Tout entendre et tout lire, d'un côté, cela implique, de l'autre, tout

dire et tout écrire. Donc franchise absolue de parole et de presse.

Est imprimeur qui veut, est apôtre qui veut, est pontife qui peut. Il

ne tient qu'à vous d'être pape. Vous n'avez pour cela qu'à inventer

une religion. Imaginez une nouvelle forme de Dieu dont vous vous ferez

le prophète. Personne n'a rien à y voir. Au besoin les policemen vous

aident. D'entrave point. Toute liberté; spectacle grandiose. On discute

la chose jugée. De même qu'on sermonne le prêtre, on juge le juge. Les

journaux impriment: «Hier la cour a rendu un arrêt inique.» L'erreur

judiciaire possible n'a droit, chose étonnante, à aucun respect. La

justice humaine est livrée aux contestations comme la révélation

céleste. L'indépendance individuelle irait difficilement plus loin.

Chacun est son propre souverain, non de par la loi, mais de par les

mœurs. Souveraineté si entière et si mêlée à la vie qu'on ne la sent,

pour ainsi dire, plus. Le droit est devenu respirable; il est incolore,

inaperçu et nécessaire comme l'air. En même temps, on est «loyal».

Ce sont des citoyens qui ont la vanité d'être sujets. Au total le

dix-neuvième siècle règne et gouverne. Il entre par toutes les fenêtres

de ce moyen âge resté debout. La vieille légalité normande est de part

en part traversée par la liberté. Cette masure est pleine de cette

lumière. Jamais anachronisme ne fut si peu réfractaire. L'histoire fait

gothique cet archipel, l'industrie et l'intelligence le font actuel. Il

échappe à l'immobilisation par le simple jeu des poumons du peuple. Ce

qui n'empêche pas qu'on ne soit seigneur de Mélèches. Une féodalité de

droit, une république de fait. Tel est le phénomène.

Cette liberté souffre une exception; une seule; nous l'avons indiquée

déjà. Il existe en Angleterre un tyran. Le tyran des anglais a le même

nom que le créancier de don Juan, il s'appelle Dimanche. L'Angleterre

est le peuple qui a dit: _time is money_; le tyran Dimanche réduit la

semaine active à six jours, c'est-à-dire prend aux anglais le septième

de leur capital. Et aucune résistance n'est possible. Le dimanche règne

par les mœurs, despotes bien autres que les lois. Le dimanche, ce roi

d'Angleterre, a pour prince de Galles le spleen. Il a le droit d'ennui.

Il ferme les ateliers, les laboratoires, les bibliothèques, les musées,

les théâtres, presque les jardins et les bois. Du reste, insistons-y,

le dimanche anglais opprime moins Jersey que Guernesey. A Guernesey,

une pauvre tavernière française verse un verre de bière à un promeneur;

c'est le dimanche, quinze jours de prison. Un proscrit, bottier, veut

travailler le dimanche afin de nourrir sa femme et ses enfants; il

ferme ses volets pour qu'on n'entende pas son marteau; si on l'entend,

amende. Un dimanche, un peintre, frais débarqué de Paris, s'arrête

sur un chemin pour dessiner un arbre, un centenier l'interpelle, lui

enjoint de cesser ce scandale, et, par clémence, veut bien ne point

le _loger au greffe_. Un barbier de Southampton rase un passant le

dimanche; il paye trois livres sterling au fisc. C'est tout simple,

Dieu s'étant reposé ce jour-là.

Heureux, du reste, le peuple qui est libre six jours sur sept. Dimanche

étant donné comme synonyme de servitude, nous connaissons des nations

dont la semaine a sept dimanches.

Tôt ou tard, ces dernières entraves tomberont. Sans doute l'esprit

d'orthodoxie est tenace. Sans doute le procès intenté à l'évêque

Colenso, par exemple, est grave. Pensez pourtant au chemin qu'a fait

l'Angleterre dans la liberté depuis le temps où Elliott était traduit

en cour d'assises pour avoir dit que le soleil était habité.

