Un soir qu'il était à sa fenêtre du Bû de la Rue, cinq ou six jeunes

filles de l'Ancresse vinrent par partie de plaisir se baigner dans la

crique de Houmet. Elles jouaient dans l'eau, très naïvement, à cent pas

de lui. Il ferma sa fenêtre violemment. Il s'aperçut qu'une femme nue

lui faisait horreur.

III

L'AIR _BONNY DUNDEE_ TROUVE UN ÉCHO DANS LA COLLINE

Derrière l'enclos du jardin des Bravées, un angle de mur couvert

de houx et de lierre, encombré d'orties, avec une mauve sauvage

arborescente et un grand bouillon-blanc poussant dans les granits, ce

fut dans ce recoin qu'il passa à peu près tout son été. Il était là,

inexprimablement pensif. Les lézards, accoutumés à lui, se chauffaient

dans les mêmes pierres au soleil. L'été fut lumineux et caressant.

Gilliatt avait au-dessus de sa tête le va-et-vient des nuages. Il était

assis dans l'herbe. Tout était plein de bruits d'oiseaux. Il se prenait

le front à deux mains et se demandait: Mais enfin pourquoi a-t-elle

écrit mon nom sur la neige? Le vent de mer jetait au loin de grands

souffles. Par intervalles, dans la carrière lointaine de la Vaudue, la

trompe des mineurs grondait brusquement, avertissant les passants de

s'écarter et qu'une mine allait faire explosion. On ne voyait pas le

port de Saint-Sampson, mais on voyait les pointes des mâts par-dessus

les arbres. Les mouettes volaient éparses. Gilliatt avait entendu sa

mère dire que les femmes pouvaient être amoureuses des hommes, que cela

arrivait quelquefois. Il se répondait: Voilà. Je comprends, Déruchette

est amoureuse de moi. Il se sentait profondément triste. Il se disait:

Mais elle aussi, elle pense à moi de son côté; c'est bien fait. Il

songeait que Déruchette était riche, et que, lui, il était pauvre.

Il pensait que le bateau à vapeur était une exécrable invention. Il

ne pouvait jamais se rappeler quel quantième du mois on était. Il

regardait vaguement les gros bourdons noirs à croupes jaunes et à ailes

courtes qui s'enfoncent avec bruit dans les trous des murailles.

Un soir, Déruchette rentrait se coucher. Elle s'approcha de la fenêtre

pour la fermer. La nuit était obscure. Tout à coup Déruchette prêta

l'oreille. Dans cette profondeur d'ombre il y avait une musique.

Quelqu'un qui était probablement sur le versant de la colline, ou au

pied des tours du château du Valle, ou peut-être plus loin encore,

exécutait un air sur un instrument. Déruchette reconnut sa mélodie

favorite _Bonny Dundee_ jouée sur le bug-pipe. Elle n'y comprit rien.

Depuis ce moment, cette musique se renouvela de temps en temps à la

même heure, particulièrement dans les nuits très noires.

Déruchette n'aimait pas beaucoup cela.

IV

Pour l'oncle et le tuteur, bonshommes taciturnes,

Les sérénades sont des tapages nocturnes.

(_Vers d'une comédie inédite._)

Quatre années passèrent.

Déruchette approchait de ses vingt et un ans et n'était toujours pas

mariée.

Quelqu'un a écrit quelque part:--Une idée fixe, c'est une vrille.

Chaque année elle s'enfonce d'un tour. Si on veut nous l'extirper la

première année, on nous tirera les cheveux; la deuxième année, on

nous déchirera la peau; la troisième année, on nous brisera l'os; la

quatrième année, on nous arrachera la cervelle.

Gilliatt en était à cette quatrième année-là.

Il n'avait pas encore dit une parole à Déruchette. Il songeait du côté

de cette charmante fille. C'était tout.

Il était arrivé qu'une fois, se trouvant par hasard à Saint-Sampson,

il avait vu Déruchette causant avec mess Lethierry devant la porte des

Bravées qui s'ouvrait sur la chaussée du port. Gilliatt s'était risqué

à approcher très près. Il croyait être sûr qu'au moment où il avait

passé elle avait souri. Il n'y avait à cela rien d'impossible.

Déruchette entendait toujours de temps en temps le bug-pipe.

