que vous l'avez chez vous. Ce sera Déruchette. Le délicieux être! On
serait tenté de lui dire: Bonjour, mademoiselle la bergeronnette. On
ne voit pas les ailes, mais on entend le gazouillement. Par instants,
elle chante. Par le babil, c'est au-dessous de l'homme; par le chant,
c'est au-dessus. Il y a le mystère dans ce chant; une vierge est une
enveloppe d'ange. Quand la femme se fait, l'ange s'en va; mais plus
tard, il revient, apportant une petite âme à la mère. En attendant
la vie, celle qui sera mère un jour est très longtemps un enfant, la
petite fille persiste dans la jeune fille, et c'est une fauvette. On
pense en la voyant: qu'elle est aimable de ne pas s'envoler! Le doux
être familier prend ses aises dans la maison, de branche en branche,
c'est-à-dire de chambre en chambre, entre, sort, s'approche, s'éloigne,
lisse ses plumes ou peigne ses cheveux, fait toutes sortes de petits
bruits délicats, murmure on ne sait quoi d'ineffable à vos oreilles.
Il questionne, on lui répond; on l'interroge, il gazouille. On jase
avec lui. Jaser, cela délasse de parler. Cet être a du ciel en lui.
C'est une pensée bleue mêlée à votre pensée noire. Vous lui savez
gré d'être si léger, si fuyant, si échappant, si peu saisissable, et
d'avoir la bonté de ne pas être invisible, lui qui pourrait, ce semble,
être impalpable. Ici-bas, le joli, c'est le nécessaire. Il y a sur la
terre peu de fonctions plus importantes que celle-ci: être charmant.
La forêt serait au désespoir sans le colibri. Dégager de la joie,
rayonner du bonheur, avoir parmi les choses sombres une exsudation de
lumière, être la dorure du destin, être l'harmonie, être la grâce, être
la gentillesse, c'est vous rendre service. La beauté me fait du bien
en étant belle. Telle créature a cette féerie d'être pour tout ce qui
l'entoure un enchantement; quelquefois elle n'en sait rien elle-même,
ce n'en est que plus souverain; sa présence éclaire, son approche
réchauffe; elle passe, on est content; elle s'arrête, on est heureux;
la regarder, c'est vivre; elle est de l'aurore ayant la figure humaine;
elle ne fait pas autre chose que d'être là, cela suffit, elle édénise
la maison, il lui sort par tous les pores un paradis; cette extase,
elle la distribue à tous sans se donner d'autre peine que de respirer
à côté d'eux. Avoir un sourire qui, on ne sait comment, diminue le
poids de la chaîne énorme traînée en commun par tous les vivants, que
voulez-vous que je vous dise, c'est divin. Ce sourire, Déruchette
l'avait. Disons plus, Déruchette était ce sourire. Il y a quelque chose
qui nous ressemble plus que notre visage, c'est notre physionomie; et
il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre physionomie,
c'est notre sourire. Déruchette souriant, c'était Déruchette.
C'est un sang particulièrement attrayant que celui de Jersey et de
Guernesey. Les femmes, les filles surtout, sont d'une beauté fleurie
et candide. C'est la blancheur saxonne et la fraîcheur normande
combinées. Des joues roses et des regards bleus. Il manque à ces
regards l'étoile. L'éducation anglaise les amortit. Ces yeux limpides
seront irrésistibles le jour où la profondeur parisienne y apparaîtra.
Paris, heureusement, n'a pas encore fait son entrée dans les anglaises.
Déruchette n'était pas une parisienne, mais n'était pas non plus une
guernesiaise. Elle était née à Saint-Pierre-Port, mais mess Lethierry
l'avait élevée. Il l'avait élevée pour être mignonne; elle l'était.
Déruchette avait le regard indolent, et agressif sans le savoir. Elle
ne connaissait peut-être pas le sens du mot amour, et elle rendait
volontiers les gens amoureux d'elle. Mais sans mauvaise intention. Elle
ne songeait à aucun mariage. Le vieux gentilhomme émigré qui avait pris
racine à Saint-Sampson, disait: _Cette petite fait de la flirtation à
poudre._
Déruchette avait les plus jolies petites mains du monde et des pieds
assortis aux mains, _quatre pattes de mouche_, disait mess Lethierry.
