Le matin de cette Christmas, la route qui longe la mer de

Saint-Pierre-Port au Valle était toute blanche. Il avait neigé depuis

minuit jusqu'à l'aube. Vers neuf heures, peu après le lever du soleil,

comme ce n'était pas encore le moment pour les anglicans d'aller à

l'église de Saint-Sampson et pour les wesleyens d'aller à la chapelle

Eldad, le chemin était à peu près désert. Dans tout le tronçon de

route qui sépare la première tour de la seconde tour, il n'y avait que

trois passants, un enfant, un homme et une femme. Ces trois passants,

marchant à distance les uns des autres, n'avaient visiblement aucun

lien entre eux. L'enfant, d'une huitaine d'années, s'était arrêté, et

regardait la neige avec curiosité. L'homme venait derrière la femme,

à une centaine de pas d'intervalle. Il allait comme elle du côté de

Saint-Sampson. L'homme, jeune encore, semblait quelque chose comme

un ouvrier ou un matelot. Il avait ses habits de tous les jours, une

vareuse de gros drap brun, et un pantalon à jambières goudronnées, ce

qui paraissait indiquer qu'en dépit de la fête il n'irait à aucune

chapelle. Ses épais souliers de cuir brut, aux semelles garnies de

gros clous, laissaient sur la neige une empreinte plus ressemblante

à une serrure de prison qu'à un pied d'homme. La passante, elle,

avait évidemment déjà sa toilette d'église; elle portait une large

mante ouatée de soie noire à faille, sous laquelle elle était fort

coquettement ajustée d'une robe de popeline d'Irlande à bandes

alternées blanches et roses, et, si elle n'eût eu des bas rouges, on

eût pu la prendre pour une parisienne. Elle allait devant elle avec une

vivacité libre et légère, et, à cette marche qui n'a encore rien porté

de la vie, on devinait une jeune fille. Elle avait cette grâce fugitive

de l'allure qui marque la plus délicate des transitions, l'adolescence,

les deux crépuscules mêlés, le commencement d'une femme dans la fin

d'un enfant. L'homme ne la remarquait pas.

Tout à coup, près d'un bouquet de chênes verts qui est à l'angle

d'un courtil, au lieu dit les Basses-Maisons, elle se retourna, et

ce mouvement fit que l'homme la regarda. Elle s'arrêta, parut le

considérer un moment, puis se baissa, et l'homme crut voir qu'elle

écrivait avec son doigt quelque chose sur la neige. Elle se redressa,

se remit en marche, doubla le pas, se retourna encore, cette fois en

riant, et disparut à gauche du chemin, dans le sentier bordé de haies

qui mène au château de Lierre. L'homme, quand elle se retourna pour la

seconde fois, reconnut Déruchette, une ravissante fille du pays.

Il n'éprouva aucun besoin de se hâter, et, quelques instants après,

il se trouva près du bouquet de chênes à l'angle du courtil. Il ne

songeait déjà plus à la passante disparue, et il est probable que si,

en cette minute-là, quelque marsouin eût sauté dans la mer ou quelque

rouge-gorge dans les buissons, cet homme eût passé son chemin, l'œil

fixé sur le rouge-gorge ou le marsouin. Le hasard fit qu'il avait les

paupières baissées, son regard tomba machinalement sur l'endroit où la

jeune fille s'était arrêtée. Deux petits pieds s'y étaient imprimés, et

à côté il lut ce mot tracé par elle dans la neige: _Gilliatt_.

Ce mot était son nom.

Il s'appelait Gilliatt.

Il resta longtemps immobile, regardant ce nom, ces petits pieds, cette

neige, puis continua sa route, pensif.

II

LE BU DE LA RUE

Gilliatt habitait la paroisse de Saint-Sampson. Il n'y était pas aimé.

Il y avait des raisons pour cela.

