute voix.

Ce qu'il lut, le voici:

«Isaac se promenait dans le chemin qui mène au puits appelé le Puits de

celui qui vit et qui voit.

«Rébecca, ayant aperçu Isaac, dit: Qui est cet homme qui vient

au-devant de moi?

«Alors Isaac la fit entrer dans sa tente, et la prit pour femme, et

l'amour qu'il eut pour elle fut grand.»

Ebenezer et Déruchette se regardèrent.

TABLE

DU

PREMIER TOME

Pages.

DÉDICACE. 1

PRÉFACE. 3

L'ARCHIPEL DE LA MANCHE

I. Les anciens cataclysmes. 7

II. Guernesey. 9

III. Guernesey. Suite. 12

IV. L'herbe. 15

V. Les risques de mer. 18

VI. Les rochers. 21

VII. Paysage et océan mêlés. 24

VIII. Saint-Pierre-Port. 28

IX. Jersey. Aurigny. Serk. 35

X. Histoire. Légende. Religion. 38

XI. Les vieux repaires et les vieux saints. 41

XII. Particularités locales. 45

XIII. Travail de la civilisation dans l'archipel. 49

XIV. Autres particularités. 52

XV. Antiquités et antiquailles. Coutumes, lois

et mœurs. 58

XVI. Suite des particularités. 61

XVII. Compatibilité des extrêmes. 65

XVIII. Asile. 70

XIX. 74

XX. Homo edax. 76

XXI. Puissance des casseurs de pierres. 81

XXII. Bonté du peuple de l'archipel. 84

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

PREMIÈRE PARTIE

SIEUR CLUBIN

LIVRE PREMIER

DE QUOI SE COMPOSE UNE MAUVAISE RÉPUTATION

I. Un mot écrit sur une page blanche. 95

II. Le Bû de la Rue. 98

III. «Pour ta femme, quand tu te marieras». 104

IV. Impopularité. 109

V. Autres côtés louches de Gilliatt. 121

VI. La panse. 125

VII. A maison visionnée habitant visionnaire. 132

VIII. La chaise Gild-Holm-'Ur. 136

LIVRE DEUXIÈME

MESS LETHIERRY

I. Vie agitée et conscience tranquille. 143

II. Un goût qu'il avait. 146

III. La vieille langue de mer. 149

IV. On est vulnérable dans ce qu'on aime. 152

LIVRE TROISIÈME

DURANDE ET DÉRUCHETTE

I. Babil et fumée. 157

II. Histoire éternelle de l'utopie. 162

III. Rantaine. 165

IV. Suite de l'histoire de l'utopie. 170

V. Le bateau-diable. 173

VI. Entrée de Lethierry dans la gloire. 180

VII. Le même parrain et la même patronne. 183

VIII. L'air _Bonny Dundee_. 186

IX. L'homme qui avait deviné Rantaine. 191

X. Les récits de long-cours. 193

XI. Coup d'œil sur les maris éventuels. 197

XII. Exception dans le caractère de Lethierry. 199

XIII. L'insouciance fait partie de la grâce. 205

LIVRE QUATRIÈME

LE BUG-PIPE

I. Premières rougeurs d'une aurore, ou d'un

incendie. 209

II. Entrée, pas à pas, dans l'inconnu. 213

III. L'air _Bonny Dundee_ trouve un écho dans la

colline. 217

IV. Pour l'oncle et le tuteur, bonshommes taciturnes,

Les sérénades sont des tapages nocturnes. 219

V. Le succès juste est toujours haï. 222

VI. Chance qu'ont eue ces naufragés de rencontrer ce

sloop. 224

VII. Chance qu'a eue ce flâneur d'être aperçu par ce

pêcheur. 228

LIVRE CINQUIÈME

LE REVOLVER

I. Les conversations de l'Auberge Jean. 235

II. Clubin aperçoit quelqu'un. 245

III. Clubin emporte et ne rapporte point. 249

IV. Plainmont. 253

V. Les deniquoiseaux. 262

VI. La Jacressarde. 280

VII. Acheteurs nocturnes et vendeur ténébreux. 289

VIII. Carambolage de la bille rouge et de la bille

noire. 294

IX. Renseignement utile aux personnes qui attendent,

ou craignent, des lettres d'outre-mer. 308

LIVRE SIXIÈME

LE TIMONIER IVRE ET LE CAPITAINE SOBRE

I. Les rochers Douvres. 317

II. Du cognac inespéré. 322

III. Propos interrompus. 327

IV. Où se déroulent toutes les qualités du capitaine

Clubin. 338

V. Clubin met le comble à l'admiration. 347

VI. Un intérieur d'abîme éclairé. 354

VII. L'inattendu intervient. 365

LIVRE SEPTIÈME

IMPRUDENCE DE FAIRE DES QUESTIONS A UN LIVRE

I. La perle au fond du précipice. 373

II. Beaucoup d'étonnement sur la côte ouest. 384

III. Ne tentez pas la bible. 391

4644.--Imp. de l'Edition et de l'Industrie, Montrouge (Seine).--1926.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 19 / 19 段