filles de l'Ancresse vinrent par partie de plaisir se baigner dans la
crique de Houmet. Elles jouaient dans l'eau, très naïvement, à cent pas
de lui. Il ferma sa fenêtre violemment. Il s'aperçut qu'une femme nue
lui faisait horreur.
III
L'AIR _BONNY DUNDEE_ TROUVE UN ÉCHO DANS LA COLLINE
Derrière l'enclos du jardin des Bravées, un angle de mur couvert
de houx et de lierre, encombré d'orties, avec une mauve sauvage
arborescente et un grand bouillon-blanc poussant dans les granits, ce
fut dans ce recoin qu'il passa à peu près tout son été. Il était là,
inexprimablement pensif. Les lézards, accoutumés à lui, se chauffaient
dans les mêmes pierres au soleil. L'été fut lumineux et caressant.
Gilliatt avait au-dessus de sa tête le va-et-vient des nuages. Il était
assis dans l'herbe. Tout était plein de bruits d'oiseaux. Il se prenait
le front à deux mains et se demandait: Mais enfin pourquoi a-t-elle
écrit mon nom sur la neige? Le vent de mer jetait au loin de grands
souffles. Par intervalles, dans la carrière lointaine de la Vaudue, la
trompe des mineurs grondait brusquement, avertissant les passants de
s'écarter et qu'une mine allait faire explosion. On ne voyait pas le
port de Saint-Sampson, mais on voyait les pointes des mâts par-dessus
les arbres. Les mouettes volaient éparses. Gilliatt avait entendu sa
mère dire que les femmes pouvaient être amoureuses des hommes, que cela
arrivait quelquefois. Il se répondait: Voilà. Je comprends, Déruchette
est amoureuse de moi. Il se sentait profondément triste. Il se disait:
Mais elle aussi, elle pense à moi de son côté; c'est bien fait. Il
songeait que Déruchette était riche, et que, lui, il était pauvre.
Il pensait que le bateau à vapeur était une exécrable invention. Il
ne pouvait jamais se rappeler quel quantième du mois on était. Il
regardait vaguement les gros bourdons noirs à croupes jaunes et à ailes
courtes qui s'enfoncent avec bruit dans les trous des murailles.
Un soir, Déruchette rentrait se coucher. Elle s'approcha de la fenêtre
pour la fermer. La nuit était obscure. Tout à coup Déruchette prêta
l'oreille. Dans cette profondeur d'ombre il y avait une musique.
Quelqu'un qui était probablement sur le versant de la colline, ou au
pied des tours du château du Valle, ou peut-être plus loin encore,
exécutait un air sur un instrument. Déruchette reconnut sa mélodie
favorite _Bonny Dundee_ jouée sur le bug-pipe. Elle n'y comprit rien.
Depuis ce moment, cette musique se renouvela de temps en temps à la
même heure, particulièrement dans les nuits très noires.
Déruchette n'aimait pas beaucoup cela.
IV
Pour l'oncle et le tuteur, bonshommes taciturnes,
Les sérénades sont des tapages nocturnes.
(_Vers d'une comédie inédite._)
Quatre années passèrent.
Déruchette approchait de ses vingt et un ans et n'était toujours pas
mariée.
Quelqu'un a écrit quelque part:--Une idée fixe, c'est une vrille.
Chaque année elle s'enfonce d'un tour. Si on veut nous l'extirper la
première année, on nous tirera les cheveux; la deuxième année, on
nous déchirera la peau; la troisième année, on nous brisera l'os; la
quatrième année, on nous arrachera la cervelle.
Gilliatt en était à cette quatrième année-là.
Il n'avait pas encore dit une parole à Déruchette. Il songeait du côté
de cette charmante fille. C'était tout.
Il était arrivé qu'une fois, se trouvant par hasard à Saint-Sampson,
il avait vu Déruchette causant avec mess Lethierry devant la porte des
Bravées qui s'ouvrait sur la chaussée du port. Gilliatt s'était risqué
à approcher très près. Il croyait être sûr qu'au moment où il avait
passé elle avait souri. Il n'y avait à cela rien d'impossible.
Déruchette entendait toujours de temps en temps le bug-pipe.
Ce bug-pipe, mess Lethierry aussi l'entendait. Il avait fini par
remarquer cet acharnement de musique sous les fenêtres de Déruchette.
