Le brouillard s'était développé. Il occupait maintenant près de la

moitié de l'horizon. Il avançait dans tous les sens à la fois; il y

a dans le brouillard quelque chose de la goutte d'huile. Cette brume

s'élargissait insensiblement. Le vent la poussait sans hâte et sans

bruit. Elle prenait peu à peu possession de l'océan. Elle venait du

nord-ouest et le navire l'avait devant sa proue. C'était comme une

vaste falaise mouvante et vague. Elle se coupait sur la mer comme une

muraille. Il y avait un point précis où l'eau immense entrait sous le

brouillard et disparaissait.

Ce point d'entrée dans le brouillard était encore à une demi-lieue

environ. Si le vent changeait, on pouvait éviter l'immersion dans la

brume; mais il fallait qu'il changeât tout de suite. La demi-lieue

d'intervalle se comblait et décroissait à vue d'œil; la Durande

marchait, le brouillard marchait aussi. Il venait au navire et le

navire allait à lui.

Clubin commanda d'augmenter la vapeur et d'obliquer à l'est.

On côtoya ainsi quelque temps le brouillard, mais il avançait toujours.

Le navire pourtant était encore en plein soleil.

Le temps se perdait dans ces manœuvres qui pouvaient difficilement

réussir. La nuit vient vite en février.

Le guernesiais considérait cette brume. Il dit aux malouins:

--Que c'est un hardi brouillard.

--Une vraie malpropreté sur la mer, observa l'un des malouins.

L'autre malouin ajouta:

--Voilà qui gâte une traversée.

Le guernesiais s'approcha de Clubin.

--Capitaine Clubin, j'ai peur que nous ne soyons gagnés par le

brouillard.

Clubin répondit:

--Je voulais rester à Saint-Malo, mais on m'a conseillé de partir.

--Qui ça?

--Des anciens.

--Au fait, reprit le guernesiais, vous avez eu raison de partir. Qui

sait s'il n'y aura pas tempête demain? Dans cette saison on peut

attendre pour du pire.

Quelques minutes après, la Durande entrait dans le banc de brume.

Ce fut un instant singulier. Tout à coup ceux qui étaient à l'arrière

ne virent plus ceux qui étaient à l'avant. Une molle cloison grise

coupa en deux le bateau.

Puis le navire entier plongea sous la brume. Le soleil ne fut plus

qu'une espèce de grosse lune. Brusquement, tout le monde grelotta. Les

passagers endossèrent leur pardessus et les matelots leur suroit. La

mer, presque sans un pli, avait la froide menace de la tranquillité. Il

semble qu'il y ait un sous-entendu dans cet excès de calme. Tout était

blafard et blême. La cheminée noire et la fumée noire luttaient contre

cette lividité qui enveloppait le navire.

La dérivation à l'est était sans but désormais. Le capitaine remit le

cap sur Guernesey et augmenta la vapeur.

Le passager guernesiais, rôdant autour de la chambre à feu, entendit

le nègre Imbrancam qui parlait au chauffeur son camarade. Le passager

prêta l'oreille. Le nègre disait:

--Ce matin dans le soleil nous allions lentement; à présent dans le

brouillard nous allons vite.

Le guernesiais revint vers sieur Clubin.

--Capitaine Clubin, il n'y a pas de soin, pourtant ne donnons-nous pas

trop de vapeur?

--Que voulez-vous, monsieur? il faut bien regagner le temps perdu par

la faute de cet ivrogne de timonier.

--C'est vrai, capitaine Clubin.

Et Clubin ajouta:

--Je me dépêche d'arriver. C'est assez du brouillard, ce serait trop de

la nuit.

Le guernesiais rejoignit les malouins, et leur dit:

--Nous avons un excellent capitaine.

Par intervalles de grandes lames de brume, qu'on eût dit cardées,

survenaient pesamment et cachaient le soleil. Ensuite, il reparaissait

plus pâle et comme malade. Le peu qu'on entrevoyait du ciel ressemblait

aux bandes d'air sales et tachées d'huile d'un vieux décor de théâtre.