Elle avait dans toute sa personne la bonté et la douceur, pour famille
et pour richesse mess Lethierry, son oncle, pour travail de se laisser
vivre, pour talent quelques chansons, pour science la beauté, pour
esprit l'innocence, pour cœur l'ignorance; elle avait la gracieuse
paresse créole, mêlée d'étourderie et de vivacité, la gaîté taquine
de l'enfance avec une pente à la mélancolie, des toilettes un peu
insulaires, élégantes mais incorrectes, des chapeaux de fleurs toute
l'année, le front naïf, le cou souple et tentant, les cheveux châtains,
la peau blanche avec quelques taches de rousseur l'été, la bouche
grande et saine, et sur cette bouche l'adorable et dangereuse clarté du
sourire. C'était là Déruchette.
Quelquefois, le soir, après le soleil couché, au moment où la nuit se
mêle à la mer, à l'heure où le crépuscule donne une sorte d'épouvante
aux vagues, on voyait entrer dans le goulet de Saint-Sampson, sur le
soulèvement sinistre des flots, on ne sait quelle masse informe, une
silhouette monstrueuse qui sifflait et crachait, une chose horrible
qui râlait comme une bête et qui fumait comme un volcan, une espèce
d'hydre bavant dans l'écume et traînant un brouillard, et se ruant vers
la ville avec un effrayant battement de nageoires et une gueule d'où
sortait de la flamme. C'était Durande.
II
HISTOIRE ÉTERNELLE DE L'UTOPIE
C'était une prodigieuse nouveauté qu'un bateau à vapeur dans les
eaux de la Manche en 182.. Toute la côte normande en fut longtemps
effarée. Aujourd'hui dix ou douze steamers se croisant en sens inverse
sur un horizon de mer ne font lever les yeux à personne; tout au
plus occupent-ils un moment le connaisseur spécial qui distingue à
la couleur de leur fumée que celui-ci brûle du charbon de Wales et
celui-là du charbon de Newcastle. Ils passent, c'est bien. Wellcome,
s'ils arrivent. Bon voyage, s'ils partent.
On était moins calme à l'endroit de ces inventions-là dans le
premier quart de ce siècle, et ces mécaniques et leur fumée étaient
particulièrement mal vues chez les insulaires de la Manche. Dans cet
archipel puritain, où la reine d'Angleterre a été blâmée de violer la
bible[5] en accouchant par le chloroforme, le bateau à vapeur eut
pour premier succès d'être baptisé _le Bateau-Diable_ (Devil-Boat). A
ces bons pêcheurs d'alors, jadis catholiques, désormais calvinistes,
toujours bigots, cela sembla être de l'enfer qui flottait. Un
prédicateur local traita cette question: _A-t-on le droit de faire
travailler ensemble l'eau et le feu que Dieu a séparés[6]?_ Cette bête
de feu et de fer ne ressemblait-elle pas à Léviathan? N'était-ce pas
refaire dans la mesure humaine le chaos? Ce n'est pas la première fois
que l'ascension du progrès est qualifiée retour au chaos.
[5] _Genèse_, chap. III, vers 16: Tu enfanteras avec douleur.
[6] _Genèse_, chap. I, vers 1.
_Idée folle, erreur grossière, absurdité_; tel avait été le verdict
de l'académie des sciences consultée, au commencement de ce siècle,
sur le bateau à vapeur par Napoléon; les pêcheurs de Saint-Sampson
sont excusables de n'être, en matière scientifique, qu'au niveau
des géomètres de Paris, et, en matière religieuse, une petite île
comme Guernesey n'est pas forcée d'avoir plus de lumières qu'un
grand continent comme l'Amérique. En 1807, quand le premier bateau
de Fulton, patronné par Livingstone, pourvu de la machine de Watt
envoyée d'Angleterre, et monté, outre l'équipage, par deux français
seulement, André Michaux et un autre, quand ce premier bateau à vapeur
fit son premier voyage de New-York à Albany, le hasard fit que ce fut
le 17 août. Sur ce, le méthodisme prit la parole, et dans toutes les
chapelles les prédicateurs maudirent cette machine, déclarant que ce
nombre _dix-sept_ était le total des dix antennes et des sept têtes de
la bête de l'Apocalypse. En Amérique on invoquait contre le navire à
vapeur la bête de l'Apocalypse et en Europe la bête de la Genèse. Là
était toute la différence.
