De cette manière il avait beaucoup augmenté les bonnes qualités de

mer de la panse. Il en profitait pour s'en aller de temps en temps

passer un mois ou deux dans quelque îlot solitaire comme Chousey ou les

Casquets. On disait: Tiens, Gilliatt n'est plus là. Cela ne faisait de

peine à personne.

VII

A MAISON VISIONNÉE HABITANT VISIONNAIRE

Gilliatt était l'homme du songe. De là ses audaces, de là aussi ses

timidités. Il avait ses idées à lui.

Peut-être y avait-il en Gilliatt de l'halluciné et de l'illuminé.

L'hallucination hante tout aussi bien un paysan comme Martin qu'un

roi comme Henri IV. L'Inconnu fait parfois à l'esprit de l'homme

des surprises. Une brusque déchirure de l'ombre laisse tout à coup

voir l'invisible, puis se referme. Ces visions sont quelquefois

transfiguratrices; elles font d'un chamelier Mahomet et d'une chevrière

Jeanne d'Arc. La solitude dégage une certaine quantité d'égarement

sublime. C'est la fumée du buisson ardent. Il en résulte un mystérieux

tremblement d'idées qui dilate le docteur en voyant et le poëte en

prophète; il en résulte Horeb, le Cédron, Ombos, les ivresses du

laurier de Castalie mâché, les révélations du mois Busion; il en

résulte Péleïa à Dodone, Phémonoë à Delphes, Trophonius à Lébadée,

Ezéchiel sur le Kébar, Jérôme dans la Thébaïde. Le plus souvent

l'état visionnaire accable l'homme, et le stupéfie. L'abrutissement

sacré existe. Le fakir a pour fardeau sa vision comme le crétin son

goître. Luther parlant aux diables dans le grenier de Wittemberg,

Pascal masquant l'enfer avec le paravent de son cabinet, l'obi nègre

dialoguant avec le dieu Bossum à face blanche, c'est le même phénomène,

diversement porté par les cerveaux qu'il traverse, selon leur force

et leur dimension. Luther et Pascal sont et restent grands; l'obi est

imbécile.

Gilliatt n'était ni si haut, ni si bas. C'était un pensif. Rien de plus.

Il voyait la nature un peu étrangement.

De ce qu'il lui était arrivé plusieurs fois de trouver dans de l'eau

de mer parfaitement limpide d'assez gros animaux inattendus, de formes

diverses, de l'espèce méduse, qui, hors de l'eau, ressemblaient à du

cristal mou, et qui, rejetés dans l'eau, s'y confondaient avec leur

milieu, par l'identité de diaphanéité et de couleur, au point d'y

disparaître, il concluait que, puisque des transparences vivantes

habitaient l'eau, d'autres transparences, également vivantes, pouvaient

bien habiter l'air. Les oiseaux ne sont pas les habitants de l'air;

ils en sont les amphibies. Gilliatt ne croyait pas à l'air désert. Il

disait: Puisque la mer est remplie, pourquoi l'atmosphère serait-elle

vide? Des créatures couleur d'air s'effaceraient dans la lumière et

échapperaient à notre regard; qui nous prouve qu'il n'y en a pas?

L'analogie indique que l'air doit avoir ses poissons comme la mer a

les siens; ces poissons de l'air seraient diaphanes, bienfait de la

prévoyance créatrice pour nous comme pour eux; laissant passer le jour

à travers leur forme et ne faisant point d'ombre et n'ayant pas de

silhouette, ils resteraient ignorés de nous, et nous n'en pourrions

rien saisir. Gilliatt imaginait que si l'on pouvait mettre la terre à

sec d'atmosphère, et que si l'on pêchait l'air comme on pêche un étang,

on y trouverait une foule d'êtres surprenants. Et, ajoutait-il dans sa

rêverie, bien des choses s'expliqueraient.