Il y a un automne pour la chute des préjugés. C'est l'heure du déclin

des monarchies. Cette heure est arrivée.

La civilisation de l'archipel normand est en marche et ne s'arrêtera

pas. Cette civilisation est autochthone, ce qui ne l'empêche point

d'être hospitalière et cosmopolite. Elle a reçu au dix-septième

siècle le contre-coup de la révolution anglaise et au dix-neuvième le

contre-coup de la révolution française. Elle a eu deux fois le profond

tremblement de l'indépendance.

Au surplus, tous les archipels sont des pays libres. Mystérieux travail

de la mer et du vent.

XVIII

ASILE

Ces îles, autrefois redoutables, se sont adoucies. Elles étaient

écueils, elles sont refuges. Ces lieux de détresse sont devenus

des points de sauvetage. Qui sort du désastre, émerge là. Tous les

naufragés y viennent, celui-ci des tempêtes, celui-là des révolutions.

Ces hommes, le marin et le proscrit, mouillés d'écumes diverses, se

sèchent ensemble à ce tiède soleil. Chateaubriand, jeune, pauvre,

obscur, sans patrie, s'est assis sur une pierre du vieux quai de

Guernesey. Une bonne femme lui a dit: _Que désirez-vous, mon ami?_

C'est une grande douceur pour le banni français, et presque un

apaisement mystérieux, de retrouver dans les Channel Islands cet

idiome qui est la civilisation même, ces accents de nos provinces,

ces cris de nos ports, ces refrains de nos rues et de nos campagnes.

_Reminiscitur Argos._ Louis XIV a jeté dans cette antique peuplade

normande un contingent utile de braves français parlant purement; la

révocation de l'édit de Nantes a ravitaillé dans les îles la langue

française. Les français hors de France vont volontiers faire leur temps

dans cet archipel de la Manche; ils promènent dans ces rochers leur

rêverie d'hommes qui attendent; ce choix s'explique par le charme d'y

retrouver l'idiome natal. Le marquis de Rivière, le même à qui Charles

X disait: _A propos, j'ai oublié de te dire que je t'avais fait duc_,

pleurait devant les pommiers de Jersey et préférait le Pier'road de

Saint-Hélier à l'Oxford street de Londres. C'est dans ce Pier'road que

logeait le duc d'Anville, qui était Rohan et La Rochefoucauld. Un jour,

M. d'Anville, qui avait un vieux basset de chasse, eut à consulter

pour sa santé un médecin de Saint-Hélier, qu'il trouva bon aussi pour

son chien. Il demanda au médecin jersiais une ordonnance pour son

basset. Le chien n'était pas même malade, et c'était une gaîté de grand

seigneur. Le docteur donna son avis. Le lendemain, le duc reçut du

docteur une note ainsi conçue:

«Deux consultations;

«1º Pour M. le duc, un louis.

«2º Pour son chien, dix louis.»

Ces îles ont été des lieux d'abri de la destinée; toutes les formes de

la fatalité les ont traversées, depuis Charles II sortant de Cromwell

jusqu'au duc de Berry, allant à Louvel. Il y a deux mille ans, César,

promis à Brutus, y était venu. A dater du dix-septième siècle, ces îles

ont été fraternelles au monde entier; l'hospitalité est leur gloire.

Elles ont l'impartialité de l'asile. Royalistes, elles accueillent la

république vaincue; huguenotes, elles admettent le catholicisme émigré.

Elles lui font même cette politesse, nous l'avons dit, de haïr autant

que lui Voltaire. Et comme, selon beaucoup de gens, et surtout selon

les religions d'état, haïr nos ennemis c'est la meilleure manière de

nous aimer, le catholicisme doit se trouver fort aimé dans les îles de

la Manche.