Les savants avaient rejeté le bateau à vapeur comme impossible; les
prêtres à leur tour le rejetaient comme impie. La science avait
condamné, la religion damnait. Fulton était une variété de Lucifer. Les
gens simples des côtes et des campagnes adhéraient à la réprobation
par le malaise que leur donnait cette nouveauté. En présence du bateau
à vapeur, le point de vue religieux était ceci:--L'eau et le feu sont
un divorce. Ce divorce est ordonné de Dieu. On ne doit pas désunir ce
que Dieu a uni; on ne doit pas unir ce qu'il a désuni.--Le point de vue
paysan était ceci: ça me fait peur.
Pour oser à cette époque lointaine une telle entreprise, un bateau à
vapeur de Guernesey à Saint-Malo, il ne fallait rien moins que mess
Lethierry. Lui seul pouvait la concevoir comme libre penseur, et la
réaliser comme hardi marin. Son côté français eut l'idée, son côté
anglais l'exécuta.
A quelle occasion? disons-le.
III
RANTAINE
Quarante ans environ avant l'époque où se passent les faits que nous
racontons ici, il y avait dans la banlieue de Paris, près du mur de
ronde, entre la Fosse-aux-Lions et la Tombe-Issoire, un logis suspect.
C'était une masure isolée, coupe-gorge au besoin. Là demeurait avec sa
femme et son enfant une espèce de bourgeois bandit, ancien clerc de
procureur au Châtelet, devenu voleur tout net. Il figura plus tard en
cour d'assises. Cette famille s'appelait les Rantaine. On voyait dans
la masure sur une commode d'acajou deux tasses en porcelaine fleurie;
on lisait en lettres dorées sur l'une: _Souvenir d'amitié_, et sur
l'autre: _Don d'estime_. L'enfant était dans le bouge pêle-mêle avec le
crime. Le père et la mère ayant été de la demi-bourgeoisie, l'enfant
apprenait à lire; on l'élevait. La mère, pâle, presque en guenilles,
donnait machinalement «de l'éducation» à son petit, le faisait épeler,
et s'interrompait pour aider son mari à quelque guet-apens, ou pour
se prostituer à un passant. Pendant ce temps-là, la Croix de Jésus,
ouverte à l'endroit où on l'avait quittée, restait sur la table, et
l'enfant auprès, rêveur.
Le père et la mère, saisis dans quelque flagrant délit, disparurent
dans la nuit pénale. L'enfant disparut aussi.
Lethierry dans ses courses rencontra un aventurier comme lui, le
tira d'on ne sait quel mauvais pas, lui rendit service, lui en fut
reconnaissant, le prit en gré, le ramassa, l'amena à Guernesey, le
trouva intelligent au cabotage, en fit son associé. C'était le petit
Rantaine devenu grand.
Rantaine, comme Lethierry, avait une nuque robuste, une large et
puissante marge à porter des fardeaux entre les deux épaules, et des
reins d'Hercule Farnèse. Lethierry et lui, c'était la même allure et la
même encolure; Rantaine était de plus haute taille. Qui les voyait de
dos se promener côte à côte sur le port, disait: Voilà les deux frères.
De face, c'était autre chose. Tout ce qui était ouvert chez Lethierry
était fermé chez Rantaine. Rantaine était circonspect. Rantaine était
maître d'armes, jouait de l'harmonica, mouchait une chandelle d'une
balle à vingt pas, avait un coup de poing magnifique, récitait des
vers de la Henriade et devinait les songes. Il savait par cœur _les
Tombeaux de Saint-Denis_, par Treneuil. Il disait avoir été lié avec
le sultan de Calicut _que les portugais appellent le zamorin_. Si l'on
eût pu feuilleter le petit agenda qu'il avait sur lui, on y eût trouvé,
entre autres notes, des mentions du genre de celle-ci: «A Lyon, dans
une des fissures du mur d'un des cachots de Saint-Joseph, il y a une
lime cachée.» Il parlait avec une sage lenteur. Il se disait fils d'un
chevalier de Saint-Louis. Son linge était dépareillé et marqué à des
lettres différentes. Personne n'était plus chatouilleux que lui sur
le point d'honneur; il se battait et tuait. Il avait dans le regard
quelque chose d'une mère d'actrice.
La force servant d'enveloppe à la ruse, c'était là Rantaine.
La beauté de son coup de poing, appliquée dans une foire sur une
_cabeza de moro_, avait gagné jadis le cœur de Lethierry.