La Durande passa à proximité d'un coutre qui avait jeté l'ancre par

prudence. C'était le _Shealtiel_ de Guernesey. Le patron du coutre

remarqua la vitesse de la Durande. Il lui sembla aussi qu'elle n'était

pas dans la route exacte. Elle lui parut trop appuyer à l'ouest. Ce

navire à toute vapeur dans le brouillard l'étonna.

Vers deux heures, la brume était si épaisse que le capitaine dut

quitter la passerelle et se rapprocher du timonier. Le soleil s'était

évanoui, tout était brouillard. Il y avait sur la Durande une sorte

d'obscurité blanche. On naviguait dans de la pâleur diffuse. On ne

voyait plus le ciel et on ne voyait plus la mer.

Il n'y avait plus de vent.

Le bidon à térébenthine suspendu à un anneau sous la passerelle des

tambours n'avait pas même une oscillation.

Les passagers étaient devenus silencieux.

Toutefois le parisien, entre ses dents, fredonnait la chanson de

Béranger _Un jour le bon Dieu s'éveillant_.

Un des malouins lui adressa la parole.

--Monsieur vient de Paris?

--Oui, monsieur. _Il mit la tête à la fenêtre._

--Qu'est-ce qu'on fait à Paris?

--_Leur planète a péri peut-être._--Monsieur, à Paris tout marche de

travers.

--Alors c'est sur terre comme sur mer.

--C'est vrai que nous avons là un fichu brouillard.

--Et qui peut faire des malheurs.

Le parisien s'écria:

--Mais pourquoi ça, des malheurs? à propos de quoi, des malheurs? à

quoi ça sert-il, des malheurs? C'est comme l'incendie de l'Odéon. Voilà

des familles sur la paille. Est-ce que c'est juste? Tenez, monsieur, je

ne connais pas votre religion, mais moi je ne suis pas content.

--Ni moi, fit le malouin.

--Tout ce qui se passe ici-bas, reprit le parisien, fait l'effet d'une

chose qui se détraque. J'ai dans l'idée que le bon Dieu n'y est pas.

Le malouin se gratta le haut de la tête comme quelqu'un qui cherche à

comprendre. Le parisien continua:

--Le bon Dieu est absent. On devrait rendre un décret pour forcer Dieu

à résidence. Il est à sa maison de campagne et ne s'occupe pas de nous.

Aussi tout va de guingois. Il est évident, mon cher monsieur, que le

bon Dieu n'est plus dans le gouvernement, qu'il est en vacances, et que

c'est le vicaire, quelque ange séminariste, quelque crétin avec des

ailes de moineau, qui mène les affaires.

Moineau fut articulé _moigneau_, prononciation de gamin faubourien.

Le capitaine Clubin, qui s'était approché des deux causeurs, posa sa

main sur l'épaule du parisien.

--Chut! dit-il. Monsieur, prenez garde à vos paroles. Nous sommes en

mer.

Personne ne dit plus mot.

Au bout de cinq minutes, le guernesiais, qui avait tout entendu,

murmura à l'oreille du malouin:

--Et un capitaine religieux!

Il ne pleuvait pas, et l'on se sentait mouillé. On ne se rendait

compte du chemin qu'on faisait que par une augmentation de malaise.

Il semblait qu'on entrât dans de la tristesse. Le brouillard fait le

silence sur l'océan; il assoupit la vague et étouffe le vent. Dans ce

silence, le râle de la Durande avait on ne sait quoi d'inquiet et de

plaintif.

On ne rencontrait plus de navires. Si, au loin, soit du côté de

Guernesey, soit du côté de Saint-Malo, quelques bâtiments étaient en

mer hors du brouillard, pour eux la Durande, submergée dans la brume,

n'était pas visible, et sa longue fumée, rattachée à rien, leur faisait

l'effet d'une comète noire dans un ciel blanc.