La rêverie, qui est la pensée à l'état de nébuleuse, confine au

sommeil, et s'en préoccupe comme de sa frontière. L'air habité par des

transparences vivantes, ce serait le commencement de l'inconnu; mais

au delà s'offre la vaste ouverture du possible. Là d'autres êtres, là

d'autres faits. Aucun surnaturalisme; mais la continuation occulte

de la nature infinie. Gilliatt, dans ce désœuvrement laborieux qui

était son existence, était un bizarre observateur. Il allait jusqu'à

observer le sommeil. Le sommeil est en contact avec le possible, que

nous nommons aussi l'invraisemblable. Le monde nocturne est un monde.

La nuit, en tant que nuit, est un univers. L'organisme matériel humain,

sur lequel pèse une colonne atmosphérique de quinze lieues de haut, est

fatigué le soir, il tombe de lassitude, il se couche, il se repose; les

yeux de chair se ferment; alors dans cette tête assoupie, moins inerte

qu'on ne croit, d'autres yeux s'ouvrent; l'Inconnu apparaît. Les choses

sombres du monde ignoré deviennent voisines de l'homme, soit qu'il y

ait communication véritable, soit que les lointains de l'abîme aient

un grossissement visionnaire; il semble que les vivants indistincts

de l'espace viennent nous regarder et qu'ils aient une curiosité de

nous, les vivants terrestres; une création fantôme monte ou descend

vers nous et nous côtoie dans un crépuscule; devant notre contemplation

spectrale, une vie autre que la nôtre s'agrége et se désagrége,

composée de nous-mêmes et d'autre chose; et le dormeur, pas tout à fait

voyant, pas tout à fait inconscient, entrevoit ces animalités étranges,

ces végétations extraordinaires, ces lividités terribles ou souriantes,

ces larves, ces masques, ces figures, ces hydres, ces confusions,

ce clair de lune sans lune, ces obscures décompositions du prodige,

ces croissances et ces décroissances dans une épaisseur trouble, ces

flottaisons de formes dans les ténèbres, tout ce mystère que nous

appelons le songe et qui n'est autre chose que l'approche d'une réalité

invisible. Le rêve est l'aquarium de la nuit.

Ainsi songeait Gilliatt.

VIII

LA CHAISE GILD-HOLM-'UR

Ce serait vainement qu'on chercherait aujourd'hui, dans l'anse du

Houmet, la maison de Gilliatt, son jardin, et la crique où il abritait

la panse. Le Bû de la Rue n'existe plus. La petite presqu'île qui

portait cette maison est tombée sous le pic des démolisseurs de

falaises et a été chargée, charretée à charretée, sur les navires des

brocanteurs de rochers et des marchands de granit. Elle est devenue

quai, église et palais, dans la capitale. Toute cette crête d'écueils

est depuis longtemps partie pour Londres.

Ces allongements de rochers dans la mer, avec leurs crevasses et leurs

dentelures, sont de vraies petites chaînes de montagnes; on a, en les

voyant, l'impression qu'aurait un géant regardant les Cordillères.

L'idiome local les appelle Banques. Ces banques ont des figures

diverses. Les unes ressemblent à une épine dorsale, chaque rocher est

une vertèbre; les autres à une arête de poisson; les autres à un

crocodile qui boit.

A l'extrémité de la banque du Bû de la Rue, il y avait une grande roche

que les pêcheurs du Houmet appelaient la Corne de la Bête. Cette roche,

sorte de pyramide, ressemblait, quoique moins élevée, au pinacle de

Jersey. A marée haute, le flot la séparait de la banque, et la Corne

était isolée. A marée basse, on y arrivait par un isthme de roches

praticables. La curiosité de ce rocher, c'était, du côté de la mer,

une sorte de chaise naturelle creusée par la vague et polie par la

pluie. Cette chaise était traître. On y était insensiblement amené

par la beauté de la vue; on s'y arrêtait «pour l'amour du prospect»,

comme on dit à Guernesey; quelque chose vous retenait; il y a un

charme dans les grands horizons. Cette chaise s'offrait; elle faisait

une sorte de niche dans la façade à pic du rocher; grimper à cette

niche était facile, la mer qui l'avait taillée dans le roc avait étagé

au-dessous et commodément disposé une sorte d'escalier de pierres

plates; l'abîme a de ces prévenances, défiez-vous de ses politesses; la

chaise tentait, on y montait, on s'y asseyait; là on était à l'aise;

