rapidement du drap de sa manche le verre de sa longue-vue et la braqua
avec énergie sur le trois-mâts.
Un point noir venait de s'en détacher.
Ce point noir, semblable à une fourmi sur la mer, était une embarcation.
L'embarcation semblait vouloir gagner la terre. Quelques marins la
montaient, ramant vigoureusement.
Elle obliquait peu à peu et se dirigeait vers la pointe du Décollé.
Le guet du garde-côte était arrivé à son plus haut degré de fixité. Il
ne perdait pas un mouvement de l'embarcation. Il s'était rapproché plus
près encore de l'extrême bord de la falaise.
En ce moment un homme de haute stature, le quaker, surgit derrière le
garde-côte au haut de l'escalier. Le guetteur ne le voyait pas.
Cet homme s'arrêta un instant, les bras pendants et les poings crispés,
et, avec l'œil d'un chasseur qui vise, il regarda le dos du garde-côte.
Quatre pas seulement le séparaient du garde-côte; il mit un pied en
avant, puis s'arrêta; il fit un second pas, et s'arrêta encore; il ne
faisait point d'autre mouvement que de marcher, tout le reste de son
corps était statue; son pied s'appuyait sur l'herbe sans bruit; il
fit le troisième pas, et s'arrêta; il touchait presque le garde-côte,
toujours immobile avec sa longue-vue. L'homme ramena lentement ses
deux mains fermées à la hauteur de ses clavicules, puis, brusquement,
ses avant-bras s'abattirent, et ses deux poings, comme lâchés par
une détente, frappèrent les deux épaules du garde-côte. Le choc fut
sinistre. Le garde-côte n'eut pas le temps de jeter un cri. Il tomba
la tête la première du haut de la falaise dans la mer. On vit ses deux
semelles le temps d'un éclair. Ce fut une pierre dans l'eau. Tout se
referma.
Deux ou trois grands cercles se firent dans l'eau sombre.
Il ne resta que la longue-vue échappée des mains du garde-côte et
tombée à terre sur l'herbe.
Le quaker se pencha sur le bord de l'escarpement, regarda les cercles
s'effacer dans le flot, attendit quelques minutes, puis se redressa en
chantant entre ses dents:
Monsieur d' la Police est mort
En perdant la vie.
Il se pencha une seconde fois. Rien ne reparut. Seulement, à l'endroit
où le garde-côte s'était englouti, il s'était formé à la surface de
l'eau une sorte d'épaisseur brune qui s'élargissait sur le balancement
de la lame. Il était probable que le garde-côte s'était brisé le
crâne sur quelque roche sous-marine. Son sang remontait et faisait
cette tache dans l'écume. Le quaker, tout en considérant cette flaque
rougeâtre, reprit:
Un quart d'heure avant sa mort,
Il était encore....
Il n'acheva pas.
Il entendit derrière lui une voix très douce qui disait:
--Vous voilà, Rantaine. Bonjour. Vous venez de tuer un homme.
Il se retourna, et vit à une quinzaine de pas en arrière de lui, à
l'issue d'un des entre-deux des rochers, un petit homme qui avait un
revolver à la main.
Il répondit:
--Comme vous voyez. Bonjour, sieur Clubin.
Le petit homme eut un tressaillement.
--Vous me reconnaissez?
--Vous m'avez bien reconnu, repartit Rantaine.
Cependant on entendait un bruit de rames sur la mer. C'était
l'embarcation observée par le garde-côte, qui approchait.
Sieur Clubin dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même:
--Cela a été vite fait.
--Qu'y a-t-il pour votre service? demanda Rantaine.
--Pas grand'chose. Voilà tout à l'heure dix ans que je ne vous ai vu.
Vous avez dû faire de bonnes affaires. Comment vous portez-vous?
--Bien, dit Rantaine. Et vous?
Rantaine fit un pas vers sieur Clubin.
Un petit coup sec arriva à son oreille. C'était sieur Clubin qui armait
le revolver.