On ignorait pleinement à Guernesey ses aventures. Elles étaient
bigarrées. Si les destinées ont un vestiaire, la destinée de Rantaine
devait être vêtue en arlequin. Il avait vu le monde et fait la vie.
C'était un circumnavigateur. Ses métiers étaient une gamme. Il avait
été cuisinier à Madagascar, éleveur d'oiseaux à Sumatra, général
à Honolulu, journaliste religieux aux îles Gallapagos, poëte à
Oomrawuttee, franc-maçon à Haïti. Il avait prononcé en cette dernière
qualité au Grand-Goâve une oraison funèbre dont les journaux locaux ont
conservé ce fragment: «... Adieu donc belle âme! Dans la voûte azurée
des cieux où tu prends maintenant ton vol, tu rencontreras sans doute
le bon abbé Léandre Crameau du Petit-Goâve. Dis-lui que, grâce à dix
années d'efforts glorieux, tu as terminé l'église de l'Anse-à-Veau!
Adieu, génie transcendant, maçon modèle!» Son masque de franc-maçon
ne l'empêchait pas, comme on voit, de porter le faux nez catholique.
Le premier lui conciliait les hommes de progrès et le second les
hommes d'ordre. Il se déclarait blanc pur sang, il haïssait les noirs;
pourtant il eût certainement admiré Soulouque. A Bordeaux, en 1815, il
avait été verdet. A cette époque, la fumée de son royalisme lui sortait
du front sous la forme d'un immense plumet blanc. Il avait passé sa vie
à faire des éclipses, paraissant, disparaissant, reparaissant. C'était
un coquin à feu tournant. Il savait du turc; au lieu de _guillotiné_
il disait _néboïssé_. Il avait été esclave en Tripoli chez un thaleb,
et il y avait appris le turc à coups de bâton; sa fonction avait été
d'aller le soir aux portes des mosquées et d'y lire à haute voix devant
les fidèles le koran écrit sur des planchettes de bois ou sur des
omoplates de chameau. Il était probablement renégat.
Il était capable de tout, et de pire.
Il éclatait de rire et fronçait le sourcil en même temps. Il disait:
_En politique, je n'estime que les gens inaccessibles aux influences_.
Il disait: _Je suis pour les mœurs_. Il était plutôt gai et cordial
qu'autre chose. La forme de sa bouche démentait le sens de ses paroles.
Ses narines eussent pu passer pour des naseaux. Il avait au coin de
l'œil un carrefour de rides où toutes sortes de pensées obscures se
donnaient rendez-vous. Le secret de sa physionomie ne pouvait être
déchiffré que là. Sa patte d'oie était une serre de vautour. Son crâne
était bas au sommet et large aux tempes. Son oreille difforme et
encombrée de broussailles, semblait dire: ne parlez pas à la bête qui
est dans cet antre.
Un beau jour, à Guernesey, on ne sut plus où était Rantaine.
L'associé de Lethierry avait «filé», laissant vide la caisse de
l'association.
Dans cette caisse il y avait de l'argent à Rantaine sans doute, mais il
y avait aussi cinquante mille francs à Lethierry.
Lethierry, dans son métier de caboteur et de charpentier de navires,
avait, en quarante ans d'industrie et de probité, gagné cent mille
francs. Rantaine lui en emporta la moitié.
Lethierry, à moitié ruiné, ne fléchit pas et songea immédiatement à se
relever. On ruine la fortune des gens de cœur, non leur courage. On
commençait alors à parler du bateau à vapeur. L'idée vint à Lethierry
d'essayer la machine Fulton, si contestée, et de relier par un bateau à
feu l'archipel normand à la France. Il joua son vatout sur cette idée.
Il y consacra son reste. Six mois après la fuite de Rantaine, on vit
sortir du port stupéfait de Saint-Sampson un navire à fumée, faisant
l'effet d'un incendie en mer, le premier steamer qui ait navigué dans
la Manche.
Ce bateau, que la haine et le dédain de tous gratifièrent immédiatement
du sobriquet «la Galiote à Lethierry», s'annonça comme devant faire le
service régulier de Guernesey à Saint-Malo.
IV
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'UTOPIE
La chose, on le comprend de reste, prit d'abord fort mal. Tous les
propriétaires de coutres faisant le voyage de l'île guernesiaise à la
côte française jetèrent les hauts cris. Ils dénoncèrent cet attentat à
l'écriture sainte et à leur monopole. Quelques chapelles fulminèrent.
