La rafale, l'eau, la nuée, l'illimité, l'inhabité. Nul ne passe aux

rochers Douvres qu'égaré. Les granits sont d'une stature brutale et

hideuse. Partout l'escarpement. L'inhospitalité sévère de l'abîme.

C'est la haute mer. L'eau y est très profonde. Un écueil absolument

isolé comme le rocher Douvres attire et abrite les bêtes qui ont

besoin de l'éloignement des hommes. C'est une sorte de vaste madrépore

sous-marin. C'est un labyrinthe noyé. Il y a là, à une profondeur

où les plongeurs atteignent difficilement, des antres, des caves,

des repaires, des entre-croisements de rues ténébreuses. Les espèces

monstrueuses y pullulent. On s'entre-dévore. Les crabes mangent les

poissons, et sont eux-mêmes mangés. Des formes épouvantables, faites

pour n'être pas vues par l'œil humain, errent dans cette obscurité,

vivantes. De vagues linéaments de gueules, d'antennes, de tentacules,

de nageoires, d'ailerons, de mâchoires ouvertes, d'écailles,

de griffes, de pinces, y flottent, y tremblent, y grossissent,

s'y décomposent et s'y effacent dans la transparence sinistre.

D'effroyables essaims nageants rôdent, faisant ce qu'ils ont à faire.

C'est une ruche d'hydres.

L'horrible est là, idéal.

Figurez-vous, si vous pouvez, un fourmillement d'holothuries.

Voir le dedans de la mer, c'est voir l'imagination de l'Inconnu. C'est

la voir du côté terrible. Le gouffre est analogue à la nuit. Là aussi

il y a sommeil, apparent du moins, de la conscience de la création. Là

s'accomplissent en pleine sécurité les crimes de l'irresponsable. Là,

dans une paix affreuse, les ébauches de la vie, presque fantômes, tout

à fait démons, vaquent aux farouches occupations de l'ombre.

Il y a quarante ans, deux roches d'une forme extraordinaire signalaient

de loin l'écueil Douvres aux passants de l'océan. C'étaient deux

pointes verticales, aiguës et recourbées, se touchant presque par

le sommet. On croyait voir sortir de la mer les deux défenses d'un

éléphant englouti. Seulement c'étaient les défenses, hautes comme

des tours, d'un éléphant grand comme une montagne. Ces deux tours

naturelles de l'obscure ville des monstres ne laissaient entre elles

qu'un étroit passage où se ruait la lame. Ce passage, tortueux et

ayant dans sa longueur plusieurs coudes, ressemblait à un tronçon de

rue entre deux murs. On nommait ces roches jumelles les deux Douvres.

Il y avait la grande Douvre et la petite Douvre; l'une avait soixante

pieds de haut, l'autre quarante. Le va-et-vient de la vague a fini par

donner un trait de scie dans la base de ces tours, et le violent coup

d'équinoxe du 26 octobre 1859 en a renversé une. Celle qui reste, la

petite, est tronquée et fruste.

Un des plus étranges rochers du groupe Douvres s'appelle l'Homme.

Celui-là subsiste encore aujourd'hui. Au siècle dernier, des pêcheurs,

fourvoyés sur ces brisants, trouvèrent au haut de ce rocher un cadavre.

A côté de ce cadavre, il y avait quantité de coquillages vidés. Un

homme avait naufragé à ce roc, s'y était réfugié, y avait vécu quelque

temps de coquillages et y était mort. De là ce nom, l'Homme.

Les solitudes d'eau sont lugubres. C'est le tumulte et le silence. Ce

qui se fait là ne regarde plus le genre humain. C'est de l'utilité

inconnue. Tel est l'isolement du rocher Douvres. Tout autour, à perte

de vue, l'immense tourment des flots.

II

DU COGNAC INESPÉRÉ

Le vendredi matin, lendemain du départ du _Tamaulipas_, la Durande

partit pour Guernesey.

