La table des patrons était présidée par un vieux capitaine au long

cours, M. Gertrais-Gaboureau. M. Gertrais-Gaboureau n'était pas un

homme, c'était un baromètre. Son habitude de la mer lui avait donné

une surprenante infaillibilité de pronostic. Il décrétait le temps

qu'il fera demain. Il auscultait le vent; il tâtait le pouls à la

marée. Il disait au nuage: montre-moi ta langue. C'est-à-dire l'éclair.

Il était le docteur de la vague, de la brise, de la rafale. L'océan

était son malade; il avait fait le tour du monde comme on fait une

clinique, examinant chaque climat dans sa bonne et mauvaise santé; il

savait à fond la pathologie des saisons. On l'entendait énoncer des

faits comme ceci:--Le baromètre a descendu une fois, en 1796, à trois

lignes au-dessous de tempête.--Il était marin par amour. Il haïssait

l'Angleterre de toute l'amitié qu'il avait pour la mer. Il avait étudié

soigneusement la marine anglaise pour en connaître le côté faible. Il

expliquait en quoi le _Sovereign_ de 1637 différait du _Royal William_

de 1670 et de la _Victory_ de 1755. Il comparait les accastillages. Il

regrettait les tours sur le pont et les hunes en entonnoir du _Great

Harry_ de 1514, probablement au point de vue du boulet français, qui se

logeait si bien dans ces surfaces. Les nations pour lui n'existaient

que par leurs institutions maritimes; des synonymies bizarres lui

étaient propres. Il désignait volontiers l'Angleterre par _Trinity

House_, l'Écosse par _Northern commissionners_, et l'Irlande par

_Ballast Board_. Il abondait en renseignements; il était alphabet et

almanach; il était étiage et tarif. Il savait par cœur le péage des

phares, surtout des anglais; un penny par tonne en passant devant

celui-ci, un farthing devant celui-là. Il vous disait: _Le phare de

Small's Rock, qui ne consommait que deux cents gallons d'huile, en

brûle maintenant quinze cents gallons._ Un jour, à bord, dans une

maladie grave qu'il fit, on le croyait mort, l'équipage entourait son

branle, il interrompit les hoquets de l'agonie pour dire au maître

charpentier:--Il serait avantageux d'adapter dans l'épaisseur des

chouquets une mortaise de chaque côté pour y recevoir un réa en fonte

ayant son essieu en fer et pour servir à passer les guinderesses.--De

tout cela résultait une figure magistrale.

Il était rare que le sujet de conversation fût le même à la table

des patrons et à la table des douaniers. Ce cas pourtant se présenta

précisément dans les premiers jours de ce mois de février où nous

ont amené les faits que nous racontons. Le trois-mâts _Tamaulipas_,

capitaine Zuela, venant du Chili et y retournant, appela l'attention

des deux menses. A la mense des patrons on parla de son chargement, et

à la mense des douaniers de ses allures.

Le capitaine Zuela, de Copiapo, était un chilien un peu colombien, qui

avait fait avec indépendance les guerres de l'indépendance, tenant

tantôt pour Bolivar, tantôt pour Morillo, selon qu'il y trouvait

son profit. Il s'était enrichi à rendre service à tout le monde.

Pas d'homme plus bourbonien, plus bonapartiste, plus absolutiste,

plus libéral, plus athée, et plus catholique. Il était de ce grand

parti qu'on pourrait nommer le parti Lucratif. Il faisait de temps

en temps en France des apparitions commerciales; et, à en croire les

ouï-dire, il donnait volontiers passage à son bord à des gens en fuite,

banqueroutiers ou proscrits politiques, peu lui importait, payants.

Son procédé d'embarquement était simple. Le fugitif attendait sur un

point désert de la côte, et, au moment d'appareiller, Zuela détachait

un canot, qui l'allait prendre. Il avait ainsi, à son précédent voyage,

fait évader un contumace du procès Berton, et cette fois il comptait,

disait-on, emmener des hommes compromis dans l'affaire de la Bidassoa.

La police, avertie, avait l'œil sur lui.

Ces temps étaient une époque de fuites. La restauration était

une réaction; or les révolutions amènent des émigrations, et les

restaurations entraînent des proscriptions. Pendant les sept ou

huit premières années après la rentrée des Bourbons, la panique fut

partout, dans la finance, dans l'industrie, dans le commerce, qui

sentaient la terre trembler et où abondaient les faillites. Il y avait

un sauve-qui-peut dans la politique. Lavalette avait pris la fuite,

Lefebvre-Desnouettes avait pris la fuite, Delon avait pris la fuite.