--Rantaine, nous sommes à quinze pas. C'est une bonne distance. Restez
où vous êtes.
--Ah çà, fit Rantaine, qu'est-ce que vous me voulez?
--Moi, je viens causer avec vous.
Rantaine ne bougea plus. Sieur Clubin reprit:
--Vous venez d'assassiner un garde-côte.
Rantaine souleva le bord de son chapeau et répondit:
--Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire.
--En termes moins précis. J'avais dit: un homme; je dis maintenant: un
garde-côte. Ce garde-côte portait le numéro six cent dix-neuf. Il était
père de famille. Il laisse une femme et cinq enfants.
--Ça doit être, dit Rantaine.
Il y eut un imperceptible temps d'arrêt.
--Ce sont des hommes de choix, ces gardes-côtes, fit Clubin, presque
tous d'anciens marins.
--J'ai remarqué, dit Rantaine, qu'en général on laisse une femme et
cinq enfants.
Sieur Clubin continua:
--Devinez combien m'a coûté ce revolver.
--C'est une jolie pièce, répondit Rantaine.
--Combien l'estimez-vous?
--Je l'estime beaucoup.
--Il m'a coûté cent quarante-quatre francs.
--Vous avez dû acheter ça, dit Rantaine, à la boutique d'armes de la
rue Coutanchez.
Clubin reprit:
--Il n'a pas crié. La chute coupe la voix.
--Sieur Clubin, il y aura de la brise cette nuit.
--Je suis seul dans le secret.
--Logez-vous toujours à l'Auberge Jean? demanda Rantaine.
--Oui, on n'y est pas mal.
--Je me rappelle y avoir mangé de bonne choucroute.
--Vous devez être excessivement fort, Rantaine. Vous avez des épaules!
Je ne voudrais pas recevoir une chiquenaude de vous. Moi, quand je
suis venu au monde, j'avais l'air si chétif qu'on ne savait pas si on
réussirait à m'élever.
--On y a réussi, c'est heureux.
--Oui, je loge toujours à cette vieille Auberge Jean.
--Savez-vous, sieur Clubin, pourquoi je vous ai reconnu? C'est parce
que vous m'avez reconnu. J'ai dit: Il n'y a pour cela que Clubin.
Et il avança d'un pas.
--Replacez-vous où vous étiez, Rantaine.
Rantaine recula et fit cet aparté:
--On devient un enfant devant ces machins-là.
Sieur Clubin poursuivit:
--Situation. Nous avons à droite, du côté de Saint-Énogat, à trois
cents pas d'ici, un autre garde-côte, le numéro six cent dix-huit, qui
est vivant, et à gauche, du côté de Saint-Lunaire, un poste de douane.
Cela fait sept hommes armés qui peuvent être ici dans cinq minutes. Le
rocher sera cerné. Le col sera gardé. Impossible de s'évader. Il y a un
cadavre au pied de la falaise.
Rantaine jeta un œil oblique sur le revolver.
--Comme vous dites, Rantaine. C'est une jolie pièce. Peut-être n'est-il
chargé qu'à poudre. Mais qu'est-ce que cela fait? Il suffit d'un coup
de feu pour faire accourir la force armée. J'en ai six à tirer.
Le choc alternatif des rames devenait très distinct. Le canot n'était
pas loin.
Le grand homme regardait le petit homme, étrangement. Sieur Clubin
parlait d'une voix de plus en plus tranquille et douce.
--Rantaine, les hommes du canot qui va arriver, sachant ce que
vous venez de faire ici tout à l'heure, prêteraient main-forte et
aideraient à vous arrêter. Vous payez votre passage dix mille francs au
capitaine Zuela. Par parenthèse, vous auriez eu meilleur marché avec
les contrebandiers de Plainmont; mais ils ne vous auraient mené qu'en
Angleterre, et d'ailleurs vous ne pouvez risquer d'aller à Guernesey
où l'on a l'honneur de vous connaître. Je reviens à la situation. Si
je fais feu, on vous arrête. Vous payez à Zuela votre fugue dix mille
francs. Vous lui avez donné cinq mille francs d'avance. Zuela garderait
les cinq mille francs, et s'en irait. Voilà. Rantaine, vous êtes bien
affublé. Ce chapeau, ce drôle d'habit et ces guêtres vous changent.