Elle quitta Saint-Malo à neuf heures.

Le temps était clair, pas de brume; le vieux capitaine

Gertrais-Gaboureau parut avoir radoté.

Les préoccupations de sieur Clubin lui avaient décidément fait à peu

près manquer son chargement. Il n'avait embarqué que quelques colis

d'articles de Paris pour les boutiques de _fancy_ de Saint-Pierre-Port,

trois caisses pour l'hôpital de Guernesey, l'une de savon jaune,

l'autre de chandelle à la baguette, et la troisième de cuir de semelle

français et de cordouan choisi. Il rapportait de son précédent

chargement une caisse de sucre crushed et trois caisses de thé conjou

que la douane française n'avait pas voulu admettre. Sieur Clubin avait

embarqué peu de bétail; quelques bœufs seulement. Ces bœufs étaient

dans la cale assez négligemment arrimés.

Il y avait à bord six passagers, un guernesiais, deux malouins

marchands de bestiaux, un «touriste», comme on disait déjà à cette

époque, un parisien demi-bourgeois, probablement touriste du commerce,

et un américain voyageant pour distribuer des bibles.

La Durande, sans compter Clubin, le capitaine, portait sept hommes

d'équipage, un timonier, un matelot charbonnier, un matelot

charpentier, un cuisinier, manœuvrier au besoin, deux chauffeurs et un

mousse. L'un des deux chauffeurs était en même temps mécanicien. Ce

chauffeur-mécanicien, très brave et très intelligent nègre hollandais,

évadé des sucreries de Surinam, s'appelait Imbrancam. Le nègre

Imbrancam comprenait et servait admirablement la machine. Dans les

premiers temps, il n'avait pas peu contribué, apparaissant tout noir

dans sa fournaise, à donner un air diabolique à la Durande.

Le timonier, jersiais de naissance et cotentin d'origine, se nommait

Tangrouille. Tangrouille était d'une haute noblesse.

Ceci était vrai à la lettre. Les îles de la Manche sont, comme

l'Angleterre, un pays hiérarchique. Il y existe encore des castes. Les

castes ont leurs idées, qui sont leurs défenses. Ces idées des castes

sont partout les mêmes, dans l'Inde comme en Allemagne. La noblesse

se conquiert par l'épée et se perd par le travail. Elle se conserve

par l'oisiveté. Ne rien faire, c'est vivre noblement; quiconque ne

travaille pas est honoré. Un métier fait déchoir. En France autrefois,

il n'y avait d'exception que pour les verriers. Vider les bouteilles

étant un peu la gloire des gentilshommes, faire des bouteilles ne leur

était point déshonneur. Dans l'archipel de la Manche, ainsi que dans la

Grande-Bretagne, qui veut rester noble doit rester riche. Un workman

ne peut être un gentleman. L'eût-il été, il ne l'est plus. Tel matelot

descend des chevaliers bannerets et n'est qu'un matelot. Il y a trente

ans, à Aurigny, un Gorges authentique, qui aurait eu des droits à la

seigneurie de Gorges confisquée par Philippe-Auguste, ramassait du

varech pieds nus dans la mer. Un Carteret est charretier à Serk. Une

mademoiselle de Veulle, arrière-petite-nièce du bailli de Veulle, de

son vivant premier magistrat de Jersey, a été domestique chez celui

qui écrit ces lignes. Il existe à Jersey un drapier et à Guernesey

un cordonnier nommés Gruchy qui se déclarent Grouchy et cousins du

maréchal de Waterloo. Les anciens pouillés de l'évêché de Coutances

font mention d'une seigneurie de Tangroville, parente évidente de

Tancarville sur la basse Seine, qui est Montmorency. Au quinzième

siècle Johan de Héroudeville, archer et étoffe du sire de Tangroville,

portait derrière lui «son corset et ses autres harnois». En mai

1371, à Pontorson, à la montre de Bertrand du Guesclin, «monsieur de

Tangroville a fait son devoir comme chevalier bachelor». Dans les

îles normandes, si la misère survient, on est vite éliminé de la

noblesse. Un changement de prononciation suffit. _Tangroville_ devient

_Tangrouille_, et tout est dit.