Les tribunaux d'exception sévissaient, plus Trestaillon. On fuyait le

pont de Saumur, l'esplanade de la Réole, le mur de l'Observatoire de

Paris, la tour de Taurias d'Avignon, silhouettes lugubrement debout

dans l'histoire, qu'a marquées la réaction, et où l'on distingue encore

aujourd'hui cette main sanglante. A Londres le procès Thistlewood

ramifié en France, à Paris le procès Trogoff, ramifié en Belgique, en

Suisse et en Italie, avaient multiplié les motifs d'inquiétude et de

disparition, et augmenté cette profonde déroute souterraine qui faisait

le vide jusque dans les plus hauts rangs de l'ordre social d'alors.

Se mettre en sûreté, tel était le souci. Être compromis, c'était être

perdu. L'esprit des cours prévôtales avait survécu à l'institution.

Les condamnations étaient de complaisance. On se sauvait au Texas, aux

montagnes Rocheuses, au Pérou, au Mexique. Les hommes de la Loire,

brigands alors, paladins aujourd'hui, avaient fondé le champ d'Asile.

Une chanson de Béranger disait: _Sauvages, nous sommes français; prenez

pitié de notre gloire._ S'expatrier était la ressource. Mais rien

n'est moins simple que de fuir; ce monosyllabe contient des abîmes.

Tout fait obstacle à qui s'esquive. Se dérober implique se déguiser.

Des personnes considérables, et même illustres, étaient réduites à des

expédients de malfaiteurs. Et encore elles y réussissaient mal. Elles

y étaient invraisemblables. Leur habitude de coudées franches rendait

difficile leur glissement à travers les mailles de l'évasion. Un filou

en rupture de ban était devant l'œil de la police plus correct qu'un

général. S'imagine-t-on l'innocence contrainte à se grimer, la vertu

contrefaisant sa voix, la gloire mettant un masque? Tel passant à

l'air suspect était une renommée en quête d'un faux passe-port. Les

allures louches de l'homme qui s'échappe ne prouvaient pas qu'on n'eût

point devant les yeux un héros. Traits fugitifs et caractéristiques

des temps, que l'histoire dite régulière néglige, et que le vrai

peintre d'un siècle doit souligner. Derrière ces fuites d'honnêtes

gens se faufilaient, moins surveillées et moins suspectes, les fuites

des fripons. Un chenapan forcé de s'éclipser profitait du pêle-mêle,

faisait nombre parmi les proscrits, et souvent, nous venons de le dire,

grâce à plus d'art, semblait dans ce crépuscule plus honnête homme

que l'honnête homme. Rien n'est gauche comme la probité reprise de

justice. Elle n'y comprend rien et fait des maladresses. Un faussaire

s'échappait plus aisément qu'un conventionnel.

Chose bizarre à constater, on pourrait presque dire, particulièrement

pour les malhonnêtes gens, que l'évasion menait à tout. La quantité de

civilisation qu'un coquin apportait de Paris ou de Londres lui tenait

lieu de dot dans les pays primitifs ou barbares, le recommandait, et

en faisait un initiateur. Cette aventure n'avait rien d'impossible

d'échapper ici au code pour arriver là-bas au sacerdoce. Il y avait de

la fantasmagorie dans la disparition, et plus d'une évasion a eu des

résultats de rêve. Une fugue de ce genre conduisait à l'inconnu et au

chimérique. Tel banqueroutier sorti d'Europe par ce trou à la lune a

reparu vingt ans après grand vizir au Mogol ou roi en Tasmanie.

Aider aux évasions, c'était une industrie et, vu la fréquence du

fait, une industrie à gros profits. Cette spéculation complétait de

certains commerces. Qui voulait se sauver en Angleterre s'adressait aux

contrebandiers; qui voulait se sauver en Amérique s'adressait à des

fraudeurs de long cours tels que Zuela.

II

CLUBIN APERÇOIT QUELQU'UN

Zuela venait quelquefois manger à l'auberge Jean. Sieur Clubin le

connaissait de vue.

