--El oro es el oro. El viento es el viento.

--Mucho.

--El hombre hace lo que puede con el oro. Dios con el viento hace lo

que quiere.

--Aqui esta à viernes el que desea marcharse con Blasquito.

--Pues.

--A qué momento llega Blasquito?

--A la noche. A la noche se llega, a la noche se marcha. Tenemos una

muger que se llama el mar, y una hermana que se llama la noche. La

muger puede faltar, la hermana no.

--Todo està dicho. Abur, hombres.

--Buenas tardes. Un trago de aguardiente?

--Gracias.

--Es mejor que xarope.

--Tengo vuestra palabra.

--Mi nombre es Pundonor.

--Vaya usted con Dios.

--Sois gentleman y soy caballero.]

Il était clair que des diables seuls pouvaient parler ainsi. Les

enfants n'en écoutèrent pas davantage, et cette fois prirent la fuite

pour de bon, le petit français, enfin convaincu, courant plus vite que

les autres.

Le mardi qui suivit ce samedi, sieur Clubin était de retour à

Saint-Malo, ramenant la Durande.

Le _Tamaulipas_ était toujours en rade.

Sieur Clubin, entre deux bouffées de pipe, demanda à l'aubergiste de

l'Auberge Jean:

--Eh bien, quand donc part-il, ce _Tamaulipas_?

--Après-demain jeudi, répondit l'aubergiste.

Ce soir-là, Clubin soupa à la table des gardes-côtes, et, contre son

habitude, sortit après son souper. Il résulta de cette sortie qu'il

ne put tenir le bureau de la Durande, et qu'il manqua à peu près son

chargement. Cela fut remarqué d'un homme si exact.

Il paraît qu'il causa quelques instants avec son ami le changeur.

Il rentra deux heures après que Noguette eut sonné le couvre-feu. La

cloche brésilienne sonne à dix heures. Il était donc minuit.

VI

LA JACRESSARDE

Il y a quarante ans, Saint-Malo possédait une ruelle dite la ruelle

Coutanchez. Cette ruelle n'existe plus, ayant été comprise dans les

embellissements.

C'était une double rangée de maisons de bois penchées les unes vers

les autres, et laissant entre elles assez de place pour un ruisseau

qu'on appelait la rue. On marchait les jambes écartées des deux

côtés de l'eau, en heurtant de la tête ou du coude les maisons de

droite ou de gauche. Ces vieilles baraques du moyen âge normand ont

des profils presque humains. De masure à sorcière il n'y a pas loin.

Leurs étages rentrants, leurs surplombs, leurs auvents circonflexes

et leurs broussailles de ferrailles simulent des lèvres, des mentons,

des nez et des sourcils. La lucarne est l'œil, borgne. La joue, c'est

la muraille, ridée et dartreuse. Elles se touchent du front comme

si elles complotaient un mauvais coup. Tous ces mots de l'ancienne

civilisation, coupe-gorge, coupe-trogne, coupe-gueule, se rattachent à

cette architecture.

Une des maisons de la ruelle Coutanchez, la plus grande, la plus

fameuse ou la plus famée, se nommait la Jacressarde.

La Jacressarde était le logis de ceux qui ne logent pas. Il y a

dans toutes les villes, et particulièrement dans les ports de mer,

au-dessous de la population, un résidu. Des gens sans aveu, à ce point

que souvent la justice elle-même ne parvient pas à leur en arracher un,

des écumeurs d'aventures, des chasseurs d'expédients, des chimistes

de l'espèce escroc, remettant toujours la vie au creuset, toutes les

formes du haillon et toutes les manières de le porter, les fruits secs

de l'improbité, les existences en banqueroute, les consciences qui

ont déposé leur bilan, ceux qui ont avorté dans l'escalade et le bris

de clôture (car les grands faiseurs d'effractions planent et restent

en haut), les ouvriers et les ouvrières du mal, les drôles et les

drôlesses, les scrupules déchirés et les coudes percés, les coquins

aboutis à l'indigence, les méchants mal récompensés, les vaincus du

duel social, les affamés qui ont été les dévorants, les gagne-petit du

crime, les gueux, dans la double et lamentable acception du mot; tel

est le personnel. L'intelligence humaine est là, bestiale. C'est le tas

d'ordure des âmes. Cela s'amasse dans un coin, où passe de temps en

temps ce coup de balai qu'on nomme une descente de police. A Saint-Malo

la Jacressarde était ce coin.