Pour le nouveau venu sorti d'un naufrage et faisant là un stage dans

la destinée inconnue, quelquefois l'accablement de ces solitudes est

profond, il y a du désespoir dans l'air; et tout à coup on y sent une

caresse, un souffle passe qui vous relève. Qu'est ce souffle? une note,

un mot, un soupir, rien. Ce rien suffit. Qui n'a senti en ce monde la

puissance de ceci: un rien!

Il y a dix ou douze ans, un français, débarqué depuis peu à Guernesey,

rôdait sur une des grèves de l'ouest, seul, triste, amer, songeant à

la patrie perdue. A Paris, on flâne; à Guernesey, on rôde. Cette île

lui apparaissait lugubre. La brume couvrait tout, la côte sonnait sous

la vague, la mer faisait sur les rochers d'immenses décharges d'écume,

le ciel était hostile et noir. On était pourtant au printemps; mais

le printemps de la mer a un nom farouche, il s'appelle équinoxe. Il

est plus volontiers ouragan que zéphyr, et l'on pourrait citer un jour

de mai où l'écume, sous ce souffle, a sauté vingt pieds au-dessus

de la pointe du mât de signal qui est sur la plus haute plate-forme

du château Cornet. Ce français avait le sentiment qu'il était en

Angleterre; il ne savait pas un mot d'anglais; il voyait un vieil

Union-jack, déchiré par le vent, flotter sur une tour ruinée au bout

d'un cap désert; deux ou trois chaumières étaient là; au loin tout

était sable, bruyère, lande, ajoncs épineux; quelques batteries

rasantes, à larges embrasures, montraient leurs angles; les pierres

taillées par l'homme avaient la même tristesse que les rochers maniés

par la mer; le français sentait poindre en lui cet épaississement du

deuil intérieur qui commence la nostalgie; il regardait, il écoutait;

pas un rayon; des cormorans en chasse, des nuages en fuite; partout sur

l'horizon une pesanteur de plomb; un vaste rideau livide tombant du

zénith; le spectre du spleen dans le linceul des tempêtes; rien nulle

part qui ressemblât à l'espérance, et rien qui ressemblât à la patrie;

le français songeait, de plus en plus assombri; tout à coup il releva

la tête; une voix sortait d'une des chaumières entr'ouvertes, une voix

claire, fraîche, délicate, une voix d'enfant, et cette voix chantait:

La clef des champs, la clef des bois,

La clef des amourettes!

XIX

Toutes les réminiscences de la France dans l'archipel ne sont pas

également gracieuses. Nous connaissons un passant qui, dans l'admirable

île de Serk, un dimanche, a entendu dans la cour d'une ferme ce couplet

d'un ancien cantique huguenot français, très solennellement chanté en

chœur par des voix religieuses ayant le grave accent calviniste:

Tout le monde pue, pue, pue,

Comme une charogne.

Gniaq' gniaq' gniaq' mon doux Jésus

Qui ait l'odeur bonne.

Il est mélancolique et presque douloureux de penser qu'on est mort

dans les Cévennes sur ces paroles-là. Ce couplet, d'un haut comique

involontaire, est tragique. On en rit; on en devrait pleurer. Sur ce

couplet, Bossuet, l'un des quarante de l'académie française, criait:

Tue! Tue!

Du reste, pour le fanatisme, hideux quand il persécute, auguste et

touchant quand il est persécuté, l'hymne extérieur n'est rien. Il a son

grand et sombre hymne intérieur qu'il chante mystérieusement en son âme

à travers toutes les paroles. Il pénètre de sublime même le grotesque,

et, quelles que soient la poésie et la prose de ses prêtres, il

transfigure cette prose et cette poésie par l'immense harmonie latente

de sa foi. Il corrige la difformité des formules par la grandeur des

épreuves acceptées et des supplices subis. Où la poésie manque, il met

la conscience. Le libretto du martyre peut être plat, qu'importe si le

martyre est magnanime.