Du reste, sieur Clubin n'était pas fier; il ne dédaignait pas de

connaître de vue les chenapans. Il allait même quelquefois jusqu'à les

connaître de fait, leur donnant la main en pleine rue et leur disant

bonjour. Il parlait anglais au smogler et baragouinait l'espagnol

avec le contrabandista. Il avait là-dessus des sentences:--On peut

tirer du bien de la connaissance du mal.--Le garde-chasse cause

utilement avec le braconnier.--Le pilote doit sonder le pirate; le

pirate étant un écueil.--Je goûte à un coquin comme un médecin goûte

à un poison.--C'était sans réplique. Tout le monde donnait raison au

capitaine Clubin. On l'approuvait de ne point être un délicat ridicule.

Qui donc eût osé en médire? Tout ce qu'il faisait était évidemment

«pour le bien du service». De lui tout était simple. Rien ne pouvait le

compromettre. Le cristal voudrait se tacher qu'il ne pourrait. Cette

confiance était la juste récompense d'une longue honnêteté, et c'est

là l'excellence des réputations bien assises. Quoi que fît ou quoi que

semblât faire Clubin, on y entendait malice dans le sens de la vertu;

l'impeccabilité lui était acquise;--par-dessus le marché, il était

très avisé, disait-on;--et de telle ou telle accointance qui dans un

autre eût été suspecte, sa probité sortait avec un relief d'habileté.

Ce renom d'habileté se combinait harmonieusement avec son renom de

naïveté, sans contradiction ni trouble. Un naïf habile, cela existe.

C'est une des variétés de l'honnête homme, et une des plus appréciées.

Sieur Clubin était de ces hommes qui, rencontrés en conversation intime

avec un escroc ou un bandit, sont acceptés ainsi, pénétrés, compris,

respectés d'autant plus, et ont pour eux le clignement d'yeux satisfait

de l'estime publique.

Le _Tamaulipas_ avait complété son chargement. Il était en partance et

allait prochainement appareiller.

Un mardi soir la Durande arriva à Saint-Malo comme il faisait grand

jour. Sieur Clubin, debout sur la passerelle et surveillant la manœuvre

de l'approche du port, aperçut près du Petit-Bey, sur la plage de

sable, entre deux rochers, dans un lieu très solitaire, deux hommes

qui causaient. Il les visa de sa lunette marine, et reconnut l'un des

deux hommes. C'était le capitaine Zuela. Il paraît qu'il reconnut aussi

l'autre.

Cet autre était un personnage de haute taille, un peu grisonnant.

Il portait le haut chapeau et le grave vêtement des Amis. C'était

probablement un quaker. Il baissait les yeux avec modestie.

En arrivant à l'Auberge Jean, sieur Clubin apprit que le _Tamaulipas_

comptait appareiller dans une dizaine de jours.

On a su depuis qu'il avait pris encore quelques autres informations.

A la nuit il entra chez l'armurier de la rue Saint-Vincent et lui dit:

--Savez-vous ce que c'est qu'un revolver?

--Oui, répondit l'armurier, c'est américain.

--C'est un pistolet qui recommence la conversation.

--En effet, ça a la demande et la réponse.

--Et la réplique.

--C'est juste, monsieur Clubin. Un canon tournant.

--Et cinq ou six balles.

L'armurier entr'ouvrit le coin de sa lèvre et fit entendre ce bruit de

langue qui, accompagné d'un hochement de tête, exprime l'admiration.

--L'arme est bonne, monsieur Clubin. Je crois qu'elle fera son chemin.

--Je voudrais un revolver à six canons.

--Je n'en ai pas.

--Comment ça, vous armurier?

--Je ne tiens pas encore l'article. Voyez-vous, c'est nouveau. Ça

débute. On ne fait encore en France que du pistolet.

--Diable!

--Ça n'est pas encore dans le commerce.

--Diable!

--J'ai d'excellents pistolets.

--Je veux un revolver.

--Je conviens que c'est plus avantageux. Mais attendez donc, monsieur

Clubin...

--Quoi?

--Je crois savoir qu'il y en a un en ce moment à Saint-Malo, d'occasion.

--Un revolver?

--Oui.

--A vendre?

--Oui.

--Où ça?

--Je crois savoir où. Je m'informerai.

--Quand pourrez-vous me rendre réponse?

--D'occasion. Mais bon.

--Quand faut-il que je revienne?

--Si je vous procure un revolver, c'est qu'il sera bon.

--Quand me rendrez-vous réponse?

--A votre prochain voyage.

--Ne dites pas que c'est pour moi, dit Clubin.