Tout à coup Clubin cria:

--Faichien! tu viens de donner un faux coup. Tu vas nous faire des

avaries. Tu mériterais d'être mis aux fers. Va-t'en, ivrogne!

Et il prit la barre.

Le timonier humilié se réfugia dans les manœuvres de l'avant.

Le guernesiais dit:

--Nous voilà sauvés.

La marche continua, rapide.

Vers trois heures le dessous de la brume commença à se soulever, et

l'on revit de la mer.

--Je n'aime pas ça, dit le guernesiais.

La brume en effet ne peut être soulevée que par le soleil ou par le

vent. Par le soleil c'est bon; par le vent c'est moins bon. Or il

était trop tard pour le soleil. A trois heures, en février, le soleil

faiblit. Une reprise de vent, à ce point critique de la journée, est

peu désirable. C'est souvent une annonce d'ouragan.

Du reste, s'il y avait de la brise, on la sentait à peine.

Clubin, l'œil sur l'habitacle, tenant la barre et gouvernant, mâchait

entre ses dents des paroles comme celles-ci qui arrivaient jusqu'aux

passagers:

--Pas de temps à perdre. Cet ivrogne nous a retardés.

Son visage était d'ailleurs absolument sans expression.

La mer était moins dormante sous la brume. On y entrevoyait quelques

lames. Des lumières glacées flottaient à plat sur l'eau. Ces plaques

de lueur sur la vague préoccupent les marins. Elles indiquent des

trouées faites par le vent supérieur dans le plafond de brume. La

brume se soulevait, et retombait plus dense. Parfois l'opacité était

complète. Le navire était pris dans une vraie banquise de brouillard.

Par intervalles ce cercle redoutable s'entr'ouvrait comme une tenaille,

laissait voir un peu d'horizon, puis se refermait.

Le guernesiais, armé de sa longue-vue, se tenait comme une vedette à

l'avant du bâtiment.

Une éclaircie se fit, puis s'effaça.

Le guernesiais se retourna effaré.

--Capitaine Clubin!

--Qu'y a-t-il?

--Nous gouvernons droit sur les Hanois.

--Vous vous trompez, dit Clubin froidement.

Le guernesiais insista:

--J'en suis sûr.

--Impossible.

--Je viens d'apercevoir du caillou à l'horizon.

--Où?

--Là.

--C'est le large. Impossible.

Et Clubin maintint le cap sur le point indiqué par le passager.

Le guernesiais ressaisit sa longue-vue.

Un moment après il accourut à l'arrière.

--Capitaine!

--Eh bien?

--Virez de bord.

--Pourquoi?

--Je suis sûr d'avoir vu de la roche très haute et tout près. C'est le

grand Hanois.

--Vous aurez vu du brouillard plus épais.

--C'est le grand Hanois. Virez de bord, au nom du ciel!

Clubin donna un coup de barre.

V

CLUBIN MET LE COMBLE A L'ADMIRATION

On entendit un craquement. Le déchirement d'un flanc de navire sur un

bas-fond en pleine mer est un des bruits les plus lugubres qu'on puisse

rêver. La Durande s'arrêta court.

Du choc plusieurs passagers tombèrent et roulèrent sur le pont.

Le guernesiais leva les mains au ciel.

--Sur les Hanois! quand je le disais!

Un long cri éclata sur le navire.

--Nous sommes perdus.

La voix de Clubin, sèche et brève, domina le cri.

--Personne n'est perdu! Et silence!

Le torse noir d'Imbrancam nu jusqu'à la ceinture sortit du carré de la

chambre à feu.

Le nègre dit avec calme:

--Capitaine, l'eau entre. La machine va s'éteindre.

Le moment fut épouvantable.

