armé en marchandise qu'en guerre, il était exclusivement disposé pour
l'arrimage. Il admettait peu de passagers. Le transport du bétail
rendait l'arrimage difficile et très particulier. On arrimait alors les
bœufs dans la cale, ce qui était une complication. Aujourd'hui on les
arrime sur l'avant-pont. Les tambours du Devil-Boat Lethierry étaient
peints en blanc, la coque, jusqu'à la ligne de flottaison, en couleur
de feu, et tout le reste du navire, selon la mode assez laide de ce
siècle, en noir.
Vide, il calait sept pieds, et, chargé, quatorze.
Quant à la machine, elle était puissante. La force était d'un cheval
pour trois tonneaux, ce qui est presque une force de remorqueur. Les
roues étaient bien placées, un peu en avant du centre de gravité du
navire. La machine avait une pression maximum de deux atmosphères.
Elle usait beaucoup de charbon, quoiqu'elle fût à condensation et à
détente. Elle n'avait pas de volant à cause de l'instabilité du point
d'appui, et elle y remédiait, comme on le fait encore aujourd'hui,
par un double appareil faisant alterner deux manivelles fixées aux
extrémités de l'arbre de rotation et disposées de manière que l'une
fût toujours à son point fort quand l'autre était à son point mort.
Toute la machine reposait sur une seule plaque de fonte; de sorte
que, même dans un cas de grave avarie, aucun coup de mer ne lui
ôtait l'équilibre et que la coque déformée ne pouvait déformer la
machine. Pour rendre la machine plus solide encore, on avait placé la
bielle principale près du cylindre, ce qui transportait du milieu à
l'extrémité le centre d'oscillation du balancier. Depuis on a inventé
les cylindres oscillants qui permettent de supprimer les bielles; mais,
à cette époque, la bielle près du cylindre semblait le dernier mot de
la machinerie. La chaudière était coupée de cloisons et pourvue de sa
pompe de saumure. Les roues étaient très grandes, ce qui diminuait la
perte de force, et la cheminée était très haute, ce qui augmentait le
tirage du foyer; mais la grandeur des roues donnait prise au flot et la
hauteur de la cheminée donnait prise au vent. Aubes de bois, crochets
de fer, moyeux de fonte, telles étaient les roues, bien construites
et, chose qui étonne, pouvant se démonter. Il y avait toujours trois
aubes immergées. La vitesse du centre des aubes ne surpassait que
d'un sixième la vitesse du navire; c'était là le défaut de ces roues.
En outre, le manneton des manivelles était trop long, et le tiroir
distribuait la vapeur dans le cylindre avec trop de frottement. Dans ce
temps-là, cette machine semblait et était admirable.
Cette machine avait été forgée en France à l'usine de fer de Bercy.
Mess Lethierry l'avait un peu imaginée; le mécanicien qui l'avait
construite sur son épure était mort; de sorte que cette machine était
unique, et impossible à remplacer. Le dessinateur restait, mais le
constructeur manquait.
La machine avait coûté quarante mille francs.
Lethierry avait construit lui-même la Galiote sous la grande cale
couverte qui est à côté de la première tour entre Saint-Pierre-Port et
Saint-Sampson. Il avait été à Brême acheter le bois. Il avait épuisé
dans cette construction tout son savoir-faire de charpentier de marine,
et l'on reconnaissait son talent au bordage dont les coutures étaient
étroites et égales, et recouvertes de sarangousti, mastic de l'Inde
meilleur que le brai. Le doublage était bien mailleté. Lethierry avait
enduit la carène de gallegalle. Il avait, pour remédier à la rondeur
de la coque, ajusté un boute-hors au beaupré, ce qui lui permettait
d'ajouter à la civadière une fausse civadière. Le jour du lancement, il
avait dit: me voilà à flot! La Galiote réussit en effet, on l'a vu.
Par hasard ou exprès, elle avait été lancée un 14 juillet. Ce jour-là,
Lethierry, debout sur le pont entre les deux tambours, regarda fixement
la mer et lui cria:--C'est ton tour! les parisiens ont pris la
Bastille; maintenant nous te prenons, toi!
