pierres sont encore là. Les gens qui douteraient peuvent les aller
voir; et même, à peu de distance, il y a une maison au coin de laquelle
on lit cette enseigne: _Marchand en bétail mort et vivant, vieux
cordages, fer, os et chiques; est prompt dans son paiement
et dans son attention_.
Il faudrait être de mauvaise foi pour contester la présence de ces
pierres et l'existence de cette maison. Tout cela nuisait à Gilliatt.
Les ignorants seuls ignorent que le plus grand danger des mers de la
Manche, c'est le Roi des Auxcriniers. Pas de personnage marin plus
redoutable. Qui l'a vu fait naufrage entre une Saint-Michel et l'autre.
Il est petit, étant nain, et il est sourd, étant roi. Il sait les
noms de tous ceux qui sont morts dans la mer et l'endroit où ils
sont. Il connaît à fond le cimetière océan. Une tête massive en bas
et étroite en haut, un corps trapu, un ventre visqueux et difforme,
des nodosités sur le crâne, de courtes jambes, de longs bras, pour
pieds des nageoires, pour mains des griffes, un large visage vert, tel
est ce roi. Ses griffes sont palmées et ses nageoires sont onglées.
Qu'on imagine un poisson qui est un spectre, et qui a une figure
d'homme. Pour en finir avec lui, il faudrait l'exorciser, ou le pêcher.
En attendant, il est sinistre. Rien n'est moins rassurant que de
l'apercevoir. On entrevoit, au-dessus des lames et des houles, derrière
les épaisseurs de la brume, un linéament qui est un être; un front bas,
un nez camard, des oreilles plates, une bouche démesurée où il manque
des dents, un rictus glauque, des sourcils en chevrons, et de gros yeux
gais. Il est rouge quand l'éclair est livide, et blafard quand l'éclair
est pourpre. Il a une barbe ruisselante et rigide qui s'étale, coupée
carrément, sur une membrane en forme de pèlerine, laquelle est ornée de
quatorze coquilles, sept par devant et sept par derrière. Ces coquilles
sont extraordinaires pour ceux qui se connaissent en coquilles. Le
Roi des Auxcriniers n'est visible que dans la mer violente. Il est le
baladin lugubre de la tempête. On voit sa forme s'ébaucher dans le
brouillard, dans la rafale, dans la pluie. Son nombril est hideux. Une
carapace de squames lui cache les côtes, comme ferait un gilet. Il se
dresse debout au haut de ces vagues roulées qui jaillissent sous la
pression des souffles et se tordent comme les copeaux sortant du rabot
du menuisier. Il se tient tout entier hors de l'écume, et, s'il y a à
l'horizon des navires en détresse, blême dans l'ombre, la face éclairée
de la lueur d'un vague sourire, l'air fou et terrible, il danse.
C'est là une vilaine rencontre. A l'époque où Gilliatt était une des
préoccupations de Saint-Sampson, les dernières personnes qui avaient
vu le Roi des Auxcriniers déclaraient qu'il n'avait plus à sa pèlerine
que treize coquilles. Treize; il n'en était que plus dangereux. Mais
qu'était devenue la quatorzième? L'avait-il donnée à quelqu'un? Et à
qui l'avait-il donnée? Nul ne pouvait le dire, et l'on se bornait à
conjecturer. Ce qui est certain, c'est que M. Lubin-Mabier, du lieu les
Godaines, homme ayant de la surface, propriétaire taxé à quatrevingts
quartiers, était prêt à jurer sous serment qu'il avait vu une fois dans
les mains de Gilliatt une coquille très singulière.
Il n'était point rare d'entendre de ces dialogues entre deux paysans:
--N'est-ce pas, mon voisin, que j'ai là un beau bœuf?
--Bouffi, mon voisin.
--Tiens, c'est vrai tout de même.
--Il est meilleur en suif qu'il n'est en viande.
--Ver dia!
--Êtes-vous certain que Gilliatt ne l'a point regardé?
Gilliatt s'arrêtait au bord des champs près des laboureurs et au bord
des jardins près des jardiniers, et il lui arrivait de leur dire des
paroles mystérieuses:
--Quand le mors du diable fleurit, moissonnez le seigle d'hiver.
(Parenthèse: le mors du diable, c'est la scabieuse.)
--Le frêne se feuille, il ne gèlera plus.
--Solstice d'été, chardon en fleur.
--S'il ne pleut pas en juin, les blés prendront le blanc. Craignez la
nielle.
