surprenants. Il avait vu à Madagascar des plumes d'oiseau dont
trois suffisaient à faire le toit d'une maison. Il avait vu dans
l'Inde des tiges d'oseille hautes de neuf pieds. Il avait vu dans la
Nouvelle-Hollande des troupeaux de dindons et d'oies menés et gardés
par un chien de berger qui est un oiseau, et qu'on appelle l'agami.
Il avait vu des cimetières d'éléphants. Il avait vu en Afrique
des gorilles, espèces d'hommes-tigres, de sept pieds de haut. Il
connaissait les mœurs de tous les singes, depuis le macaque sauvage
qu'il appelait _macaco bravo_ jusqu'au macaque hurleur qu'il appelait
_macaco barbado_. Au Chili, il avait vu une guenon attendrir les
chasseurs en leur montrant son petit. Il avait vu en Californie un
tronc d'arbre creux tombé à terre dans l'intérieur duquel un homme
à cheval pouvait faire cent cinquante pas. Il avait vu au Maroc les
mozabites et les biskris se battre à coups de matraks et de barres
de fer, les biskris pour avoir été traités de _kelb_, qui veut dire
chiens, et les mozabites pour avoir été traités de _khamsi_, qui veut
dire gens de la cinquième secte. Il avait vu en Chine couper en petits
morceaux le pirate Chanh-thong-quan-larh-Quoi, pour avoir assassiné le
âp d'un village. A Thu-dan-mot, il avait vu un lion enlever une vieille
femme en plein marché de la ville. Il avait assisté à l'arrivée du
grand serpent venant de Canton à Saïgon pour célébrer dans la pagode de
Cholen la fête de Quan-nam, déesse des navigateurs. Il avait contemplé
chez les Moï le grand Quan-Sû. A Rio-Janeiro, il avait vu les dames
brésiliennes se mettre le soir dans les cheveux de petites bulles de
gaze contenant chacune une vagalumes, belle mouche à phosphore, ce qui
les coiffe d'étoiles. Il avait combattu dans l'Uruguay les fourmilières
et dans le Paraguay les araignées d'oiseaux, velues, grosses comme une
tête d'enfant, couvrant de leurs pattes un diamètre d'un tiers d'aune,
et attaquant l'homme, auquel elles lancent leurs poils qui s'enfoncent
comme des flèches dans la chair et y soulèvent des pustules. Sur le
fleuve Arinos, affluent du Tocantins, dans les forêts vierges au nord
de Diamantina, il avait constaté l'effrayant peuple chauve-souris, les
murcilagos, hommes qui naissent avec les cheveux blancs et les yeux
rouges, habitent le sombre des bois, dorment le jour, s'éveillent la
nuit, et pêchent et chassent dans les ténèbres, voyant mieux quand il
n'y a pas de lune. Près de Beyrouth, dans un campement d'une expédition
dont il faisait partie, un pluviomètre ayant été volé dans une tente,
un sorcier, habillé de deux ou trois bandelettes de cuir et ressemblant
à un homme qui serait vêtu de ses bretelles, avait si furieusement
agité une sonnette au bout d'une corne qu'une hyène était venue
rapporter le pluviomètre. Cette hyène était la voleuse. Ces histoires
vraies ressemblaient tant à des contes qu'elles amusaient Déruchette.
La poupée de la Durande était le lien entre le bateau et la fille. On
nomme _poupée_ dans les îles normandes la figure taillée dans la proue,
statue de bois sculptée à peu près. De là, pour dire _naviguer_, cette
locution locale, _être entre poupe et poupée_.
La poupée de la Durande était particulièrement chère à mess Lethierry.
Il l'avait commandée au charpentier ressemblante à Déruchette. Elle
ressemblait à coups de hache. C'était une bûche faisant effort pour
être une jolie fille.
Ce bloc légèrement difforme faisait illusion à mess Lethierry. Il le
considérait avec une contemplation de croyant. Il était de bonne foi
devant cette figure. Il y reconnaissait parfaitement Déruchette. C'est
un peu comme cela que le dogme ressemble à la vérité, et l'idole à
Dieu.