C'est ce qui était arrivé au timonier de la Durande.

Il y a à Saint-Pierre-Port, au Bordage, un marchand de ferraille

appelé Ingrouille qui est probablement un Ingroville. Sous Louis le

Gros, les Ingroville possédaient trois paroisses dans l'élection

de Valognes. Un abbé Trigan a fait l'_Histoire ecclésiastique de

Normandie_; ce chroniqueur Trigan était curé de la seigneurie de

Digoville. Le sire de Digoville, s'il était tombé en roture, se

nommerait _Digouille_.

Tangrouille, ce Tancarville probable et ce Montmorency possible, avait

cette antique qualité de gentilhomme, défaut grave pour un timonier, il

s'enivrait.

Sieur Clubin s'était obstiné à le garder. Il en avait répondu à mess

Lethierry.

Le timonier Tangrouille ne quittait jamais le navire et couchait à bord.

La veille du départ, quand sieur Clubin était venu, à une heure assez

avancée de la soirée, faire la visite du bâtiment, Tangrouille était

dans son branle et dormait.

Dans la nuit Tangrouille s'était réveillé. C'était son habitude

nocturne. Tout ivrogne qui n'est pas son maître, a sa cachette.

Tangrouille avait la sienne, qu'il nommait sa cambuse. La cambuse

secrète de Tangrouille était dans la cale-à-l'eau. Il l'avait mise

là pour la rendre invraisemblable. Il croyait être sûr que cette

cachette n'était connue que de lui seul. Le capitaine Clubin, étant

sobre, était sévère. Le peu de rhum et de gin que le timonier pouvait

dérober au guet vigilant du capitaine, il le tenait en réserve dans

ce coin mystérieux de la cale-à-l'eau, au fond d'une baille de sonde,

et presque toutes les nuits il avait un rendez-vous amoureux avec

cette cambuse. La surveillance était rigoureuse, l'orgie était pauvre,

et d'ordinaire les excès nocturnes de Tangrouille se bornaient à

deux ou trois gorgées, avalées furtivement. Parfois même la cambuse

était vide. Cette nuit-là Tangrouille y avait trouvé une bouteille

d'eau-de-vie inattendue. Sa joie avait été grande, et sa stupeur plus

grande encore. De quel ciel lui tombait cette bouteille? Il n'avait

pu se rappeler quand ni comment il l'avait apportée dans le navire.

Il l'avait bue immédiatement. Un peu par prudence; de peur que cette

eau-de-vie ne fût découverte et saisie. Il avait jeté la bouteille à

la mer. Le lendemain, quand il prit la barre, Tangrouille avait une

certaine oscillation.

Il gouverna pourtant à peu près comme d'ordinaire.

Quant à Clubin, il était, on le sait, revenu coucher à l'auberge Jean.

Clubin portait toujours sous sa chemise une ceinture de voyage en cuir

où il gardait un en-cas d'une vingtaine de guinées et qu'il ne quittait

que la nuit. Dans l'intérieur de cette ceinture, il y avait son nom,

_sieur Clubin_, écrit par lui-même sur le cuir brut à l'encre grasse

lithographique, qui est indélébile.

En se levant, avant de partir, il avait mis dans cette ceinture la

boîte de fer contenant les soixante-quinze mille francs en bank-notes,

puis il s'était comme d'habitude bouclé la ceinture autour du corps.