Le choc avait ressemblé à un suicide. On l'eût fait exprès qu'il n'eût

pas été plus terrible. La Durande s'était ruée comme si elle attaquait

le rocher. Une pointe de roche était entrée dans le navire comme un

clou. Plus d'une toise carrée de vaigres avait éclaté, l'étrave était

rompue, l'élancement fracassé, l'avant effondré, la coque, ouverte,

buvait la mer avec un bouillonnement horrible. C'était une plaie par où

entrait le naufrage. Le contre-coup avait été si violent qu'il avait

brisé à l'arrière les sauvegardes du gouvernail, descellé et battant.

On était défoncé par l'écueil, et, autour du navire, on ne voyait rien,

que le brouillard épais et compact, et maintenant presque noir. La nuit

arrivait.

La Durande plongeait de l'avant. C'était le cheval qui a dans les

entrailles le coup de corne du taureau.

Elle était morte.

L'heure de la demi-remontée se faisait sentir sur la mer.

Tangrouille était dégrisé; personne n'est ivre dans un naufrage; il

descendit dans l'entrepont, remonta et dit:

--Capitaine, l'eau barrotte la cale. Dans dix minutes, l'eau sera au

ras des dalots.

Les passagers couraient sur le pont éperdus, se tordant les bras, se

penchant par-dessus le bord, regardant la machine, faisant tous les

mouvements inutiles de la terreur. Le touriste s'était évanoui.

Clubin fit signe de la main, on se tut. Il interrogea Imbrancam:

--Combien de temps la machine peut-elle travailler encore?

--Cinq ou six minutes.

Puis il interrogea le passager guernesiais:

--J'étais à la barre. Vous avez observé le rocher. Sur quel banc des

Hanois sommes-nous?

--Sur la Mauve. Tout à l'heure, dans l'éclaircie, j'ai très bien

reconnu la Mauve.

--Étant sur la Mauve, reprit Clubin, nous avons le grand Hanois à

bâbord et le petit Hanois à tribord. Nous sommes à un mille de terre.

L'équipage et les passagers écoutaient, frémissants d'anxiété et

d'attention, l'œil fixé sur le capitaine.

Alléger le navire était sans but, et d'ailleurs impossible. Pour vider

la cargaison à la mer, il eût fallu ouvrir les sabords et augmenter

les chances d'entrée de l'eau. Jeter l'ancre était inutile; on était

cloué. D'ailleurs, sur ce fond à faire basculer l'ancre, la chaîne

eût probablement surjouaillé. La machine n'étant pas endommagée et

restant à la disposition du navire tant que le feu ne serait pas

éteint, c'est-à-dire pour quelques minutes encore, on pouvait faire

force de roues et de vapeur, reculer et s'arracher de l'écueil. En ce

cas, on sombrait immédiatement. Le rocher, jusqu'à un certain point,

bouchait l'avarie et gênait le passage de l'eau. Il faisait obstacle.

L'ouverture désobstruée, il serait impossible d'aveugler la voie d'eau

et de franchir les pompes. Qui retire le poignard d'une plaie au cœur,

tue sur-le-champ le blessé. Se dégager du rocher, c'était couler à

fond.

Les bœufs, atteints par l'eau dans la cale, commençaient à mugir.

Clubin commanda:

--La chaloupe à la mer.

Imbrancam et Tangrouille se précipitèrent et défirent les amarres. Le

reste de l'équipage regardait, pétrifié.

--Tous à la manœuvre, cria Clubin.

Cette fois, tous obéirent.

Clubin, impassible, continua, dans cette vieille langue de commandement

que ne comprendraient pas les marins d'à présent:

--Abraquez.--Faites une marguerite si le cabestan est

entravé.--Assez de virage.--Amenez.--Ne laissez pas se joindre

les poulies des francs-funains.--Affalez.--Amenez vivement des

deux bouts.--Ensemble.--Garez qu'elle ne pique.--Il y a trop de

frottement.--Touchez les garants de la caliorne.--Attention.

La chaloupe était en mer.