Ce bug-pipe, mess Lethierry aussi l'entendait. Il avait fini par

remarquer cet acharnement de musique sous les fenêtres de Déruchette.

Musique tendre, circonstance aggravante. Un galant nocturne n'était

pas de son goût. Il voulait marier Déruchette le jour venu, quand elle

voudrait et quand il voudrait, purement et simplement, sans roman et

sans musique. Impatienté, il avait guetté, et il croyait bien avoir

entrevu Gilliatt. Il s'était passé les ongles dans les favoris, signe

de colère, et il avait grommelé: _Qu'a-t-il à piper, cet animal-là? Il

aime Déruchette, c'est clair. Tu perds ton temps. Qui veut Déruchette

doit s'adresser à moi, et pas en jouant de la flûte._

Un événement considérable, prévu depuis longtemps, s'accomplit. On

annonça que le révérend Jaquemin Hérode était nommé subrogé de l'évêque

de Winchester, doyen de l'île et recteur de Saint-Pierre-Port, et qu'il

quitterait Saint-Sampson pour Saint-Pierre immédiatement après avoir

installé son successeur.

Le nouveau recteur ne pouvait tarder à arriver. Ce prêtre était un

gentleman d'origine normande, monsieur Joë Ebenezer Caudray, anglaisé

Cawdry.

On avait sur le futur recteur des détails que la bienveillance et la

malveillance commentaient en sens inverse. On le disait jeune et

pauvre, mais sa jeunesse était tempérée par beaucoup de doctrine et

sa pauvreté par beaucoup d'espérance. Dans la langue spéciale créée

pour l'héritage et la richesse, la mort s'appelle espérance. Il était

le neveu et l'héritier du vieux et opulent doyen de Saint-Asaph. Ce

doyen mort, il serait riche. M. Ebenezer Caudray avait des parentés

distinguées; il avait presque droit à la qualité d'honorable. Quant à

sa doctrine, on la jugeait diversement. Il était anglican, mais, selon

l'expression de l'évêque Tillotson, très «libertin», c'est-à-dire

très sévère. Il répudiait le pharisaïsme; il se ralliait plutôt au

presbytère qu'à l'épiscopat. Il faisait le rêve de la primitive église,

où Adam avait le droit de choisir Ève, et où Frumentanus, évêque

d'Hiérapolis, enlevait une fille pour en faire sa femme en disant aux

parents: _Elle le veut et je le veux, vous n'êtes plus son père et

vous n'êtes plus sa mère, je suis l'ange d'Hiérapolis, et celle-ci est

mon épouse. Le père, c'est Dieu._ S'il fallait en croire ce que l'on

disait, M. Ebenezer Caudray subordonnait le texte _Tes père et mère

honoreras_, au texte, selon lui supérieur: _La femme est la chair de

l'homme. La femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari._

Du reste, cette tendance à circonscrire l'autorité paternelle, et à

favoriser religieusement tous les modes de formation du lien conjugal,

est propre à tout le protestantisme, particulièrement en Angleterre et

singulièrement en Amérique.

V

LE SUCCÈS JUSTE EST TOUJOURS HAÏ

Voici quel était à ce moment-là le bilan de mess Lethierry. La Durande

avait tenu tout ce qu'elle avait promis. Mess Lethierry avait payé ses

dettes, réparé ses brèches, acquitté les créances de Brême, fait face

aux échéances de Saint-Malo. Il avait exonéré sa maison des Bravées

des hypothèques qui la grevaient; il avait racheté toutes les petites

rentes locales inscrites sur cette maison. Il était possesseur d'un

grand capital productif, la Durande. Le revenu net du navire était

maintenant de mille livres sterling et allait croissant. A proprement

parler, la Durande était toute sa fortune. Elle était aussi la fortune

du pays. Le transport des bœufs étant un des plus gros bénéfices du

navire, on avait dû, pour améliorer l'arrimage et faciliter l'entrée et

la sortie des bestiaux, supprimer les portemanteaux et les deux canots.

C'était peut-être une imprudence. La Durande n'avait plus qu'une

embarcation, la chaloupe. La chaloupe, il est vrai, était excellente.

Il s'était écoulé dix ans depuis le vol Rantaine.