III

PROPOS INTERROMPUS

Le départ se fit allégrement. Les voyageurs, sitôt leurs valises

et leurs portemanteaux installés sur et sous les bancs, passèrent

cette revue du bateau à laquelle on ne manque jamais, et qui semble

obligatoire tant elle est habituelle. Deux des passagers, le touriste

et le parisien, n'avaient jamais vu de bateau à vapeur, et, dès les

premiers tours de roue, ils admirèrent l'écume. Puis ils admirèrent

la fumée. Ils examinèrent pièce à pièce, et presque brin à brin, sur

le pont et dans l'entrepont, tous ces appareils maritimes d'anneaux,

de crampons, de crochets, de boulons, qui à force de précision et

d'ajustement sont une sorte de colossale bijouterie; bijouterie de

fer, dorée avec de la rouille par la tempête. Ils firent le tour du

petit canon d'alarme amarré sur le pont, «à la chaîne comme un chien

de garde», observa le touriste, et «couvert d'une blouse de toile

goudronnée pour l'empêcher de s'enrhumer», ajouta le parisien. En

s'éloignant de terre, on échangea les observations d'usage sur la

perspective de Saint-Malo; un passager émit l'axiome que les approches

de mer trompent, et qu'à une lieue de la côte, rien ne ressemble à

Ostende comme Dunkerque. On compléta ce qu'il y avait à dire sur

Dunkerque par cette observation que ses deux navires-vigies peints en

rouge s'appellent l'un _Ruytingen_ et l'autre _Mardyck_.

Saint-Malo s'amincit au loin, puis s'effaça.

L'aspect de la mer était le vaste calme. Le sillage faisait dans

l'océan derrière le navire une longue rue frangée d'écume qui se

prolongeait presque sans torsion à perte de vue.

Guernesey est au milieu d'une ligne droite qu'on tirerait de Saint-Malo

en France à Exeter en Angleterre. La ligne droite en mer n'est pas

toujours la ligne logique. Pourtant les bateaux à vapeur ont, jusqu'à

un certain point, le pouvoir de suivre la ligne droite, refusée aux

bateaux à voiles.

La mer, compliquée du vent, est un composé de forces. Un navire est

un composé de machines. Les forces sont des machines infinies, les

machines sont des forces limitées. C'est entre ces deux organismes,

l'un inépuisable, l'autre intelligent, que s'engage ce combat qu'on

appelle la navigation.

Une volonté dans un mécanisme fait contre-poids à l'infini. L'infini,

lui aussi, contient un mécanisme. Les éléments savent ce qu'ils font et

où ils vont. Aucune force n'est aveugle. L'homme doit épier les forces,

et tâcher de découvrir leur itinéraire.

En attendant que la loi soit trouvée, la lutte continue, et dans cette

lutte la navigation à la vapeur est une sorte de victoire perpétuelle

que le génie humain remporte à toute heure du jour sur tous les points

de la mer. La navigation à la vapeur a cela d'admirable qu'elle

discipline le navire. Elle diminue l'obéissance au vent et augmente

l'obéissance à l'homme.

Jamais la Durande n'avait mieux travaillé en mer que ce jour-là. Elle

se comportait merveilleusement.

Vers onze heures, par une fraîche brise de nord-nord-ouest, la Durande

se trouvait au large des Minquiers, donnant peu de vapeur, naviguant

à l'ouest, tribord amures et au plus près du vent. Le temps était

toujours clair et beau. Cependant les chalutiers rentraient.

Peu à peu, comme si chacun songeait à regagner le port, la mer se

nettoyait de navires.

On ne pouvait dire que la Durande tînt tout à fait sa route accoutumée.

L'équipage n'avait aucune préoccupation, la confiance dans le capitaine

était absolue; toutefois, peut-être par la faute du timonier, il y

avait quelque déviation. La Durande paraissait plutôt aller vers Jersey

que vers Guernesey. Un peu après onze heures, le capitaine rectifia

la direction et l'on mit franchement le cap sur Guernesey. Ce ne fut

qu'un peu de temps perdu. Dans les jours courts le temps perdu a ses

inconvénients. Il faisait un beau soleil de février.