D'abord il avait pour logis une maison «visionnée». Il arrive

quelquefois, à Jersey ou à Guernesey, qu'à la campagne, à la ville

même, passant dans quelque coin désert ou dans une rue pleine

d'habitants, vous rencontrez une maison dont l'entrée est barricadée;

le houx obstrue la porte; on ne sait quels hideux emplâtres de planches

clouées bouchent les fenêtres du rez-de-chaussée; les fenêtres des

étages supérieurs sont à la fois fermées et ouvertes, tous les châssis

sont verrouillés, mais tous les carreaux sont cassés. S'il y a un

beyle, une cour, l'herbe y pousse, le parapet d'enceinte s'écroule;

s'il y a un jardin, il est ortie, ronce et ciguë, et l'on peut y épier

les insectes rares. Les cheminées se crevassent, le toit s'effondre; ce

qu'on voit du dedans des chambres est démantelé; le bois est pourri,

la pierre est moisie. Il y a aux murs du papier qui se décolle.

Vous pouvez y étudier les vieilles modes du papier, les griffons de

l'empire, les draperies en croissant du directoire, les balustres et

les cippes de Louis XVI. L'épaississement des toiles pleines de mouches

indique la paix profonde des araignées. Quelquefois on aperçoit un pot

cassé sur une planche. C'est là une maison «visionnée». Le diable y

vient la nuit.

La maison comme l'homme peut devenir cadavre. Il suffit qu'une

superstition la tue. Alors elle est terrible. Ces maisons mortes ne

sont point rares dans les îles de la Manche.

Les populations campagnardes et maritimes ne sont pas tranquilles

à l'endroit du diable. Celles de la Manche, archipel anglais et

littoral français, ont sur lui des notions très précises. Le diable

a des envoyés par toute la terre. Il est certain que Belphégor est

ambassadeur de l'enfer en France, Hutgin en Italie, Bélial en Turquie,

Thamuz en Espagne, Martinet en Suisse, et Mammon en Angleterre. Satan

est un empereur comme un autre. Satan César. Sa maison est très bien

montée; Dagon est grand panetier; Succor Bénoth est chef des eunuques;

Asmodée, banquier des jeux; Kobal, directeur du théâtre, et Verdelet,

grand maître des cérémonies; Nybbas est bouffon. Wiérus, homme savant,

bon strygologue et démonographe bien renseigné, appelle Nybbas «le

grand parodiste».

Les pêcheurs normands de la Manche ont bien des précautions à prendre

quand ils sont en mer, à cause des illusions que le diable fait.

On a longtemps cru que saint Maclou habitait le gros rocher carré

Ortach, qui est au large entre Aurigny et les Casquets, et beaucoup

de vieux matelots d'autrefois affirmaient l'y avoir très souvent vu

de loin, assis et lisant dans un livre. Aussi les marins de passage

faisaient-ils force génuflexions devant le rocher Ortach jusqu'au

jour où la fable s'est dissipée et a fait place à la vérité. On a

découvert et l'on sait aujourd'hui que ce qui habite le rocher Ortach,

ce n'est pas un saint, mais un diable. Ce diable, un nommé Jochmus,

avait eu la malice de se faire passer pendant plusieurs siècles pour

saint Maclou. Au reste l'église elle-même tombe dans ces méprises. Les

diables Raguhel, Oribel et Tobiel ont été saints jusqu'en 745 où le

pape Zacharie, les ayant flairés, les mit dehors. Pour faire de ces

expulsions, qui sont certes très utiles, il faut beaucoup se connaître

en diables.