Musique tendre, circonstance aggravante. Un galant nocturne n'était
pas de son goût. Il voulait marier Déruchette le jour venu, quand elle
voudrait et quand il voudrait, purement et simplement, sans roman et
sans musique. Impatienté, il avait guetté, et il croyait bien avoir
entrevu Gilliatt. Il s'était passé les ongles dans les favoris, signe
de colère, et il avait grommelé: _Qu'a-t-il à piper, cet animal-là? Il
aime Déruchette, c'est clair. Tu perds ton temps. Qui veut Déruchette
doit s'adresser à moi, et pas en jouant de la flûte._
Un événement considérable, prévu depuis longtemps, s'accomplit. On
annonça que le révérend Jaquemin Hérode était nommé subrogé de l'évêque
de Winchester, doyen de l'île et recteur de Saint-Pierre-Port, et qu'il
quitterait Saint-Sampson pour Saint-Pierre immédiatement après avoir
installé son successeur.
Le nouveau recteur ne pouvait tarder à arriver. Ce prêtre était un
gentleman d'origine normande, monsieur Joë Ebenezer Caudray, anglaisé
Cawdry.
On avait sur le futur recteur des détails que la bienveillance et la
malveillance commentaient en sens inverse. On le disait jeune et
pauvre, mais sa jeunesse était tempérée par beaucoup de doctrine et
sa pauvreté par beaucoup d'espérance. Dans la langue spéciale créée
pour l'héritage et la richesse, la mort s'appelle espérance. Il était
le neveu et l'héritier du vieux et opulent doyen de Saint-Asaph. Ce
doyen mort, il serait riche. M. Ebenezer Caudray avait des parentés
distinguées; il avait presque droit à la qualité d'honorable. Quant à
sa doctrine, on la jugeait diversement. Il était anglican, mais, selon
l'expression de l'évêque Tillotson, très «libertin», c'est-à-dire
très sévère. Il répudiait le pharisaïsme; il se ralliait plutôt au
presbytère qu'à l'épiscopat. Il faisait le rêve de la primitive église,
où Adam avait le droit de choisir Ève, et où Frumentanus, évêque
d'Hiérapolis, enlevait une fille pour en faire sa femme en disant aux
parents: _Elle le veut et je le veux, vous n'êtes plus son père et
vous n'êtes plus sa mère, je suis l'ange d'Hiérapolis, et celle-ci est
mon épouse. Le père, c'est Dieu._ S'il fallait en croire ce que l'on
disait, M. Ebenezer Caudray subordonnait le texte _Tes père et mère
honoreras_, au texte, selon lui supérieur: _La femme est la chair de
l'homme. La femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari._
Du reste, cette tendance à circonscrire l'autorité paternelle, et à
favoriser religieusement tous les modes de formation du lien conjugal,
est propre à tout le protestantisme, particulièrement en Angleterre et
singulièrement en Amérique.
V
LE SUCCÈS JUSTE EST TOUJOURS HAÏ
Voici quel était à ce moment-là le bilan de mess Lethierry. La Durande
avait tenu tout ce qu'elle avait promis. Mess Lethierry avait payé ses
dettes, réparé ses brèches, acquitté les créances de Brême, fait face
aux échéances de Saint-Malo. Il avait exonéré sa maison des Bravées
des hypothèques qui la grevaient; il avait racheté toutes les petites
rentes locales inscrites sur cette maison. Il était possesseur d'un
grand capital productif, la Durande. Le revenu net du navire était
maintenant de mille livres sterling et allait croissant. A proprement
parler, la Durande était toute sa fortune. Elle était aussi la fortune
du pays. Le transport des bœufs étant un des plus gros bénéfices du
navire, on avait dû, pour améliorer l'arrimage et faciliter l'entrée et
la sortie des bestiaux, supprimer les portemanteaux et les deux canots.
C'était peut-être une imprudence. La Durande n'avait plus qu'une
embarcation, la chaloupe. La chaloupe, il est vrai, était excellente.
Il s'était écoulé dix ans depuis le vol Rantaine.