Vous avez oublié les lunettes. Vous avez bien fait de laisser pousser
vos favoris.
Rantaine fit un sourire assez semblable à un grincement. Clubin
continua:
--Rantaine, vous avez une culotte américaine à gousset double. Dans
l'un il y a votre montre. Gardez-la.
--Merci, sieur Clubin.
--Dans l'autre il y a une petite boîte de fer battu qui ouvre et ferme
à ressort. C'est une ancienne tabatière à matelot. Tirez-la de votre
gousset et jetez-la-moi.
--Mais c'est un vol!
--Vous êtes libre de crier à la garde.
Et Clubin regarda fixement Rantaine.
--Tenez, mess Clubin..., dit Rantaine faisant un pas, et tendant sa
main ouverte.
_Mess_ était une flatterie.
--Restez où vous êtes, Rantaine.
--Mess Clubin, arrangeons-nous. Je vous offre moitié.
Clubin exécuta un croisement de bras d'où sortait le bout de son
revolver.
--Rantaine, pour qui me prenez-vous? Je suis un honnête homme.
Et il ajouta après un silence:
--Il me faut tout.
Rantaine grommela entre ses dents:--Celui-ci est d'un fort gabarit.
Cependant l'œil de Clubin venait de s'allumer. Sa voix devint nette et
coupante comme l'acier. Il s'écria:
--Je vois que vous vous méprenez. C'est vous qui vous appelez Vol, moi
je m'appelle Restitution. Rantaine, écoutez. Il y a dix ans, vous avez
quitté de nuit Guernesey en prenant dans la caisse d'une association
cinquante mille francs qui étaient à vous, et en oubliant d'y laisser
cinquante mille francs qui étaient à un autre. Ces cinquante mille
francs volés par vous à votre associé, l'excellent et digne mess
Lethierry, font aujourd'hui avec les intérêts composés pendant dix ans
quatrevingt mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes.
Hier vous êtes entré chez un changeur. Je vais vous le nommer.
Rébuchet, rue Saint-Vincent. Vous lui avez compté soixante-seize mille
francs en billets de banque français, contre lesquels il vous a donné
trois bank-notes d'Angleterre de mille livres sterling chaque, plus
l'appoint. Vous avez mis ces bank-notes dans la tabatière de fer, et la
tabatière de fer dans votre gousset de droite. Ces trois mille livres
sterling font soixante-quinze mille francs. Au nom de mess Lethierry,
je m'en contenterai. Je pars demain pour Guernesey, et j'entends
les lui porter. Rantaine, le trois-mâts qui est là en panne est le
_Tamaulipas_. Vous y avez fait embarquer cette nuit vos malles mêlées
aux sacs et aux valises de l'équipage. Vous voulez quitter la France.
Vous avez vos raisons. Vous allez à Arequipa. L'embarcation vient vous
chercher. Vous l'attendez ici. Elle arrive. On l'entend qui nage. Il
dépend de moi de vous laisser partir ou de vous faire rester. Assez de
paroles. Jetez-moi la tabatière de fer.
Rantaine ouvrit son gousset, en tira une petite boîte et la jeta à
Clubin. C'était la tabatière de fer. Elle alla rouler aux pieds de
Clubin.
Clubin se pencha sans baisser la tête et ramassa la tabatière de la
main gauche, tenant dirigés sur Rantaine ses deux yeux et les six
canons du revolver.
Puis il cria:
--Mon ami, tournez le dos.
Rantaine tourna le dos.
Sieur Clubin mit le revolver sous son aisselle, et fit jouer le ressort
de la tabatière. La boîte s'ouvrit.
Elle contenait quatre bank-notes, trois de mille livres et une de dix
livres.