La Galiote à Lethierry faisait une fois par semaine le voyage de
Guernesey à Saint-Malo. Elle partait le mardi matin et revenait le
vendredi soir, veille du marché qui est le samedi. Elle était d'un plus
fort échantillon de bois que les plus grands sloops caboteurs de tout
l'archipel, et, sa capacité étant en raison de sa dimension, un seul de
ses voyages valait, pour l'apport et pour le rendement, quatre voyages
d'un coutre ordinaire. De là de forts bénéfices. La réputation d'un
navire dépend de son arrimage, et Lethierry était un arrimeur. Quand
il ne put plus travailler en mer lui-même, il dressa un matelot pour le
remplacer comme arrimeur. Au bout de deux années, le bateau à vapeur
rapportait net sept cent cinquante livres sterling par an, c'est-à-dire
dix-huit mille francs. La livre sterling de Guernesey vaut vingt-quatre
francs, celle d'Angleterre vingt-cinq et celle de Jersey vingt-six. Ces
chinoiseries sont moins chinoises qu'elles n'en ont l'air; les banques
y trouvent leur compte.
VI
ENTRÉE DE LETHIERRY DANS LA GLOIRE
«La Galiote» prospérait. Mess Lethierry voyait s'approcher le moment
où il deviendrait monsieur. A Guernesey on n'est pas de plain-pied
monsieur. Entre l'homme et le monsieur il y a toute une échelle à
gravir; d'abord, premier échelon, le nom tout sec, Pierre, je suppose;
puis, deuxième échelon, vésin (voisin) Pierre; puis, troisième échelon,
père Pierre; puis, quatrième échelon, sieur Pierre; puis, cinquième
échelon, mess Pierre; puis, sommet, monsieur Pierre.
Cette échelle, qui sort de terre, se continue dans le bleu. Toute la
hiérarchique Angleterre y entre et s'y étage. En voici les échelons,
de plus en plus lumineux: au-dessus du monsieur (_gentleman_), il y
a l'esq. (écuyer), au-dessus de l'esq., le chevalier (_sir_ viager),
puis, en s'élevant toujours, le baronet (_sir_ héréditaire), puis le
lord, _laird_ en Écosse, puis le baron, puis le vicomte, puis le comte
(_earl_ en Angleterre, _jarl_ en Norvége), puis le marquis, puis le
duc, puis le pair d'Angleterre, puis le prince du sang royal, puis le
roi. Cette échelle monte du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie
au baronetage, du baronetage à la pairie, de la pairie à la royauté.
Grâce à son coup de tête réussi, grâce à la vapeur, grâce à sa machine,
grâce au Bateau-Diable, mess Lethierry était devenu quelqu'un. Pour
construire «la Galiote», il avait dû emprunter; il s'était endetté
à Brême, il s'était endetté à Saint-Malo; mais chaque année il
amortissait son passif.
Il avait de plus acheté à crédit, à l'entrée même du port de
Saint-Sampson, une jolie maison de pierre, toute neuve, entre mer et
jardin, sur l'encoignure de laquelle on lisait ce nom: _les Bravées_.
Le logis les Bravées, dont la devanture faisait partie de la muraille
même du port, était remarquable par une double rangée de fenêtres, au
nord du côté d'un enclos plein de fleurs, au sud du côté de l'océan;
de sorte que cette maison avait deux façades, l'une sur les tempêtes,
l'autre sur les roses.
Ces façades semblaient faites pour les deux habitants, mess Lethierry
et miss Déruchette.