Tangrouille, dans l'état où il était, n'avait plus le pied très sûr ni

le bras très ferme. Il en résultait que le brave timonier embardait

souvent, ce qui ralentissait la marche.

Le vent était à peu près tombé.

Le passager guernesiais, qui tenait à la main une longue-vue, la

braquait de temps en temps sur un petit flocon de brume grisâtre

lentement charrié par le vent à l'extrême horizon à l'ouest, et qui

ressemblait à une ouate où il y aurait de la poussière.

Le capitaine Clubin avait son austère mine puritaine ordinaire. Il

paraissait redoubler d'attention.

Tout était paisible et presque riant à bord de la Durande, les

passagers causaient. En fermant les yeux dans une traversée, on peut

juger de l'état de la mer par le tremolo des conversations. La pleine

liberté d'esprit des passagers répond à la parfaite tranquillité de

l'eau.

Il est impossible, par exemple, qu'une conversation telle que celle-ci

ait lieu autrement que par une mer très calme:

--Monsieur, voyez donc cette jolie mouche verte et rouge.

--Elle s'est égarée en mer et se repose sur le navire.

--Une mouche se fatigue peu.

--Au fait, c'est si léger. Le vent la porte.

--Monsieur, on a pesé une once de mouches, puis on les a comptées, et

l'on en a trouvé six mille deux cent soixante-huit.

Le guernesiais à la longue-vue avait abordé les malouins marchands de

bœufs, et leur parlage était quelque chose en ce genre:

--Le bœuf d'Aubrac a le torse rond et trapu, les jambes courtes, le

pelage fauve. Il est lent au travail, à cause de la brièveté des jambes.

--Sous ce rapport, le Salers vaut mieux que l'Aubrac.

--Monsieur, j'ai vu deux beaux bœufs dans ma vie. Le premier avait les

jambes basses, l'avant épais, la culotte pleine, les hanches larges,

une bonne longueur de la nuque à la croupe, une bonne hauteur au

garrot, les maniements riches, la peau facile à détacher. Le second

offrait tous les signes d'un engraissement judicieux. Torse ramassé,

encolure forte, jambes légères, robe blanche et rouge, culotte

retombante.

--Ça, c'est la race cotentine.

--Oui, mais ayant eu quelque rapport avec le taureau angus ou le

taureau suffolk.

--Monsieur, vous me croirez si vous voulez, dans le midi il y a des

concours d'ânes.

--D'ânes?

--D'ânes. Comme j'ai l'honneur. Et ce sont les laids qui sont les beaux.

--Alors c'est comme les mulassières. Ce sont les laides qui sont les

bonnes.

--Justement. La jument poitevine. Gros ventre, grosses jambes.

--La meilleure mulassière connue, c'est une barrique sur quatre poteaux.

--La beauté des bêtes n'est pas la même que la beauté des hommes.

--Et surtout des femmes.

--C'est juste.

--Moi, je tiens à ce qu'une femme soit jolie.

--Moi, je tiens à ce qu'elle soit bien mise.

--Oui, nette, propre, tirée à quatre épingles, astiquée.

--L'air tout neuf. Une jeune fille, ça doit toujours sortir de chez le

bijoutier.

--Je reviens à mes bœufs. J'ai vu vendre ces deux bœufs au marché de

Thouars.

--Le marché de Thouars, je le connais. Les Bonneau de la Rochelle et

les Bahu, les marchands de blé de Marans, je ne sais pas si vous en

avez entendu parler, devaient venir à ce marché-là.

Le touriste et le parisien causaient avec l'américain des bibles. La

conversation, là aussi, était au beau fixe.

--Monsieur, disait le touriste, voici quel est le tonnage flottant du

monde civilisé: France, sept cent seize mille tonneaux; Allemagne,

un million; États-Unis, cinq millions; Angleterre, cinq millions

cinq cent mille. Ajoutez le contingent des petits pavillons. Total:

douze millions neuf cent quatre mille tonneaux distribués dans cent

quarante-cinq mille navires épars sur l'eau du globe.