Ce qu'on trouve dans ces repaires, ce ne sont pas les forts criminels,

les bandits, les escarpes, les grands produits de l'ignorance et de

l'indigence. Si le meurtre y est représenté, c'est par quelque ivrogne

brutal; le vol n'y dépasse point le filou. C'est plutôt le crachat

de la société que son vomissement. Le truand, oui; le brigand, non.

Pourtant il ne faudrait pas s'y fier. Ce dernier étage des bohèmes

peut avoir des extrémités scélérates. Une fois, en jetant le filet

sur l'Épi-scié qui était pour Paris ce que la Jacressarde était pour

Saint-Malo, la police prit Lacenaire.

Ces gîtes admettent tout. La chute est un nivellement. Quelquefois

l'honnêteté qui se déguenille tombe là. La vertu et la probité ont,

cela s'est vu, des aventures. Il ne faut, d'emblée, ni estimer les

Louvres ni mépriser les bagnes. Le respect public, de même que la

réprobation universelle, veulent être épluchés. On y a des surprises.

Un ange dans le lupanar, une perle dans le fumier, cette sombre et

éblouissante trouvaille est possible.

La Jacressarde était plutôt une cour qu'une maison, et plutôt un puits

qu'une cour. Elle n'avait point d'étage sur la rue. Un haut mur percé

d'une porte basse était sa façade. On levait le loquet, on poussait la

porte, on était dans une cour.

Au milieu de cette cour, on apercevait un trou rond, entouré d'une

marge de pierre au niveau du sol. C'était un puits. La cour était

petite, le puits était grand. Un pavage défoncé encadrait la margelle.

La cour, carrée, était bâtie de trois côtés. Du côté de la rue, rien;

mais en face de la porte, et à droite et à gauche, il y avait du logis.

Si, après la nuit tombée, on entrait là, un peu à ses risques et

périls, on entendait comme un bruit d'haleines mêlées, et, s'il y avait

assez de lune ou d'étoiles pour donner forme aux linéaments obscurs

qu'on avait sous les yeux, voici ce qu'on voyait.

La cour. Le puits. Autour de la cour, vis-à-vis la porte, un hangar

figurant une sorte de fer à cheval qui serait carré, galerie vermoulue,

tout ouverte, à plafond de solives, soutenue par des piliers de

pierre inégalement espacés; au centre, le puits; autour du puits, sur

une litière de paille, et faisant comme un chapelet circulaire, des

semelles droites, des dessous de bottes éculées, des orteils passant

par des trous de souliers, et force talons nus, des pieds d'homme, des

pieds de femme, des pieds d'enfant. Tous ces pieds dormaient.

Au delà de ces pieds, l'œil, en s'enfonçant dans la pénombre du

hangar, distinguait des corps, des formes, des têtes assoupies, des

allongements inertes, des guenilles des deux sexes, une promiscuité

dans du fumier, on ne sait quel sinistre gisement humain. Cette chambre

à coucher était à tout le monde. On y payait deux sous par semaine. Les

pieds touchaient le puits. Dans les nuits d'orage, il pleuvait sur ces

pieds; dans les nuits d'hiver, il neigeait sur ces corps.

Qu'était-ce que ces êtres? Les inconnus. Ils venaient là le soir et

s'en allaient le matin. L'ordre social se complique de ces larves.

Quelques-uns se glissaient pour une nuit et ne payaient pas. La

plupart n'avaient point mangé de la journée. Tous les vices, toutes

les abjections, toutes les infections, toutes les détresses; le même

sommeil d'accablement sur le même lit de boue. Les rêves de toutes

ces âmes faisaient bon voisinage. Rendez-vous funèbre où remuaient et

s'amalgamaient dans le même miasme les lassitudes, les défaillances,

les ivresses cuvées, les marches et contremarches d'une journée

sans un morceau de pain et sans une bonne pensée, les lividités à

paupières closes, des remords, des convoitises, des chevelures mêlées

de balayures, des visages qui ont le regard de la mort, peut-être des

baisers de bouches de ténèbres. Cette putridité humaine fermentait

dans cette cuve. Ils étaient jetés dans ce gîte par la fatalité, par

le voyage, par le navire arrivé la veille, par une sortie de prison,

par la chance, par la nuit. Chaque jour la destinée vidait là sa hotte.

