Ajoutons que, si cette masure était, comme on le dit, commode aux

fraudeurs, leurs rendez-vous devaient avoir là jusqu'à un certain point

leurs coudées franches, précisément parce que la maison était mal vue.

Être mal vue l'empêchait d'être dénoncée. Ce n'est guère aux douaniers

et aux sergents qu'on s'adresse contre les spectres. Les superstitieux

font des signes de croix et non des procès-verbaux. Ils voient ou

croient voir, s'enfuient et se taisent. Il existe une connivence

tacite, non voulue, mais réelle, entre ceux qui font peur et ceux qui

ont peur. Les effrayés se sentent dans leur tort d'avoir été effrayés,

ils s'imaginent avoir surpris un secret, ils craignent d'aggraver leur

position, mystérieuse pour eux-mêmes, et de fâcher les apparitions.

Ceci les rend discrets. Et, même en dehors de ce calcul, l'instinct des

gens crédules est le silence; il y a du mutisme dans l'épouvante; les

terrifiés parlent peu; il semble que l'horreur dise: chut!

Il faut se souvenir que ceci remonte à l'époque où les paysans

guernesiais croyaient que le mystère de la Crèche était, tous les ans,

à jour fixe, répété par les bœufs et les ânes; époque où personne,

dans la nuit de Noël, n'eût osé pénétrer dans une étable, de peur d'y

trouver les bêtes à genoux.

S'il faut ajouter foi aux légendes locales et aux récits des gens

qu'on rencontre, la superstition autrefois a été quelquefois jusqu'à

suspendre aux murs de cette maison de Plainmont, à des clous dont on

voit encore çà et là la trace, des rats sans pattes, des chauves-souris

sans ailes, des carcasses de bêtes mortes, des crapauds écrasés entre

les pages d'une bible, des brins de lupin jaune, étranges ex-voto,

accrochés là par d'imprudents passants nocturnes qui avaient cru

voir quelque chose, et qui, par ces cadeaux, espéraient obtenir leur

pardon, et conjurer la mauvaise humeur des stryges, des larves et

des brucolaques. Il y a eu de tout temps des crédules aux abacas et

aux sabbats, et même d'assez haut placés. César consultait Sagane,

et Napoléon mademoiselle Lenormand. Il est des consciences inquiètes

jusqu'à tâcher d'obtenir des indulgences du diable. _Que Dieu fasse et

que Satan ne défasse pas!_ c'était là une des prières de Charles-Quint.

D'autres esprits sont plus timorés encore. Ils vont jusqu'à se

persuader qu'on peut avoir des torts envers le mal. Être irréprochable

vis-à-vis du démon, c'est une de leurs préoccupations. De là des

pratiques religieuses tournées vers l'immense malice obscure. C'est

un bigotisme comme un autre. Les crimes contre le démon existent dans

certaines imaginations malades; avoir violé la loi d'en bas tourmente

de bizarres casuistes de l'ignorance; on a des scrupules du côté des

ténèbres. Croire à l'efficacité de la dévotion aux mystères du Brocken

et d'Armuyr, se figurer qu'on a péché contre l'enfer, avoir recours

pour des infractions chimériques à des pénitences chimériques, avouer

la vérité à l'esprit de mensonge, faire son meâ culpâ devant le père de

la Faute, se confesser en sens inverse, tout cela existe ou a existé;

les procès de magie le prouvent à chaque page de leurs dossiers.

Le songe humain va jusque-là. Quand l'homme se met à s'effarer,

il ne s'arrête point. On rêve des fautes imaginaires, on rêve des

purifications imaginaires, et l'on fait faire le nettoyage de sa

conscience par l'ombre du balai des sorcières.

Quoi qu'il en soit, si cette maison a des aventures, c'est son affaire;

à part quelques hasards et quelques exceptions, nul n'y va voir, elle

est laissée seule; il n'est du goût de personne de se risquer aux

rencontres infernales.