L'américain interrompit:

--Monsieur, ce sont les États-Unis qui ont cinq millions cinq cent

mille.

--J'y consens, dit le touriste. Vous êtes américain?

--Oui, monsieur.

--J'y consens encore.

Il y eut un silence, l'américain missionnaire se demanda si c'était le

cas d'offrir une bible.

--Monsieur, repartit le touriste, est-il vrai que vous ayez le goût des

sobriquets en Amérique au point d'en affubler tous vos gens célèbres,

et que vous appeliez votre fameux banquier missourien Thomas Benton,

_le vieux lingot_?

--De même que nous nommons Zacharie Taylor _le vieux Zach_.

--Et le général Harrison _le vieux Tip_, n'est-ce pas? et le général

Jackson _le vieil Hickory_?

--Parce que Jackson est dur comme le bois hickory, et parce que

Harrison a battu les peaux-rouges à Tippecanoe.

--C'est une mode byzantine que vous avez là.

--C'est notre mode. Nous appelons Van Buren _le petit sorcier_,

Seward, qui a fait faire les petites coupures des billets de banque,

_Billy-le-Petit_, et Douglas, le sénateur démocrate de l'Illinois, qui

a quatre pieds de haut et une grande éloquence, _le Petit Géant_. Vous

pouvez aller du Texas au Maine, vous ne rencontrerez personne qui dise

ce nom: Cass, on dit: _le grand Michigantier_; ni ce nom: Clay, on dit:

_le garçon de moulin à la balafre_. Clay est fils d'un meunier.

--J'aimerais mieux dire Clay ou Class, observa le parisien, c'est plus

court.

--Vous manqueriez d'usage du monde. Nous nommons Corwin, qui est

secrétaire de la trésorerie, _le garçon de charrette_. Daniel Webster

est _Dan-le-noir_. Quant à Winfield Scott, comme sa première pensée,

après avoir battu les anglais à Chippeway, a été de se mettre à table,

nous l'appelons _Vite-une-assiette-de-soupe_.

Le flocon de brume aperçu dans le lointain avait grandi. Il occupait

maintenant sur l'horizon un segment d'environ quinze degrés. On eût

dit un nuage se traînant sur l'eau faute de vent. Il n'y avait presque

plus de brise. La mer était plate. Quoiqu'il ne fût pas midi, le soleil

pâlissait. Il éclairait, mais ne chauffait plus.

--Je crois, dit le touriste, que le temps va changer.

--Nous aurons peut-être de la pluie, dit le parisien.

--Ou du brouillard, reprit l'américain.

--Monsieur, repartit le touriste, en Italie, c'est à Molfetta qu'il

tombe le moins de pluie, et à Tolmezzo qu'il en tombe le plus.

A midi, selon l'usage de l'archipel, on sonna la cloche pour dîner.

Dîna qui voulut. Quelques passagers portaient avec eux leur en-cas, et

mangèrent gaîment sur le pont. Clubin ne dîna point.

Tout en mangeant, les conversations allaient leur train.

Le guernesiais, ayant le flair des bibles, s'était rapproché de

l'américain. L'américain lui dit:

--Vous connaissez cette mer-ci?

--Sans doute, j'en suis.

--Et moi aussi, dit l'un des malouins.

Le guernesiais adhéra d'un salut, et reprit:

--A présent, nous sommes au large, mais je n'aurais pas aimé avoir du

brouillard quand nous étions devers les Minquiers.

L'américain dit au malouin:

--Les insulaires sont plus de la mer que les côtiers.

--C'est vrai, nous autres gens de la côte, nous n'avons que le

demi-bain.

--Qu'est-ce que c'est que ça, les Minquiers? continua l'américain.

Le malouin répondit:

--C'est des cailloux très mauvais.