Cette prospérité de la Durande avait un côté faible, c'est qu'elle

n'inspirait point confiance; on la croyait un hasard. La situation

de mess Lethierry n'était acceptée que comme exception. Il passait

pour avoir fait une folie heureuse. Quelqu'un qui l'avait imité à

Cowes, dans l'île de Wight, n'avait pas réussi. L'essai avait ruiné

ses actionnaires. Lethierry disait: C'est que la machine était

mal construite. Mais on hochait la tête. Les nouveautés ont cela

contre elles que tout le monde leur en veut; le moindre faux pas

les compromet. Un des oracles commerciaux de l'archipel normand, le

banquier Jauge, de Paris, consulté sur une spéculation de bateaux

à vapeur, avait, dit-on, répondu en tournant le dos: _C'est une

conversion que vous me proposez là. Conversion de l'argent en fumée._

En revanche, les bateaux à voiles trouvaient des commandites tant

qu'ils en voulaient. Les capitaux s'obstinaient pour la toile contre

la chaudière. A Guernesey, la Durande était un fait, mais la vapeur

n'était pas un principe. Tel est l'acharnement de la négation en

présence du progrès. On disait de Lethierry: _C'est bon, mais il ne

recommencerait pas._ Loin d'encourager, son exemple faisait peur.

Personne n'eût osé risquer une deuxième Durande.

VI

CHANCE QU'ONT EUE CES NAUFRAGÉS DE RENCONTRER CE SLOOP

L'équinoxe s'annonce de bonne heure dans la Manche. C'est une mer

étroite qui gêne le vent et l'irrite. Dès le mois de février, il y a

commencement de vents d'ouest, et toute la vague est secouée en tous

sens. La navigation devient inquiète; les gens de la côte regardent

le mât de signal; on se préoccupe des navires qui peuvent être en

détresse. La mer apparaît comme un guet-apens; un clairon invisible

sonne on ne sait quelle guerre; de grands coups d'haleine furieuse

bouleversent l'horizon; il fait un vent terrible. L'ombre siffle et

souffle. Dans la profondeur des nuées la face noire de la tempête enfle

ses joues.

Le vent est un danger; le brouillard en est un autre.

Les brouillards ont été de tout temps craints des navigateurs. Dans

certains brouillards sont en suspension des prismes microscopiques

de glace auxquels Mariotte attribue les halos, les parhélies et les

parasélènes. Les brouillards orageux sont composites; des vapeurs

diverses, de pesanteur spécifique inégale, s'y combinent avec la vapeur

d'eau, et se superposent dans un ordre qui divise la brume en zones

et fait du brouillard une véritable formation; l'iode est en bas, le

soufre au-dessus de l'iode, le brome au-dessus du soufre, le phosphore

au-dessus du brome. Ceci, dans une certaine mesure, en faisant la

part de la tension électrique et magnétique, explique plusieurs

phénomènes, le feu Saint-Elme de Colomb et de Magellan, les étoiles

volantes mêlées aux navires dont parle Sénèque, les deux flammes

Castor et Pollux dont parle Plutarque, la légion romaine dont César

crut voir les javelots prendre feu, la pique du château de Duino dans

le Frioul que le soldat de garde faisait étinceler en la touchant du

fer de sa lance, et peut-être même ces fulgurations d'en bas que les

anciens appelaient «les éclairs terrestres de Saturne». A l'équateur,

une immense brume permanente semble nouée autour du globe, c'est le

_Cloud-ring_, l'anneau des nuages. Le Cloud-ring a pour fonction de

refroidir le tropique, de même que le Gulf-stream a pour fonction de

réchauffer le pôle. Sous le Cloud-ring, le brouillard est fatal. Ce

sont les latitudes des chevaux, _horse latitude_; les navigateurs des

derniers siècles jetaient là les chevaux à la mer, en temps d'orage

pour s'alléger, en temps de calme pour économiser la provision d'eau.

Colomb disait: _Nube abaxo es muerte._ «Le nuage bas est la mort.»

Les étrusques, qui sont pour la météorologie ce que les chaldéens

sont pour l'astronomie, avaient deux pontificats, le pontificat du

tonnerre et le pontificat de la nuée; les fulgurateurs observaient

les éclairs et les aquiléges observaient le brouillard. Le collége

des prêtres-augures de Tarquinies était consulté par les tyriens,

les phéniciens, les pélasges, et tous les navigateurs primitifs de

l'antique Marinterne. Le mode de génération des tempêtes était dès lors

entrevu; il est intimement lié au mode de génération des brouillards,

et c'est, à proprement parler, le même phénomène. Il existe sur l'océan

trois régions des brumes, une équatoriale, deux polaires; les marins

leur donnent un seul nom: _le Pot au noir_.