Les anciens du pays racontent, mais ces faits-là appartiennent au

passé, que la population catholique de l'archipel normand a été

autrefois, bien malgré elle, plus en communication encore avec le

démon que la population huguenote. Pourquoi? nous l'ignorons. Ce qui

est certain, c'est que cette minorité fut jadis fort ennuyée par le

diable. Il avait pris les catholiques en affection, et cherchait à

les fréquenter, ce qui donnerait à croire que le diable est plutôt

catholique que protestant. Une de ses plus insupportables familiarités,

c'était de faire des visites nocturnes aux lits conjugaux catholiques,

au moment où le mari était endormi tout à fait, et la femme à

moitié. De là des méprises. Patouillet pensait que Voltaire était né

de cette façon. Cela n'a rien d'invraisemblable. Ce cas du reste est

parfaitement connu et décrit dans les formulaires d'exorcismes, sous

la rubrique: _De erroribus nocturnis et de semine diabolorum_. Il a

particulièrement sévi à Saint-Hélier vers la fin du siècle dernier,

probablement en punition des crimes de la révolution. Les conséquences

des excès révolutionnaires sont incalculables. Quoi qu'il en soit,

cette survenue possible du démon, la nuit, quand on n'y voit pas clair,

quand on dort, embarrassait beaucoup de femmes orthodoxes. Donner

naissance à un Voltaire n'a rien d'agréable. Une d'elles, inquiète,

consulta son confesseur sur le moyen d'éclaircir à temps ce quiproquo.

Le confesseur répondit:--Pour vous assurer si vous avez affaire au

diable ou à votre mari, tâtez le front; si vous trouvez des cornes,

vous serez sûre...--De quoi? demanda la femme.

La maison qu'habitait Gilliatt avait été visionnée et ne l'était plus.

Elle n'en était que plus suspecte. Personne n'ignore que lorsqu'un

sorcier s'installe dans un logis hanté, le diable juge le logis

suffisamment tenu, et fait au sorcier la politesse de n'y plus venir, à

moins d'être appelé, comme le médecin.

Cette maison se nommait le Bû de la Rue. Elle était située à la

pointe d'une langue de terre ou plutôt de rocher qui faisait un petit

mouillage à part dans la crique de Houmet-Paradis. Il y a là une eau

profonde. Cette maison était toute seule sur cette pointe presque hors

de l'île, avec juste assez de terre pour un petit jardin. Les hautes

marées noyaient quelquefois le jardin. Entre le port de Saint-Sampson

et la crique de Houmet-Paradis, il y a la grosse colline que surmonte

le bloc de tours et de lierre appelé le château du Valle ou de

l'Archange, en sorte que de Saint-Sampson on ne voyait pas le Bû de la

Rue.

Rien n'est moins rare qu'un sorcier à Guernesey. Ils exercent leur

profession dans certaines paroisses, et le dix-neuvième siècle n'y

fait rien. Ils ont des pratiques véritablement criminelles. Ils font

bouillir de l'or. Ils cueillent des herbes à minuit. Ils regardent de

travers les bestiaux des gens. On les consulte; ils se font apporter

dans des bouteilles de «l'eau des malades», et on les entend dire à

demi-voix: _L'eau paraît bien triste_. L'un d'eux un jour, en mars

1856, a constaté dans «l'eau» d'un malade sept diables. Ils sont

redoutés et redoutables. Un d'eux a récemment ensorcelé un boulanger

«ainsi que son four». Un autre a la scélératesse de cacheter et sceller

avec le plus grand soin des enveloppes «où il n'y a rien dedans». Un

autre va jusqu'à avoir dans sa maison sur une planche trois bouteilles

étiquetées B. Ces faits monstrueux sont constatés. Quelques sorciers

sont complaisants, et, pour deux ou trois guinées, prennent vos

maladies. Alors ils se roulent sur leur lit en poussant des cris.

Pendant qu'ils se tordent, vous dites: Tiens, je n'ai plus rien.