XX

HOMO EDAX

Dans un temps donné la configuration d'une île change. Une île est une

construction de l'océan. La matière est éternelle, non l'aspect. Tout

sur la terre est perpétuellement pétri par la mort, même les monuments

extra-humains, même le granit. Tout se déforme, même l'informe. Les

édifices de la mer s'écroulent comme les autres.

La mer qui les a élevés, les renverse.

En quinze cents ans, seulement entre l'embouchure de l'Elbe et

l'embouchure du Rhin, sept îles sur vingt-trois ont sombré.

Cherchez-les au fond de la mer. C'est au treizième siècle que la mer

a fait le Zuyderzée; c'est au quinzième qu'elle a créé la baie de

Bier-Bosch en supprimant vingt-deux villages; c'est au seizième qu'elle

a improvisé le golfe de Dollart, en engloutissant Torum. Il y a cent

ans, devant le Bourgdault, aujourd'hui coupé à pic sur la falaise

normande, on voyait encore sous les vagues le clocher de l'ancien

Bourgdault submergé. A Ecré-Hou, on distingue, dit-on, parfois, à marée

basse, les arbres aujourd'hui sous-marins de la forêt druidique noyée

au huitième siècle. Jadis Guernesey adhérait à Herm, Herm à Serk, Serk

à Jersey et Jersey à la France. Entre la France et Jersey, un enfant

enjambait le détroit. On y jetait un fagot, quand l'évêque de Coutances

passait, pour que l'évêque ne se mouillât point les pieds.

La mer édifie et démolit; et l'homme aide la mer, non à bâtir, mais à

détruire.

De toutes les dents du temps, celle qui travaille le plus, c'est la

pioche de l'homme. L'homme est un rongeur. Tout sous lui se modifie et

s'altère, soit pour le mieux, soit pour le pire. Ici il défigure, là il

transfigure. La brèche de Roland n'est pas si fabuleuse qu'elle en a

l'air; l'entaille de l'homme est sur la nature. La balafre du travail

humain est visible sur l'œuvre divine. Il semble que l'homme soit

chargé d'une certaine quantité d'achèvement. Il approprie la création

à l'humanité. Telle est sa fonction. Il en a l'audace; on pourrait

presque dire, l'impiété. La collaboration est parfois offensante.

L'homme, ce vivant à brève échéance, ce perpétuel mourant, entreprend

l'infini. A tous les flux et reflux de la nature, à l'élément qui

veut communiquer avec l'élément, aux phénomènes ambiants, à la

vaste navigation des forces dans les profondeurs, l'homme signifie

son blocus. Il dit lui aussi son _tu n'iras pas plus loin_. Il a

sa convenance, et il faut que l'univers l'accepte. N'a-t-il pas

d'ailleurs un univers à lui? Il entend en faire ce que bon lui semble.

Un univers est une matière première. Le monde, œuvre de Dieu, est le

canevas de l'homme.

Tout borne l'homme, mais rien ne l'arrête. Il réplique à la limite par

l'enjambée. L'impossible est une frontière toujours reculante.

Une formation géologique qui a à sa base la boue du déluge et à son

sommet la neige éternelle est pour l'homme un mur comme un autre, il

la perce, et passe outre. Il coupe un isthme, fore un volcan, menuise

une falaise, évide un gisement, met un promontoire en petits morceaux.

Jadis il se donnait toute cette peine pour Xercès; aujourd'hui,

moins bête, il se la donne pour lui-même. Cette diminution de bêtise

s'appelle le progrès. L'homme travaille à sa maison, et sa maison

c'est la terre. Il dérange, déplace, supprime, abat, rase, mine,

sape, creuse, fouille, casse, pulvérise, efface cela, abolit ceci, et

reconstruit avec de la destruction. Rien ne le fait hésiter, nulle

masse, nul encombrement, nulle autorité de la matière splendide, nulle

majesté de la nature. Si les énormités de la création sont à sa portée,

il les bat en brèche. Ce côté de Dieu qui peut être ruiné le tente,

et il monte à l'assaut de l'immensité, le marteau à la main. L'avenir

verra peut-être mettre en démolition les Alpes. Globe, laisse faire ta

fourmi.