III

CLUBIN EMPORTE ET NE RAPPORTE POINT

Sieur Clubin fit le chargement de la Durande, embarqua nombre de bœufs

et quelques passagers, et quitta, comme à l'ordinaire, Saint-Malo pour

Guernesey le vendredi matin.

Ce même jour vendredi, quand le navire fut au large, ce qui permet au

capitaine de s'absenter quelques instants du pont de commandement,

Clubin entra dans sa cabine, s'y enferma, prit un sac-valise qu'il

avait, mit des vêtements dans le compartiment élastique, du biscuit,

quelques boîtes de conserves, quelques livres de cacao en bâton,

un chronomètre et une lunette marine dans le compartiment solide,

cadenassa le sac, et passa dans les oreillons une aussière toute

préparée pour le hisser au besoin. Puis il descendit dans la cale,

entra dans la fosse aux câbles, et on le vit remonter avec une de ces

cordes à nœuds armées d'un crampon qui servent aux calfats sur mer et

aux voleurs sur terre. Ces cordes facilitent les escalades.

Arrivé à Guernesey, Clubin alla à Torteval. Il y passa trente-six

heures. Il y emporta le sac-valise et la corde à nœuds, et ne les

rapporta pas.

Disons-le une fois pour toutes, le Guernesey dont il est question

dans ce livre, c'est l'ancien Guernesey, qui n'existe plus et qu'il

serait impossible de retrouver aujourd'hui, ailleurs que dans les

campagnes. Là il est encore vivant, mais il est mort dans les villes.

La remarque que nous faisons pour Guernesey doit être aussi faite pour

Jersey. Saint-Hélier vaut Dieppe; Saint-Pierre-Port vaut Lorient. Grâce

au progrès, grâce à l'admirable esprit d'initiative de ce vaillant

petit peuple insulaire, tout s'est transformé depuis quarante ans

dans l'archipel de la Manche. Où il y avait de l'ombre, il y a de la

lumière. Cela dit, passons.

En ces temps qui sont déjà, par l'éloignement, des temps historiques,

la contrebande était très active dans la Manche. Les navires fraudeurs

abondaient particulièrement sur la côte ouest de Guernesey. Les

personnes renseignées à outrance, et qui savent dans les moindres

détails ce qui se passait il y a tout à l'heure un demi-siècle, vont

jusqu'à citer les noms de plusieurs de ces navires, presque tous

asturiens et guiposcoans. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il ne

s'écoulait guère de semaine sans qu'il en vînt un ou deux, soit dans la

baie des Saints, soit à Plainmont. Cela avait presque les allures d'un

service régulier. Une cave de la mer à Serk s'appelait et s'appelle

encore les Boutiques, parce que c'était dans cette grotte qu'on

venait acheter aux fraudeurs leurs marchandises. Pour les besoins

de ces commerces, il se parlait dans la Manche une espèce de langue

contrebandière, oubliée aujourd'hui, et qui était à l'espagnol ce que

le levantin est à l'italien.

Sur beaucoup de points du littoral anglais et français, la contrebande

était en cordiale entente secrète avec le négoce patent et patenté.

Elle avait ses entrées chez plus d'un haut financier, par la porte

dérobée, il est vrai; et elle fusait souterrainement dans la

circulation commerciale et dans tout le système veineux de l'industrie.

Négociant par devant, contrebandier par derrière; c'était l'histoire

de beaucoup de fortunes. Séguin le disait de Bourgain; Bourgain le

disait de Séguin. Nous ne nous faisons point garant de leurs paroles;

peut-être se calomniaient-ils l'un et l'autre. Quoi qu'il en fût, la

contrebande, traquée par la loi, était incontestablement fort bien

apparentée dans la finance. Elle était en rapport avec «le meilleur

monde». Cette caverne, où Mandrin coudoyait jadis le comte de

Charolais, était honnête au dehors, et avait une façade irréprochable

sur la société; pignon sur rue.

De là beaucoup de connivences, nécessairement masquées. Ces mystères

voulaient une ombre impénétrable. Un contrebandier savait beaucoup de

choses et devait les taire; une foi inviolable et rigide était sa loi.

La première qualité d'un fraudeur était la loyauté. Sans discrétion

pas de contrebande. Il y avait le secret de la fraude comme il y a le

secret de la confession.

Ce secret était imperturbablement gardé. Le contrebandier jurait

de tout taire, et tenait parole. On ne pouvait se fier à personne

mieux qu'à un fraudeur. Le juge-alcade d'Oyarzun prit un jour un

contrebandier des Ports secs, et le fit mettre à la question pour le

forcer à nommer son bailleur de fonds secret. Le contrebandier ne nomma

point le bailleur de fonds. Ce bailleur de fonds était le juge-alcade.