Grâce à la terreur qui la garde, et qui en éloigne quiconque pourrait

observer et témoigner, il a été de tout temps facile de s'introduire

la nuit dans cette maison, au moyen d'une échelle de corde, ou même

tout simplement du premier escalier venu pris aux courtils voisins. Un

en-cas de hardes et de vivres apporté là permettrait d'y attendre en

toute sécurité l'éventualité et l'à-propos d'un embarquement furtif.

La tradition raconte qu'il y a une quarantaine d'années un fugitif, de

la politique selon les uns, du commerce selon les autres, a séjourné

quelque temps caché dans la maison visionnée de Plainmont, d'où il

a réussi à s'embarquer sur un bateau pêcheur pour l'Angleterre.

D'Angleterre on gagne aisément l'Amérique.

Cette même tradition affirme que des provisions déposées dans

cette masure y demeurent sans qu'on y touche; Lucifer, comme les

contrebandiers, ayant intérêt à ce que celui qui les a mises là

revienne.

Du sommet où est cette maison, on aperçoit au sud-ouest, à un mille de

la côte, l'écueil des Hanois.

Cet écueil est célèbre. Il a fait toutes les mauvaises actions que

peut faire un rocher. C'était un des plus redoutables assassins de la

mer. Il attendait en traître les navires dans la nuit. Il a élargi les

cimetières de Torteval et de la Rocquaine.

En 1862 on a placé sur cet écueil un phare.

Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il fourvoyait;

le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à l'horizon comme un

protecteur et un guide ce rocher qu'on fuyait comme un malfaiteur. Les

Hanois rassurent ces vastes espaces nocturnes qu'ils effrayaient. C'est

quelque chose comme le brigand devenu gendarme.

Il y a trois Hanois, le grand Hanois, le petit Hanois, et la Mauve.

C'est sur le petit Hanois qu'est aujourd'hui le «Light Red».

Cet écueil fait partie d'un groupe de pointes, quelques-unes

sous-marines, quelques-unes sortant de la mer. Il les domine. Il a,

comme une forteresse, ses ouvrages avancés; du côté de la haute mer, un

cordon de treize rochers; au nord, deux brisants, les Hautes-Fourquies,

les Aiguillons, et un banc de sable, l'Hérouée; au sud, trois rochers,

le Cat-Rock, la Percée et la Roque Herpin; plus deux boues, la South

Boue et la Boue le Mouet, et en outre, devant Plainmont, à fleur d'eau,

le Tas de Pois d'Aval.

Qu'un nageur franchisse le détroit des Hanois à Plainmont, cela est

malaisé, non impossible. On se souvient que c'était une des prouesses

de sieur Clubin. Le nageur qui connaît ces bas-fonds a deux stations où

il peut se reposer, la Roque ronde, et plus loin, en obliquant un peu à

gauche, la Roque rouge.

V

LES DÉNIQUOISEAUX

C'est à peu près vers cette journée de samedi, passée par sieur Clubin

à Torteval, qu'il faut rapporter un fait singulier, peu ébruité d'abord

dans le pays, et qui ne transpira que longtemps après. Car beaucoup de

choses, nous venons de le remarquer, restent inconnues à cause même de

l'effroi qu'elles ont fait à ceux qui en ont été témoins.

Dans la nuit du samedi au dimanche, nous précisons la date et nous la

croyons exacte, trois enfants escaladèrent l'escarpement de Plainmont.

Ces enfants s'en retournaient au village. Ils venaient de la mer.

C'était ce qu'on appelle dans la langue locale des _déniquoiseaux_.

Lisez déniche-oiseaux. Partout où il y a des falaises et des trous de

rochers au-dessus de la mer, les enfants dénicheurs d'oiseaux abondent.

Nous en avons dit un mot déjà. On se souvient que Gilliatt s'en

préoccupait, à cause des oiseaux et à cause des enfants.

Les déniquoiseaux sont des espèces de gamins de l'océan, peu timides.

La nuit était très obscure. D'épaisses superpositions de nuées

cachaient le zénith. Trois heures du matin venaient de sonner au

clocher de Torteval, qui est rond et pointu et qui ressemble à un

bonnet de magicien.