Un révérend, nommé Elihu, qualifia le bateau à vapeur «un libertinage».
Le navire à voiles fut déclaré orthodoxe. On vit distinctement les
cornes du diable sur la tête des bœufs que le bateau à vapeur apportait
et débarquait. Cette protestation dura un temps raisonnable. Cependant
peu à peu on finit par s'apercevoir que ces bœufs arrivaient moins
fatigués, et se vendaient mieux, la viande étant meilleure; que les
risques de mer étaient moindres pour les hommes aussi; que ce passage,
moins coûteux, était plus sûr et plus court; qu'on partait à heure fixe
et qu'on arrivait à heure fixe; que le poisson, voyageant plus vite,
était plus frais, et qu'on pouvait désormais déverser sur les marchés
français l'excédant des grandes pêches, si fréquentes à Guernesey; que
le beurre des admirables vaches de Guernesey faisait plus rapidement
le trajet dans le Devil-Boat que dans les sloops à voile, et ne
perdait plus rien de sa qualité, de sorte que Dinan en demandait, et
que Saint-Brieuc en demandait, et que Rennes en demandait; qu'enfin
il y avait, grâce à ce qu'on appelait _la Galiote à Lethierry_,
sécurité de voyage, régularité de communication, va-et-vient facile et
prompt, agrandissement de circulation, multiplication de débouchés,
extension de commerce, et qu'en somme il fallait prendre son parti de
ce Devil-Boat qui violait la bible et enrichissait l'île. Quelques
esprits forts se hasardèrent à approuver dans une certaine mesure.
Sieur Landoys, le greffier, accorda son estime à ce bateau. Du reste,
ce fut impartialité de sa part, car il n'aimait pas Lethierry.
D'abord Lethierry était mess et Landoys n'était que sieur. Ensuite,
quoique greffier à Saint-Pierre-Port, Landoys était paroissien de
Saint-Sampson; or ils n'étaient dans la paroisse que deux hommes,
Lethierry et lui, n'ayant point de préjugés; c'était bien le moins que
l'un détestât l'autre. Être du même bord, cela éloigne.
Sieur Landoys néanmoins eut l'honnêteté d'approuver le bateau à vapeur.
D'autres se joignirent à sieur Landoys. Insensiblement, le fait monta;
les faits sont une marée; et, avec le temps, avec le succès continu
et croissant, avec l'évidence du service rendu, l'augmentation du
bien-être de tous étant constatée, il vint un jour où, quelques sages
exceptés, tout le monde admira «la Galiote à Lethierry».
On l'admirerait moins aujourd'hui. Ce steamer d'il y a quarante
ans ferait sourire nos constructeurs actuels. Cette merveille était
difforme; ce prodige était infirme.
De nos grands steamers transatlantiques d'à présent au bateau à roues
et à feu que Denis Papin fit manœuvrer sur la Fulde en 1707, il n'y a
pas moins de distance que du vaisseau à trois ponts le _Montebello_,
long de deux cents pieds, large de cinquante, ayant une grande vergue
de cent quinze pieds, déplaçant un poids de trois mille tonneaux,
portant onze cents hommes, cent vingt canons, dix mille boulets et cent
soixante paquets de mitraille, vomissant à chaque bordée, quand il
combat, trois mille trois cents livres de fer, et déployant au vent,
quand il marche, cinq mille six cents mètres carrés de toile, au dromon
danois du deuxième siècle, trouvé plein de haches de pierre, d'arcs
et de massues, dans les boues marines de Wester-Satrup, et déposé à
l'hôtel de ville de Flensbourg.
Cent ans juste d'intervalle, 1707-1807, séparent le premier bateau
de Papin du premier bateau de Fulton. «La Galiote à Lethierry» était,
à coup sûr, un progrès sur ces deux ébauches, mais était une ébauche
elle-même. Cela ne l'empêchait pas d'être un chef-d'œuvre. Tout embryon
de la science offre ce double aspect: monstre comme fœtus; merveille
comme germe.