Il replia les trois bank-notes de mille livres, les replaça dans la
tabatière de fer, referma la boîte et la mit dans sa poche.
Puis il prit à terre un caillou. Il enveloppa ce caillou du billet de
dix livres, et dit:
--Retournez-vous.
Rantaine se retourna.
Sieur Clubin reprit:
--Je vous ai dit que je me contenterais des trois mille livres. Voilà
dix livres que je vous rends.
Et il jeta à Rantaine le billet lesté du caillou.
Rantaine, d'un coup de pied, lança la bank-note et le caillou dans la
mer.
--Comme il vous plaira, fit Clubin. Allons, vous devez être riche. Je
suis tranquille.
Le bruit de rames, qui s'était continuellement rapproché pendant ce
dialogue, cessa. Cela indiquait que l'embarcation était au pied de la
falaise.
--Votre fiacre est en bas. Vous pouvez partir, Rantaine.
Rantaine se dirigea vers l'escalier et s'y enfonça.
Clubin vint avec précaution au bord de l'escarpement, et, avançant la
tête, le regarda descendre.
Le canot s'était arrêté près de la dernière marche de rochers, à
l'endroit même où était tombé le garde-côte.
Tout en regardant dégringoler Rantaine, Clubin grommela:
--Bon numéro six cent dix-neuf! Il se croyait seul. Rantaine croyait
n'être que deux. Moi seul savais que nous étions trois.
Il aperçut à ses pieds sur l'herbe la longue-vue qu'avait laissé tomber
le garde-côte. Il la ramassa.
Le bruit des rames recommença. Rantaine venait de sauter dans
l'embarcation, et le canot prenait le large.
Quand Rantaine fut dans le canot, après les premiers coups d'aviron, la
falaise commençant à s'éloigner derrière lui, il se dressa brusquement
debout, sa face devint monstrueuse, il montra le poing en bas, et
cria:--Ha! le diable lui-même est une canaille!
Quelques secondes après, Clubin, au haut de la falaise et braquant
la longue-vue sur l'embarcation, entendait distinctement ces paroles
articulées par une voix haute dans le bruit de la mer:
--Sieur Clubin, vous êtes un honnête homme; mais vous trouverez bon que
j'écrive à Lethierry pour lui faire part de la chose, et voici dans le
canot un matelot de Guernesey qui est de l'équipage du _Tamaulipas_,
qui s'appelle Ahier Tostevin, qui reviendra à Saint-Malo au prochain
voyage de Zuela et qui témoignera que je vous ai remis pour mess
Lethierry la somme de trois mille livres sterling.
C'était la voix de Rantaine.
Clubin était l'homme des choses bien faites. Immobile comme l'avait
été le garde-côte, et à cette même place, l'œil dans la longue-vue, il
ne quitta pas un instant le canot du regard. Il le vit décroître dans
les lames, disparaître et reparaître, approcher le navire en panne, et
l'accoster, et il put reconnaître la haute taille de Rantaine sur le
pont du _Tamaulipas_.
Quand le canot fut remonté à bord et replacé dans les pistolets, le
_Tamaulipas_ fit servir. La brise montait de terre, il éventa toutes
ses voiles, la lunette de Clubin demeura braquée sur cette silhouette
de plus en plus simplifiée, et, une demi-heure après, le _Tamaulipas_
n'était plus qu'une corne noire s'amoindrissant à l'horizon sur le ciel
blême du crépuscule.
IX
RENSEIGNEMENT UTILE AUX PERSONNES QUI ATTENDENT, OU CRAIGNENT, DES
LETTRES D'OUTRE-MER
Ce soir-là encore, sieur Clubin rentra tard.
Une des causes de son retard, c'est qu'avant de rentrer, il était
allé jusqu'à la porte Dinan où il y avait des cabarets. Il avait
acheté, dans un de ces cabarets où il n'était pas connu, une bouteille
d'eau-de-vie qu'il avait mise dans la large poche de sa vareuse comme
s'il voulait l'y cacher; puis, la Durande devant partir le lendemain
matin, il avait fait un tour à bord pour s'assurer que tout était en
ordre.