La maison des Bravées était populaire à Saint-Sampson. Car mess
Lethierry avait fini par être populaire. Cette popularité lui venait
un peu de sa bonté, de son dévouement et de son courage, un peu de
la quantité d'hommes qu'il avait sauvés, beaucoup de son succès, et
aussi de ce qu'il avait donné au port de Saint-Sampson le privilége
des départs et des arrivées du bateau à vapeur. Voyant que décidément
le Devil-Boat était une bonne affaire, Saint-Pierre, la capitale,
l'avait réclamé pour son port, mais Lethierry avait tenu bon pour
Saint-Sampson. C'était sa ville natale.--C'est là que j'ai été lancé
à la mer, disait-il.--De là une vive popularité locale. Sa qualité de
propriétaire payant taxe faisait de lui ce qu'on appelle à Guernesey un
_habitant_. On l'avait nommé douzenier. Ce pauvre matelot avait franchi
cinq échelons sur six de l'ordre social guernesiais; il était mess; il
touchait au monsieur, et qui sait s'il n'arriverait pas même à franchir
le monsieur? Qui sait si un jour on ne lirait pas dans l'almanach de
Guernesey au chapitre _Gentry and Nobility_ cette inscription inouïe et
superbe: _Lethierry esq.?_
Mais mess Lethierry dédaignait ou plutôt ignorait le côté par lequel
les choses sont vanité. Il se sentait utile, c'était là sa joie. Être
populaire le touchait moins qu'être nécessaire. Il n'avait, nous
l'avons dit, que deux amours, et par conséquent, que deux ambitions,
Durande et Déruchette.
Quoi qu'il en fût, il avait mis à la loterie de la mer, et il y avait
gagné le quine.
Le quine, c'était la Durande naviguant.
VII
LE MÊME PARRAIN ET LA MÊME PATRONNE
Après avoir créé ce bateau à vapeur, Lethierry l'avait baptisé.
Il l'avait nommé _Durande_. La Durande,--nous ne l'appellerons
plus autrement. On nous permettra également, quel que soit l'usage
typographique, de ne point souligner ce nom _Durande_, nous conformant
en cela à la pensée de mess Lethierry pour qui la Durande était presque
une personne.
Durande et Déruchette, c'est le même nom. Déruchette est le diminutif.
Ce diminutif est fort usité dans l'ouest de la France.
Les saints dans les campagnes portent souvent leur nom avec tous ses
diminutifs et tous ses augmentatifs. On croirait à plusieurs personnes
là où il n'y en a qu'une. Ces identités de patrons et de patronnes sous
des noms différents ne sont point chose rare. Lise, Lisette, Lisa,
Élisa, Isabelle, Lisbeth, Betsy, cette multitude est Élisabeth. Il est
probable que Mahout, Maclou, Malo et Magloire sont le même saint. Du
reste, nous n'y tenons pas.
Sainte Durande est une sainte de l'Angoumois et de la Charente.
Est-elle correcte? Ceci regarde les bollandistes. Correcte ou non, elle
a des chapelles.
Lethierry, étant à Rochefort, jeune matelot, avait fait connaissance
avec cette sainte, probablement dans la personne de quelque jolie
charentaise, peut-être de la grisette aux beaux ongles. Il lui en était
resté assez de souvenir pour qu'il donnât ce nom aux deux choses qu'il
aimait; Durande à la galiote, Déruchette à la fille.
Il était le père de l'une et l'oncle de l'autre.
Déruchette était la fille d'un frère qu'il avait eu. Elle n'avait plus
ni père ni mère. Il l'avait adoptée. Il remplaçait le père et la mère.
Déruchette n'était pas seulement sa nièce. Elle était sa filleule.
C'était lui qui l'avait tenue sur les fonts de baptême. C'était lui
qui lui avait trouvé cette patronne, sainte Durande, et ce prénom,
Déruchette.
Déruchette, nous l'avons dit, était née à Saint-Pierre-Port. Elle était
inscrite à sa date sur le registre de paroisse.