Pourquoi ces enfants revenaient-ils si tard? Rien de plus simple.

Ils étaient allés à la chasse aux nids de mauves, dans le Tas de

Pois d'Aval. La saison ayant été très douce, les amours des oiseaux

commençaient de très bonne heure. Ces enfants, guettant les allures des

mâles et des femelles autour des gîtes, et distraits par l'acharnement

de cette poursuite, avaient oublié l'heure. Le flux les avait cernés;

ils n'avaient pu regagner à temps la petite anse où ils avaient

amarré leur canot, et ils avaient dû attendre sur une des pointes du

Tas de Pois que la mer se retirât. De là leur rentrée nocturne. Ces

rentrées-là sont attendues par la fiévreuse inquiétude des mères,

laquelle, rassurée, dépense sa joie en colère, et, grossie dans les

larmes, se dissipe en taloches. Aussi se hâtaient-ils, assez inquiets.

Ils avaient cette manière de se hâter qui s'attarderait volontiers,

et qui contient un certain désir de ne pas arriver. Ils avaient en

perspective un embrassement compliqué de gifles.

Un seul de ces enfants n'avait rien à craindre, c'était un orphelin. Ce

garçon était français, sans père ni mère, et content en cette minute-là

de n'avoir pas de mère. Personne ne s'intéressant à lui, il ne serait

pas battu. Les deux autres étaient guernesiais, et de la paroisse même

de Torteval.

La haute croupe de roches escaladée, les trois déniquoiseaux parvinrent

sur le plateau où est la maison visionnée.

Ils commencèrent par avoir peur, ce qui est le devoir de tout passant,

et surtout de tout enfant, à cette heure et dans ce lieu.

Ils eurent bien envie de se sauver à toutes jambes, et bien envie de

s'arrêter pour regarder.

Ils s'arrêtèrent.

Ils regardèrent la maison.

Elle était toute noire et formidable.

C'était, au milieu du plateau désert, un bloc obscur, une excroissance

symétrique et hideuse, une haute masse carrée à angles rectilignes,

quelque chose de semblable à un énorme autel de ténèbres.

La première pensée des enfants avait été de s'enfuir; la seconde fut de

s'approcher. Ils n'avaient jamais vu cette maison-là à cette heure-là.

La curiosité d'avoir peur existe. Ils avaient un petit français avec

eux, ce qui fit qu'ils approchèrent.

On sait que les français ne croient à rien.

D'ailleurs, être plusieurs dans un danger, rassure; avoir peur à trois,

encourage.

Et puis, on est chasseur, on est enfant; à trois qu'on est, on n'a pas

trente ans; on est en quête, on fouille, on épie les choses cachées;

est-ce pour s'arrêter en chemin? on avance la tête dans ce trou-ci,

comment ne point l'avancer dans ce trou-là? Qui est en chasse subit un

entraînement; qui va à la découverte est dans un engrenage. Avoir tant

regardé dans le nid des oiseaux, cela donne la démangeaison de regarder

un peu dans le nid des spectres. Fureter dans l'enfer; pourquoi pas?

De gibier en gibier, on arrive au démon. Après les moineaux, les

farfadets. On va savoir à quoi s'en tenir sur toutes ces peurs que vos

parents vous ont faites. Être sur la piste des contes bleus, rien n'est

plus glissant. En savoir aussi long que les bonnes femmes, cela tente.

Tout ce pêle-mêle d'idées, à l'état de confusion et d'instinct dans

la cervelle des déniquoiseaux guernesiais, eut pour résultante leur

témérité. Ils marchèrent vers la maison.

Du reste, le petit qui leur servait de point d'appui dans cette

bravoure en était digne. C'était un garçon résolu, apprenti calfat, de

ces enfants déjà hommes, couchant au chantier sur de la paille dans un

hangar, gagnant sa vie, ayant une grosse voix, grimpant volontiers aux

murs et aux arbres, sans préjugés vis-à-vis des pommes près desquelles

il passait, ayant travaillé à des radoubs de vaisseaux de guerre, fils

du hasard, enfant de raccroc, orphelin gai, né en France, et on ne

savait où, deux raisons pour être hardi, ne regardant pas à donner un

double à un pauvre, très méchant, très bon, blond jusqu'au roux, ayant

parlé à des parisiens. Pour le moment, il gagnait un chelin par jour

à calfater des barques de poissonniers, en réparation aux Pêqueries.