L'enfant, brisant son jouet, a l'air d'en chercher l'âme. L'homme aussi

semble chercher l'âme de la terre.

Pourtant, ne nous exagérons pas notre puissance, quoi que l'homme

fasse, les grandes lignes de la création persistent; la masse suprême

ne dépend point de l'homme. Il peut sur le détail, non sur l'ensemble.

Et il est bon que cela soit ainsi. Le Tout est providentiel. Les lois

passent au-dessus de nous. Ce que nous faisons ne va pas au delà de la

surface. L'homme habille ou déshabille la terre; un déboisement est un

vêtement qu'on ôte. Mais ralentir la rotation du globe sur son axe,

accélérer la course du globe dans son orbite, ajouter ou retrancher

une toise à l'étape de sept cent dix-huit mille lieues par jour que

fait la terre autour du soleil, modifier la précession des équinoxes,

supprimer une goutte de pluie, jamais! ce qui reste en haut reste en

haut. L'homme peut changer le climat, non la saison. Faites donc rouler

la lune ailleurs que dans l'écliptique!

Des rêveurs, quelques-uns illustres, ont rêvé la restitution du

printemps perpétuel à la terre. Les saisons extrêmes, été et hiver,

sont produites par l'excès d'inclinaison de l'axe de la terre sur le

plan de cette écliptique dont nous venons de parler. Pour supprimer

ces saisons, il suffirait de redresser cet axe. Rien de plus simple.

Plantez dans le pôle un pieu allant jusqu'au centre du globe,

attachez-y une chaîne, trouvez hors de la terre un champ de tirage,

ayez dix milliards d'attelages de dix milliards de chevaux chacun,

faites tirer, l'axe se redressera, et vous aurez votre printemps. On le

voit, pas grand'chose à faire.

Cherchons ailleurs l'éden. Le printemps est bon; la liberté et la

justice valent mieux. L'éden est moral et non matériel.

Être libres et justes, cela dépend de nous.

La sérénité est intérieure. C'est au dedans de nous qu'est notre

printemps perpétuel.

XXI

PUISSANCE DES CASSEURS DE PIERRES

Guernesey est une trinacrie. La reine des trinacries, c'est la Sicile.

La Sicile appartenait à Neptune, et chacun de ses trois angles était

dédié à l'une des pointes du trident. Les trois caps portaient trois

temples; l'un à Dextra, l'autre à Dubia, l'autre à Sinistra; Dextra

était la pointe des fleuves, Sinistra, la pointe des mers, Dubia, la

pointe des pluies. Quoi qu'en ait dit le pharaon Psamméthis, menaçant

Trasidée, roi d'Agrigente, de faire la Sicile «ronde comme un disque»,

ces trinacries échappent au remaniement de l'homme, et garderont leurs

trois promontoires jusqu'à ce que le déluge qui les a faits vienne les

défaire. La Sicile aura toujours son cap Pelore vers l'Italie, son cap

Pachynum vers la Grèce et son cap Lilybée vers l'Afrique; et Guernesey

aura toujours sa pointe de l'Ancresse au nord, sa pointe de Plainmont

au sud-ouest, et sa pointe de Jerbourg au sud-est.

A cela près, l'île de Guernesey est en pleine démolition. Ce granit

est bon, qui en veut? Toute la falaise est mise en adjudication. Les

habitants vendent l'île en détail. Le curieux rocher la Roque-au-Diable

a été dernièrement brocanté pour quelques livres sterling; la vaste

carrière de la Ville-Baudue épuisée, on passera à une autre.