Mess Lethierry avait deux grandes joies par semaine; une joie le
mardi et une joie le vendredi. Première joie, voir partir la Durande;
deuxième joie, la voir revenir. Il s'accoudait à sa fenêtre, regardait
son œuvre, et était heureux. Il y a quelque chose de cela dans la
Genèse. _Et vidit quod esset bonum._
Le vendredi, la présence de mess Lethierry à sa fenêtre valait un
signal. Quand on voyait, à la croisée des Bravées, s'allumer sa pipe,
on disait: Ah! le bateau à vapeur est à l'horizon. Une fumée annonçait
l'autre.
La Durande en rentrant au port nouait son câble sous les fenêtres de
mess Lethierry à un gros anneau de fer scellé dans le soubassement des
Bravées. Ces nuits-là, Lethierry faisait un admirable somme dans son
branle, sentant d'un côté Déruchette endormie et de l'autre Durande
amarrée.
Le lieu d'amarrage de la Durande était voisin de la cloche du port. Il
y avait là, devant la porte des Bravées, un petit bout de quai.
Ce quai, les Bravées, la maison, le jardin, les ruettes bordées de
haies, la plupart même des habitations environnantes, n'existent plus
aujourd'hui. L'exploitation du granit de Guernesey a fait vendre ces
terrains. Tout cet emplacement est occupé, à l'heure où nous sommes,
par des chantiers de casseurs de pierres.
XI
COUP D'ŒIL SUR LES MARIS ÉVENTUELS
Déruchette grandissait, et ne se mariait pas.
Mess Lethierry, en en faisant une fille aux mains blanches, l'avait
rendue difficile. Ces éducations-là se retournent plus tard contre vous.
Du reste, il était, quant à lui, plus difficile encore. Le mari qu'il
imaginait pour Déruchette était aussi un peu un mari pour Durande.
Il eût voulu pourvoir d'un coup ses deux filles. Il eût voulu que le
conducteur de l'une pût être aussi le pilote de l'autre. Qu'est-ce
qu'un mari? C'est le capitaine d'une traversée. Pourquoi pas le même
patron à la fille et au bateau? Un ménage obéit aux marées. Qui sait
mener une barque sait mener une femme. Ce sont les deux sujettes de
la lune et du vent. Sieur Clubin, n'ayant guère que quinze ans de
moins que mess Lethierry, ne pouvait être pour Durande qu'un patron
provisoire; il fallait un pilote jeune, un patron définitif, un vrai
successeur du fondateur, de l'inventeur, du créateur. Le pilote
définitif de Durande serait un peu le gendre de mess Lethierry.
Pourquoi ne pas fondre les deux gendres dans un? Il caressait cette
idée. Il voyait, lui aussi, apparaître dans ses songes un fiancé. Un
puissant gabier basané et fauve, athlète de la mer, voilà son idéal. Ce
n'était pas tout à fait celui de Déruchette. Elle faisait un rêve plus
rose.
Quoi qu'il en fût, l'oncle et la nièce semblaient être d'accord pour
ne point se hâter. Quand on avait vu Déruchette devenir une héritière
probable, les partis s'étaient présentés en foule. Ces empressements-là
ne sont pas toujours de bonne qualité. Mess Lethierry le sentait. Il
grommelait: fille d'or, épouseur de cuivre. Et il éconduisait les
prétendants. Il attendait. Elle de même.
Chose singulière, il tenait peu à l'aristocratie. De ce côté-là, mess
Lethierry était un anglais invraisemblable. On croira difficilement
qu'il avait été jusqu'à refuser pour Déruchette un Ganduel, de Jersey,
et un Bugnet-Nicolin, de Serk. On n'a pas même craint d'affirmer, mais
nous doutons que cela soit possible, qu'il n'avait point accepté une
ouverture venant de l'aristocratie d'Aurigny, et qu'il avait décliné
les propositions d'un membre de la famille Édou, laquelle évidemment
descend d'Édouard le Confesseur.
XII
EXCEPTION DANS LE CARACTÈRE DE LETHIERRY
Mess Lethierry avait un défaut; un gros. Il haïssait, non quelqu'un,
mais quelque chose, le prêtre. Un jour, lisant,--car il lisait,--dans
Voltaire,--car il lisait Voltaire,--ces mots: «les prêtres sont des
chats», il posa le livre, et on l'entendit grommeler à demi-voix: je me
sens chien.