--Le merisier fait ses grappes, méfiez-vous de la pleine lune.
--Si le temps, le sixième jour de la lune, se comporte comme le
quatrième ou comme le cinquième jour, il se comportera de même, neuf
fois sur douze dans le premier cas, et onze fois sur douze dans le
second, pendant toute la lune.
--Ayez l'œil sur les voisins en procès avec vous. Prenez garde aux
malices. Un cochon à qui on fait boire du lait chaud, crève. Une vache
à qui on frotte les dents avec du poireau, ne mange plus.
--L'éperlan fraye, gare les fièvres.
--La grenouille se montre, semez les melons.
--L'hépathique fleurit, semez l'orge.
--Le tilleul fleurit, fauchez les prés.
--L'ypréau fleurit, ouvrez les bâches.
--Le tabac fleurit, fermez les serres.
Et, chose terrible, si l'on suivait ses conseils, on s'en trouvait bien.
Une nuit de juin qu'il joua du bug-pipe dans la dune, du côté de la
Demie de Fontenelle, la pêche aux maquereaux manqua.
Un soir, à la marée basse, sur la grève en face de sa maison du Bû de
la Rue, une charrette chargée de varech versa. Il eut probablement peur
d'être traduit en justice, car il se donna beaucoup de peine pour aider
à relever la charrette, et il la rechargea lui-même.
Une petite fille du voisinage ayant des poux, il était allé à
Saint-Pierre-Port, était revenu avec un onguent, et en avait frotté
l'enfant; et Gilliatt lui avait ôté ses poux, ce qui prouve que
Gilliatt les lui avait donnés.
Tout le monde sait qu'il y a un charme pour donner des poux aux
personnes.
Gilliatt passait pour regarder les puits, ce qui est dangereux quand
le regard est mauvais; et le fait est qu'un jour aux Arculons, près
Saint-Pierre-Port, l'eau d'un puits devint malsaine. La bonne femme à
qui était le puits dit à Gilliatt: Voyez donc cette eau. Et elle lui
en montra un plein verre. Gilliatt avoua.--L'eau est épaisse, dit-il;
c'est vrai. La bonne femme, qui se méfiait, lui dit: Guérissez-moi-la
donc. Gilliatt lui fit des questions:--si elle avait une étable?--si
l'étable avait un égout?--si le ruisseau de l'égout ne passait pas
tout près du puits?--La bonne femme répondit oui, Gilliatt entra dans
l'étable, travailla à l'égout, détourna le ruisseau, et l'eau du puits
redevint bonne. On pensa dans le pays ce qu'on voulut. Un puits n'est
pas mauvais, et ensuite bon, sans motif; on ne trouva point la maladie
de ce puits naturelle, et il est difficile de ne pas croire en effet
que Gilliatt avait jeté un sort à cette eau.
Une fois qu'il était allé à Jersey, on remarqua qu'il s'était logé à
Saint-Clément, rue des Alleurs. Les alleurs, ce sont les revenants.
Dans les villages, on recueille des indices sur un homme; on rapproche
ces indices; le total fait une réputation.
Il arriva que Gilliatt fut surpris saignant du nez. Ceci parut grave.
Un patron de barque, fort voyageur, qui avait presque fait le tour du
monde, affirma que chez les tungouses tous les sorciers saignent du
nez. Quand on voit un homme saigner du nez, on sait à quoi s'en tenir.
Toutefois les gens raisonnables firent remarquer que ce qui caractérise
les sorciers en Tungousie peut ne point les caractériser au même degré
à Guernesey.
Aux environs d'une Saint-Michel, on le vit s'arrêter dans un pré des
courtils des Huriaux, bordant la grande route des Videclins. Il siffla
dans le pré, et un moment après il y vint un corbeau, et un moment
après il y vint une pie. Le fait fut attesté par un homme notable, qui
depuis a été douzenier dans la Douzaine autorisée à faire un nouveau
livre de Perchage du fief le Roi.
Au Hamel, dans la vingtaine de l'Épine, il y avait des vieilles femmes
qui disaient être sûres d'avoir entendu un matin, à la piperette du
jour, des hirondelles appeler Gilliatt.
Ajoutez qu'il n'était pas bon.
Un jour, un pauvre homme battait un âne. L'âne n'avançait pas. Le
pauvre homme lui donna quelques coups de sabot dans le ventre, et
l'âne tomba. Gilliatt accourut pour relever l'âne, l'âne était mort.
Gilliatt souffleta le pauvre homme.