Cette prospérité de la Durande avait un côté faible, c'est qu'elle
n'inspirait point confiance; on la croyait un hasard. La situation
de mess Lethierry n'était acceptée que comme exception. Il passait
pour avoir fait une folie heureuse. Quelqu'un qui l'avait imité à
Cowes, dans l'île de Wight, n'avait pas réussi. L'essai avait ruiné
ses actionnaires. Lethierry disait: C'est que la machine était
mal construite. Mais on hochait la tête. Les nouveautés ont cela
contre elles que tout le monde leur en veut; le moindre faux pas
les compromet. Un des oracles commerciaux de l'archipel normand, le
banquier Jauge, de Paris, consulté sur une spéculation de bateaux
à vapeur, avait, dit-on, répondu en tournant le dos: _C'est une
conversion que vous me proposez là. Conversion de l'argent en fumée._
En revanche, les bateaux à voiles trouvaient des commandites tant
qu'ils en voulaient. Les capitaux s'obstinaient pour la toile contre
la chaudière. A Guernesey, la Durande était un fait, mais la vapeur
n'était pas un principe. Tel est l'acharnement de la négation en
présence du progrès. On disait de Lethierry: _C'est bon, mais il ne
recommencerait pas._ Loin d'encourager, son exemple faisait peur.
Personne n'eût osé risquer une deuxième Durande.
VI
CHANCE QU'ONT EUE CES NAUFRAGÉS DE RENCONTRER CE SLOOP
L'équinoxe s'annonce de bonne heure dans la Manche. C'est une mer
étroite qui gêne le vent et l'irrite. Dès le mois de février, il y a
commencement de vents d'ouest, et toute la vague est secouée en tous
sens. La navigation devient inquiète; les gens de la côte regardent
le mât de signal; on se préoccupe des navires qui peuvent être en
détresse. La mer apparaît comme un guet-apens; un clairon invisible
sonne on ne sait quelle guerre; de grands coups d'haleine furieuse
bouleversent l'horizon; il fait un vent terrible. L'ombre siffle et
souffle. Dans la profondeur des nuées la face noire de la tempête enfle
ses joues.
Le vent est un danger; le brouillard en est un autre.
Les brouillards ont été de tout temps craints des navigateurs. Dans
certains brouillards sont en suspension des prismes microscopiques
de glace auxquels Mariotte attribue les halos, les parhélies et les
parasélènes. Les brouillards orageux sont composites; des vapeurs
diverses, de pesanteur spécifique inégale, s'y combinent avec la vapeur
d'eau, et se superposent dans un ordre qui divise la brume en zones
et fait du brouillard une véritable formation; l'iode est en bas, le
soufre au-dessus de l'iode, le brome au-dessus du soufre, le phosphore
au-dessus du brome. Ceci, dans une certaine mesure, en faisant la
part de la tension électrique et magnétique, explique plusieurs
phénomènes, le feu Saint-Elme de Colomb et de Magellan, les étoiles
volantes mêlées aux navires dont parle Sénèque, les deux flammes
Castor et Pollux dont parle Plutarque, la légion romaine dont César
crut voir les javelots prendre feu, la pique du château de Duino dans
le Frioul que le soldat de garde faisait étinceler en la touchant du
fer de sa lance, et peut-être même ces fulgurations d'en bas que les
anciens appelaient «les éclairs terrestres de Saturne». A l'équateur,
une immense brume permanente semble nouée autour du globe, c'est le
_Cloud-ring_, l'anneau des nuages. Le Cloud-ring a pour fonction de
refroidir le tropique, de même que le Gulf-stream a pour fonction de
réchauffer le pôle. Sous le Cloud-ring, le brouillard est fatal. Ce
sont les latitudes des chevaux, _horse latitude_; les navigateurs des
derniers siècles jetaient là les chevaux à la mer, en temps d'orage
pour s'alléger, en temps de calme pour économiser la provision d'eau.
Colomb disait: _Nube abaxo es muerte._ «Le nuage bas est la mort.»
Les étrusques, qui sont pour la météorologie ce que les chaldéens
sont pour l'astronomie, avaient deux pontificats, le pontificat du
tonnerre et le pontificat de la nuée; les fulgurateurs observaient
les éclairs et les aquiléges observaient le brouillard. Le collége
des prêtres-augures de Tarquinies était consulté par les tyriens,
les phéniciens, les pélasges, et tous les navigateurs primitifs de
l'antique Marinterne. Le mode de génération des tempêtes était dès lors
entrevu; il est intimement lié au mode de génération des brouillards,
et c'est, à proprement parler, le même phénomène. Il existe sur l'océan
trois régions des brumes, une équatoriale, deux polaires; les marins
leur donnent un seul nom: _le Pot au noir_.