Il faut se souvenir que les prêtres, les luthériens et les calvinistes
comme les catholiques, l'avaient, dans sa création du Devil-Boat local,
vivement combattu et doucement persécuté. Être révolutionnaire en
navigation, essayer d'ajuster un progrès à l'archipel normand, faire
essuyer à la pauvre petite île de Guernesey les plâtres d'une invention
nouvelle, c'était là, nous ne l'avons point dissimulé, une témérité
damnable. Aussi l'avait-on un peu damné. Nous parlons ici, qu'on ne
l'oublie pas, du clergé ancien, bien différent du clergé actuel, qui,
dans presque toutes les églises locales, a une tendance libérale vers
le progrès. On avait entravé Lethierry de cent manières; toute la
quantité d'obstacles qu'il peut y avoir dans les prêches et dans les
sermons lui avait été opposée. Détesté des hommes d'église, il les
détestait. Leur haine était la circonstance atténuante de la sienne.
Mais, disons-le, son aversion des prêtres était idiosyncrasique. Il
n'avait pas besoin pour les haïr, d'en être haï. Comme il le disait,
il était le chien de ces chats. Il était contre eux par l'idée, et,
ce qui est le plus irréductible, par l'instinct. Il sentait leurs
griffes latentes, et il montrait les dents. Un peu à tort et à
travers, convenons-en, et pas toujours à propos. Ne point distinguer
est un tort. Il n'y a pas de bonne haine en bloc. Le vicaire savoyard
n'eût point trouvé grâce devant lui. Il n'est pas sûr que, pour mess
Lethierry, il y eût un bon prêtre. A force d'être philosophe, il
perdait un peu de sagesse. L'intolérance des tolérants existe, de même
que la rage des modérés. Mais Lethierry était si débonnaire qu'il ne
pouvait être vraiment haineux. Il repoussait plutôt qu'il n'attaquait.
Il tenait les gens d'église à distance. Ils lui avaient fait du mal, il
se bornait à ne pas leur vouloir de bien. La nuance entre leur haine et
la sienne, c'est que la leur était animosité, et que la sienne était
antipathie.
Guernesey, toute petite île qu'elle est, a de la place pour deux
religions. Elle contient de la religion catholique et de la religion
protestante. Ajoutons qu'elle ne met point les deux religions dans la
même église. Chaque culte a son temple ou sa chapelle. En Allemagne,
à Heidelberg, par exemple, on n'y fait pas tant de façons; on coupe
l'église en deux; une moitié à saint Pierre, une moitié à Calvin;
entre deux, une cloison pour prévenir les gourmades; parts égales; les
catholiques ont trois autels, les huguenots ont trois autels; comme
ce sont les mêmes heures d'offices, la cloche unique sonne à la fois
pour les deux services. Elle appelle en même temps à Dieu et au diable.
Simplification.
Le flegme allemand s'accommode de ces voisinages. Mais à Guernesey
chaque religion est chez elle. Il y a la paroisse orthodoxe et il y a
la paroisse hérétique. On peut choisir. Ni l'une, ni l'autre; tel avait
été le choix de mess Lethierry.
Ce matelot, cet ouvrier, ce philosophe, ce parvenu du travail, très
simple en apparence, n'était pas du tout simple au fond. Il avait
ses contradictions et ses opiniâtretés. Sur le prêtre, il était
inébranlable. Il eût rendu des points à Montlosier.
Il se permettait des railleries très déplacées. Il avait des mots
à lui, bizarres, mais ayant un sens. Aller à confesse, il appelait
cela «peigner sa conscience». Le peu de lettres qu'il avait, bien
peu, une certaine lecture glanée çà et là, entre deux bourrasques,
se compliquait de fautes d'orthographe. Il avait aussi des fautes
de prononciation, pas toujours naïves. Quand la paix fut faite par
Waterloo entre la France de Louis XVIII et l'Angleterre de Wellington,
mess Lethierry dit: _Bourmont a été le traître d'union entre les deux
camps_. Une fois il écrivit papauté, _pape ôté_. Nous ne pensons pas
que ce fût exprès.