Un autre jour, voyant un garçon descendre d'un arbre avec une couvée de
petits épluque-pommiers nouveau-nés, presque sans plumes et tout nus,
Gilliatt prit cette couvée à ce garçon, et poussa la méchanceté jusqu'à
la reporter dans l'arbre.
Des passants lui en firent des reproches, il se borna à montrer le père
et la mère épluque-pommiers qui criaient au-dessus de l'arbre et qui
revenaient à leur couvée. Il avait un faible pour les oiseaux. C'est un
signe auquel on reconnaît généralement les magiciens.
Les enfants ont pour joie de dénicher les nids de goëlands et de mauves
dans les falaises. Ils en rapportent des quantités d'œufs bleus,
jaunes et verts avec lesquels on fait des rosaces sur les devantures
des cheminées. Comme les falaises sont à pic, quelquefois le pied leur
glisse, ils tombent, et se tuent. Rien n'est joli comme les paravents
décorés d'œufs d'oiseaux de mer. Gilliatt ne savait qu'inventer
pour faire le mal. Il grimpait, au péril de sa propre vie, dans les
escarpements des roches marines, et y accrochait des bottes de foin
avec de vieux chapeaux et toutes sortes d'épouvantails, afin d'empêcher
les oiseaux d'y nicher, et, par conséquent, les enfants d'y aller.
C'est pourquoi Gilliatt était à peu près haï dans le pays. On le serait
à moins.
V
AUTRES COTÉS LOUCHES DE GILLIATT
L'opinion n'était pas bien fixée sur le compte de Gilliatt.
Généralement on le croyait marcou, quelques-uns allaient jusqu'à le
croire cambion. Le cambion est le fils qu'une femme a du diable.
Quand une femme a d'un homme sept enfants mâles consécutifs, le
septième est marcou. Mais il ne faut pas qu'une fille gâte la série des
garçons.
Le marcou a une fleur de lys naturelle empreinte sur une partie
quelconque du corps, ce qui fait qu'il guérit les écrouelles aussi bien
que les rois de France. Il y a des marcous en France un peu partout,
particulièrement dans l'Orléanais. Chaque village du Gâtinais a son
marcou. Il suffit, pour guérir les malades, que le marcou souffle sur
leurs plaies ou leur fasse toucher sa fleur de lys. La chose réussit
surtout dans la nuit du vendredi saint. Il y a une dizaine d'années,
le marcou d'Ormes en Gâtinais, surnommé le Beau Marcou et consulté
de toute la Beauce, était un tonnelier appelé Foulon, qui avait
cheval et voiture. On dut, pour empêcher ses miracles, faire jouer la
gendarmerie. Il avait la fleur de lys sous le sein gauche. D'autres
marcous l'ont ailleurs.
Il y a des marcous à Jersey, à Aurigny et à Guernesey. Cela tient sans
doute aux droits que la France a sur le duché de Normandie. Autrement,
à quoi bon la fleur de lys?
Il y a aussi dans les îles de la Manche des scrofuleux; ce qui rend les
marcous nécessaires.
Quelques personnes s'étant trouvées présentes un jour que Gilliatt se
baignait dans la mer avaient cru lui voir la fleur de lys. Questionné
là-dessus, il s'était, pour toute réponse, mis à rire. Car il riait
comme les autres hommes, quelquefois. Depuis ce temps-là, on ne le
voyait plus se baigner; il ne se baignait que dans des lieux périlleux
et solitaires. Probablement la nuit, au clair de lune; chose, on en
conviendra, suspecte.
Ceux qui s'obstinaient à le croire cambion, c'est-à-dire fils du
diable, se trompaient évidemment. Ils auraient dû savoir qu'il n'y
a guère de cambions qu'en Allemagne. Mais le Valle et Saint-Sampson
étaient, il y a cinquante ans, des pays d'ignorance.
Croire, à Guernesey, quelqu'un fils du diable, il y a visiblement là de
l'exagération.