Entrait qui voulait, dormait qui pouvait, parlait qui osait. Car

c'était un lieu de chuchotement. On se hâtait de se mêler. On tâchait

de s'oublier dans le sommeil, puisqu'on ne peut se perdre dans l'ombre.

On prenait de la mort ce qu'on pouvait. Ils fermaient les yeux dans

cette agonie pêle-mêle recommençant tous les soirs. D'où sortaient-ils?

de la société, étant la misère; de la vague, étant l'écume.

N'avait point de la paille qui voulait. Plus d'une nudité traînait sur

le pavé; ils se couchaient éreintés; ils se levaient ankylosés. Le

puits, sans parapet et sans couvercle, toujours béant, avait trente

pieds de profondeur. La pluie y tombait, les immondices y suintaient,

tous les ruissellements de la cour y filtraient. Le seau pour tirer

de l'eau était à côté. Qui avait soif, y buvait. Qui avait ennui, s'y

noyait. Du sommeil dans le fumier on glissait à ce sommeil-là. En

1819, on en retira un enfant de quatorze ans.

Pour ne point courir de danger dans cette maison, il fallait être «de

la chose». Les laïques étaient mal vus.

Ces êtres se connaissaient-ils entre eux? Non. Ils se flairaient.

Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d'un

bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l'eau du puits, ayant

une jambe de bois.

Dès l'aube, la cour se vidait; les habitués s'envolaient.

Il y avait dans la cour un coq et des poules, grattant le fumier

tout le jour. La cour était traversée par une poutre horizontale sur

poteaux, figure d'un gibet pas trop dépaysée là. Souvent, le lendemain

des soirées pluvieuses, on voyait sécher sur cette poutre une robe de

soie mouillée et crottée, qui était à la femme jambe de bois.

Au-dessus du hangar, et, comme lui, encadrant la cour, il y avait un

étage, et au-dessus de l'étage un grenier. Un escalier de bois pourri

trouant le plafond du hangar menait en haut; échelle branlante gravie

bruyamment par la femme chancelante.

Les locataires de passage, à la semaine ou à la nuit, habitaient la

cour; les locataires à demeure habitaient la maison.

Des fenêtres, pas un carreau; des chambranles, pas une porte; des

cheminées, pas un foyer; c'était la maison. On passait d'une chambre

dans l'autre indifféremment par un trou carré long qui avait été la

porte ou par une baie triangulaire qui était l'entre-deux des solives

de la cloison. Les plâtrages tombés couvraient le plancher. On ne

savait comment tenait la maison. Le vent la remuait. On montait comme

on pouvait sur le glissement des marches usées de l'escalier. Tout

était à claire-voie. L'hiver entrait dans la masure comme l'eau dans

une éponge. L'abondance des araignées rassurait contre l'écroulement

immédiat. Aucun meuble. Deux ou trois paillasses dans des coins, ventre

ouvert, montrant plus de cendre que de paille. Çà et là une cruche et

une terrine, servant à divers usages. Une odeur douce et hideuse.

Des fenêtres on avait vue sur la cour. Cette vue ressemblait à un

dessus de tombereau de boueux. Les choses, sans compter les hommes,

qui pourrissaient là, qui s'y rouillaient, qui y moisissaient,

étaient indescriptibles. Les débris fraternisaient; il en tombait des

murailles, il en tombait des créatures. Les loques ensemençaient les

décombres.

Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde

avait trois locataires, un charbonnier, un chiffonnier et un faiseur

d'or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses

du premier; le faiseur d'or, chimiste, logeait au grenier, qu'on

appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. On ignorait dans quel coin

couchait la femme. Le faiseur d'or était un peu poëte. Il habitait,

dans le toit, sous les tuiles, une chambre où il y avait une lucarne

étroite et une grande cheminée de pierre, gouffre à faire mugir le

vent. La lucarne n'ayant pas de châssis, il avait cloué dessus un

morceau de feuillard provenant d'une déchirure de navire. Cette tôle

laissait passer peu de jour et beaucoup de froid. Le charbonnier payait

d'un sac de charbon de temps en temps, le chiffonnier payait d'un

setier de grain aux poules par semaine, le faiseur d'or ne payait pas.

En attendant il brûlait la maison. Il avait arraché le peu qu'il y

avait de boiserie, et à chaque instant il tirait du mur ou du toit une

latte pour faire chauffer sa marmite à or. Sur la cloison, au-dessus du

grabat du chiffonnier, on voyait deux colonnes de chiffres à la craie,

tracées par le chiffonnier semaine à semaine, une colonne de 3 et une

colonne de 5, selon que le setier de grain coûtait trois liards ou

cinq centimes. La marmite à or du «chimiste» était une vieille bombe

cassée, promue par lui chaudière, où il combinait des ingrédients.