pour siége le granit usé et arrondi par l'écume, pour accoudoirs deux

anfractuosités qui semblaient faites exprès, pour dossier toute la

haute muraille verticale du rocher qu'on admirait au-dessus de sa tête

sans penser à se dire qu'il serait impossible de l'escalader; rien de

plus simple que de s'oublier dans ce fauteuil; on découvrait toute la

mer, on voyait au loin les navires arriver ou s'en aller, on pouvait

suivre des yeux une voile jusqu'à ce qu'elle s'enfonçât au delà des

Casquets sous la rondeur de l'océan, on s'émerveillait, on regardait,

on jouissait, on sentait la caresse de la brise et du flot; il existe

à Cayenne un vespertilio, sachant ce qu'il fait, qui vous endort dans

l'ombre avec un doux et ténébreux battement d'ailes; le vent est cette

chauve-souris invisible; quand il n'est pas ravageur, il est endormeur.

On contemplait la mer, on écoutait le vent, on se sentait gagner par

l'assoupissement de l'extase. Quand les yeux sont remplis d'un excès

de beauté et de lumière, c'est une volupté de les fermer. Tout à coup

on se réveillait. Il était trop tard. La marée avait grossi peu à peu.

L'eau enveloppait le rocher.

On était perdu.

Redoutable blocus que celui-ci: la mer montante.

La marée croît insensiblement d'abord, puis violemment. Arrivée aux

rochers, la colère la prend, elle écume. Nager ne réussit pas toujours

dans les brisants. D'excellents nageurs s'étaient noyés à la Corne du

Bû de la Rue.

En de certains lieux, à de certaines heures, regarder la mer est un

poison. C'est comme, quelquefois, regarder une femme.

Les très anciens habitants de Guernesey appelaient jadis cette

niche façonnée dans le roc par le flot la Chaise Gild-Holm-'Ur,

ou _Kidormur_. Mot celte, dit-on, que ceux qui savent le celte ne

comprennent pas et que ceux qui savent le français comprennent.

_Qui-dort-meurt._ Telle est la traduction paysanne.

On est libre de choisir entre cette traduction, _Qui-dort-meurt_, et

la traduction donnée en 1819, je crois, dans l'_Armoricain_, par M.

Athénas. Selon cet honorable celtisant, Gild-Holm-'Ur signifierait

_Halte-de-troupes-d'oiseaux_.

Il existe à Aurigny une autre chaise de ce genre, qu'on nomme la

Chaise-au-Moine, si bien confectionnée par le flot, et avec une saillie

de roche ajustée si à propos, qu'on pourrait dire que la mer a la

complaisance de vous mettre un tabouret sous les pieds.

Au plein de la mer, à la marée haute, on n'apercevait plus la chaise

Gild-Holm-'Ur. L'eau la couvrait entièrement.

La chaise Gild-Holm-'Ur était la voisine du Bû de la Rue. Gilliatt la

connaissait et s'y asseyait. Il venait souvent là. Méditait-il? Non.

Nous venons de le dire, il songeait. Il ne se laissait pas surprendre

par la marée.

LIVRE DEUXIÈME

MESS LETHIERRY

I

VIE AGITÉE ET CONSCIENCE TRANQUILLE

Mess Lethierry, l'homme notable de Saint-Sampson, était un matelot

terrible. Il avait beaucoup navigué. Il avait été mousse, voilier,

gabier, timonier, contre-maître, maître d'équipage, pilote, patron.