Gilliatt, par cela même qu'il inquiétait, était consulté. Les paysans
venaient, avec peur, lui parler de leurs maladies. Cette peur-là
contient de la confiance; et, dans la campagne, plus le médecin est
suspect, plus le remède est sûr. Gilliatt avait des médicaments à lui,
qu'il tenait de la vieille femme morte; il en faisait part à qui les
lui demandait, et ne voulait pas recevoir d'argent. Il guérissait les
panaris avec des applications d'herbes; la liqueur d'une de ses fioles
coupait la fièvre; le chimiste de Saint-Sampson, que nous appellerions
pharmacien en France, pensait que c'était probablement une décoction
de quinquina. Les moins bienveillants convenaient que Gilliatt était
assez bon diable pour les malades quand il s'agissait de ses remèdes
ordinaires; mais, comme marcou, il ne voulait rien entendre; si un
scrofuleux lui demandait à toucher sa fleur de lys, pour toute réponse
il lui fermait sa porte au nez; faire des miracles était une chose à
laquelle il se refusait obstinément, ce qui est ridicule à un sorcier.
Ne soyez pas sorcier; mais, si vous l'êtes, faites votre métier.
Il y avait une ou deux exceptions à l'antipathie universelle. Sieur
Landoys, du Clos-Landès, était clerc greffier de la paroisse de
Saint-Pierre-Port, chargé des écritures et gardien du registre des
naissances, mariages et décès. Ce greffier Landoys tirait vanité de
descendre du trésorier de Bretagne Pierre Landais, pendu en 1485.
Un jour sieur Landoys poussa son bain trop avant dans la mer, et
faillit se noyer. Gilliatt se jeta à l'eau, faillit se noyer lui
aussi, et sauva Landoys. A partir de ce jour, Landoys ne dit plus de
mal de Gilliatt. A ceux qui s'en étonnaient, il répondait: _Pourquoi
voulez-vous que je déteste un homme qui ne m'a rien fait, et qui m'a
rendu service?_ Le clerc greffier en vint même à prendre Gilliatt en
une certaine amitié. Ce clerc greffier était un homme sans préjugés.
Il ne croyait pas aux sorciers. Il riait de ceux qui ont peur des
revenants. Quant à lui, il avait un bateau, il pêchait dans ses heures
de loisir pour s'amuser, et il n'avait jamais rien vu d'extraordinaire,
si ce n'est une fois au clair de lune une femme blanche qui sautait sur
l'eau, et encore il n'en était pas bien sûr. Moutonne Gahy, la sorcière
de Torteval, lui avait donné un petit sac qu'on s'attache sous la
cravate et qui protége contre les esprits; il se moquait de ce sac, et
ne savait ce qu'il contenait; pourtant il le portait, se sentant plus
en sûreté quand il avait cette chose au cou.
Quelques personnes hardies se risquaient, à la suite du sieur Landoys,
à constater en Gilliatt certaines circonstances atténuantes, quelques
apparences de qualités, sa sobriété, son abstinence de gin et de tabac,
et l'on en venait parfois jusqu'à faire de lui ce bel éloge: _Il ne
boit, ne fume, ne chique, ni ne snuffe_.
Mais être sobre, ce n'est une qualité que lorsqu'on en a d'autres.
L'aversion publique était sur Gilliatt.
Quoi qu'il en fût, comme marcou, Gilliatt pouvait rendre des services.
Un certain vendredi saint, à minuit, jour et heure usités pour ces
sortes de cures, tous les scrofuleux de l'île, d'inspiration ou par
rendez-vous pris entre eux, vinrent en foule au Bû de la Rue, à mains
jointes, et avec des plaies pitoyables, demander à Gilliatt de les
guérir. Il refusa. On reconnut là sa méchanceté.
VI
LA PANSE
Tel était Gilliatt.
Les filles le trouvaient laid.
Il n'était pas laid. Il était beau peut-être. Il avait dans le profil
quelque chose d'un barbare antique. Au repos, il ressemblait à un
dace de la colonne trajane. Son oreille était petite, délicate, sans
lambeau, et d'une admirable forme acoustique. Il avait entre les deux
yeux cette fière ride verticale de l'homme hardi et persévérant.
Les deux coins de sa bouche tombaient, ce qui est amer; son front
était d'une courbe noble et sereine; sa prunelle franche regardait
bien, quoique troublée par ce clignement que donne aux pêcheurs la
réverbération des vagues. Son rire était puéril et charmant. Pas de
plus pur ivoire que ses dents. Mais le hâle l'avait fait presque nègre.
On ne se mêle pas impunément à l'océan, à la tempête et à la nuit; à
trente ans, il en paraissait quarante-cinq. Il avait le sombre masque
du vent et de la mer.
On l'avait surnommé Gilliatt le Malin.