D'autres vous guérissent de tous les maux en vous nouant un mouchoir

autour du corps. Moyen si simple qu'on s'étonne que personne ne s'en

soit encore avisé. Au siècle dernier la cour royale de Guernesey les

mettait sur un tas de fagots, et les brûlait vifs. De nos jours elle

les condamne à huit semaines de prison, quatre semaines au pain et à

l'eau, et quatre semaines au secret, alternant. _Amant alterna catenæ._

Le dernier brûlement de sorciers à Guernesey a eu lieu en 1747. La

ville avait utilisé pour cela une de ses places, le carrefour du

Bordage. Le carrefour du Bordage a vu brûler onze sorciers, de 1565 à

1700. En général ces coupables avouaient. On les aidait à l'aveu au

moyen de la torture. Le carrefour du Bordage a rendu d'autres services

à la société et à la religion. On y a brûlé les hérétiques. Sous Marie

Tudor, on y brûla, entre autres huguenots, une mère et ses deux filles;

cette mère s'appelait Perrotine Massy. Une des filles était grosse.

Elle accoucha dans la braise du bûcher. La chronique dit: «Son ventre

éclata.» Il sortit de ce ventre un enfant vivant; le nouveau-né roula

hors de la fournaise; un nommé House le ramassa. Le bailli Hélier

Gosselin, bon catholique, fit rejeter l'enfant dans le feu.

III

«POUR TA FEMME, QUAND TU TE MARIERAS»

Revenons à Gilliatt.

On contait dans le pays qu'une femme, qui avait avec elle un petit

enfant, était venue vers la fin de la révolution habiter Guernesey.

Elle était anglaise, à moins qu'elle ne fût française. Elle avait un

nom quelconque dont la prononciation guernesiaise et l'orthographe

paysanne avaient fait Gilliatt. Elle vivait seule avec cet enfant qui

était pour elle, selon les uns un neveu, selon les autres un fils,

selon les autres un petit-fils, selon les autres rien du tout. Elle

avait un peu d'argent, de quoi vivre pauvrement. Elle avait acheté

une pièce de pré à la Sergentée, et une jaonnière à la Roque-Crespel,

près de Rocquaine. La maison du Bû de la Rue était, à cette époque,

visionnée. Depuis plus de trente ans, on ne l'habitait plus. Elle

tombait en ruine. Le jardin, trop visité par la mer, ne pouvait rien

produire. Outre les bruits nocturnes et les lueurs, cette maison avait

cela de particulièrement effrayant que, si on y laissait le soir sur

la cheminée une pelote de laine, des aiguilles et une pleine assiettée

de soupe, on trouvait le lendemain matin la soupe mangée, l'assiette

vide et une paire de mitaines tricotée. On offrait cette masure à

vendre avec le démon qui était dedans pour quelques livres sterling.

Cette femme l'acheta, évidemment tentée par le diable. Ou par le bon

marché.

Elle fit plus que l'acheter, elle s'y logea, elle et son enfant; et,

à partir de ce moment, la maison s'apaisa. _Cette maison a ce qu'elle

veut_, dirent les gens du pays. Le visionnement cessa. On n'y entendit

plus de cris au point du jour. Il n'y eut plus d'autre lumière que le

suif allumé le soir par la bonne femme. Chandelle de sorcière vaut

torche du diable. Cette explication satisfit le public.

Cette femme tirait parti des quelques vergées de terre qu'elle avait.

Elle avait une bonne vache à beurre jaune. Elle récoltait des mouzettes

blanches, des caboches et des pommes de terre Golden Drops. Elle

vendait, tout comme une autre, «des panais par le tonneau, des oignons

par le cent, et des fèves par le dénerel». Elle n'allait pas au marché,

mais faisait vendre sa récolte par Guilbert Falliot, aux Abreuveurs

Saint-Sampson. Le registre de Falliot constate qu'il vendit pour elle

une fois jusqu'à douze boisseaux de _patates dites trois mois, des plus

temprunes_.

La maison avait été chétivement réparée, assez pour y vivre. Il ne

pleuvait dans les chambres que par les très gros temps. Elle se

composait d'un rez-de-chaussée et d'un grenier. Le rez-de-chaussée

était partagé en trois salles, deux où l'on couchait, une où l'on

mangeait. On montait au grenier par une échelle. La femme faisait la

cuisine et montrait à lire à l'enfant. Elle n'allait point aux églises;

ce qui fit que, tout bien considéré, on la déclara française. N'aller

«à aucune place», c'est grave.