Dans tous les parages et surtout dans la Manche, les brouillards

d'équinoxe sont dangereux. Ils font brusquement la nuit sur la mer. Un

des périls du brouillard, même quand il n'est pas très épais, c'est

d'empêcher de reconnaître le changement de fond par le changement

de couleur de l'eau; il en résulte une dissimulation redoutable de

l'approche des brisants et des bas-fonds. On est près d'un écueil sans

que rien vous en avertisse. Souvent les brouillards ne laissent au

navire en marche d'autre ressource que de mettre en panne ou de jeter

l'ancre. Il y a autant de naufrages de brouillard que de vent.

Pourtant, après une bourrasque fort violente qui succéda à une de

ces journées de brouillard, le sloop de poste _Cashmere_ arriva

parfaitement d'Angleterre. Il entra à Saint-Pierre-Port au premier

rayon du jour sortant de la mer, au moment même où le château Cornet

tirait son coup de canon au soleil. Le ciel s'était éclairci. Le sloop

_Cashmere_ était attendu comme devant amener le nouveau recteur de

Saint-Sampson. Peu après l'arrivée du sloop, le bruit se répandit

dans la ville qu'il avait été accosté la nuit en mer par une chaloupe

contenant un équipage naufragé.

VII

CHANCE QU'A EUE CE FLANEUR D'ÊTRE APERÇU PAR CE PÊCHEUR

Cette nuit-là, Gilliatt, au moment où le vent avait molli, était allé

pêcher, sans toutefois pousser la panse trop loin de la côte.

Comme il rentrait, à la marée montante, vers deux heures de

l'après-midi, par un très beau soleil, en passant devant la Corne de

la Bête pour gagner l'anse du Bû de la Rue, il lui sembla voir dans la

projection de la chaise Gild-Holm-'Ur une ombre portée qui n'était pas

celle du rocher. Il laissa arriver la panse de ce côté, et il reconnut

qu'un homme était assis dans la chaise Gild-Holm-'Ur. La mer était

déjà très haute, la roche était cernée par le flot, le retour n'était

plus possible. Gilliatt fit à l'homme de grands gestes. L'homme resta

immobile. Gilliatt approcha. L'homme était endormi.

Cet homme était vêtu de noir.--Cela a l'air d'un prêtre, pensa

Gilliatt. Il approcha plus près encore, et vit un visage d'adolescent.

Ce visage lui était inconnu.

La roche heureusement était à pic, il y avait beaucoup de fond,

Gilliatt effaça et parvint à élonger la muraille. La marée soulevait

assez la barque pour que Gilliatt en se haussant debout sur le bord

de la panse pût atteindre aux pieds de l'homme. Il se dressa sur le

bordage et éleva les mains. S'il fût tombé en ce moment-là, il est

douteux qu'il eût reparu sur l'eau. La lame battait. Entre la panse et

le rocher l'écrasement était inévitable.

Il tira le pied de l'homme endormi.

--Hé, que faites-vous là?

L'homme se réveilla.

--Je regarde, dit-il.

Il se réveilla tout à fait et reprit:

--J'arrive dans le pays, je suis venu par ici en me promenant, j'ai

passé la nuit en mer, j'ai trouvé la vue belle, j'étais fatigué, je me

suis endormi.

--Dix minutes plus tard, vous étiez noyé, dit Gilliatt.

--Bah!

--Sautez dans ma barque.

Gilliatt maintint la barque du pied, se cramponna d'une main au rocher

et tendit l'autre main à l'homme vêtu de noir, qui sauta lestement dans

le bateau. C'était un très beau jeune homme.

Gilliatt prit l'aviron, et en deux minutes la panse arriva dans l'anse

du Bû de la Rue.

Le jeune homme avait un chapeau rond et une cravate blanche. Sa longue

redingote noire était boutonnée jusqu'à la cravate. Il avait des

cheveux blonds en couronne, le visage féminin, l'œil pur, l'air grave.

Cependant la panse avait touché terre. Gilliatt passa le câble dans

l'anneau d'amarre, puis se tourna, et vit la main très blanche du jeune

homme qui lui présentait un souverain d'or.