Dans tous les parages et surtout dans la Manche, les brouillards
d'équinoxe sont dangereux. Ils font brusquement la nuit sur la mer. Un
des périls du brouillard, même quand il n'est pas très épais, c'est
d'empêcher de reconnaître le changement de fond par le changement
de couleur de l'eau; il en résulte une dissimulation redoutable de
l'approche des brisants et des bas-fonds. On est près d'un écueil sans
que rien vous en avertisse. Souvent les brouillards ne laissent au
navire en marche d'autre ressource que de mettre en panne ou de jeter
l'ancre. Il y a autant de naufrages de brouillard que de vent.
Pourtant, après une bourrasque fort violente qui succéda à une de
ces journées de brouillard, le sloop de poste _Cashmere_ arriva
parfaitement d'Angleterre. Il entra à Saint-Pierre-Port au premier
rayon du jour sortant de la mer, au moment même où le château Cornet
tirait son coup de canon au soleil. Le ciel s'était éclairci. Le sloop
_Cashmere_ était attendu comme devant amener le nouveau recteur de
Saint-Sampson. Peu après l'arrivée du sloop, le bruit se répandit
dans la ville qu'il avait été accosté la nuit en mer par une chaloupe
contenant un équipage naufragé.
VII
CHANCE QU'A EUE CE FLANEUR D'ÊTRE APERÇU PAR CE PÊCHEUR
Cette nuit-là, Gilliatt, au moment où le vent avait molli, était allé
pêcher, sans toutefois pousser la panse trop loin de la côte.
Comme il rentrait, à la marée montante, vers deux heures de
l'après-midi, par un très beau soleil, en passant devant la Corne de
la Bête pour gagner l'anse du Bû de la Rue, il lui sembla voir dans la
projection de la chaise Gild-Holm-'Ur une ombre portée qui n'était pas
celle du rocher. Il laissa arriver la panse de ce côté, et il reconnut
qu'un homme était assis dans la chaise Gild-Holm-'Ur. La mer était
déjà très haute, la roche était cernée par le flot, le retour n'était
plus possible. Gilliatt fit à l'homme de grands gestes. L'homme resta
immobile. Gilliatt approcha. L'homme était endormi.
Cet homme était vêtu de noir.--Cela a l'air d'un prêtre, pensa
Gilliatt. Il approcha plus près encore, et vit un visage d'adolescent.
Ce visage lui était inconnu.
La roche heureusement était à pic, il y avait beaucoup de fond,
Gilliatt effaça et parvint à élonger la muraille. La marée soulevait
assez la barque pour que Gilliatt en se haussant debout sur le bord
de la panse pût atteindre aux pieds de l'homme. Il se dressa sur le
bordage et éleva les mains. S'il fût tombé en ce moment-là, il est
douteux qu'il eût reparu sur l'eau. La lame battait. Entre la panse et
le rocher l'écrasement était inévitable.
Il tira le pied de l'homme endormi.
--Hé, que faites-vous là?
L'homme se réveilla.
--Je regarde, dit-il.
Il se réveilla tout à fait et reprit:
--J'arrive dans le pays, je suis venu par ici en me promenant, j'ai
passé la nuit en mer, j'ai trouvé la vue belle, j'étais fatigué, je me
suis endormi.
--Dix minutes plus tard, vous étiez noyé, dit Gilliatt.
--Bah!
--Sautez dans ma barque.
Gilliatt maintint la barque du pied, se cramponna d'une main au rocher
et tendit l'autre main à l'homme vêtu de noir, qui sauta lestement dans
le bateau. C'était un très beau jeune homme.
Gilliatt prit l'aviron, et en deux minutes la panse arriva dans l'anse
du Bû de la Rue.
Le jeune homme avait un chapeau rond et une cravate blanche. Sa longue
redingote noire était boutonnée jusqu'à la cravate. Il avait des
cheveux blonds en couronne, le visage féminin, l'œil pur, l'air grave.
Cependant la panse avait touché terre. Gilliatt passa le câble dans
l'anneau d'amarre, puis se tourna, et vit la main très blanche du jeune
homme qui lui présentait un souverain d'or.