De ces deux complices, le juge et le contrebandier, l'un avait dû,

pour obéir aux yeux de tous à la loi, ordonner la torture, à laquelle

l'autre avait résisté, pour obéir à son serment.

Les deux plus fameux contrebandiers hantant Plainmont à cette époque

étaient Blasco et Blasquito. Ils étaient tocayos. C'est une parenté

espagnole et catholique qui consiste à avoir le même patron dans le

paradis, chose, on en conviendra, non moins digne de considération que

d'avoir le même père sur la terre.

Quand on était à peu près au fait du furtif itinéraire de la

contrebande, parler à ces hommes, rien n'était plus facile et plus

difficile. Il suffisait de n'avoir aucun préjugé nocturne, d'aller à

Plainmont et d'affronter le mystérieux point d'interrogation qui se

dresse là.

IV

PLAINMONT

Plainmont, près Torteval, est un des trois angles de Guernesey. Il y a

là, à l'extrémité du cap, une haute croupe de gazon qui domine la mer.

Ce sommet est désert.

Il est d'autant plus désert qu'on y voit une maison.

Cette maison ajoute l'effroi à la solitude.

Elle est, dit-on, visionnée.

Hantée ou non, l'aspect en est étrange.

Cette maison, bâtie en granit et élevée d'un étage, est au milieu de

l'herbe. Elle n'a rien d'une ruine. Elle est parfaitement habitable.

Les murs sont épais et le toit est solide. Pas une pierre ne manque aux

murailles, pas une tuile au toit. Une cheminée de brique contrebute

l'angle du toit. Cette maison tourne le dos à la mer. Sa façade du

côté de l'océan n'est qu'une muraille. En examinant attentivement

cette façade, on y distingue une fenêtre, murée. Les deux pignons

offrent trois lucarnes, une à l'est, deux à l'ouest, murées toutes

trois. La devanture qui fait face à la terre a seule une porte et des

fenêtres. La porte est murée. Les deux fenêtres du rez-de-chaussée

sont murées. Au premier étage, et c'est là ce qui frappe tout d'abord

quand on approche, il y a deux fenêtres ouvertes; mais les fenêtres

murées sont moins farouches que ces fenêtres ouvertes. Leur ouverture

les fait noires en plein jour. Elles n'ont pas de vitres, pas même de

châssis. Elles s'ouvrent sur l'ombre du dedans. On dirait les trous

vides de deux yeux arrachés. Rien dans cette maison. On aperçoit par

les croisées béantes le délabrement intérieur. Pas de lambris, nulle

boiserie, la pierre nue. On croit voir un sépulcre à fenêtre permettant

aux spectres de regarder dehors. Les pluies affouillent les fondations

du côté de la mer. Quelques orties agitées par le vent caressent le bas

des murs. A l'horizon, aucune habitation humaine. Cette maison est une

chose vide où il y a le silence. Si l'on s'arrête pourtant et si l'on

colle son oreille à la muraille, on y entend confusément par instants

des battements d'ailes effarouchées. Au-dessus de la porte murée, sur

la pierre qui fait l'architrave, sont gravées ces lettres: ELM-PBILG,

et cette date: 1780.

La nuit, la lune lugubre entre là.

Toute la mer est autour de cette maison. Sa situation est magnifique,

et par conséquent sinistre. La beauté du lieu devient une énigme.

Pourquoi aucune famille humaine n'habite-t-elle ce logis? La place

est belle, la maison est bonne. D'où vient cet abandon? Aux questions

de la raison s'ajoutent les questions de la rêverie. Ce champ est

cultivable, d'où vient qu'il est inculte? Pas de maître. La porte

murée. Qu'a donc ce lieu? pourquoi l'homme en fuite? que se passe-t-il

ici? S'il ne s'y passe rien, pourquoi n'y a-t-il ici personne?