Il était maintenant armateur. Il n'y avait pas un autre homme comme

lui pour savoir la mer. Il était intrépide aux sauvetages. Dans les

gros temps il s'en allait le long de la grève, regardant à l'horizon.

Qu'est-ce que c'est que ça là-bas? il y a quelqu'un en peine. C'est un

chasse-marée de Weymouth, c'est un coutre d'Aurigny, c'est une bisquine

de Courseulle, c'est le yacht d'un lord, c'est un anglais, c'est un

français, c'est un pauvre, c'est un riche, c'est le diable, n'importe,

il sautait dans une barque, appelait deux ou trois vaillants hommes,

s'en passait au besoin, faisait l'équipe à lui tout seul, détachait

l'amarre, prenait la rame, poussait en haute mer, montait et descendait

et remontait dans les creux du flot, plongeait dans l'ouragan,

allait au danger. On le voyait de loin dans la rafale, debout sur

l'embarcation, ruisselant de pluie, mêlé aux éclairs, avec la face d'un

lion qui aurait une crinière d'écume. Il passait quelquefois ainsi

toute sa journée dans le risque, dans la vague, dans la grêle, dans le

vent, accostant les navires en perdition, sauvant les hommes, sauvant

les chargements, cherchant dispute à la tempête. Le soir il rentrait

chez lui, et tricotait une paire de bas.

Il mena cette vie cinquante ans, de dix ans à soixante, tant qu'il fut

jeune. A soixante ans, il s'aperçut qu'il ne levait plus d'un seul bras

l'enclume de la forge du Varclin; cette enclume pesait trois cents

livres; et tout à coup il fut fait prisonnier par les rhumatismes. Il

lui fallut renoncer à la mer. Alors il passa de l'âge héroïque à l'âge

patriarcal. Ce ne fut plus qu'un bonhomme.

Il était arrivé en même temps aux rhumatismes et à l'aisance. Ces deux

produits du travail se tiennent volontiers compagnie. Au moment où l'on

devient riche, on est paralysé. Cela couronne la vie.

On se dit: jouissons maintenant.

Dans les îles comme Guernesey, la population est composée d'hommes

qui ont passé leur vie à faire le tour de leur champ et d'hommes qui

ont passé leur vie à faire le tour du monde. Ce sont les deux sortes

de laboureurs, ceux-ci de la terre, ceux-là de la mer. Mess Lethierry

était des derniers. Pourtant il connaissait la terre. Il avait eu une

forte vie de travailleur. Il avait voyagé sur le continent. Il avait

été quelque temps charpentier de navire à Rochefort, puis à Cette.

Nous venons de parler du tour du monde; il avait accompli son tour de

France comme compagnon dans la charpenterie. Il avait travaillé aux

appareils d'épuisement des salines de Franche-Comté. Cet honnête homme

avait eu une vie d'aventurier. En France il avait appris à lire, à

penser, à vouloir. Il avait fait de tout, et, de tout ce qu'il avait

fait, il avait extrait la probité. Le fond de sa nature, c'était le

matelot. L'eau lui appartenait. Il disait: Les poissons sont chez moi.

En somme toute son existence, à deux ou trois années près, avait été

donnée à l'océan; _jetée à l'eau_, disait-il. Il avait navigué dans les

grandes mers, dans l'Atlantique et dans le Pacifique, mais il préférait

la Manche. Il s'écriait avec amour: _C'est celle-là qui est rude!_ Il

y était né et voulait y mourir. Après avoir fait un ou deux tours du

monde, sachant à quoi s'en tenir, il était revenu à Guernesey, et n'en

avait plus bougé. Ses voyages désormais étaient Granville et Saint-Malo.