Gilliatt écarta doucement cette main.
Il y eut un silence. Le jeune homme le rompit.
--Vous m'avez sauvé la vie.
--Peut-être, répondit Gilliatt.
L'amarre était nouée. Ils sortirent de la barque.
Le jeune homme reprit:
--Je vous dois la vie, monsieur.
--Qu'est-ce que ça fait?
Cette réponse de Gilliatt fut encore suivie d'un silence.
--Êtes-vous de cette paroisse? demanda le jeune homme.
--Non, répondit Gilliatt.
--De quelle paroisse êtes-vous?
Gilliatt leva la main droite, montra le ciel, et dit:
--De celle-ci.
Le jeune homme le salua et le quitta.
Au bout de quelques pas, le jeune homme s'arrêta, fouilla dans sa
poche, en tira un livre, et revint vers Gilliatt en lui tendant le
livre.
--Permettez-moi de vous offrir ceci.
Gilliatt prit le livre.
C'était une bible.
Un instant après, Gilliatt, accoudé sur son parapet, regardait le jeune
homme tourner l'angle du sentier qui va à Saint-Sampson.
Peu à peu il baissa la tête, oublia ce nouveau venu, ne sut plus
si la chaise Gild-Holm-'Ur existait, et tout disparut pour lui
dans l'immersion sans fond de la rêverie. Gilliatt avait un abîme,
Déruchette.
Une voix qui l'appelait le tira de cette ombre.
--Hé, Gilliatt!
Il reconnut la voix et leva les yeux.
--Qu'y a-t-il, sieur Landoys?
C'était en effet sieur Landoys qui passait sur la route à cent pas du
Bû de la Rue dans son phiaton (phaéton) attelé de son petit cheval. Il
s'était arrêté pour héler Gilliatt, mais il semblait affairé et pressé.
--Il y a du nouveau, Gilliatt.
--Où ça?
--Aux Bravées.
--Quoi donc?
--Je suis trop loin pour vous conter cela.
Gilliatt frissonna.
--Est-ce que miss Déruchette se marie?
--Non. Il s'en faut.
--Que voulez-vous dire?
--Allez aux Bravées. Vous le saurez.
Et sieur Landoys fouetta son cheval.
LIVRE CINQUIÈME
LE REVOLVER
I
LES CONVERSATIONS DE L'AUBERGE JEAN
Sieur Clubin était l'homme qui attend une occasion.
Il était petit et jaune avec la force d'un taureau. La mer n'avait
pu réussir à le hâler. Sa chair semblait de cire. Il était de la
couleur d'un cierge et il en avait la clarté discrète dans les yeux.
Sa mémoire était quelque chose d'imperturbable et de particulier. Pour
lui, voir un homme une fois, c'était l'avoir, comme on a une note dans
un registre. Ce regard laconique empoignait. Sa prunelle prenait une
épreuve d'un visage et la gardait; le visage avait beau vieillir, sieur
Clubin le retrouvait. Impossible de dépister ce souvenir tenace. Sieur
Clubin était bref, sobre, froid; jamais un geste. Son air de candeur
gagnait tout d'abord. Beaucoup de gens le croyaient naïf; il avait au
coin de l'œil un pli d'une bêtise étonnante. Pas de meilleur marin que
lui, nous l'avons dit; personne comme lui pour amurer une voile, pour
baisser le point du vent; et pour maintenir avec l'écoute la voile
orientée. Aucune réputation de religion et d'intégrité ne dépassait
la sienne. Qui l'eût soupçonné eût été suspect. Il était lié d'amitié
avec M. Rébuchet, changeur à Saint-Malo, rue Saint-Vincent, à côté de
l'armurier, et M. Rébuchet disait: _Je donnerais ma boutique à garder à
Clubin_. Sieur Clubin était veuvier. Sa femme avait été l'honnête femme
comme il était l'honnête homme. Elle était morte avec la renommée d'une
vertu à tout rompre. Si le bailli lui eût conté fleurette, elle l'eût
été dire au roi; et si le bon Dieu eût été amoureux d'elle, elle l'eût
été dire au curé. Ce couple, sieur et dame Clubin, avait réalisé dans
Torteval l'idéal de l'épithète anglaise, _respectâble_. Dame Clubin
était le cygne; sieur Clubin était l'hermine. Il fût mort d'une tache.