Toute l'Angleterre demande de cette pierre. Rien que pour la digue

construite sur la Tamise, il en faudra deux cent mille tonnes. Les

personnes loyales qui tiennent à la solidité des statues royales ont

fort regretté que le piédestal du bronze Albert, qui est en granit de

Cheesering, n'ait pas été fait en bonne roche de Guernesey. Quoi qu'il

en soit, les côtes de Guernesey tombent sous la pioche. En quatre ans,

à Saint-Pierre-Port, sous les fenêtres des habitants de la Falue, une

montagne a disparu.

Et cela se fait en Amérique comme en Europe. A l'heure qu'il est,

Valparaiso est en train de vendre à l'enchère aux équarrisseurs les

collines magnifiques et vénérables qui l'avaient fait surnommer

_Vallée-Paradis_.

Les anciens guernesiais ne reconnaissent plus leur île. Ils seraient

tentés de dire: _on m'a changé mon lieu natal_. Wellington le disait de

Waterloo, qui était son lieu natal à lui. Ajoutez à cela que Guernesey,

qui jadis parlait français, parle aujourd'hui anglais; autre démolition.

Jusque vers 1805, Guernesey a été coupée en deux îles. Un fleuve de

mer la traversait de part en part, du mont Crevel de l'est au mont

Crevel de l'ouest. Ce bras de mer débouchait à l'occident vis-à-vis les

Fresquiers et les deux Sauts-Roquiers; il avait des baies entrant assez

avant dans les terres, une allait jusqu'à Salterns; on nommait ce bras

de mer la Braye du Valle. Saint-Sampson, au siècle dernier, était un

amarrage de barques des deux côtés d'une rue de l'océan. Rue étroite

et sinueuse. De même que les hollandais ont desséché le lac de Harlem

dont ils ont fait une plaine assez laide, les guernesiais ont comblé

la Braye du Valle, à cette heure prairie. De la rue ils ont fait un

cul-de-sac; ce cul-de-sac est le port de Saint-Sampson.

XXII

BONTÉ DU PEUPLE DE L'ARCHIPEL

Qui a vu l'archipel normand, l'aime; qui l'a habité, l'estime.

C'est là un noble petit peuple, grand par l'âme. Il a l'âme de la mer.

Ces hommes des îles de la Manche sont une race à part. Ils gardent

sur «la grande terre» on ne sait quelle suprématie, ils le prennent

de haut avec les anglais, disposés parfois à dédaigner «ces trois ou

quatre pots de fleurs dans cette pièce d'eau». Jersey et Guernesey

répliquent: _Nous sommes les normands, et c'est nous qui avons conquis

l'Angleterre_. On peut sourire, on peut admirer aussi.

Un jour viendra où Paris mettra ces îles à la mode et fera leur

fortune; elles le méritent. Une prospérité sans cesse croissante les

attend le jour où elles seront connues. Elles ont ce singulier attrait

de combiner un climat fait pour l'oisiveté avec une population faite

pour le travail. Cette églogue est un chantier. L'archipel normand

a moins de soleil que les Cyclades, mais plus de verdure; autant de

verdure que les Orcades, et plus de soleil. Il n'a pas le temple

d'Astypalée, mais il a les cromlechs; il n'a pas la grotte de Fingal,

mais il a Serk. Le moulin Huet vaut le Tréport; la grève d'Azette vaut

Trouville; Piémont vaut Étretat. Le pays est beau, le peuple est bon,

l'histoire est fière. Le côté sauvage est majestueux. L'archipel a un

apôtre, Hélier, un poëte, Robert Wace, un héros, Pierson. Plusieurs des

meilleurs généraux et des meilleurs amiraux de l'Angleterre sont nés

dans l'archipel. Ces pauvres pêcheurs sont dans l'occasion magnifiques;

dans les souscriptions pour les inondés de Lyon et les affamés de

Manchester, Jersey et Guernesey ont plus donné, proportion gardée, que

la France et l'Angleterre[2].