Au même instant, les roues de la Durande s'arrêtèrent, la fumée cessa,

le fourneau était noyé.

Les passagers, glissant le long de l'échelle ou s'accrochant aux

manœuvres courantes, se laissèrent tomber dans la chaloupe plus qu'ils

n'y descendirent. Imbrancam enleva le touriste évanoui, le porta dans

la chaloupe, puis remonta sur le navire.

Les matelots se ruaient à la suite des passagers. Le mousse avait roulé

sous les pieds. On marchait sur l'enfant.

Imbrancam barra le passage.

--Personne avant le moço, dit-il.

Il écarta de ses deux bras noirs les matelots, saisit le mousse, et

le tendit au passager guernesiais qui, debout dans la chaloupe, reçut

l'enfant.

Le mousse sauvé, Imbrancam se rangea et dit aux autres:

--Passez.

Cependant Clubin était allé à sa cabine et avait fait un paquet des

papiers du bord et des instruments. Il ôta la boussole de l'habitacle.

Il remit les papiers et les instruments à Imbrancam et la boussole à

Tangrouille, et leur dit: Descendez dans la chaloupe.

Ils descendirent. L'équipage les avait précédés. La chaloupe était

pleine. Le flot rasait le bord.

--Maintenant, cria Clubin, partez.

Un cri s'éleva de la chaloupe.

--Et vous, capitaine?

--Je reste.

Des gens qui naufragent ont peu le temps de délibérer et encore moins

le temps de s'attendrir. Cependant ceux qui étaient dans la chaloupe

et relativement en sûreté eurent une émotion qui n'était pas pour

eux-mêmes. Toutes les voix insistèrent en même temps.

--Venez avec nous, capitaine.

--Je reste.

Le guernesiais, qui était au fait de la mer, répliqua:

--Capitaine, écoutez. Vous êtes échoué sur les Hanois. A la nage on n'a

qu'un mille à faire pour gagner Plainmont. Mais en barque on ne peut

aborder qu'à la Rocquaine, et c'est deux milles. Il y a des brisants et

du brouillard. Cette chaloupe n'arrivera pas à la Rocquaine avant deux

heures d'ici. Il fera nuit noire. La marée monte, le vent fraîchit. Une

bourrasque est proche. Nous ne demandons pas mieux que de revenir vous

chercher; mais, si le gros temps éclate, nous ne pourrons pas. Vous

êtes perdu si vous demeurez. Venez avec nous.

Le parisien intervint:

--La chaloupe est pleine et trop pleine, c'est vrai, et un homme de

plus ce sera un homme de trop. Mais nous sommes treize, c'est mauvais

pour la barque, et il vaut encore mieux la surcharger d'un homme que

d'un chiffre. Venez, capitaine.

Tangrouille ajouta:

--Tout est de ma faute, et pas de la vôtre. Ce n'est pas juste que vous

demeuriez.

--Je reste, dit Clubin. Le navire sera dépecé par la tempête cette

nuit. Je ne le quitterai pas. Quand le navire est perdu, le capitaine

est mort. On dira de moi: Il a fait son devoir jusqu'au bout.

Tangrouille, je vous pardonne.

Et croisant les bras, il cria:

--Attention au commandement. Largue en bande l'amarre. Partez.

La chaloupe s'ébranla. Imbrancam avait saisi le gouvernail. Toutes les

mains qui ne ramaient pas s'élevèrent vers le capitaine. Toutes les

bouches crièrent: Hurrah pour le capitaine Clubin!

--Voilà un admirable homme, dit l'américain.

--Monsieur, répondit le guernesiais, c'est le plus honnête homme de

toute la mer.

Tangrouille pleurait.

--Si j'avais eu du cœur, murmura-t-il à demi-voix, je serais demeuré

avec lui.

La chaloupe s'enfonça dans le brouillard et s'effaça.

On ne vit plus rien.

Le frappement des rames décrut et s'évanouit.

Clubin resta seul.