Cet antipapisme ne lui conciliait point les anglicans. Il n'était
pas plus aimé des recteurs protestants que des curés catholiques. En
présence des dogmes les plus graves, son irréligion éclatait presque
sans retenue. Un hasard l'ayant conduit à un sermon sur l'enfer du
révérend Jaquemin Hérode, sermon magnifique rempli d'un bout à l'autre
de textes sacrés prouvant les peines éternelles, les supplices, les
tourments, les damnations, les châtiments inexorables, les brûlements
sans fin, les malédictions inextinguibles, les colères de la
toute-puissance, les fureurs célestes, les vengeances divines, choses
incontestables, on l'entendit, en sortant avec un des fidèles, dire
doucement:--Voyez-vous, moi, j'ai une drôle d'idée. Je m'imagine que
Dieu est bon.
Ce levain d'athéisme lui venait de son séjour en France.
Quoique guernesiais, et assez pur sang, on l'appelait dans l'île «le
français», à cause de son esprit _improper_. Lui-même ne s'en cachait
point, il était imprégné d'idées subversives. Son acharnement de faire
ce bateau à vapeur, ce Devil-Boat, l'avait bien prouvé. Il disait:
_J'ai tété 89_. Ce n'est point là un bon lait.
Du reste, des contre-sens, il en faisait. Il est très difficile de
rester entier dans les petits pays. En France, _garder les apparences_,
en Angleterre, _être respectable_, la vie tranquille est à ce prix.
Être respectable, cela implique une foule d'observances, depuis le
dimanche bien sanctifié jusqu'à la cravate bien mise.
«Ne pas se faire montrer au doigt», voilà encore une loi terrible. Être
montré au doigt c'est le diminutif de l'anathème. Les petites villes,
marais de commères, excellent dans cette malignité isolante, qui est la
malédiction vue par le petit bout de la lorgnette. Les plus vaillants
redoutent ce raca. On affronte la mitraille, on affronte l'ouragan,
on recule devant Mme Pimbêche. Mess Lethierry était plutôt tenace que
logique. Mais, sous cette pression, sa ténacité même fléchissait. Il
mettait, autre locution pleine de concessions latentes, et parfois
inavouables, «de l'eau dans son vin». Il se tenait à l'écart des hommes
du clergé, mais il ne leur fermait point résolûment sa porte. Aux
occasions officielles et aux époques voulues des visites pastorales,
il recevait d'une façon suffisante, soit le recteur luthérien, soit le
chapelain papiste. Il lui arrivait, de loin en loin, d'accompagner à la
paroisse anglicane Déruchette, laquelle elle-même, nous l'avons dit,
n'y allait qu'aux quatre grandes fêtes de l'année.
Somme toute, ces compromis, qui lui coûtaient, l'irritaient, et, loin
de l'incliner vers les gens d'église, augmentaient son escarpement
intérieur. Il s'en dédommageait par plus de moquerie. Cet être sans
amertume n'avait d'âcreté que de ce côté-là. Aucun moyen de l'amender
là-dessus.
De fait et absolument, c'était là son tempérament, et il fallait en
prendre son parti.
Tout clergé lui déplaisait. Il avait l'irrévérence révolutionnaire.
D'une forme à l'autre du culte il distinguait peu. Il ne rendait
même pas justice à ce grand progrès: ne point croire à la présence
réelle. Sa myopie en ces choses allait jusqu'à ne point voir la nuance
entre un ministre et un abbé. Il confondait un révérend docteur avec
un révérend père. Il disait: _Wesley ne vaut pas mieux que Loyola._
Quand il voyait passer un pasteur avec sa femme, il se détournait.
_Prêtre marié!_ disait-il, avec l'accent absurde que ces deux mots
avaient en France à cette époque. Il contait qu'à son dernier voyage
en Angleterre, il avait vu «l'évêchesse de Londres». Ses révoltes sur
ce genre d'unions allaient jusqu'à la colère.--Une robe n'épouse pas
une robe! s'écriait-il.--Le sacerdoce lui faisait l'effet d'un sexe.