Tant que la nièce fut enfant et tant que l'oncle fut pauvre, personne
ne prit garde à cette appellation, _Déruchette_; mais quand la petite
fille devint une miss et quand le matelot devint un gentleman,
_Déruchette_ choqua. On s'en étonnait. On demandait à mess Lethierry:
Pourquoi Déruchette? Il répondait: C'est un nom qui est comme ça. On
essaya plusieurs fois de la débaptiser. Il ne s'y prêta point. Un jour
une belle dame de la high life de Saint-Sampson, femme d'un forgeron
riche ne travaillant plus, dit à mess Lethierry: Désormais j'appellerai
votre fille _Nancy_.--Pourquoi pas Lons-le-Saulnier? dit-il. La belle
dame ne lâcha point prise, et lui dit le lendemain: Nous ne voulons
décidément pas de Déruchette. J'ai trouvé pour votre fille un joli nom,
_Marianne_.--Joli nom en effet, repartit mess Lethierry, mais composé
de deux vilaines bêtes, un mari et un âne. Il maintint Déruchette.
On se tromperait si l'on concluait du mot ci-dessus qu'il ne voulait
point marier sa nièce. Il voulait la marier, certes, mais à sa façon.
Il entendait qu'elle eût un mari dans son genre à lui, travaillant
beaucoup, et qu'elle ne fît pas grand'chose. Il aimait les mains
noires de l'homme et les mains blanches de la femme. Pour que
Déruchette ne gâtât point ses jolies mains, il l'avait tournée vers
la demoiselle. Il lui avait donné un maître de musique, un piano,
une petite bibliothèque, et aussi un peu de fil et d'aiguilles dans
une corbeille de travail. Elle était plutôt liseuse que couseuse, et
plutôt musicienne que liseuse. Mess Lethierry la voulait ainsi. Le
charme, c'était tout ce qu'il lui demandait. Il l'avait élevée plutôt
à être fleur qu'à être femme. Quiconque a étudié les marins comprendra
ceci. Les rudesses aiment les délicatesses. Pour que la nièce réalisât
l'idéal de l'oncle, il fallait qu'elle fût riche. C'est bien ce
qu'entendait mess Lethierry. Sa grosse machine de mer travaillait dans
ce but. Il avait chargé Durande de doter Déruchette.
VIII
L'AIR _BONNY DUNDEE_
Déruchette habitait la plus jolie chambre des Bravées, à deux fenêtres,
meublée en acajou ronceux, ornée d'un lit à rideaux quadrillés vert et
blanc, et ayant vue sur le jardin et sur la haute colline où est le
château du Valle. C'est de l'autre côté de cette colline qu'était le Bû
de la Rue.
Déruchette avait dans cette chambre sa musique et son piano. Elle
s'accompagnait de ce piano en chantant l'air qu'elle préférait, la
mélancolique mélodie écossaise _Bonny Dundee_; tout le soir est dans
cet air, toute l'aurore était dans sa voix; cela faisait un contraste
doucement surprenant; on disait: miss Déruchette est à son piano; et
les passants du bas de la colline s'arrêtaient quelquefois devant le
mur du jardin des Bravées pour écouter ce chant si frais et cette
chanson si triste.
Déruchette était de l'allégresse allant et venant dans la maison. Elle
y faisait un printemps perpétuel. Elle était belle, mais plus jolie
que belle, et plus gentille que jolie. Elle rappelait aux bons vieux
pilotes amis de mess Lethierry cette princesse d'une chanson de soldats
et de matelots qui était si belle «qu'elle passait pour telle dans le
régiment». Mess Lethierry disait: Elle a un câble de cheveux.
Dès l'enfance, elle avait été ravissante. On avait craint longtemps
son nez; mais la petite, probablement déterminée à être jolie, avait
tenu bon; la croissance ne lui avait fait aucun mauvais tour; son nez
ne s'était ni trop allongé, ni trop raccourci; et, en devenant grande,
elle était restée charmante.
Elle n'appelait jamais son oncle autrement que «mon père».
Il lui tolérait quelques talents de jardinière, et même de ménagère.