Une fable de l'Inde dit: Un jour Brahmâ demanda à la Force: Qui est
plus fort que toi? Elle répondit: L'Adresse. Un proverbe chinois
dit: Que ne pourrait le lion, s'il était singe! Gilliatt n'était ni
lion, ni singe; mais les choses qu'il faisait venaient à l'appui du
proverbe chinois et de la fable indoue. De taille ordinaire et de
force ordinaire, il trouvait moyen, tant sa dextérité était inventive
et puissante, de soulever des fardeaux de géant et d'accomplir des
prodiges d'athlète.
Il y avait en lui du gymnaste; il se servait indifféremment de sa main
droite et de sa main gauche.
Il ne chassait pas, mais il pêchait. Il épargnait les oiseaux, non les
poissons. Malheur aux muets! Il était nageur excellent.
La solitude fait des gens à talents ou des idiots. Gilliatt s'offrait
sous ces deux aspects. Par moments on lui voyait «l'air étonné» dont
nous avons parlé, et on l'eût pris pour une brute. Dans d'autres
instants, il avait on ne sait quel regard profond. L'antique Chaldée a
eu de ces hommes-là; à de certaines heures, l'opacité du pâtre devenait
transparente et laissait voir le mage.
En somme, ce n'était qu'un pauvre homme sachant lire et écrire. Il est
probable qu'il était sur la limite qui sépare le songeur du penseur.
Le penseur veut, le songeur subit. La solitude s'ajoute aux simples,
et les complique d'une certaine façon. Ils se pénètrent à leur insu
d'horreur sacrée. L'ombre où était l'esprit de Gilliatt se composait,
en quantité presque égale, de deux éléments obscurs tous deux, mais
bien différents: en lui, l'ignorance, infirmité; hors de lui, le
mystère, immensité.
A force de grimper dans les rochers, d'escalader les escarpements,
d'aller et de venir dans l'archipel par tous les temps, de manœuvrer la
première embarcation venue, de se risquer jour et nuit dans les passes
les plus difficiles, il était devenu, sans en tirer parti du reste, et
pour sa fantaisie et son plaisir, un homme de mer surprenant.
Il était pilote né. Le vrai pilote est le marin qui navigue sur le fond
plus encore que sur la surface. La vague est un problème extérieur,
continuellement compliqué par la configuration sous-marine des lieux
où le navire fait route. Il semblait, à voir Gilliatt voguer sur les
bas-fonds et à travers les récifs de l'archipel normand, qu'il eût
sous la voûte du crâne une carte du fond de la mer. Il savait tout et
bravait tout.
Il connaissait les balises mieux que les cormorans qui s'y perchent.
Les différences imperceptibles qui distinguent l'une de l'autre les
quatre balises poteaux du Creux, d'Alligande, des Trémies et de la
Sardrette étaient parfaitement nettes et claires pour lui, même dans
le brouillard. Il n'hésitait ni sur le pieu à pomme ovale d'Anfré, ni
sur le triple fer de lance de la Rousse, ni sur la boule blanche de la
Corbette, ni sur la boule noire de Longue-Pierre, et il n'était pas à
craindre qu'il confondît la croix de Goubeau avec l'épée plantée en
terre de la Platte, ni la balise marteau des Barbées avec la balise
queue d'aronde du Moulinet.
Sa rare science de marin éclata singulièrement un jour qu'il y eut à
Guernesey une de ces sortes de joutes marines qu'on nomme régates.
La question était celle-ci: être seul dans une embarcation à quatre
voiles, la conduire de Saint-Sampson à l'île de Herm qui est à une
lieue, et la ramener de Herm à Saint-Sampson. Manœuvrer seul un
bateau à quatre voiles, il n'est pas de pêcheur qui ne fasse cela, et
la difficulté ne semble pas grande, mais voici ce qui l'aggravait.
Premièrement, l'embarcation elle-même, laquelle était une de ces larges
et fortes chaloupes ventrues d'autrefois, à la mode de Rotterdam, que
les marins du siècle dernier appelaient des _panses hollandaises_. On
rencontre encore quelquefois en mer cet ancien gabarit de Hollande,
joufflu et plat, et ayant à bâbord et à tribord deux ailes qui
s'abattent, tantôt l'une, tantôt l'autre, selon le vent, et remplacent
la quille. Deuxièmement, le retour de Herm; retour qui se compliquait
d'un lourd lest de pierres. On allait vide, mais on revenait chargé.