Il n'eût pu trouver une épingle sans en chercher le propriétaire. Il
eût tambouriné un paquet d'allumettes. Il était entré un jour dans un
cabaret à Saint-Servan, et avait dit au cabaretier: J'ai déjeuné ici
il y a trois ans, vous vous êtes trompé dans l'addition; et il avait
remboursé au cabaretier soixante-cinq centimes. C'était une grande
probité, avec un pincement de lèvres attentif.
Il semblait en arrêt. Sur qui? Sur les coquins probablement.
Tous les mardis il menait la Durande de Guernesey à Saint-Malo. Il
arrivait à Saint-Malo le mardi soir, séjournait deux jours pour faire
son chargement, et repartait pour Guernesey le vendredi matin.
Il y avait alors à Saint-Malo une petite hôtellerie sur le port qu'on
appelait l'Auberge Jean.
La construction des quais actuels a démoli cette auberge. A cette
époque la mer venait mouiller la porte Saint-Vincent et la porte
Dinan; Saint-Malo et Saint-Servan communiquaient à marée basse par des
carrioles et des maringottes roulant et circulant entre les navires
à sec, évitant les bouées, les ancres et les cordages, et risquant
parfois de crever leur capote de cuir à une basse vergue ou à une
barre de clin-foc. Entre deux marées, les cochers houspillaient leurs
chevaux sur ce sable où, six heures après, le vent fouettait le flot.
Sur cette même grève rôdaient jadis les vingt-quatre dogues portiers de
Saint-Malo, qui mangèrent un officier de marine en 1770. Cet excès de
zèle les a fait supprimer. Aujourd'hui on n'entend plus d'aboiements
nocturnes entre le petit Talard et le grand Talard.
Sieur Clubin descendait à l'Auberge Jean. C'est là qu'était le bureau
français de la Durande.
Les douaniers et les gardes-côtes venaient prendre leurs repas et boire
à l'Auberge Jean. Ils avaient leur table à part. Les douaniers de Binic
se rencontraient là, utilement pour le service, avec les douaniers de
Saint-Malo.
Des patrons de navires y venaient aussi, mais mangeaient à une autre
table.
Sieur Clubin s'asseyait tantôt à l'une, tantôt à l'autre, plus
volontiers pourtant à la table des douaniers qu'à celle des patrons. Il
était bienvenu aux deux.
Ces tables étaient bien servies. Il y avait des raffinements de
boissons locales étrangères pour les marins dépaysés. Un matelot
petit-maître de Bilbao y eût trouvé une helada. On y buvait du stout
comme à Greenwich et de la gueuse brune comme à Anvers.
Des capitaines au long cours et des armateurs faisaient quelquefois
figure à la mense des patrons. On y échangeait les nouvelles:--Où en
sont les sucres?--Cette douceur ne figure que pour de petits lots.
Pourtant les bruts vont; trois mille sacs de Bombay et cinq cents
boucauts de Sagua.--Vous verrez que la droite finira par renverser
Villèle.--Et l'indigo?--On n'a traité que sept surons Guatemala.--La
_Nanine-Julie_ est montée en rade. Joli trois-mâts de Bretagne.--Voilà
encore les deux villes de la Plata en bisbille.--Quand Montevideo
engraisse, Buenos-Ayres maigrit.--Il a fallu transborder le chargement
du _Regina-Cœli_, condamné au Callao.--Les cacaos marchent; les sacs
Caraques sont cotés deux cent trente-quatre et les sacs Trinidad
soixante-treize.--Il paraît qu'à la revue du Champ de Mars on a crié:
A bas les ministres!--Les cuirs salés verts saladeros se vendent, les
bœufs soixante francs et les vaches quarante-huit.--A-t-on passé le
Balkan? Que fait Diebitsch?--A San Francisco l'anisette en pomponelles
manque. L'huile d'olive Plagniol est calme. Le fromage de Gruyère
en tins, trente-deux francs le quintal.--Eh bien, Léon XII est-il
mort?--Etc., etc.
Ces choses-là se criaient et se commentaient bruyamment. A la table
des douaniers et des gardes-côtes on parlait moins haut.
Les faits de police des côtes et des ports veulent moins de sonorité et
moins de clarté dans le dialogue.