Il eût volontiers dit: «ni homme, ni femme; prêtre». Il appliquait
avec mauvais goût, au clergé anglican et au clergé papiste, les mêmes
épithètes dédaigneuses; il enveloppait les deux «soutanes» dans la
même phraséologie; et il ne se donnait pas la peine de varier, à
propos des prêtres, quels qu'ils fussent, catholiques ou luthériens,
les métonymies soldatesques usitées dans ce temps-là. Il disait à
Déruchette: _Marie-toi avec qui tu voudras, pourvu que ce ne soit pas
avec un calotin._
XIII
L'INSOUCIANCE FAIT PARTIE DE LA GRACE
Une fois une parole dite, mess Lethierry s'en souvenait; une fois une
parole dite, Déruchette l'oubliait. Là était la nuance entre l'oncle et
la nièce.
Déruchette, élevée comme on l'a vu, s'était accoutumée à peu de
responsabilité. Il y a, insistons-y, plus d'un péril latent dans une
éducation pas assez prise au sérieux. Vouloir faire son enfant heureux
trop tôt, c'est peut-être une imprudence.
Déruchette croyait que, pourvu qu'elle fût contente, tout était bien.
Elle sentait d'ailleurs son oncle joyeux de la voir joyeuse. Elle avait
à peu près les idées de mess Lethierry. Sa religion se satisfaisait
d'aller à la paroisse quatre fois par an. On l'a vue en toilette pour
Noël. De la vie, elle ignorait tout. Elle avait tout ce qu'il faut pour
être un jour folle d'amour. En attendant, elle était gaie.
Elle chantait au hasard, jasait au hasard, vivait devant elle, jetait
un mot et passait, faisait une chose et fuyait, était charmante.
Joignez à cela la liberté anglaise. En Angleterre les enfants vont
seuls, les filles sont leurs maîtresses, l'adolescence a la bride sur
le cou. Telles sont les mœurs. Plus tard ces filles libres font des
femmes esclaves. Nous prenons ici ces deux mots en bonne part: libres
dans la croissance, esclaves dans le devoir.
Déruchette s'éveillait chaque matin avec l'inconscience de ses actions
de la veille. Vous l'eussiez bien embarrassée en lui demandant ce
qu'elle avait fait la semaine passée. Ce qui ne l'empêchait pas
d'avoir, à de certaines heures troubles, un malaise mystérieux,
et de sentir on ne sait quel passage du sombre de la vie sur son
épanouissement et sur sa joie. Ces azurs-là ont ces nuages-là. Mais ces
nuages s'en allaient vite. Elle en sortait par un éclat de rire, ne
sachant pourquoi elle avait été triste ni pourquoi elle était sereine.
Elle jouait avec tout. Son espièglerie becquetait les passants. Elle
faisait des malices aux garçons. Si elle eût rencontré le diable, elle
n'en eût pas eu pitié, elle lui eût fait une niche. Elle était jolie,
et en même temps si innocente, qu'elle en abusait. Elle donnait un
sourire comme un jeune chat donne un coup de griffe. Tant pis pour
l'égratigné. Elle n'y songeait plus. Hier n'existait pas pour elle;
elle vivait dans la plénitude d'aujourd'hui. Voilà ce que c'est que
trop de bonheur. Chez Déruchette le souvenir s'évanouissait comme la
neige fond.
LIVRE QUATRIÈME
LE BUG-PIPE
I
PREMIÈRES ROUGEURS D'UNE AURORE, OU D'UN INCENDIE
Gilliatt n'avait jamais parlé à Déruchette. Il la connaissait pour
l'avoir vue de loin, comme on connaît l'étoile du matin.
A l'époque où Déruchette avait rencontré Gilliatt dans le chemin de
Saint-Pierre-Port au Valle et lui avait fait la surprise d'écrire son
nom sur la neige, elle avait seize ans. La veille précisément, mess
Lethierry lui avait dit: Ne fais plus d'enfantillages. Te voilà grande
fille.
Ce nom, _Gilliatt_, écrit par cette enfant, était tombé dans une
profondeur inconnue.