En somme, c'étaient des gens que rien ne prouvait.

Française, il est probable qu'elle l'était. Les volcans lancent des

pierres et les révolutions des hommes. Des familles sont ainsi envoyées

à de grandes distances, des destinées sont dépaysées, des groupes

sont dispersés et s'émiettent; des gens tombent des nues, ceux-ci en

Allemagne, ceux-là en Angleterre, ceux-là en Amérique. Ils étonnent les

naturels du pays. D'où viennent ces inconnus? C'est ce vésuve qui fume

là-bas qui les a expectorés. On donne des noms à ces aérolithes, à ces

individus expulsés et perdus, à ces éliminés du sort; on les appelle

émigrés, réfugiés, aventuriers. S'ils restent, on les tolère; s'ils

s'en vont, on est content. Quelquefois ce sont des êtres absolument

inoffensifs, étrangers, les femmes du moins, aux événements qui les ont

chassés, n'ayant ni haine ni colère, projectiles sans le vouloir, très

étonnés. Ils reprennent racine comme ils peuvent. Ils ne faisaient rien

à personne et ne comprennent pas ce qui leur est arrivé. J'ai vu une

pauvre touffe d'herbe lancée éperdument en l'air par une explosion de

mine. La révolution française, plus que toute autre explosion, a eu de

ces jets lointains.

La femme qu'à Guernesey on appelait _la Gilliatt_ était peut-être cette

touffe d'herbe-là.

La femme vieillit, l'enfant grandit. Ils vivaient seuls, et évités. Ils

se suffisaient. Louve et louveteau se pourlèchent. Ceci est encore une

des formules que leur appliqua la bienveillance environnante. L'enfant

devint un adolescent, l'adolescent devint un homme, et alors, les

vieilles écorces de la vie devant toujours tomber, la mère mourut. Elle

lui laissa le pré de la Sergentée, la jaonnière de la Roque-Crespel, la

maison du Bû de la Rue, plus, dit l'inventaire officiel, «cent guinées

d'or dans le pied d'une cauche», c'est-à-dire dans le pied d'un bas.

La maison était suffisamment meublée de deux coffres de chêne, de deux

lits, de six chaises et d'une table, avec ce qu'il faut d'ustensiles.

Sur une planche il y avait quelques livres, et, dans un coin, une malle

pas du tout mystérieuse qui dut être ouverte pour l'inventaire. Cette

malle était en cuir fauve à arabesques de clous de cuivre et d'étoiles

d'étain, et contenait un trousseau de femme neuf et complet en belle

toile de fil de Dunkerque, chemises et jupes, plus des robes de soie en

pièce, avec un papier où on lisait ceci écrit de la main de la morte:

_Pour ta femme, quand tu te marieras_.

Cette mort fut pour le survivant un accablement. Il était sauvage,

il devint farouche. Le désert s'acheva autour de lui. Ce n'était que

l'isolement, ce fut le vide. Tant qu'on est deux, la vie est possible.

Seul, il semble qu'on ne pourra plus la traîner. On renonce à tirer.

C'est la première forme du désespoir. Plus tard on comprend que le

devoir est une série d'acceptations. On regarde la mort, on regarde la

vie, et l'on consent. Mais c'est un consentement qui saigne.

Gilliatt étant jeune, sa plaie se cicatrisa. A cet âge, les chairs du

cœur reprennent. Sa tristesse, effacée peu à peu, se mêla autour de lui

à la nature, y devint une sorte de charme, l'attira vers les choses et

loin des hommes, et amalgama de plus en plus cette âme à la solitude.

IV

IMPOPULARITÉ

Gilliatt, nous l'avons dit, n'était pas aimé dans la paroisse. Rien de

plus naturel que cette antipathie. Les motifs abondaient. D'abord, on

vient de l'expliquer, la maison qu'il habitait. Ensuite, son origine.