[2]: Voici, en particulier, pour Guernesey et pour les inondés

français de 1856, la proportion des sommes souscrites: la France a

donné par tête d'habitant, _trente centimes_, l'Angleterre, _dix

centimes_, Guernesey, _trente-huit centimes_.

Ces peuples ont gardé de leur vieille vie de contrebandiers un

goût hautain pour le risque et le danger. Ils vont partout. Ils

essaiment. L'archipel normand colonise aujourd'hui, comme jadis

l'archipel grec. C'est là une gloire. Il y a des jersiais et des

guernesiais en Australie, en Californie, à Ceylan. L'Amérique du

Nord a son New-Jersey, et son New-Guernesey, qui est dans l'Ohio.

Ces anglo-normands, quoique un peu ankylosés par les sectes, ont une

incorruptible aptitude au progrès. Toutes les superstitions, soit,

mais toute la raison aussi. Est-ce que la France n'a pas été brigande?

Est-ce que l'Angleterre n'a pas été anthropophage? Soyons modestes, et

pensons à nos ancêtres tatoués.

Où prospérait le banditisme, le commerce règne. Transformation superbe.

Œuvre des siècles, sans doute, mais des hommes aussi. Ce magnanime

exemple, c'est ce microscopique archipel qui le donne. Ces espèces

de petites nations-là font la preuve de la civilisation. Aimons-les,

et vénérons-les. Ces microcosmes reflètent en petit, dans toutes ses

phases, la grande formation humaine. Jersey, Guernesey, Aurigny;

anciens repaires, ateliers à présent. Anciens écueils, ports maintenant.

Pour l'observateur de cette série d'avatars qu'on appelle l'histoire,

pas de spectacle plus émouvant que de voir lentement et par degrés

monter et surgir au soleil de la civilisation ce peuple nocturne de la

mer. L'homme des ténèbres se retourne et fait face à l'aurore. Rien

n'est plus grand, rien n'est plus pathétique. Jadis forban, aujourd'hui

ouvrier; jadis sauvage, aujourd'hui citoyen; jadis loup, aujourd'hui

homme. A-t-il moins d'audace qu'autrefois? Non. Seulement cette audace

va à la lumière. Quelle splendide différence entre la navigation

actuelle, côtière, riveraine, marchande, honnête, fraternelle, et le

vieux dromon informe ayant pour devise: _Homo homini monstrum_! Le

barrage s'est fait pont. L'obstacle est devenu l'aide. Là où ce peuple

a été pirate, il est pilote. Et il est plus entreprenant et plus hardi

que jamais. Ce pays est resté le pays de l'aventure en devenant le

pays de la probité. Plus le point de départ a été infime, plus on est

attendri de l'ascension. La fiente du nid sur la coquille de l'œuf

fait admirer l'envergure de l'oiseau. C'est en bonne part qu'on pense

aujourd'hui à l'ancienne piraterie de l'archipel normand. En présence

de toutes ces voiles charmantes et sereines triomphalement guidées à

travers ces dédales de flots et d'écueils par le phare lenticulaire et

la light-house électrique, on songe, avec le bien-être de conscience

inhérent au progrès constaté, à ces vieux marins furtifs et farouches,

naviguant jadis, en des chaloupes sans boussole, sur les vagues noires

lividement éclairées de loin en loin, de promontoire en promontoire,

par ces antiques brasiers à frissons de flammes, que tourmentaient dans

des cages de fer les immenses vents des profondeurs.

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

PREMIÈRE PARTIE

SIEUR CLUBIN

LIVRE PREMIER

DE QUOI SE COMPOSE UNE MAUVAISE RÉPUTATION

[Illustration: DÉRUCHETTE.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par A. Mongin.

L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

I

UN MOT ÉCRIT SUR UNE PAGE BLANCHE

La Christmas de 182. fut remarquable à Guernesey. Il neigea ce jour-là.

Dans les îles de la Manche, un hiver où il gèle à glace est mémorable,

et la neige fait événement.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 3 / 19 段