Qu'était-ce que les femmes pour Gilliatt? lui-même n'aurait pu le
dire. Quand il en rencontrait une, il lui faisait peur, et il en avait
peur. Il ne parlait à une femme qu'à la dernière extrémité. Il n'avait
jamais été «le galant» d'aucune campagnarde. Quand il était seul
dans un chemin et qu'il voyait une femme venir vers lui, il enjambait
une clôture de courtil ou se fourrait dans une broussaille et s'en
allait. Il évitait même les vieilles. Il avait vu dans sa vie une
parisienne. Une parisienne de passage, étrange événement pour Guernesey
à cette époque lointaine. Et Gilliatt avait entendu cette parisienne
raconter en ces termes ses malheurs: «Je suis très ennuyée, je viens
de recevoir des gouttes de pluie sur mon chapeau, il est abricot, et
c'est une couleur qui ne pardonne pas.» Ayant trouvé plus tard, entre
les feuillets d'un livre, une ancienne gravure de modes représentant
«une dame de la chaussée d'Antin» en grande toilette, il l'avait collée
à son mur, en souvenir de cette apparition. Les soirs d'été, il se
cachait derrière les rochers de la crique Houmet-Paradis pour voir les
paysannes se baigner en chemise dans la mer. Un jour, à travers une
haie, il avait regardé la sorcière de Torteval remettre sa jarretière.
Il était probablement vierge.
Ce matin de Noël où il rencontra Déruchette et où elle écrivit son nom
en riant, il rentra chez lui ne sachant plus pourquoi il était sorti.
La nuit venue, il ne dormit pas. Il songea à mille choses;--qu'il
ferait bien de cultiver des radis noirs dans son jardin; que
l'exposition était bonne;--qu'il n'avait pas vu passer le bateau de
Serk; était-il arrivé quelque chose à ce bateau?--qu'il avait vu des
trique-madame en fleur, chose rare pour la saison. Il n'avait jamais
su au juste ce que lui était la vieille femme qui était morte, il
se dit que décidément elle devait être sa mère, et il pensa à elle
avec un redoublement de tendresse. Il pensa au trousseau de femme qui
était dans la malle de cuir. Il pensa que le révérend Jaquemin Hérode
serait probablement un jour ou l'autre nommé doyen de Saint-Pierre-Port
subrogé de l'évêque, et que le rectorat de Saint-Sampson deviendrait
vacant. Il pensa que le lendemain de Noël on serait au vingt-septième
jour de la lune, et que par conséquent la haute mer serait à trois
heures vingt et une minutes, la demi-retirée à sept heures quinze,
la basse mer à neuf heures trente-trois, et la demi-montée à douze
heures trente-neuf. Il se rappela dans les moindres détails le costume
du highlander qui lui avait vendu le bug-pipe, son bonnet orné d'un
chardon, sa claymore, son habit serré aux pans courts et carrés,
son jupon, le scilt or philaberg, orné de la bourse sporran et du
smushing-mull, tabatière de corne, son épingle faite d'une pierre
écossaise, ses deux ceintures, la sashwise et le belts, son épée, le
swond, son coutelas, le dirck, et le skene dhu, couteau noir à poignée
noire ornée de deux cairgorums, et les genoux nus de ce soldat, ses
bas, ses guêtres quadrillées et ses souliers à boucles. Cet équipement
devint un spectre, le poursuivit, lui donna la fièvre, et l'assoupit.
Il se réveilla au grand jour, et sa première pensée fut Déruchette.
Le lendemain il dormit, mais il revit toute la nuit le soldat écossais.
Il se dit à travers son sommeil que les Chefs-Plaids d'après Noël
seraient tenus le 21 janvier. Il rêva aussi du vieux recteur Jaquemin
Hérode. En se réveillant il songea à Déruchette, et il eut contre elle
une violente colère; il regretta de ne plus être petit, parce qu'il
irait jeter des pierres dans ses carreaux.
Puis il pensa que, s'il était petit, il aurait sa mère, et il se mit à
pleurer.
Il forma le projet d'aller passer trois mois à Chousey ou aux
Minquiers. Pourtant il ne partit pas.
Il ne remit plus les pieds dans la route de Saint-Pierre-Port au Valle.
Il se figurait que son nom, _Gilliatt_, était resté là gravé sur la
terre et que tous les passants devaient le regarder.
II
ENTREE, PAS A PAS, DANS L'INCONNU
En revanche, il voyait tous les jours les Bravées. Il ne le faisait pas
exprès, mais il allait de ce côté-là. Il se trouvait que son chemin
était toujours de passer par le sentier qui longeait le mur du jardin
de Déruchette.