VI

UN INTÉRIEUR D'ABIME ÉCLAIRÉ

Quand cet homme se vit sur ce rocher, sous ce nuage, au milieu de cette

eau, loin de tout contact vivant, loin de tout bruit humain, laissé

pour mort, seul entre la mer qui montait et la nuit qui venait, il eut

une joie profonde.

Il avait réussi.

Il tenait son rêve. La lettre de change à longue échéance qu'il avait

tirée sur la destinée lui était payée.

Pour lui, être abandonné, c'était être délivré. Il était sur les

Hanois, à un mille de la terre; il avait soixante-quinze mille francs.

Jamais plus savant naufrage n'avait été accompli. Rien n'avait manqué;

il est vrai que tout était prévu. Clubin, dès sa jeunesse, avait eu

une idée: mettre l'honnêteté comme enjeu dans la roulette de la vie,

passer pour homme probe et partir de là, attendre sa belle, laisser

la martingale s'enfler, trouver le joint, deviner le moment; ne pas

tâtonner, saisir; faire un coup et n'en faire qu'un, finir par une

rafle, laisser derrière lui les imbéciles. Il entendait réussir en une

fois ce que les escrocs bêtes manquent vingt fois de suite, et, tandis

qu'ils aboutissent à la potence, aboutir, lui, à la fortune. Rantaine

rencontré avait été son trait de lumière. Il avait immédiatement

construit son plan. Faire rendre gorge à Rantaine; quant à ses

révélations possibles, les frapper de nullité en disparaissant; passer

pour mort, la meilleure des disparitions; pour cela perdre la Durande.

Ce naufrage était nécessaire. Par-dessus le marché, s'en aller en

laissant une bonne renommée, ce qui faisait de toute son existence un

chef-d'œuvre. Qui eût vu Clubin dans ce naufrage eût cru voir un démon,

heureux.

Il avait vécu toute sa vie pour cette minute-là.

Toute sa personne exprima ce mot: Enfin! Une sérénité épouvantable

blêmit sur ce front obscur. Son œil terne et au fond duquel on croyait

voir une cloison devint profond et terrible. L'embrasement intérieur de

cette âme s'y réverbéra.

Le for intérieur a, comme la nature externe, sa tension électrique. Une

idée est un météore; à l'instant du succès, les méditations amoncelées

qui l'ont préparé s'entr'ouvrent, et il en jaillit une étincelle; avoir

en soi la serre du mal et sentir une proie dedans, c'est un bonheur qui

a son rayonnement; une mauvaise pensée qui triomphe illumine un visage;

de certaines combinaisons réussies, de certains buts atteints, de

certaines félicités féroces, font apparaître et disparaître dans les

yeux des hommes de lugubres épanouissements lumineux. C'est de l'orage

joyeux, c'est de l'aurore menaçante. Cela sort de la conscience,

devenue ombre et nuée.

Il éclaira dans cette prunelle.

Cet éclair ne ressemblait à rien de ce qu'on peut voir luire là-haut ni

ici-bas.

Le coquin comprimé qui était en Clubin fit explosion.

Clubin regarda l'obscurité immense, et ne put retenir un éclat de rire

bas et sinistre.

Il était donc libre! il était donc riche!

Son inconnue se dégageait enfin. Il résolvait son problème.

Clubin avait du temps devant lui. La marée montait, et par conséquent

soutenait la Durande, qu'elle finirait même par soulever. Le navire

adhérait solidement à l'écueil; nul danger de sombrer. En outre, il

fallait laisser à la chaloupe le temps de s'éloigner, de se perdre

peut-être; Clubin l'espérait.

Debout sur la Durande naufragée, il croisa les bras, savourant cet

abandon dans les ténèbres.

L'hypocrisie avait pesé trente ans sur cet homme. Il était le mal et

s'était accouplé à la probité. Il haïssait la vertu d'une haine de mal

marié. Il avait toujours eu une préméditation scélérate; depuis qu'il

avait l'âge d'homme, il portait cette armature rigide, l'apparence.