Le prix de la joute était la chaloupe. Elle était d'avance donnée au
vainqueur. Cette panse avait servi de bateau-pilote; le pilote qui
l'avait montée et conduite pendant vingt ans était le plus robuste
des marins de la Manche; à sa mort on n'avait trouvé personne pour
gouverner la panse, et l'on s'était décidé à en faire le prix d'une
régate. La panse, quoique non pontée, avait des qualités, et pouvait
tenter un manœuvrier. Elle était mâtée en avant, ce qui augmentait la
puissance de traction de la voilure. Autre avantage, le mât ne gênait
point le chargement. C'était une coque solide; pesante, mais vaste, et
tenant bien le large; une vraie barque commère. Il y eut empressement
à se la disputer; la joute était rude, mais le prix était beau. Sept
ou huit pêcheurs, les plus vigoureux de l'île, se présentèrent. Ils
essayèrent tour à tour; pas un ne put aller jusqu'à Herm. Le dernier
qui lutta était connu pour avoir franchi à la rame par un gros temps
le redoutable étranglement de mer qui est entre Serk et Brecq-Hou.
Ruisselant de sueur, il ramena la panse et dit: C'est impossible. Alors
Gilliatt entra dans la barque, empoigna d'abord l'aviron, ensuite la
grande écoute, et poussa au large. Puis, sans bitter l'écoute, ce qui
eût été une imprudence, et sans la lâcher, ce qui le maintenait maître
de la grande voile, laissant l'écoute rouler sur l'estrop au gré du
vent sans dériver, il saisit de la main gauche la barre. En trois
quarts d'heure, il fut à Herm. Trois heures après, quoiqu'un fort vent
du sud se fût élevé et eût pris la rade en travers, la panse, montée
par Gilliatt, rentrait à Saint-Sampson avec le chargement de pierres.
Il avait, par luxe et bravade, ajouté au chargement le petit canon
de bronze de Herm, que les gens de l'île tiraient tous les ans le 5
novembre en réjouissance de la mort de Guy Fawkes.
Guy Fawkes, disons-le en passant, est mort il y a deux cent soixante
ans; c'est là une longue joie.
Gilliatt, ainsi surchargé et surmené, quoiqu'il eût de trop le canon de
Guy Fawkes dans sa barque et le vent du sud dans sa voile, ramena, on
pourrait dire rapporta, la panse à Saint-Sampson.
Ce que voyant, mess Lethierry s'écria: Voilà un matelot hardi!
Et il tendit la main à Gilliatt.
Nous reparlerons de mess Lethierry.
La panse fut adjugée à Gilliatt.
Cette aventure ne nuisit pas à son surnom de Malin.
Quelques personnes déclarèrent que la chose n'avait rien d'étonnant,
attendu que Gilliatt avait caché dans le bateau une branche de mélier
sauvage. Mais cela ne put être prouvé.
A partir de ce jour, Gilliatt n'eut plus d'autre embarcation que la
panse. C'est dans cette lourde barque qu'il allait à la pêche. Il
l'amarrait dans le très bon petit mouillage qu'il avait pour lui tout
seul sous le mur même de sa maison du Bû de la Rue. A la tombée de
la nuit, il jetait ses filets sur son dos, traversait son jardin,
enjambait le parapet de pierres sèches, dégringolait d'un rocher à
l'autre, et sautait dans la panse. De là au large.
Il pêchait beaucoup de poisson, mais on affirmait que la branche de
mélier était toujours attachée à son bateau. Le mélier, c'est le
néflier. Personne n'avait vu cette branche, mais tout le monde y
croyait.
Le poisson qu'il avait de trop, il ne le vendait pas, il le donnait.
Les pauvres recevaient son poisson, mais lui en voulaient pourtant, à
cause de cette branche de mélier. Cela ne se fait pas. On ne doit point
tricher la mer.
Il était pêcheur, mais il n'était pas que cela. Il avait, d'instinct
et pour se distraire, appris trois ou quatre métiers. Il était
menuisier, ferron, charron, calfat, et même un peu mécanicien. Personne
ne raccommodait une roue comme lui. Il fabriquait dans un genre à lui
tous ses engins de pêche. Il avait dans un coin du Bû de la Rue une
petite forge et une enclume, et, la panse n'ayant qu'une ancre, il lui
en avait fait, lui-même et lui seul, une seconde. Cette ancre était
excellente; l'organeau avait la force voulue, et Gilliatt, sans que
personne le lui eût enseigné, avait trouvé la dimension exacte que doit
avoir le jouail pour empêcher l'ancre de cabaner.
Il avait patiemment remplacé tous les clous du bordage de la panse par
des gournables, ce qui rendait les trous de rouille impossibles.