Un matin, comme il était dans ce sentier, une femme du marché qui
revenait des Bravées dit à une autre: _Miss Lethierry aime les
seakales_.
Il fit dans son jardin du Bû de la Rue une fosse à seakales. Le seakale
est un chou qui a le goût de l'asperge.
Le mur du jardin des Bravées était très bas; on pouvait l'enjamber.
L'idée de l'enjamber lui eût paru épouvantable. Mais il n'était pas
défendu d'entendre en passant, comme tout le monde, les voix des
personnes qui parlaient dans les chambres ou dans le jardin. Il
n'écoutait pas, mais il entendait. Une fois, il entendit les deux
servantes, Douce et Grâce, se quereller. C'était un bruit dans la
maison. Cette querelle lui resta dans l'oreille comme une musique.
Une autre fois, il distingua une voix qui n'était pas comme celle des
autres et qui lui sembla devoir être la voix de Déruchette. Il prit la
fuite.
Les paroles que cette voix avait prononcées demeurèrent à jamais
gravées dans sa pensée. Il se les redisait à chaque instant. Ces
paroles étaient: _Vous plairait-il me bailler le genêt_[7]?
[7] Me donner le balai.
Par degrés il s'enhardit. Il osa s'arrêter. Il arriva une fois que
Déruchette, impossible à apercevoir du dehors, quoique sa fenêtre fût
ouverte, était à son piano, et chantait. Elle chantait son air _Bonny
Dundee_. Il devint très pâle, mais il poussa la fermeté jusqu'à écouter.
Le printemps arriva. Un jour, Gilliatt eut une vision; le ciel
s'ouvrit. Gilliatt vit Déruchette arroser des laitues.
Bientôt, il fit plus que s'arrêter. Il observa ses habitudes, il
remarqua ses heures, et il l'attendit.
Il avait bien soin de ne pas se montrer.
Peu à peu, en même temps que les massifs se remplissaient de papillons
et de roses, immobile et muet des heures entières, caché derrière
ce mur, vu de personne, retenant son haleine, il s'habitua à voir
Déruchette aller et venir dans le jardin. On s'accoutume au poison.
De la cachette où il était, il entendait souvent Déruchette causer
avec mess Lethierry sous une épaisse tonnelle de charmille où il y
avait un banc. Les paroles venaient distinctement jusqu'à lui.
Que de chemin il avait fait! Maintenant il en était venu à guetter et à
prêter l'oreille. Hélas! le cœur humain est un vieil espion.
Il y avait un autre banc, visible et tout proche, au bord d'une allée.
Déruchette s'y asseyait quelquefois.
D'après les fleurs qu'il voyait Déruchette cueillir et respirer, il
avait deviné ses goûts en fait de parfums. Le liseron était l'odeur
qu'elle préférait, puis l'œillet, puis le chèvrefeuille, puis le
jasmin. La rose n'était que la cinquième. Elle regardait le lys, mais
elle ne le respirait pas.
D'après ce choix de parfums, Gilliatt la composait dans sa pensée. A
chaque odeur il rattachait une perfection.
La seule idée d'adresser la parole à Déruchette lui faisait dresser les
cheveux.
Une bonne vieille chineuse, que son industrie ambulante ramenait de
temps en temps dans la ruette longeant l'enclos des Bravées, en vint à
remarquer confusément les assiduités de Gilliatt pour cette muraille
et sa dévotion à ce lieu désert. Rattacha-t-elle la présence de cet
homme devant ce mur à la possibilité d'une femme derrière ce mur?
Aperçut-elle ce vague fil invisible? Était-elle, en sa décrépitude
mendiante, restée assez jeune pour se rappeler quelque chose des belles
années, et savait-elle encore, dans son hiver et dans sa nuit, ce
que c'est que l'aube? Nous l'ignorons, mais il paraît qu'une fois, en
passant près de Gilliatt «faisant sa faction», elle dirigea de son
côté toute la quantité de sourire dont elle était encore capable, et
grommela entre ses gencives: _ça chauffe_.
Gilliatt entendit ces mots, il en fut frappé, il murmura avec un
point d'interrogation intérieur:--Ça chauffe? Que veut dire cette
vieille?--Il répéta machinalement le mot toute la journée, mais il ne
le comprit pas.