Mess Lethierry était guernesiais, c'est-à-dire normand, c'est-à-dire

anglais, c'est-à-dire français. Il avait en lui cette patrie quadruple,

immergée et comme noyée dans sa grande patrie l'océan. Toute sa vie et

partout, il avait gardé ses mœurs de pêcheur normand.

Cela ne l'empêchait point d'ouvrir un bouquin dans l'occasion, de se

plaire à un livre, de savoir des noms de philosophes et de poëtes, et

de baragouiner un peu toutes les langues.

II

UN GOUT QU'IL AVAIT

Gilliatt était un sauvage. Mess Lethierry en était un autre.

Ce sauvage avait ses élégances.

Il était difficile pour les mains des femmes. Dans sa jeunesse,

presque enfant encore, étant entre matelot et mousse, il avait entendu

le bailli de Suffren s'écrier: _Voilà une jolie fille, mais quelles

grandes diables de mains rouges!_ Un mot d'amiral, en toute matière,

commande. Au-dessus d'un oracle, il y a une consigne. L'exclamation du

bailli de Suffren avait rendu Lethierry délicat et exigeant en fait de

petites mains blanches. Sa main à lui, large spatule couleur acajou,

était massue pour la légèreté et tenaille pour la caresse, et cassait

un pavé en tombant dessus, fermée.

Il ne s'était jamais marié. Il n'avait pas voulu ou pas trouvé.

Cela tenait peut-être à ce que ce matelot prétendait à des mains de

duchesse. On ne rencontre guère de ces mains-là dans les pêcheuses de

Portbail.

On racontait pourtant qu'à Rochefort en Charente, il avait jadis fait

la trouvaille d'une grisette réalisant son idéal. C'était une jolie

fille ayant de jolies mains. Elle médisait et égratignait. Il ne

fallait point s'attaquer à elle. Griffes au besoin, et d'une propreté

exquise, ses ongles étaient sans reproche et sans peur. Ces charmants

ongles avaient enchanté Lethierry, puis l'avaient inquiété; et,

craignant de ne pas être un jour le maître de sa maîtresse, il s'était

décidé à ne point mener par-devant monsieur le maire cette amourette.

Une autre fois, à Aurigny, une fille lui avait plu. Il songeait aux

épousailles, quand un habitant lui dit: _Je vous fais mon compliment.

Vous aurez là une bonne bouselière._ Il se fit expliquer l'éloge. A

Aurigny, on a une mode. On prend de la bouse de vache et on la jette

contre les murs. Il y a une manière de la jeter. Quand elle est sèche,

elle tombe, et l'on se chauffe avec cela. On appelle ces bouses sèches

des _coipiaux_. On n'épouse une fille que si elle est bonne bouselière.

Ce talent mit Lethierry en fuite.

Du reste il avait, en matière d'amour, ou d'amourette, une bonne grosse

philosophie paysanne, une sagesse de matelot toujours pris, jamais

enchaîné, et il se vantait de s'être, dans sa jeunesse, aisément laissé

vaincre par le «cotillon». Ce qu'on nomme aujourd'hui une crinoline, on

l'appelait alors un cotillon. Cela signifie plus et moins qu'une femme.

Ces rudes marins de l'archipel normand ont de l'esprit. Presque

tous savent lire et lisent. On voit le dimanche de petits mousses

de huit ans assis sur un rouleau de cordages un livre à la main. De

tout temps ces marins normands ont été sardoniques, et ont, comme

on dit aujourd'hui, fait des mots. Ce fut l'un d'eux, le hardi

pilote Quéripel, qui jeta à Montgomery, réfugié à Jersey après son

malencontreux coup de lance à Henri II, cette apostrophe: _Tête folle a

cassé tête vide._ C'est un autre, Touzeau, patron à Saint-Brelade, qui

a fait ce calembour philosophique, attribué à tort à l'évêque Camus:

_Après la mort les papes deviennent papillons et les sires deviennent

cirons._

III

LA VIEILLE LANGUE DE MER

Ces marins des Channel Islands sont de vrais vieux gaulois. Ces îles,

qui aujourd'hui s'anglaisent rapidement, sont restées longtemps

autochthones. Le paysan de Serk parle la langue de Louis XIV.