Qu'est-ce que c'était que cette femme? et pourquoi cet enfant? Les

gens du pays n'aiment pas qu'il y ait des énigmes sur les étrangers.

Ensuite, son vêtement qui était d'un ouvrier, tandis qu'il avait,

quoique pas riche, de quoi vivre sans rien faire. Ensuite, son jardin,

qu'il réussissait à cultiver et d'où il tirait des pommes de terre

malgré les coups d'équinoxe. Ensuite, de gros livres qu'il avait sur

une planche, et où il lisait.

D'autres raisons encore.

D'où vient qu'il vivait solitaire? Le Bû de la Rue était une sorte de

lazaret, on tenait Gilliatt en quarantaine; c'est pourquoi il était

tout simple qu'on s'étonnât de son isolement, et qu'on le rendît

responsable de la solitude qu'on faisait autour de lui.

Il n'allait jamais à la chapelle. Il sortait souvent la nuit. Il

parlait aux sorciers. Une fois on l'avait vu assis dans l'herbe d'un

air étonné. Il hantait le dolmen de l'Ancresse et les pierres fées

qui sont dans la campagne çà et là. On croyait être sûr de l'avoir vu

saluer poliment la Roque qui Chante. Il achetait tous les oiseaux qu'on

lui apportait et les mettait en liberté. Il était honnête aux personnes

bourgeoises dans les rues de Saint-Sampson, mais faisait volontiers un

détour pour n'y point passer. Il pêchait souvent, et revenait toujours

avec du poisson. Il travaillait à son jardin le dimanche. Il avait un

bug-pipe, acheté par lui à des soldats écossais de passage à Guernesey,

et dont il jouait dans les rochers au bord de la mer, à la nuit

tombante. Il faisait des gestes comme un semeur. Que voulez-vous qu'un

pays devienne avec un homme comme cela?

Quant aux livres, qui venaient de la femme morte, et où il lisait,

ils étaient inquiétants. Le révérend Jaquemin Hérode, recteur de

Saint-Sampson, quand il était entré dans la maison pour l'enterrement

de la femme, avait lu au dos de ces livres les titres que voici:

_Dictionnaire de Rosier_, _Candide_, par Voltaire, _Avis au peuple

sur sa santé_, par Tissot. Un gentilhomme français, émigré, retiré à

Saint-Sampson, avait dit: _Ce doit être le Tissot qui a porté la tête

de la princesse de Lamballe_.

Le révérend avait remarqué sur un de ces livres ce titre véritablement

bourru et menaçant: _De Rhubarbaro_.

Disons-le pourtant, l'ouvrage étant, comme le titre l'indique, écrit en

latin, il était douteux que Gilliatt, qui ne savait pas le latin, lût

ce livre.

Mais ce sont précisément les livres qu'un homme ne lit pas qui

l'accusent le plus. L'inquisition d'Espagne a jugé ce point et l'a mis

hors de doute.

Du reste ce n'était autre chose que le traité du docteur Tilingius _sur

la Rhubarbe_, publié en Allemagne en 1679.

On n'était pas sûr que Gilliatt ne fît pas des charmes, des philtres et

des «bouilleries». Il avait des fioles.

Pourquoi allait-il se promener le soir, et quelquefois jusqu'à minuit,

dans les falaises? évidemment pour causer avec les mauvaises gens qui

sont la nuit au bord de la mer dans de la fumée.

Une fois il avait aidé la sorcière de Torteval à désembourber son

chariot. Une vieille, nommée Moutonne Gahy.

A un recensement qui s'était fait dans l'île, interrogé sur sa

profession, il avait répondu:--_Pêcheur, quand il y a du poisson

à prendre._--Mettez-vous à la place des gens, on n'aime pas ces

réponses-là.

La pauvreté et la richesse sont de comparaison. Gilliatt avait des

champs et une maison, et, comparé à ceux qui n'ont rien du tout, il

n'était pas pauvre. Un jour, pour l'éprouver, et peut-être aussi pour

lui faire une avance, car il y a des femmes qui épouseraient le diable

riche, une fille dit à Gilliatt: Quand donc prendrez-vous femme? Il

répondit: _Je prendrai femme quand la Roque qui Chante prendra homme_.