Elle arrosait elle-même ses plates-bandes de roses trémières, de
molènes pourpres, de phlox vivaces et de benoîtes écarlates; elle
cultivait le crépis rose et l'oxalide rose; elle tirait parti du climat
de cette île de Guernesey, si hospitalière aux fleurs. Elle avait,
comme tout le monde, des aloès en pleine terre, et, ce qui est plus
difficile, elle faisait réussir la potentille du Népaul. Son petit
potager était savamment ordonné; elle y faisait succéder les épinards
aux radis et les pois aux épinards; elle savait semer des choux-fleurs
de Hollande et des choux de Bruxelles qu'elle repiquait en juillet,
des navets pour août, de la chicorée frisée pour septembre, des panais
ronds pour l'automne, et de la raiponce pour l'hiver. Mess Lethierry
la laissait faire, pourvu qu'elle ne maniât pas trop la bêche et le
râteau et surtout qu'elle ne mît pas l'engrais elle-même. Il lui avait
donné deux servantes, nommées l'une Grâce et l'autre Douce, qui sont
deux noms de Guernesey. Grâce et Douce faisaient le service de la
maison et du jardin, et elles avaient le droit d'avoir les mains rouges.
Quant à mess Lethierry, il avait pour chambre un petit réduit donnant
sur le port, et attenant à la grande salle basse du rez-de-chaussée où
était la porte d'entrée et où venaient aboutir les divers escaliers de
la maison. Sa chambre était meublée de son branle, de son chronomètre
et de sa pipe. Il y avait aussi une table et une chaise. Le plafond,
à poutres, avait été blanchi au lait de chaux, ainsi que les quatre
murs; à droite de la porte était cloué l'archipel de la Manche, belle
carte marine portant cette mention: _W. Faden, 5, Charing Cross.
Geographer to His Majesty_; et à gauche d'autres clous étalaient sur la
muraille un de ces gros mouchoirs de coton où sont figurés en couleur
les signaux de toute la marine du globe, ayant aux quatre coins les
étendards de France, de Russie, d'Espagne et des États-Unis d'Amérique,
et au centre l'Union-Jack d'Angleterre.
Douce et Grâce étaient deux créatures quelconques, du bon côté du
mot. Douce n'était pas méchante et Grâce n'était pas laide. Ces noms
dangereux n'avaient pas mal tourné. Douce, non mariée, avait un
«galant». Dans les îles de la Manche le mot est usité; la chose aussi.
Ces deux filles avaient ce qu'on pourrait appeler le service créole,
une sorte de lenteur propre à la domesticité normande dans l'archipel.
Grâce, coquette et jolie, considérait sans cesse l'horizon avec une
inquiétude de chat. Cela tenait à ce qu'ayant, comme Douce, un galant,
elle avait, de plus, disait-on, un mari matelot, dont elle craignait
le retour. Mais cela ne nous regarde pas. La nuance entre Grâce et
Douce, c'est que, dans une maison moins austère et moins innocente,
Douce fût restée la servante et Grâce fût devenue la soubrette. Les
talents possibles de Grâce se perdaient avec une fille candide comme
Déruchette. Du reste, les amours de Douce et de Grâce étaient latents.
Rien n'en revenait à mess Lethierry, et rien n'en rejaillissait sur
Déruchette.
La salle basse du rez-de-chaussée, halle à cheminée entourée de bancs
et de tables, avait, au siècle dernier, servi de lieu d'assemblée à un
conventicule de réfugiés français protestants. Le mur de pierre nue
avait pour tout luxe un cadre de bois noir où s'étalait une pancarte
de parchemin ornée des prouesses de Bénigne Bossuet, évêque de Meaux.