La transmutation l'absorbait. Quelquefois il parlait dans la cour

aux va-nu-pieds, qui en riaient. Il disait: _Ces gens-là sont pleins

de préjugés._ Il était résolu à ne pas mourir sans jeter la pierre

philosophale dans les vitres de la science. Son fourneau mangeait

beaucoup de bois. La rampe de l'escalier y avait disparu. Toute la

maison y passait, à petit feu. L'hôtesse lui disait: Vous ne me

laisserez que la coque. Il la désarmait en lui faisant des vers. Telle

était la Jacressarde.

Un enfant, qui était peut-être un nain, âgé de douze ans ou de soixante

ans, goîtreux, ayant un balai à la main, était le domestique.

Les habitués entraient par la porte de la cour: le public entrait par

la boutique.

Qu'était-ce que la boutique?

Le haut mur faisant façade sur la rue était percé, à droite de l'entrée

de la cour, d'une baie en équerre à la fois porte et fenêtre, avec

volet et châssis, le seul volet dans toute la maison qui eût des

gonds et des verrous, le seul châssis qui eût des vitres. Derrière

cette devanture, ouverte sur la rue, il y avait une petite chambre,

compartiment pris sur le hangar-dortoir. On lisait sur la porte de

la rue cette inscription charbonnée: _Ici on tient la curiosité_. Le

mot était dès lors usité. Sur trois planches s'appuyant en étagère au

vitrage, on apercevait quelques pots de faïence sans anse, un parasol

chinois en baudruche à figures, crevé çà et là, impossible à ouvrir

et à fermer, des tessons de fer ou de grès informes, des chapeaux

d'homme et de femme effondrés, trois ou quatre coquilles d'ormers,

quelques paquets de vieux boutons d'os et de cuivre, une tabatière avec

portrait de Marie-Antoinette, et un volume dépareillé de l'Algèbre

de Boisbertrand. C'était la boutique. Cet assortiment était «la

curiosité». La boutique communiquait, par une arrière-porte, avec la

cour où était le puits. Il y avait une table et un escabeau. La femme à

la jambe de bois était la dame de comptoir.

VII

ACHETEURS NOCTURNES ET VENDEUR TÉNÉBREUX

Clubin avait été absent de l'auberge Jean le mardi toute la soirée; il

le fut encore le mercredi soir.

Ce soir-là, à la brune, deux hommes s'engagèrent dans la ruelle

Coutanchez; ils s'arrêtèrent devant la Jacressarde. L'un d'eux cogna à

la vitre. La porte de la boutique s'ouvrit. Ils entrèrent. La femme à

la jambe de bois leur fit le sourire réservé aux bourgeois. Il y avait

une chandelle sur la table.

Ces hommes étaient deux bourgeois en effet.

Celui des deux qui avait cogné dit:--Bonjour, la femme. Je viens pour

la chose.

La femme jambe de bois fit un deuxième sourire et sortit par

l'arrière-porte, qui donnait sur la cour au puits. Un moment

après, l'arrière-porte se rouvrit, et un homme se présenta dans

l'entre-bâillement. Cet homme avait une casquette et une blouse, et

la saillie d'un objet sous sa blouse. Il avait des brins de paille

dans les plis de sa blouse et le regard de quelqu'un qu'on vient de

réveiller.

Il avança. On se regarda. L'homme en blouse avait l'air ahuri et fin.

Il dit:

--C'est vous l'armurier?

Celui qui avait cogné répondit:

--Oui. C'est vous le Parisien?

--Dit Peaurouge. Oui.

--Montrez.

--Voici.

L'homme tira de dessous sa blouse un engin fort rare en Europe à cette

époque, un revolver.

Ce revolver était neuf et brillant. Les deux bourgeois l'examinèrent.

Celui qui semblait connaître la maison et que l'homme en blouse avait

qualifié «l'armurier» fit jouer le mécanisme. Il passa l'objet à

l'autre, qui paraissait être moins de la ville et qui se tenait le dos

tourné à la lumière.

L'armurier reprit:

--Combien?

L'homme en blouse répondit:

--J'arrive d'Amérique avec. Il y a des gens qui apportent des singes,

des perroquets, des bêtes, comme si les français étaient des sauvages.