Quand l'envie lui en prenait, il se donnait des vacances, et allait

dénicher des oiseaux. Tel était le petit français.

La solitude du lieu avait on ne sait quoi de funèbre. On sentait là

l'inviolabilité menaçante. C'était farouche. Ce plateau, silencieux et

nu, dérobait à très courte distance dans le précipice sa courbe déclive

et fuyante. La mer en bas se taisait. Il n'y avait point de vent. Les

brins d'herbe ne bougeaient pas.

Les petits déniquoiseaux avançaient à pas lents, l'enfant français en

tête, en regardant la maison.

L'un d'eux, plus tard, en racontant le fait, ou l'à peu près qui lui en

était resté, ajoutait: «Elle ne disait rien.»

Ils s'approchaient en retenant leur haleine, comme on approcherait

d'une bête.

Ils avaient gravi le roidillon qui est derrière la maison et qui

aboutit du côté de la mer à un petit isthme de rochers peu praticable;

ils étaient parvenus assez près de la masure; mais ils ne voyaient que

la façade sud, qui est toute murée; ils n'avaient pas osé tourner à

gauche, ce qui les eût exposés à voir l'autre façade où il y a deux

fenêtres, ce qui est terrible.

Cependant ils s'enhardirent, l'apprenti calfat leur ayant dit tout

bas:--Virons à bâbord. C'est ce côté-là qui est le beau. Il faut voir

les deux fenêtres noires.

Ils «virèrent à bâbord» et arrivèrent de l'autre côté de la maison.

Les deux fenêtres étaient éclairées.

Les enfants s'enfuirent.

Quand ils furent loin, le petit français se retourna.

--Tiens, dit-il, il n'y a plus de lumière.

En effet, il n'y avait plus de clarté aux fenêtres. La silhouette de la

masure se dessinait, découpée comme à l'emporte-pièce, sur la lividité

diffuse du ciel.

La peur ne s'en alla point, mais la curiosité revint. Les déniquoiseaux

se rapprochèrent.

Brusquement, aux deux fenêtres à la fois, la lumière se refit.

Les deux gars de Torteval reprirent leurs jambes à leur cou, et se

sauvèrent. Le petit satan de français n'avança pas, mais ne recula pas.

Il demeura immobile, faisant face à la maison, et la regardant.

La clarté s'éteignit, puis brilla de nouveau. Rien de plus horrible.

Le reflet faisait une vague traînée de feu sur l'herbe mouillée par

la buée de la nuit. A un certain moment, la lueur dessina sur le mur

intérieur de la masure de grands profils noirs qui remuaient et des

ombres de têtes énormes.

Du reste, la masure étant sans plafonds ni cloisons et n'ayant plus que

les quatre murs et le toit, une fenêtre ne peut pas être éclairée sans

que l'autre le soit.

Voyant que l'apprenti calfat restait, les deux autres déniquoiseaux

revinrent, pas à pas, l'un après l'autre, tremblants, curieux.

L'apprenti calfat leur dit tout bas:--Il y a des revenants dans la

maison. J'ai vu le nez d'un.--Les deux petits de Torteval se blottirent

derrière le français, et haussés sur la pointe du pied, par-dessus son

épaule, abrités par lui, le prenant pour bouclier, l'opposant à la

chose, rassurés de le sentir entre eux et la vision, ils regardèrent,

eux aussi.

La masure, de son côté, semblait les regarder. Elle avait, dans cette

vaste obscurité muette, deux prunelles rouges. C'étaient les fenêtres.

La lumière s'éclipsait, reparaissait, s'éclipsait encore, comme font

ces lumières-là. Ces intermittences sinistres tiennent probablement

au va-et-vient de l'enfer. Cela s'entr'ouvre, puis se referme. Le

soupirail du sépulcre a des effets de lanterne sourde.