Quand sieur Clubin rentra à l'Auberge Jean, il n'y avait plus
dans la salle basse que le vieux capitaine au long cours, M.
Gertrais-Gaboureau, qui buvait sa chope et fumait sa pipe.
M. Gertrais-Gaboureau salua sieur Clubin entre une bouffée et une
gorgée.
--Good bye, capitaine Clubin.
--Bonsoir, capitaine Gertrais.
--Eh bien, voilà le _Tamaulipas_ parti.
--Ah! dit Clubin, je n'y ai pas fait attention.
Le capitaine Gertrais-Gaboureau cracha et dit:
--Filé, Zuela.
--Quand ça donc?
--Ce soir.
--Où va-t-il?
--Au diable.
--Sans doute; mais où?
--A Arequipa.
--Je n'en savais rien, dit Clubin.
Il ajouta:
--Je vais me coucher.
Il alluma sa chandelle, marcha vers la porte, et revint.
--Êtes-vous allé à Arequipa, capitaine Gertrais?
--Oui. Il y a des ans.
--Où relâche-t-on?
--Un peu partout. Mais ce _Tamaulipas_ ne relâchera point.
M. Gertrais-Gaboureau vida sur le bord d'une assiette la cendre de sa
pipe, et continua:
--Vous savez, le chasse-marée _Cheval-de-Troie_ et ce beau trois-mâts,
le _Trentemouzin_, qui sont allés à Cardiff. Je n'étais pas d'avis
du départ à cause du temps. Ils sont revenus dans un bel état. Le
chasse-marée était chargé de térébenthine, il a fait eau, et en faisant
jouer les pompes il a pompé avec l'eau tout son chargement. Quant
au trois-mâts, il a surtout souffert dans les hauts; la guibre, la
poulaine, les minots, le jas de l'ancre à bâbord, tout ça cassé. Le
bout-dehors du grand foc cassé au ras du chouque. Les haubans de focs
et les sous-barbes, va-t'en voir s'ils viennent. Le mât de misaine n'a
rien; il a eu cependant une secousse sévère. Tout le fer du beaupré a
manqué, et, chose incroyable, le beaupré n'est que mâché, mais il est
complétement dépouillé. Le masque du navire à bâbord est à jour trois
bons pieds carrés. Voilà ce que c'est que de ne pas écouter le monde.
Clubin avait posé sa chandelle sur la table et s'était mis à repiquer
un rang d'épingles qu'il avait dans le collet de sa vareuse. Il reprit:
--Ne disiez-vous pas, capitaine Gertrais, que le _Tamaulipas_ ne
relâchera point?
--Non. Il va droit au Chili.
--En ce cas il ne pourra pas donner de ses nouvelles en route.
--Pardon, capitaine Clubin. D'abord il peut remettre des dépêches à
tous les bâtiments qu'il rencontre faisant voile pour l'Europe.
--C'est juste.
--Ensuite il a la boîte aux lettres de la mer.
--Qu'appelez-vous la boîte aux lettres de la mer?
--Vous ne connaissez pas ça, capitaine Clubin?
--Non.
--Quand on passe le détroit de Magellan.
--Eh bien?
--Partout de la neige, toujours gros temps, de vilains mauvais vents,
une mer de quatre sous.
--Après?
--Quand vous avez doublé le cap Monmouth.
--Bien. Ensuite?
--Ensuite vous doublez le cap Valentin.
--Et ensuite?
--Ensuite vous doublez le cap Isidore.
--Et puis?
--Vous doublez la pointe Anna.
--Bon. Mais qu'est-ce que vous appelez la boîte aux lettres de la mer?