Gilliatt écarta doucement cette main.

Il y eut un silence. Le jeune homme le rompit.

--Vous m'avez sauvé la vie.

--Peut-être, répondit Gilliatt.

L'amarre était nouée. Ils sortirent de la barque.

Le jeune homme reprit:

--Je vous dois la vie, monsieur.

--Qu'est-ce que ça fait?

Cette réponse de Gilliatt fut encore suivie d'un silence.

--Êtes-vous de cette paroisse? demanda le jeune homme.

--Non, répondit Gilliatt.

--De quelle paroisse êtes-vous?

Gilliatt leva la main droite, montra le ciel, et dit:

--De celle-ci.

Le jeune homme le salua et le quitta.

Au bout de quelques pas, le jeune homme s'arrêta, fouilla dans sa

poche, en tira un livre, et revint vers Gilliatt en lui tendant le

livre.

--Permettez-moi de vous offrir ceci.

Gilliatt prit le livre.

C'était une bible.

Un instant après, Gilliatt, accoudé sur son parapet, regardait le jeune

homme tourner l'angle du sentier qui va à Saint-Sampson.

Peu à peu il baissa la tête, oublia ce nouveau venu, ne sut plus

si la chaise Gild-Holm-'Ur existait, et tout disparut pour lui

dans l'immersion sans fond de la rêverie. Gilliatt avait un abîme,

Déruchette.

Une voix qui l'appelait le tira de cette ombre.

--Hé, Gilliatt!

Il reconnut la voix et leva les yeux.

--Qu'y a-t-il, sieur Landoys?

C'était en effet sieur Landoys qui passait sur la route à cent pas du

Bû de la Rue dans son phiaton (phaéton) attelé de son petit cheval. Il

s'était arrêté pour héler Gilliatt, mais il semblait affairé et pressé.

--Il y a du nouveau, Gilliatt.

--Où ça?

--Aux Bravées.

--Quoi donc?

--Je suis trop loin pour vous conter cela.

Gilliatt frissonna.

--Est-ce que miss Déruchette se marie?

--Non. Il s'en faut.

--Que voulez-vous dire?

--Allez aux Bravées. Vous le saurez.

Et sieur Landoys fouetta son cheval.

LIVRE CINQUIÈME

LE REVOLVER

I

LES CONVERSATIONS DE L'AUBERGE JEAN

Sieur Clubin était l'homme qui attend une occasion.

Il était petit et jaune avec la force d'un taureau. La mer n'avait

pu réussir à le hâler. Sa chair semblait de cire. Il était de la

couleur d'un cierge et il en avait la clarté discrète dans les yeux.

Sa mémoire était quelque chose d'imperturbable et de particulier. Pour

lui, voir un homme une fois, c'était l'avoir, comme on a une note dans

un registre. Ce regard laconique empoignait. Sa prunelle prenait une

épreuve d'un visage et la gardait; le visage avait beau vieillir, sieur

Clubin le retrouvait. Impossible de dépister ce souvenir tenace. Sieur

Clubin était bref, sobre, froid; jamais un geste. Son air de candeur

gagnait tout d'abord. Beaucoup de gens le croyaient naïf; il avait au

coin de l'œil un pli d'une bêtise étonnante. Pas de meilleur marin que

lui, nous l'avons dit; personne comme lui pour amurer une voile, pour

baisser le point du vent; et pour maintenir avec l'écoute la voile

orientée. Aucune réputation de religion et d'intégrité ne dépassait

la sienne. Qui l'eût soupçonné eût été suspect. Il était lié d'amitié

avec M. Rébuchet, changeur à Saint-Malo, rue Saint-Vincent, à côté de

l'armurier, et M. Rébuchet disait: _Je donnerais ma boutique à garder à

Clubin_. Sieur Clubin était veuvier. Sa femme avait été l'honnête femme

comme il était l'honnête homme. Elle était morte avec la renommée d'une

vertu à tout rompre. Si le bailli lui eût conté fleurette, elle l'eût

été dire au roi; et si le bon Dieu eût été amoureux d'elle, elle l'eût

été dire au curé. Ce couple, sieur et dame Clubin, avait réalisé dans

Torteval l'idéal de l'épithète anglaise, _respectâble_. Dame Clubin

était le cygne; sieur Clubin était l'hermine. Il fût mort d'une tache.