Quand tout est endormi, y a-t-il ici quelqu'un d'éveillé? La rafale

ténébreuse, le vent, les oiseaux de proie, les bêtes cachées, les êtres

ignorés, apparaissent à la pensée et se mêlent à cette maison. De quels

passants est-elle l'hôtellerie? On se figure des ténèbres de grêle et

de pluie s'engouffrant dans les fenêtres. De vagues ruissellements

de tempêtes ont laissé leurs traces sur la muraille intérieure. Ces

chambres murées et ouvertes sont visitées par l'ouragan. S'est-il

commis un crime là? Il semble que, la nuit, cette maison livrée à

l'ombre doit appeler au secours. Reste-t-elle muette? en sort-il des

voix? A qui a-t-elle affaire dans cette solitude? Le mystère des

heures noires est à l'aise ici. Cette maison est inquiétante à midi;

qu'est-elle à minuit? En la regardant, on regarde un secret. On se

demande, la rêverie ayant sa logique et le possible ayant sa pente, ce

que devient cette maison entre le crépuscule du soir et le crépuscule

du matin. L'immense dispersion de la vie extra-humaine a-t-elle sur

ce sommet désert un nœud où elle s'arrête et qui la force à devenir

visible et à descendre? l'épars vient-il y tourbillonner? l'impalpable

s'y condense-t-il jusqu'à prendre forme? Énigmes. L'horreur sacrée

est dans ces pierres. Cette ombre qui est dans ces chambres défendues

est plus que de l'ombre; c'est de l'inconnu. Après le soleil couché,

les bateaux pêcheurs rentreront, les oiseaux se tairont, le chevrier

qui est derrière le rocher s'en ira avec ses chèvres, les entre-deux

des pierres livreront passage aux premiers glissements des reptiles

rassurés, les étoiles commenceront à regarder, la bise soufflera, le

plein de l'obscurité se fera, ces deux fenêtres seront là, béantes.

Cela s'ouvre aux songes; et c'est par des apparitions, par des larves,

par des faces de fantômes vaguement distinctes, par des masques dans

les lueurs, par de mystérieux tumultes d'âmes et d'ombres, que la

croyance populaire, à la fois stupide et profonde, traduit les sombres

intimités de cette demeure avec la nuit.

La maison est «visionnée»; ce mot répond à tout.

Les esprits crédules ont leur explication; mais les esprits positifs

ont aussi la leur. Rien de plus simple, disent-ils, que cette maison.

C'est un ancien poste d'observation, du temps des guerres de la

révolution et de l'empire, et des contrebandes. Elle a été bâtie là

pour cela. La guerre finie, le poste a été abandonné. On n'a pas démoli

la maison parce qu'elle peut redevenir utile. On a muré la porte et les

fenêtres du rez-de-chaussée contre les stercoraires humains, et pour

que personne n'y pût entrer; on a muré les fenêtres des trois côtés sur

la mer, à cause du vent du sud et du vent d'ouest. Voilà tout.

Les ignorants et les crédules insistent. D'abord, la maison n'a pas

été bâtie à l'époque des guerres de la révolution. Elle porte la

date--1780--antérieure à la révolution. Ensuite, elle n'a pas été bâtie

pour être un poste; elle porte les lettres ELM-PBILG, qui sont le

double monogramme de deux familles, et qui indiquent, suivant l'usage,

que la maison a été construite pour l'établissement d'un jeune ménage.

Donc, elle a été habitée. Pourquoi ne l'est-elle plus? Si l'on a muré

la porte et les croisées pour que personne ne pût pénétrer dans la

maison, pourquoi a-t-on laissé deux fenêtres ouvertes? Il fallait

tout murer, ou rien. Pourquoi pas de volets? pourquoi pas de châssis?

pourquoi pas de vitres? pourquoi murer les fenêtres d'un côté si on ne

les mure pas de l'autre? On empêche la pluie d'entrer par le sud, mais

on la laisse entrer par le nord.

Les crédules ont tort, sans doute, mais à coup sûr les positifs n'ont

pas raison. Le problème persiste.

Ce qui est sûr, c'est que la maison passe pour avoir été plutôt utile

que nuisible aux contrebandiers.

Le grossissement de l'effroi ôte aux faits leur vraie proportion. Sans

nul doute, bien des phénomènes nocturnes, parmi ceux dont s'est peu à

peu composé le «visionnement» de la masure, pourraient s'expliquer par

des présences obscures et furtives, par de courtes stations d'hommes

tout de suite rembarqués, tantôt par les précautions, tantôt par les

hardiesses de certains industriels suspects se cachant pour mal faire

et se laissant entrevoir pour faire peur.

A cette époque déjà lointaine beaucoup d'audaces étaient possibles.

La police, surtout dans les petits pays, n'était pas ce qu'elle est

aujourd'hui.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 11 / 19 段