--Nous y sommes. Montagnes à droite, montagnes à gauche. Des pingouins
partout, des pétrels-tempêtes. Un endroit terrible. Ah! mille saints,
mille singes! quel bataclan, et comme ça tape! La bourrasque n'a pas
besoin qu'on aille à son secours. C'est là qu'on surveille la lisse
de hourdi! C'est là qu'on diminue la toile! C'est là qu'on te vous
remplace la grande voile par le foc, et le foc par le tourmentin! Coups
de vent sur coups de vent. Et puis quelquefois quatre, cinq, six jours
de cape sèche. Souvent d'un jeu de voiles tout neuf il vous reste de la
charpie. Quelle danse! des rafales à vous faire sauter un trois-mâts
comme une puce. J'ai vu sur un brick anglais, le _True blue_, un petit
mousse occupé à la gibboom emporté à tous les cinq cent mille millions
de tonnerres de Dieu, et la gibboom avec. On va en l'air comme des
papillons, quoi. J'ai vu le contre-maître de la _Revenue_, une jolie
goëlette, arraché de dessus le fore-crostree, et tué roide. J'ai eu ma
lisse cassée, et mon serre-gouttière en capilotade. On sort de là avec
toutes ses voiles mangées. Des frégates de cinquante font eau comme des
paniers. Et la mauvaise diablesse de côte! Rien de plus bourru. Des
rochers déchiquetés comme par enfantillage. On approche du Port-Famine.
Là, c'est pire que pire. Les plus rudes lames que j'aie vues de ma vie.
Des parages d'enfer. Tout à coup on aperçoit ces deux mots écrits en
rouge: _Post-Office_.
--Que voulez-vous dire, capitaine Gertrais?
--Je veux dire, capitaine Clubin, que tout de suite après qu'on a
doublé la pointe Anna on voit sur un caillou de cent pieds de haut un
grand bâton. C'est un poteau qui a une barrique au cou. Cette barrique,
c'est la boîte aux lettres. Il a fallu que les anglais écrivent dessus:
_Post-Office_. De quoi se mêlent-ils? C'est la poste de l'océan; elle
n'appartient pas à cet honorable gentleman, le roi d'Angleterre. Cette
boîte aux lettres est commune. Elle appartient à tous les pavillons.
_Post-Office!_ est-ce assez chinois! ça vous fait l'effet d'une tasse
de thé que le diable vous offrirait tout à coup. Voici maintenant
comment se fait le service. Tout bâtiment qui passe expédie au poteau
un canot avec ses dépêches. Le navire qui vient de l'Atlantique envoie
ses lettres pour l'Europe, et le navire qui vient du Pacifique envoie
ses lettres pour l'Amérique. L'officier commandant votre canot met dans
le baril votre paquet et y prend le paquet qu'il y trouve. Vous vous
chargez de ces lettres-là; le navire qui viendra après vous se chargera
des vôtres. Comme on navigue en sens contraire, le continent d'où vous
venez, c'est celui où je vais. Je porte vos lettres, vous portez les
miennes. Le baril est bitté au poteau avec une chaîne. Et il pleut!
Et il neige! Et il grêle! Une fichue mer! Les satanicles volent de
tous côtés. Le _Tamaulipas_ ira par là. Le baril a un bon couvercle à
charnière, mais pas de serrure ni de cadenas. Vous voyez qu'on peut
écrire à ses amis. Les lettres parviennent.
--C'est très drôle, murmura Clubin rêveur.
Le capitaine Gertrais-Gaboureau se retourna vers sa chope.
--Une supposition que ce garnement de Zuela m'écrit, ce gueux flanque
son barbouillage dans la barrique à Magellan et dans quatre mois j'ai
le griffonnage de ce gredin.--Ah çà! capitaine Clubin, est-ce que vous
partez demain?
Clubin, absorbé dans une sorte de somnambulisme, n'entendit pas. Le
capitaine Gertrais répéta sa question.
Clubin se réveilla.
--Sans doute, capitaine Gertrais. C'est mon jour. Il faut que je parte
demain matin.