Il y a quarante ans, on retrouvait dans la bouche des matelots de

Jersey et d'Aurigny l'idiome marin classique. On se fût cru en pleine

marine du dix-septième siècle. Un archéologue spécialiste eût pu venir

étudier là l'antique patois de manœuvre et de bataille rugi par Jean

Bart dans ce porte-voix qui terrifiait l'amiral Hidde. Le vocabulaire

maritime de nos pères, presque entièrement renouvelé aujourd'hui,

était encore usité à Guernesey vers 1820. Un navire qui tient bien le

vent était «bon boulinier»; un navire qui se range au vent presque

de lui-même, malgré ses voiles d'avant et son gouvernail, était un

«vaisseau ardent». Entrer en mouvement, c'était «prendre aire»;

mettre à la cape, c'était «capeyer»; amarrer le bout d'une manœuvre

courante, c'était «faire dormant»; prendre le vent dessus, c'était

«faire chapelle»; tenir bon sur le câble, c'était «faire teste»; être

en désordre à bord, c'était «être en pantenne»; avoir le vent dans

les voiles, c'était «porter-plain». Rien de tout cela ne se dit plus.

Aujourd'hui on dit: _louvoyer_, alors on disait: _leauvoyer_; on

dit: _naviguer_, on disait: _naviger_; on dit: _virer vent devant_,

on disait: _donner vent devant_; on dit: _aller de l'avant_, on

disait: _tailler de l'avant_; on dit: _tirez d'accord_, on disait:

_halez d'accord_; on dit: _dérapez_, on disait: _déplantez_; on dit:

_embraquez_, on disait: _abraquez_; on dit: _taquets_, on disait:

_bittons_; on dit: _burins_, on disait: _tappes_; on dit: _balancines_,

on disait: _valancines_; on dit: _tribord_, on disait: _stribord_;

on dit: _les hommes de quart à bâbord_, on disait: _les basbourdis_.

Tourville écrivait à Hocquincourt: _nous avons singlé_. Au lieu de

«la rafale», _le raffal_; au lieu de «bossoir», _boussoir_; au lieu

de «drosse», _drousse_; au lieu de «loffer», _faire une olofée_; au

lieu de «élonger», _alonger_; au lieu de «forte brise», _survent_;

au lieu de «jouail», _jas_; au lieu de «soute», _fosse_; telle

était, au commencement de ce siècle, la langue de bord des îles de

la Manche. En entendant parler un pilote jersiais, Ango eût été ému.

Tandis que partout les voiles _faseyaient_, aux îles de la Manche

elles _barbeyaient_. Une saute-de-vent était une «folle-vente». On

n'employait plus que là les deux modes gothiques d'amarrage, la valture

et la portugaise. On n'entendait plus que là les vieux commandements:

_Tour-et-choque!--Bosse et bitte!_--Un matelot de Granville disait

déjà le clan, qu'un matelot de Saint-Aubin ou de Saint-Sampson disait

encore _le canal de pouliot_. Ce qui était _bout d'alonge_ à Saint-Malo

était à Saint-Hélier _oreille d'âne_. Mess Lethierry, absolument comme

le duc de Vivonne, appelait la courbure concave des ponts _la tonture_

et le ciseau du calfat _la patarasse_. C'est avec ce bizarre idiome

entre les dents que Duquesne battit Ruyter, que Duguay-Trouin battit

Wasnaer, et que Tourville en 1681 embossa en plein jour la première

galère qui bombarda Alger. Aujourd'hui, c'est une langue morte. L'argot

de la mer est actuellement tout autre. Duperré ne comprendrait pas

Suffren.