Il était monstre en dessous; il vivait dans une peau d'homme de bien

avec un cœur de bandit. Il était le pirate doucereux. Il était le

prisonnier de l'honnêteté; il était enfermé dans cette boîte de momie,

l'innocence; il avait sur le dos des ailes d'ange, écrasantes pour

un gredin. Il était surchargé d'estime publique. Passer pour honnête

homme, c'est dur. Maintenir toujours cela en équilibre, penser mal et

parler bien, quel labeur! Il avait été le fantôme de la droiture, étant

le spectre du crime. Ce contre-sens avait été sa destinée. Il lui avait

fallu faire bonne contenance, rester présentable, écumer au-dessous du

niveau, sourire ses grincements de dents. La vertu pour lui, c'était la

chose qui étouffe. Il avait passé sa vie à avoir envie de mordre cette

main sur sa bouche.

Et voulant la mordre, il avait dû la baiser.

Avoir menti, c'est avoir souffert. Un hypocrite est un patient dans la

double acception du mot; il calcule un triomphe et endure un supplice.

La préméditation indéfinie d'un mauvais coup accompagnée et dosée

d'austérité, l'infamie intérieure assaisonnée d'excellente renommée,

donner continuellement le change, n'être jamais soi, faire illusion,

c'est une fatigue. Avec tout ce noir qu'on broie en son cerveau

composer de la candeur, vouloir dévorer ceux qui vous vénèrent, être

caressant, se retenir, se réprimer, toujours être sur le qui-vive,

se guetter sans cesse, donner bonne mine à son crime latent, faire

sortir sa difformité en beauté, se fabriquer une perfection avec sa

méchanceté, chatouiller du poignard, sucrer le poison, veiller sur

la rondeur de son geste et sur la musique de sa voix, ne pas avoir

son regard, rien n'est plus difficile, rien n'est plus douloureux.

L'odieux de l'hypocrisie commence obscurément dans l'hypocrite. Boire

perpétuellement son imposture est une nausée. La douceur que la

ruse donne à la scélératesse répugne au scélérat, continuellement

forcé d'avoir ce mélange dans la bouche, et il y a des instants de

haut-le-cœur où l'hypocrite est sur le point de vomir sa pensée.

Ravaler cette salive est horrible. Ajoutez à cela le profond orgueil.

Il existe des minutes bizarres où l'hypocrite s'estime. Il y a un moi

démesuré dans le fourbe. Le ver a le même glissement que le dragon, et

le même redressement. Le traître n'est autre chose qu'un despote gêné

qui ne peut faire sa volonté qu'en se résignant au deuxième rôle. C'est

de la petitesse capable d'énormité. L'hypocrite est un titan, nain.

Clubin se figurait de bonne foi qu'il avait été opprimé. De quel droit

n'était-il pas né riche? Il n'aurait pas demandé mieux que d'avoir de

ses père et mère cent mille livres de rente. Pourquoi ne les avait-il

pas? Ce n'était pas sa faute, à lui. Pourquoi, en ne lui donnant

pas toutes les jouissances de la vie, le forçait-on à travailler,

c'est-à-dire à tromper, à trahir, à détruire? Pourquoi, de cette

façon, l'avait-on condamné à cette torture de flatter, de ramper, de

complaire, de se faire aimer et respecter, et d'avoir jour et nuit sur

la face un autre visage que le sien? Dissimuler est une violence subie.

On hait devant qui l'on ment. Enfin l'heure avait sonné. Clubin se

vengeait.

De qui? De tous, et de tout.

Lethierry ne lui avait fait que du bien; grief de plus; il se vengeait

de Lethierry.

Il se vengeait de tous ceux devant lesquels il s'était contraint. Il

prenait sa revanche. Quiconque avait pensé du bien de lui était son

ennemi. Il avait été le captif de cet homme-là.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 16 / 19 段