Moi j'apporte ça. C'est une invention utile.

--Combien? repartit l'armurier.

--C'est un pistolet qui fait le moulinet.

--Combien?

--Paf. Un premier coup. Paf. Un deuxième coup. Paf... une grêle, quoi!

Ça fait de la besogne.

--Combien?

--Il y a six canons.

--Eh bien, combien?

--Six canons, c'est six louis.

--Voulez-vous cinq louis?

--Impossible. Un louis par balle. C'est le prix.

--Voulons-nous faire affaire? soyons raisonnables.

--J'ai dit le prix juste. Examinez-moi ça, monsieur l'arquebusier.

--J'ai examiné.

--Le moulinet tourne comme monsieur Talleyrand. On pourrait mettre ce

moulinet-là dans le Dictionnaire des girouettes. C'est un bijou.

--Je l'ai vu.

--Quant aux canons, c'est de forge espagnole.

--Je l'ai remarqué.

--C'est rubané. Voici comment ça se confectionne, ces rubans-là. On

vide dans la forge la hotte d'un chiffonnier en vieux fer. On prend

tout plein de vieille ferraille, des vieux clous de maréchal, des fers

à cheval cassés...

--Et de vieilles lames de faulx.

--J'allais le dire, monsieur l'armurier. On vous fiche à tout ce

bric-à-brac une bonne chaude suante, et ça vous fait une magnifique

étoffe de fer...

--Oui, mais qui peut avoir des crevasses, des éventures, des travers.

--Pardine. Mais on remédie aux travers par des petites queues d'aronde,

de même qu'on évite le risque des doublures en battant ferme. On

corroie son étoffe de fer au gros marteau, on lui flanque deux autres

chaudes suantes; si le fer a été surchauffé, on le rétablit par des

chaudes grasses, et à petits coups. Et puis on étire l'étoffe, et puis

on la roule bien sur la chemise, et avec ce fer-là, fichtre! on vous

fait ces canons-là.

--Vous êtes donc du métier?

--Je suis de tous les métiers.

--Les canons sont couleur d'eau.

--C'est une beauté, monsieur l'armurier. Ça s'obtient avec du beurre

d'antimoine.

--Nous disons donc que nous allons vous payer cela cinq louis?

--Je me permets de faire observer à monsieur que j'ai eu l'honneur de

dire six louis.

L'armurier baissa la voix.

--Écoutez, Parisien. Profitez de l'occasion. Défaites-vous de ça. Ça

ne vaut rien pour vous autres, une arme comme ça. Ça fait remarquer un

homme.

--En effet, dit Parisien, c'est un peu voyant. C'est meilleur pour un

bourgeois.

--Voulez-vous cinq louis?

--Non, six. Un par trou.

--Eh bien, six napoléons.

--Je veux six louis.

--Vous n'êtes donc pas bonapartiste? vous préférez un louis à un

napoléon!

Parisien, dit Peaurouge, sourit.

--Napoléon vaut mieux, dit-il, mais Louis vaut plus.

--Six napoléons.

--Six louis. C'est pour moi une différence de vingt-quatre francs.

--Pas d'affaire en ce cas.

--Soit. Je garde le bibelot.

--Gardez-le.

--Du rabais! par exemple! il ne sera pas dit que je me serai défait

comme ça d'une chose qui est une invention nouvelle.

--Bonsoir, alors.

--C'est un progrès sur le pistolet, que les indiens chesapeakes

appellent Nortay-u-Hah.

--Cinq louis payés comptant, c'est de l'or.

--Nortay-u-Hah, cela veut dire _Fusil-Court_. Beaucoup de personnes

ignorent cela.

--Voulez-vous cinq louis, et un petit écu de rabiot?

--Bourgeois, j'ai dit six.

L'homme qui tournait le dos à la chandelle et qui n'avait pas encore

parlé faisait pendant ce dialogue pivoter le mécanisme. Il s'approcha

de l'oreille de l'armurier et lui chuchota:

--L'objet est-il bon?

--Excellent.

--Je donne les six louis.

Cinq minutes après, pendant que Parisien dit Peaurouge serrait dans une

fente secrète sous l'aisselle de sa blouse les six louis d'or qu'il

venait de recevoir, l'armurier, et l'acheteur emportant dans la poche

de son pantalon le revolver, sortaient de la ruelle Coutanchez.