V
LE BATEAU-DIABLE
«La Galiote à Lethierry» n'était pas mâtée selon le point vélique, et
ce n'était pas là son défaut, car c'est une des lois de la construction
navale; d'ailleurs, le navire ayant pour propulseur le feu, la
voilure était l'accessoire. Ajoutons qu'un navire à roues est presque
insensible à la voilure qu'on lui met. La Galiote était trop courte,
trop ronde, trop ramassée; elle avait trop de joue et trop de hanche;
la hardiesse n'avait pas été jusqu'à la faire légère; la Galiote avait
quelques-uns des inconvénients et quelques-unes des qualités de la
Panse. Elle tanguait peu, mais roulait beaucoup. Les tambours étaient
trop hauts. Elle avait trop de bau pour sa longueur. La machine,
massive, l'encombrait, et, pour rendre le navire capable d'une forte
cargaison, on avait dû hausser démesurément la muraille, ce qui donnait
à la Galiote à peu près le défaut des vaisseaux de soixante-quatorze,
qui sont un gabarit bâtard, et qu'il faut raser pour les rendre
battants et marins. Étant courte, elle eût dû virer vite, les temps
employés à une évolution étant comme les longueurs des navires; mais
sa pesanteur lui ôtait l'avantage que lui donnait sa brièveté. Son
maître-couple était trop large, ce qui la ralentissait, la résistance
de l'eau étant proportionnelle à la plus grande section immergée et au
carré de la vitesse du navire. L'avant était vertical, ce qui ne serait
pas une faute aujourd'hui, mais en ce temps-là l'usage invariable était
de l'incliner de quarante-cinq degrés. Toutes les courbes de la coque
étaient bien raccordées, mais pas assez longues pour l'obliquité et
surtout pour le parallélisme avec le prisme d'eau déplacé, lequel ne
doit jamais être refoulé que latéralement. Dans les gros temps, elle
tirait trop d'eau, tantôt par l'avant, tantôt par l'arrière, ce qui
indiquait un vice dans le centre de gravité. La charge n'étant pas où
elle devait être, à cause du poids de la machine, le centre de gravité
passait souvent à l'arrière du grand mât, et alors il fallait s'en
tenir à la vapeur, et se défier de la grande voile, car l'effet de la
grande voile dans ce cas-là faisait arriver le vaisseau au lieu de
le soutenir au vent. La ressource était, quand on était au plus près
du vent, de larguer en bande la grande écoute; le vent, de la sorte,
était fixé sur l'avant par l'amure, et la grande voile ne faisait
plus l'effet d'une voile de poupe. Cette manœuvre était difficile. Le
gouvernail était l'antique gouvernail, non à roue comme aujourd'hui,
mais à barre, tournant sur ses gonds scellés dans l'étambot et mû
par une solive horizontale passant par-dessus la barre d'arcasse.
Deux canots, espèces de youyous, étaient suspendus aux pistolets. Le
navire avait quatre ancres, la grosse ancre, la seconde ancre qui est
l'ancre travailleuse, _working-anchor_, et deux ancres d'affourche. Ces
quatre ancres, mouillées avec des chaînes, étaient manœuvrées, selon
les occasions, par le grand cabestan de poupe et le petit cabestan de
proue. A cette époque, le guindoir à pompe n'avait pas encore remplacé
l'effort intermittent de la barre d'anspec. N'ayant que deux ancres
d'affourche, l'une à tribord, l'autre à bâbord, le navire ne pouvait
affourcher en patte d'oie, ce qui le désarmait un peu devant certains
vents. Pourtant il pouvait en ce cas s'aider de la seconde ancre.
Les bouées étaient normales, et construites de manière à porter le
poids de l'orin des ancres, tout en restant à flot. La chaloupe avait
la dimension utile. C'était le véritable en-cas du bâtiment; elle
était assez forte pour lever la maîtresse ancre. Une nouveauté de ce
navire, c'est qu'il était en partie gréé avec des chaînes, ce qui du
reste n'ôtait rien de leur mobilité aux manœuvres courantes et de leur
tension aux manœuvres dormantes. La mâture, quoique secondaire, n'avait
aucune incorrection; le capelage, bien serré, bien dégagé, paraissait
peu. Les membrures étaient solides, mais grossières, la vapeur
n'exigeant point la même délicatesse de bois que la voile. Ce navire
marchait avec une vitesse de deux lieues à l'heure. En panne il faisait
bien son abattée. Telle qu'elle était, «la Galiote à Lethierry» tenait
bien la mer, mais elle manquait de pointe pour diviser le liquide, et
l'on ne pouvait dire qu'elle eût de belles façons. On sentait que dans
un danger, écueil ou trombe, elle serait peu maniable. Elle avait le
craquement d'une chose informe. Elle faisait, en roulant sur la vague,
un bruit de semelle neuve.