--Si c'était moi, je ne partirais pas. Capitaine Clubin, la peau des
chiens sent le poil mouillé. Les oiseaux de mer viennent depuis deux
nuits tourner autour de la lanterne du phare. Mauvais signe. J'ai un
storm-glass qui fait des siennes. Nous sommes au deuxième octant de la
lune; c'est le maximum d'humidité. J'ai vu tantôt des pimprenelles qui
fermaient leurs feuilles et un champ de trèfles dont les tiges étaient
toutes droites. Les vers de terre sortent, les mouches piquent, les
abeilles ne s'éloignent pas de leur ruche, les moineaux se consultent.
On entend le son des cloches de loin. J'ai entendu ce soir l'angélus
de Saint-Lunaire. Et puis le soleil s'est couché sale. Il y aura demain
un fort brouillard. Je ne vous conseille pas de partir. Je crains plus
le brouillard que l'ouragan. C'est un sournois, le brouillard.
LIVRE SIXIÈME
LE TIMONIER IVRE
ET LE CAPITAINE SOBRE
I
LES ROCHERS DOUVRES
[Illustration: LA DURANDE.
Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios.
L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
A cinq lieues environ en pleine mer, au sud de Guernesey, vis-à-vis la
pointe de Plainmont, entre les îles de la Manche et Saint-Malo, il y a
un groupe d'écueils appelé les Rochers-Douvres. Ce lieu est funeste.
Cette dénomination, Douvre, _Dover_, appartient à beaucoup d'écueils et
de falaises. Il y a notamment près des Côtes du Nord une Roche-Douvre
sur laquelle on construit un phare en ce moment, écueil dangereux, mais
qu'il ne faut point confondre avec celui-ci.
Le point de France le plus proche du rocher Douvres est le cap Bréhant.
Le rocher Douvres est un peu plus loin de la côte de France que de
la première île de l'archipel normand. La distance de cet écueil à
Jersey se mesure à peu près par la grande diagonale de Jersey. Si
l'île de Jersey tournait sur la Corbière comme sur un gond, la pointe
Sainte-Catherine irait presque frapper les Douvres. C'est encore là un
éloignement de plus de quatre lieues.
Dans ces mers de la civilisation les roches les plus sauvages sont
rarement désertes. On rencontre des contrebandiers à Hagot, des
douaniers à Binic, des celtes à Bréhat, des cultivateurs d'huîtres
à Cancale, des chasseurs de lapins à Césambre, l'île de César, des
ramasseurs de crabes à Brecqhou, des pêcheurs au chalut aux Minquiers,
des pêcheurs à la trouble à Ecréhou. Aux rochers Douvres, personne.
Les oiseaux de mer sont là chez eux.
Pas de rencontre plus redoutée. Les Casquets où s'est, dit-on, perdue
la _Blanche Nef_, le banc du Calvados, les aiguilles de l'île de Wight,
la Ronesse qui fait la côte de Beaulieu si dangereuse, le bas-fond de
Préel qui étrangle l'entrée de Merquel et qui force de ranger à vingt
brasses la balise peinte en rouge, les approches traîtres d'Étables et
de Plouha, les deux druides de granit du sud de Guernesey, le vieux
Anderlo et le petit Anderlo, la Corbière, les Hanois, l'île de Ras,
recommandée à la frayeur par ce proverbe:--_Si jamais tu passes le
Ras, si tu ne meurs, tu trembleras_;--les Mortes-Femmes, le passage
de la Boue et de la Frouquie, la Déroute entre Guernesey et Jersey,
la Hardent entre les Minquiers et Chausey, le Mauvais Cheval entre
Boulay-Bay et Barneville, sont moins mal famés. Il vaudrait mieux
affronter tous ces écueils l'un après l'autre que le rocher Douvres une
seule fois.
Sur toute cette périlleuse mer de la Manche, qui est la mer Égée
de l'occident, le rocher Douvres n'a d'égal en terreur que l'écueil
Pater-Noster entre Guernesey et Serk.
Et encore, de Pater-Noster on peut faire un signal; une détresse là
peut être secourue. On voit au nord la pointe Dicard, ou d'Icare, et au
sud Gros-Nez. Du rocher Douvres, on ne voit rien.