Cette Roque qui Chante est une grande pierre plantée droite dans un

courtil proche monsieur Lemézurier de Fry. Cette pierre est fort à

surveiller. On ne sait ce qu'elle fait là. On y entend chanter un coq

qu'on ne voit pas, chose extrêmement désagréable. Ensuite il est avéré

qu'elle a été mise dans ce courtil par les sarregousets, qui sont la

même chose que les sins.

La nuit, quand il tonne, si l'on voit des hommes voler dans le rouge

des nuées et dans le tremblement de l'air, ce sont les sarregousets.

Une femme, qui demeure au Grand-Mielles, les connaît. Un soir qu'il

y avait des sarregousets dans un carrefour, cette femme cria à un

charretier qui ne savait quelle route prendre: _Demandez-leur votre

chemin; c'est des gens bien faisants, c'est des gens bien civils

à deviser au monde_. Il y a gros à parier que cette femme est une

sorcière.

Le judicieux et savant roi Jacques Ier faisait bouillir toutes vives

les femmes de cette espèce, goûtait le bouillon, et, au goût du

bouillon, disait: _C'était une sorcière_, ou _Ce n'en était pas une_.

Il est à regretter que les rois d'aujourd'hui n'aient plus de ces

talents-là, qui faisaient comprendre l'utilité de l'institution.

Gilliatt, non sans de sérieux motifs, vivait en odeur de sorcellerie.

Dans un orage, à minuit, Gilliatt étant en mer seul dans une barque du

côté de la Sommeilleuse, on l'entendit demander:

--Y a-t-il du rang pour passer?

Une voix cria du haut des roches:

--Voire! hardi!

A qui parlait-il, si ce n'est à quelqu'un qui lui répondait? Ceci nous

semble une preuve.

Dans une autre soirée d'orage, si noire qu'on ne voyait rien, tout

près de la Catiau-Roque, qui est une double rangée de roches où les

sorciers, les chèvres et les faces vont danser le vendredi, on crut

être certain de reconnaître la voix de Gilliatt mêlée à l'épouvantable

conversation que voici:

--Comment se porte Vésin Brovard? (C'était un maçon qui était tombé

d'un toit.)

--Il guarit.

--Ver dia! il a chu de plus haut que ce grand pau[3]. C'est ravissant

qu'il ne se soit rien rompu.

[3] _Pau_, poteau.

--Les gens eurent beau temps au varech la semaine passée.

--Plus qu'ogny[4].

[4] _Ogny_, aujourd'hui.

--Voire! il n'y aura pas hardi de poisson au marché.

--Il vente trop dur.

--Ils ne sauraient mettre leurs rets bas.

--Comment va la Catherine?

--Elle est de charme.

«La Catherine» était évidemment une sarregousette.

Gilliatt, selon toute apparence, faisait œuvre de nuit. Du moins,

personne n'en doutait.

On le voyait quelquefois, avec une cruche qu'il avait, verser de l'eau

à terre. Or l'eau qu'on jette à terre trace la forme des diables.

Il existe sur la route de Saint-Sampson, vis-à-vis le martello numéro

I, trois pierres arrangées en escalier. Elles ont porté sur leur

plate-forme, vide aujourd'hui, une croix, à moins qu'elles n'aient

porté un gibet. Ces pierres sont très malignes.

Des gens fort prud'hommes et des personnes absolument croyables

affirmaient avoir vu, près de ces pierres, Gilliatt causer avec un

crapaud. Or il n'y a pas de crapauds à Guernesey; Guernesey a toutes

les couleuvres, et Jersey a tous les crapauds. Ce crapaud avait dû

venir de Jersey à la nage pour parler à Gilliatt. La conversation était

amicale.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 4 / 19 段