Il n'eût pu trouver une épingle sans en chercher le propriétaire. Il

eût tambouriné un paquet d'allumettes. Il était entré un jour dans un

cabaret à Saint-Servan, et avait dit au cabaretier: J'ai déjeuné ici

il y a trois ans, vous vous êtes trompé dans l'addition; et il avait

remboursé au cabaretier soixante-cinq centimes. C'était une grande

probité, avec un pincement de lèvres attentif.

Il semblait en arrêt. Sur qui? Sur les coquins probablement.

Tous les mardis il menait la Durande de Guernesey à Saint-Malo. Il

arrivait à Saint-Malo le mardi soir, séjournait deux jours pour faire

son chargement, et repartait pour Guernesey le vendredi matin.

Il y avait alors à Saint-Malo une petite hôtellerie sur le port qu'on

appelait l'Auberge Jean.

La construction des quais actuels a démoli cette auberge. A cette

époque la mer venait mouiller la porte Saint-Vincent et la porte

Dinan; Saint-Malo et Saint-Servan communiquaient à marée basse par des

carrioles et des maringottes roulant et circulant entre les navires

à sec, évitant les bouées, les ancres et les cordages, et risquant

parfois de crever leur capote de cuir à une basse vergue ou à une

barre de clin-foc. Entre deux marées, les cochers houspillaient leurs

chevaux sur ce sable où, six heures après, le vent fouettait le flot.

Sur cette même grève rôdaient jadis les vingt-quatre dogues portiers de

Saint-Malo, qui mangèrent un officier de marine en 1770. Cet excès de

zèle les a fait supprimer. Aujourd'hui on n'entend plus d'aboiements

nocturnes entre le petit Talard et le grand Talard.

Sieur Clubin descendait à l'Auberge Jean. C'est là qu'était le bureau

français de la Durande.

Les douaniers et les gardes-côtes venaient prendre leurs repas et boire

à l'Auberge Jean. Ils avaient leur table à part. Les douaniers de Binic

se rencontraient là, utilement pour le service, avec les douaniers de

Saint-Malo.

Des patrons de navires y venaient aussi, mais mangeaient à une autre

table.

Sieur Clubin s'asseyait tantôt à l'une, tantôt à l'autre, plus

volontiers pourtant à la table des douaniers qu'à celle des patrons. Il

était bienvenu aux deux.

Ces tables étaient bien servies. Il y avait des raffinements de

boissons locales étrangères pour les marins dépaysés. Un matelot

petit-maître de Bilbao y eût trouvé une helada. On y buvait du stout

comme à Greenwich et de la gueuse brune comme à Anvers.

Des capitaines au long cours et des armateurs faisaient quelquefois

figure à la mense des patrons. On y échangeait les nouvelles:--Où en

sont les sucres?--Cette douceur ne figure que pour de petits lots.

Pourtant les bruts vont; trois mille sacs de Bombay et cinq cents

boucauts de Sagua.--Vous verrez que la droite finira par renverser

Villèle.--Et l'indigo?--On n'a traité que sept surons Guatemala.--La

_Nanine-Julie_ est montée en rade. Joli trois-mâts de Bretagne.--Voilà

encore les deux villes de la Plata en bisbille.--Quand Montevideo

engraisse, Buenos-Ayres maigrit.--Il a fallu transborder le chargement

du _Regina-Cœli_, condamné au Callao.--Les cacaos marchent; les sacs

Caraques sont cotés deux cent trente-quatre et les sacs Trinidad

soixante-treize.--Il paraît qu'à la revue du Champ de Mars on a crié:

A bas les ministres!--Les cuirs salés verts saladeros se vendent, les

bœufs soixante francs et les vaches quarante-huit.--A-t-on passé le

Balkan? Que fait Diebitsch?--A San Francisco l'anisette en pomponelles

manque. L'huile d'olive Plagniol est calme. Le fromage de Gruyère

en tins, trente-deux francs le quintal.--Eh bien, Léon XII est-il

mort?--Etc., etc.

Ces choses-là se criaient et se commentaient bruyamment. A la table

des douaniers et des gardes-côtes on parlait moins haut.

Les faits de police des côtes et des ports veulent moins de sonorité et

moins de clarté dans le dialogue.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 10 / 19 段