La langue des signaux ne s'est pas moins transformée; et il y a loin

des quatre flammes rouge, blanche, bleue et jaune de La Bourdonnais aux

dix-huit pavillons d'aujourd'hui qui, arborés deux par deux, trois par

trois, et quatre par quatre, offrent aux besoins de la communication

lointaine soixante-dix mille combinaisons, ne restent jamais court, et,

pour ainsi dire, prévoient l'imprévu.

IV

ON EST VULNÉRABLE DANS CE QU'ON AIME

Mess Lethierry avait le cœur sur la main; une large main et un grand

cœur. Son défaut, c'était cette admirable qualité, la confiance. Il

avait une façon à lui de prendre un engagement; c'était solennel;

il disait: _J'en donne ma parole d'honneur au bon Dieu._ Cela dit,

il allait jusqu'au bout. Il croyait au bon Dieu, pas au reste. Le

peu qu'il allait aux églises était politesse. En mer, il était

superstitieux.

Pourtant jamais un gros temps ne l'avait fait reculer; cela tenait à

ce qu'il était peu accessible à la contradiction. Il ne la tolérait

pas plus de l'océan que d'un autre. Il entendait être obéi; tant pis

pour la mer si elle résistait; il fallait qu'elle en prît son parti.

Mess Lethierry ne cédait point. Une vague qui se cabre, pas plus qu'un

voisin qui dispute, ne réussissait à l'arrêter. Ce qu'il disait était

dit, ce qu'il projetait était fait. Il ne se courbait ni devant une

objection, ni devant une tempête. _Non_, pour lui, n'existait pas;

ni dans la bouche d'un homme, ni dans le grondement d'un nuage. Il

passait outre. Il ne permettait point qu'on le refusât. De là son

entêtement dans la vie et son intrépidité sur l'océan.

Il assaisonnait volontiers lui-même sa soupe au poisson, sachant la

dose de poivre et de sel et les herbes qu'il fallait, et se régalait

autant de la faire que de la manger. Un être qu'un suroît transfigure

et qu'une redingote abrutit, qui ressemble, les cheveux au vent, à

Jean Bart, et, en chapeau rond, à Jocrisse, gauche à la ville, étrange

et redoutable à la mer, un dos de portefaix, point de jurons, très

rarement de la colère, un petit accent très doux qui devient tonnerre

dans un porte-voix, un paysan qui a lu l'Encyclopédie, un guernesiais

qui a vu la révolution, un ignorant très savant, aucune bigoterie, mais

toutes sortes de visions, plus de foi à la Dame blanche qu'à la sainte

Vierge, la force de Polyphème, la logique de la girouette, la volonté

de Christophe Colomb, quelque chose d'un taureau et quelque chose d'un

enfant, un nez presque camard, des joues puissantes, une bouche qui a

toutes ses dents, un froncement partout sur la figure, une face qui

semble avoir été tripotée par la vague et sur laquelle la rose des

vents a tourné pendant quarante ans, un air d'orage sur le front, une

carnation de roche en pleine mer; maintenant mettez dans ce visage dur

un regard bon, vous aurez mess Lethierry.

Mess Lethierry avait deux amours: Durande et Déruchette.

LIVRE TROISIÈME

DURANDE ET DÉRUCHETTE

I

BABIL ET FUMÉE

Le corps humain pourrait bien n'être qu'une apparence. Il cache notre

réalité. Il s'épaissit sur notre lumière ou sur notre ombre. La

réalité, c'est l'âme. A parler absolument, notre visage est un masque.

Le vrai homme, c'est ce qui est sous l'homme. Si l'on apercevait cet

homme-là, tapi et abrité derrière cette illusion qu'on nomme la chair,

on aurait plus d'une surprise. L'erreur commune, c'est de prendre

l'être extérieur pour l'être réel. Telle fille, par exemple, si on la

voyait ce qu'elle est, apparaîtrait oiseau.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 6 / 19 段