Tout à coup une noirceur très opaque ayant la forme humaine se dressa

sur l'une des fenêtres comme si elle venait du dehors, puis s'enfonça

dans l'intérieur de la maison. Il sembla que quelqu'un venait d'entrer.

Entrer par la croisée, c'est l'habitude des voleurs.

La clarté fut un moment plus vive, puis s'éteignit et ne reparut plus.

La maison redevint noire. Alors il en sortit des bruits. Ces bruits

ressemblaient à des voix. C'est toujours comme cela. Quand on voit, on

n'entend pas; quand on ne voit pas, on entend.

La nuit sur la mer a une taciturnité particulière. Le silence de

l'ombre est là plus profond qu'ailleurs. Lorsqu'il n'y a ni vent ni

flot, dans cette remuante étendue où d'ordinaire on n'entend pas voler

les aigles, on entendrait une mouche voler. Cette paix sépulcrale

donnait un relief lugubre aux bruits qui sortaient de la masure.

--Voyons voir, dit le petit français.

Et il fit un pas vers la maison.

Les deux autres avaient une telle peur qu'ils se décidèrent à le

suivre. Ils n'osaient plus s'enfuir tout seuls.

Comme ils venaient de dépasser un assez gros tas de fagots qui, on ne

sait pas pourquoi, les rassurait dans cette solitude, une chevêche

s'envola d'un buisson. Cela fit un froissement de branches. Les

chevêches ont une espèce de vol louche, d'une obliquité inquiétante.

L'oiseau passa de travers près des enfants, en fixant sur eux la

rondeur de ses yeux, clairs dans la nuit.

Il y eut un certain tremblement dans le groupe derrière le petit

français.

Il apostropha la chevêche.

--Moineau, tu viens trop tard. Il n'est plus temps. Je veux voir.

Et il avança.

Le craquement de ses gros souliers cloutés sur les ajoncs n'empêchait

pas d'entendre les bruits de la masure, qui s'élevaient et

s'abaissaient avec l'accentuation calme et la continuité d'un dialogue.

Un moment après, il ajouta:

--D'ailleurs il n'y a que les bêtes qui croient aux revenants.

L'insolence dans le danger rallie les traînards et les pousse en avant.

Les deux gars de Torteval se remirent en marche, emboîtant le pas à la

suite de l'apprenti calfat.

La maison visionnée leur faisait l'effet de grandir démesurément. Dans

cette illusion d'optique de la peur il y avait de la réalité. La

maison grandissait en effet, parce qu'ils en approchaient.

Cependant les voix qui étaient dans la maison prenaient une saillie

de plus en plus nette. Les enfants écoutaient. L'oreille aussi a

ses grossissements. C'était autre chose qu'un murmure, plus qu'un

chuchotement, moins qu'un brouhaha. Par instants une ou deux paroles

clairement articulées se détachaient. Ces paroles, impossibles

à comprendre, sonnaient bizarrement. Les enfants s'arrêtaient,

écoutaient, puis recommençaient à avancer.

--C'est la conversation des revenants, murmura l'apprenti calfat, mais

je ne crois pas aux revenants.

Les petits de Torteval étaient bien tentés de se replier derrière le

tas de fagots; mais ils en étaient déjà loin, et leur ami le calfat

continuait de marcher vers la masure. Ils tremblaient de rester avec

lui, et ils n'osaient pas le quitter.

Pas à pas, et perplexes, ils le suivaient.

L'apprenti calfat se tourna vers eux et leur dit:

--Vous savez que ce n'est pas vrai. Il n'y en a pas.

La maison devenait de plus en plus haute. Les voix devenaient de plus

en plus distinctes.

Ils approchaient.

En approchant, on reconnaissait qu'il y avait dans la maison quelque

chose comme de la lumière étouffée. C'était une lueur très vague, un de

ces effets de lanterne sourde indiqués tout à l'heure, et qui abondent

dans l'éclairage des sabbats.

Quand ils furent tout près, ils firent halte.