--Il y a aussi les Grelets, fit le guernesiais.

--Parbleu, répliqua le malouin.

--Et les Chouas, ajouta le guernesiais.

Le malouin éclata de rire.

--A ce compte-là, dit-il, il y a aussi les Sauvages.

--Et les Moines, observa le guernesiais.

--Et le Canard, s'écria le malouin.

--Monsieur, repartit le guernesiais poliment, vous avez réponse à tout.

--Malouin, malin.

Cette réponse faite, le malouin cligna de l'œil.

Le touriste interposa une question.

--Est-ce que nous avons à traverser toute cette rocaille?

--Point. Nous l'avons laissée au sud-sud-est. Elle est derrière nous.

Et le guernesiais poursuivit:

--Tant gros rochers que menus, les Grelets ont cinquante-sept pointes.

--Et les Minquiers quarante-huit, dit le malouin.

Ici le dialogue se concentra entre le malouin et le guernesiais.

--Il me semble, monsieur de Saint-Malo, qu'il y a trois rochers que

vous ne comptez pas.

--Je compte tout.

--De la Dérée au Maître-Ile?

--Oui.

--Et les Maisons?

--Qui sont sept rochers au milieu des Minquiers. Oui.

--Je vois que vous connaissez les pierres.

--Si on ne connaissait pas les pierres, on ne serait pas de Saint-Malo.

--Ça fait plaisir d'entendre les raisonnements des français.

Le malouin salua à son tour, et dit:

--Les Sauvages sont trois rochers.

--Et les Moines deux.

--Et le Canard un.

--Le Canard, ça dit un seul.

--Non, car la Suarde, c'est quatre rochers.

--Qu'appelez-vous la Suarde? demanda le guernesiais.

--Nous appelons la Suarde ce que vous appelez les Chouas.

--Il ne fait pas bon passer entre les Chouas et le Canard.

--Ça n'est possible qu'aux oiseaux.

--Et aux poissons.

--Pas trop. Dans les gros temps, ils se cognent aux murs.

--Il y a du sable dans les Minquiers.

--Autour des Maisons.

--C'est huit rochers qu'on voit de Jersey.

--De la grève d'Azette, c'est juste. Pas huit, sept.

--A mer retirée, on peut se promener dans les Minquiers.

--Sans doute, il y a de la découverte.

--Et les Dirouilles?

--Les Dirouilles n'ont rien de commun avec les Minquiers.

--Je veux dire que c'est dangereux.

--C'est du côté de Granville.

--On voit que, comme nous, vous gens de Saint-Malo, vous avez amour de

naviguer dans ces mers.

--Oui, répondit le malouin, avec cette différence que nous disons: nous

avons habitude, et que vous dites: nous avons amour.

--Vous êtes de bons marins.

--Je suis marchand de bœufs.

--Qui donc était de Saint-Malo, déjà?

--Surcouf.

--Un autre?

--Duguay-Trouin.

Ici le voyageur de commerce parisien intervint.

--Duguay-Trouin? il fut pris par les anglais. Il était aussi aimable

que brave. Il sut plaire à une jeune anglaise. Ce fut elle qui brisa

ses fers.

En ce moment une voix tonnante cria:

--Tu es ivre!

IV

OU SE DÉROULENT TOUTES LES QUALITÉS DU CAPITAINE CLUBIN

Tous se retournèrent.

C'était le capitaine qui interpellait le timonier.

Sieur Clubin ne tutoyait personne. Pour qu'il jetât au timonier

Tangrouille une telle apostrophe, il fallait que Clubin fût fort en

colère, ou voulût fort le paraître.

Un éclat de colère à propos dégage la responsabilité, et quelquefois la

transpose.

Le capitaine, debout sur le pont de commandement entre les deux

tambours, regardait fixement le timonier. Il répéta entre ses dents:

Ivrogne! L'honnête Tangrouille baissa la tête.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 15 / 19 段