Quelques pauvres diocésains de cet aigle, persécutés par lui lors de
la révocation de l'édit de Nantes, et abrités à Guernesey, avaient
accroché ce cadre à ce mur pour porter témoignage. On y lisait, si
l'on parvenait à déchiffrer une écriture lourde et une encre jaunie,
les faits peu connus que voici:--«Le 29 octobre 1685, démolition des
temples de Morcef et de Nanteuil, demandée au Roy par M. l'évêque de
Meaux.»--«Le 2 avril 1686, arrestation de Cochard père et fils pour
religion, à la prière de M. l'évêque de Meaux. Relâchés; les Cochard
ayant abjuré.»--«Le 28 octobre 1699, M. l'évêque de Meaux envoie à
M. de Pontchartrain un mémoire remontrant qu'il serait nécessaire
de mettre les demoiselles de Chalandes et de Neuville, qui sont de
la religion réformée, dans la maison des Nouvelles-Catholiques de
Paris.»--«Le 7 juillet 1703, est exécuté l'ordre demandé au Roy par M.
l'évêque de Meaux de faire enfermer à l'hôpital le nommé Baudoin et sa
femme, _mauvais catholiques_ de Fublaines.»
Au fond de la salle, près de la porte de la chambre de mess Lethierry,
un petit retranchement en planches qui avait été la chaire huguenote
était devenu, grâce à un grillage avec chatière, «l'office» du bateau à
vapeur, c'est-à-dire le bureau de la Durande, tenu par mess Lethierry
en personne. Sur le vieux pupitre de chêne, un registre aux pages
cotées Doit et Avoir remplaçait la bible.
IX
L'HOMME QUI AVAIT DEVINÉ RANTAINE
Tant que mess Lethierry avait pu naviguer, il avait conduit la Durande,
et il n'avait pas eu d'autre pilote et d'autre capitaine que lui-même;
mais il était venu une heure, nous l'avons dit, où mess Lethierry
avait dû se faire remplacer. Il avait choisi pour cela sieur Clubin,
de Torteval, homme silencieux. Sieur Clubin avait sur toute la côte
un renom de probité sévère. C'était l'alter ego et le vicaire de mess
Lethierry.
Sieur Clubin, quoiqu'il eût plutôt l'air d'un notaire que d'un matelot,
était un marin capable et rare. Il avait tous les talents que veut le
risque perpétuellement transformé. Il était arrimeur habile, gabier
méticuleux, bosseman soigneux et connaisseur, timonier robuste,
pilote savant, et hardi capitaine. Il était prudent, et il poussait
quelquefois la prudence jusqu'à oser, ce qui est une grande qualité
à la mer. Il avait la crainte du probable tempérée par l'instinct du
possible. C'était un de ces marins qui affrontent le danger dans
une proportion à eux connue et qui de toute aventure savent dégager
le succès. Toute la certitude que la mer peut laisser à un homme, il
l'avait. Sieur Clubin, en outre, était un nageur renommé; il était de
cette race d'hommes rompus à la gymnastique de la vague, qui restent
tant qu'on veut dans l'eau, qui, à Jersey, partent du Havre-des-Pas,
doublent la Colette, font le tour de l'ermitage et du château
Élisabeth, et reviennent au bout de deux heures à leur point de départ.
Il était de Torteval, et il passait pour avoir souvent fait à la nage
le trajet redouté des Hanois à la pointe de Plainmont.
Une des choses qui avaient le plus recommandé sieur Clubin à mess
Lethierry, c'est que, connaissant ou pénétrant Rantaine, il avait
signalé à mess Lethierry l'improbité de cet homme, et lui avait
dit:--_Rantaine vous volera_. Ce qui s'était vérifié. Plus d'une fois,
pour des objets, il est vrai, peu importants, mess Lethierry avait mis
à l'épreuve l'honnêteté, poussée jusqu'au scrupule, de sieur Clubin, et
il se reposait de ses affaires sur lui. Mess Lethierry disait: Toute
conscience veut toute confiance.
X
LES RÉCITS DE LONG COURS
Mess Lethierry, mal à l'aise autrement, portait toujours ses habits de
bord, et plutôt sa vareuse de matelot que sa vareuse de pilote. Cela
faisait plisser le petit nez de Déruchette. Rien n'est joli comme les
grimaces de la grâce en colère. Elle grondait et riait.--_Bon père_,
s'écriait-elle, _pouah! vous sentez le goudron_. Et elle lui donnait
une petite tape sur sa grosse épaule.