VIII

CARAMBOLAGE DE LA BILLE ROUGE ET DE LA BILLE NOIRE

Le lendemain, qui était le jeudi, à peu de distance de Saint-Malo, près

de la pointe du Décollé, à un endroit où la falaise est haute et où la

mer est profonde, il se passa une chose tragique.

Une langue de rochers en forme de fer de lance, qui se relie à la

terre par un isthme étroit, se prolonge dans l'eau et s'y achève

brusquement par un grand brisant à pic; rien n'est plus fréquent

dans l'architecture de la mer. Pour arriver, en venant du rivage, au

plateau de la roche à pic, on suit un plan incliné dont la montée est

quelquefois assez âpre.

C'est sur un plateau de ce genre qu'était debout vers quatre heures

du soir un homme enveloppé dans une large cape d'ordonnance et

probablement armé dessous, chose facile à reconnaître à de certains

plis droits et anguleux de son manteau. Le sommet où se tenait cet

homme était une plate-forme assez vaste, semée de gros cubes de roche

pareils à des pavés démesurés, et laissant entre eux des passages

étroits. Cette plate-forme, où croissait une petite herbe épaisse et

courte, se terminait du côté de la mer par un espace libre, aboutissant

à un escarpement vertical. L'escarpement, élevé d'une soixantaine de

pieds au-dessus de la haute mer, semblait taillé au fil à plomb. Son

angle de gauche pourtant se ruinait et offrait un de ces escaliers

naturels propres aux falaises de granit, dont les marches peu commodes

exigent quelquefois des enjambées de géants ou des sauts de clowns.

Cette dégringolade de rochers descendait perpendiculairement jusqu'à la

mer et s'y enfonçait. C'était à peu près un casse-cou. Cependant, à la

rigueur, on pouvait par là s'aller embarquer sous la muraille même de

la falaise.

La brise soufflait, l'homme serré sous sa cape, ferme sur ses jarrets,

la main gauche empoignant son coude droit, clignait un œil et appuyait

l'autre sur une longue-vue. Il semblait absorbé dans une attention

sérieuse. Il s'était approché du bord de l'escarpement, et il se tenait

là immobile, le regard imperturbablement attaché sur l'horizon. La

marée était pleine. Le flot battait au-dessous de lui le bas de la

falaise.

Ce que cet homme observait, c'était un navire au large qui faisait en

effet un jeu singulier.

Ce navire, qui venait de quitter depuis une heure à peine le port

de Saint-Malo, s'était arrêté derrière les Banquetiers. C'était un

trois-mâts. Il n'avait pas jeté l'ancre, peut-être parce que le fond

ne lui eût permis d'abattre que sur le bord du câble, et parce que

le navire eût serré son ancre sous le taille-mer; il s'était borné à

mettre en panne.

L'homme, qui était un garde-côte, comme le faisait voir sa cape

d'uniforme, épiait toutes les manœuvres du trois-mâts et semblait en

prendre note mentalement. Le navire avait mis en panne vent dessus vent

dedans; ce qu'indiquaient le petit hunier coeffé et le vent laissé dans

le grand hunier; il avait bordé l'artimon et orienté le perroquet de

fougue au plus près, de façon à contrarier les voiles les unes par les

autres, et à avoir peu d'arrivée et moins de dérive. Il ne se souciait

point de se présenter beaucoup au vent, car il n'avait brassé le petit

hunier que perpendiculairement à la quille. De cette façon, tombant en

travers, il ne dérivait au plus que d'une demi-lieue à l'heure.

Il faisait encore grand jour, surtout en pleine mer et sur le haut de

la falaise. Le bas des côtes devenait obscur.

Le garde-côte, tout à sa besogne et espionnant consciencieusement le

large, n'avait pas songé à scruter le rocher à côté et au-dessous

de lui. Il tournait le dos à l'espèce d'escalier peu praticable qui

mettait en communication le plateau de la falaise et la mer. Il ne

remarquait pas que quelque chose y remuait. Il y avait dans cet

escalier, derrière une anfractuosité, quelqu'un, un homme, caché là,

selon toute apparence, avant l'arrivée du garde-côte. De temps en

temps, dans l'ombre, une tête sortait de dessous la roche, regardait en

haut, et guettait le guetteur. Cette tête, coiffée d'un large chapeau

américain, était celle de l'homme, du quaker, qui, une dizaine de jours

auparavant, parlait, dans les pierres du Petit-Bey, au capitaine Zuela.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 13 / 19 段