Un des deux de Torteval hasarda cette observation:

--Ce n'est pas des revenants; c'est des dames blanches.

--Qu'est-ce que c'est que ça qui pend à une fenêtre? demanda l'autre.

--Ça a l'air d'une corde.

--C'est un serpent.

--C'est de la corde de pendu, dit le français avec autorité. Ça leur

sert. Mais je n'y crois pas.

Et, en trois bonds plutôt qu'en trois pas, il fut au pied du mur de la

masure. Il y avait de la fièvre dans cette hardiesse.

Les deux autres, frissonnants, l'imitèrent, et vinrent se coller près

de lui, se serrant l'un contre son côté droit, l'autre contre son côté

gauche. Les enfants appliquèrent leur oreille contre la muraille. On

continuait de parler dans la maison.

Voici ce que disaient les fantômes:[8]

--Ainsi, c'est entendu?

--Entendu.

--C'est dit?

--Dit.

--Un homme attendra ici, et pourra s'en aller en Angleterre avec

Blasquito?

--En payant.

--En payant.

--Blasquito prendra l'homme dans sa barque.

--Sans chercher à savoir de quel pays il est?

--Cela ne nous regarde pas.

--Sans lui demander son nom?

--On ne demande pas le nom; on pèse la bourse.

--Bien. L'homme attendra dans cette maison.

--Il faudra qu'il ait de quoi manger.

--Il en aura.

--Où?

--Dans ce sac que j'apporte.

--Très bien.

--Puis-je laisser ce sac ici?

--Les contrebandiers ne sont pas des voleurs.

--Et vous autres, quand partez-vous?

--Demain matin. Si votre homme était prêt, il pourrait venir avec nous.

--Il n'est pas prêt.

--C'est son affaire.

--Combien de jours aura-t-il à attendre dans cette maison?

--Deux, trois, quatre jours. Moins ou plus.

--Est-il certain que Blasquito viendra?

--Certain.

--Ici? A Plainmont?

--A Plainmont.

--Quelle semaine?

--La semaine prochaine.

--Quel jour?

--Vendredi, samedi, ou dimanche.

--Il ne peut manquer?

--Il est mon tocayo.

--Il vient par tous les temps?

--Par tous. Il n'a pas peur. Je suis Blasco, il est Blasquito.

--Ainsi, il ne peut manquer de venir à Guernesey?

--Je viens un mois; il vient l'autre mois.

--Je comprends.

--A compter de samedi prochain, d'aujourd'hui en huit, il ne se passera

pas cinq jours sans que Blasquito arrive.

--Mais si la mer était très dure?

--Egurraldia gaïztoa[9]?

[9] Basque. Mauvais temps.

--Oui.

--Blasquito ne viendrait pas si vite, mais il viendrait

--D'où viendra-t-il?

--De Bilbao.

--Où ira-t-il?

--A Portland.

--C'est bien.

--Ou à Torbay.

--C'est mieux.

--Votre homme peut être tranquille.

--Blasquito ne trahira pas?

--Les lâches sont les traîtres. Nous sommes des vaillants. La mer est

l'église de l'hiver. La trahison est l'église de l'enfer.

--Personne n'entend ce que nous disons?

--Nous écouter et nous regarder est impossible. L'épouvante fait ici le

désert.

--Je le sais.

--Qui oserait se hasarder à nous écouter?

--C'est vrai.

--D'ailleurs on écouterait qu'on ne comprendrait pas. Nous parlons une

farouche langue à nous que personne ne connaît. Puisque vous la savez,

c'est que vous êtes des nôtres.

--Je suis venu pour prendre des arrangements avec vous.

--C'est bon.

--Maintenant je m'en vais.

--Soit.

--Dites-moi, si le passager veut que Blasquito le conduise ailleurs

qu'à Portland ou à Torbay?

--Qu'il ait des onces[10].

[10] Des quadruples.

--Blasquito fera-t-il ce que l'homme voudra?

--Blasquito fera ce que les onces voudront.

--Faut-il beaucoup de temps pour aller à Torbay?

--Comme il plaît au vent.

--Huit heures?

--Moins ou plus.

--Blasquito obéira-t-il à son passager?

--Si la mer obéit à Blasquito.

--Il sera bien payé.

--L'or est l'or. Le vent est le vent.

--C'est juste.

--L'homme avec l'or fait ce qu'il peut. Dieu avec le vent fait ce qu'il

veut.

--L'homme qui compte partir avec Blasquito sera ici vendredi.

--Bien.

--A quel moment arrive Blasquito?

--A la nuit. On arrive la nuit. On part la nuit. Nous avons une femme

qui s'appelle la mer, et une sœur qui s'appelle la nuit. La femme

trompe quelquefois; la sœur jamais.

--Tout est convenu. Adieu, hommes.

--Bonsoir. Un coup d'eau-de-vie?

--Merci.

--C'est meilleur que du sirop.

--J'ai votre parole.

--Mon nom est Point-d'honneur.

--Adieu.

--Vous êtes gentilhomme et je suis chevalier.

[8]--Asi, entendido està?

--Entendido.

--Dicho?

--Dicho.

--Aqui esperarà un hombre, y podrà marcharse à Inglaterra con

Blasquito?

--Pagando.

--Pagando.

--Blasquito tomarà al hombre en su barca.

--Sin tratar de conocer su pais?

--No nos toca.

--Ni de saber su nombre?

--No se pregunta el nombre, pero se pesa la bolsa.

--Bien. Esperarà el hombre en esa casa.

--Tenga que comer.

--Tendrà.

--En donde?

--En este saco que he traido.

--Muy bien.

--Puedo dexar el saco aqui?

--Los contrabandistas no son ladrones.

--Y vosotros, cuando os marchais?

--Mañana por la mañana. Si su hombre de usted està parado, podria

venir con nosotros.

--Parado no està.

--Hacienda suya.

--Cuantos dias esperara alli?

--Dos, tres, quatro dias. Menos o mas.

--Es cierto que el Blasquito vendra?

--Cierto.

--A este Plainmont?

--A este Plainmont.

--En qué semana?

--La que viene.

--A qual dia?

--En viernes, o sabado, o domingo.

--No puede faltar?

--Es mi tocayo.

--Por qualquiera tiempo viene?

--Qualquiera. No teme. Soy el Blasco, es el Blasquito.

--Asi, no pue de faltar en venir à Guernesey?

--Vengo yo un mes, y viene al otro mes.

--Entendio.

--A contar del otro sabado, desde hoy en ochidias, ne pasaran cinco

dias sin que venga el Blasquito.

--Pero un mar muy malo?

--Egurraldia gaïztoa?

--Si.

--No vendria el Blasquito tan pronto, pero vendria.

--De donde vendrà?

--De Vilvao.

--A donde ira?

--A Portland.

--Bien.

--O à Torbay.

--Mejor.

--Su humbre de usted puede estar quieto.

--No serà traidor el Blasquito?

--Los cobardes son traidores. Somos valientes. El mar es la iglesia

del invierno. La traicion es la iglesia del infierno.

--No se entiende lo que decimos?

--Escucharnos y mirarnos es imposible. El espanto hace alli el

desierto.

--Lo sé.

--Quien se atreveria à escuchar?

--Es verdad.

--Aun quando escucharian no entienderian. Hablamos una lengua fiera y

nuestra que no se conoce. Despues que la sabeis, sois de nosotros.

--Soy venido para componer las haciendas con ustedes.

--Bueno.

--Y ahora me voy.

--Corriente.

--Digame usted, hombre. Si el pasagero quiere que el

Blasquito le lleve à alguna otra parte que Portland o Torbay?

--Tenga onzas.

--El Blasquito haro lo que quiera el hombre?

--El Blasquito hace lo que quieren las onzas.

--Es menester mucho tiempo para ir à Torbay?

--Como quiere el viento.

--Ocho horas?

--Menos, o mas.

--El Blasquito obedecera al pasagero?

--Si le obedece el mar à el Blasquito.

--Bien pagado sera.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 12 / 19 段