Guernesey a eu beaucoup de sobriquets, quelques-uns archéologiques;

elle est pour les savants _Granosia_, et pour les loyaux _la petite

Angleterre_. Elle ressemble en effet par sa forme géométrale à

l'Angleterre; Serk serait son Irlande, mais une Irlande à l'est.

Guernesey a dans ses eaux deux cents variétés de testacés et quarante

espèces d'éponges. Elle a été dédiée par les romains à Saturne, mais

par les celtes à Gwyn; elle n'y a pas gagné grand'chose, Gwyn est,

comme Saturne, un mangeur d'enfants. Elle a un vieux code français qui

date de 1331 et qu'on intitule _le Précepte d'Assize_. De son côté

Jersey a trois ou quatre vieilles tables normandes, la cour d'héritage,

où ressortissent les fiefs, la cour de Catel, qui est criminelle, la

cour du Billet, qui est un tribunal de commerce, et la cour du Samedi,

qui est une police correctionnelle. Guernesey exporte du vinaigre,

du bétail et des fruits, mais surtout elle s'exporte elle-même; son

principal commerce, c'est le gypse et le granit. Guernesey a trois

cent cinq maisons inhabitées. Pourquoi? La réponse, pour quelques-unes

du moins, est peut-être dans un des chapitres de ce livre. Les russes

baraqués à Jersey au commencement de ce siècle ont laissé leur souvenir

dans les chevaux; le cheval jersiais est un composé singulier du cheval

normand et du cheval cosaque; c'est un admirable coureur et un marcheur

puissant. Il pourrait porter Tancrède et traîner Mazeppa.

Au dix-septième siècle, il y a eu guerre civile entre Guernesey et le

château Cornet, le château Cornet étant pour Stuart et Guernesey pour

Cromwell. C'est à peu près comme si l'île Saint-Louis déclarait la

guerre au quai des Ormes. A Jersey il existe deux factions, la Rose

et le Laurier; diminutifs des whigs et des tories. La division, la

hiérarchie, la caste, le compartiment, plaisent aux insulaires de cet

archipel, si bien qualifié _la Normandie inconnue_. Les guernesiais en

particulier ont tellement le goût des îles qu'ils font des îles dans

la population; en haut de ce petit ordre social, soixante familles,

les _sixty_, vivent à part; à mi-côte, quarante familles, les _forty_,

font un autre groupe, également isolé; autour est le peuple. Quant

à l'autorité, tout à la fois locale et anglaise, elle se décompose

ainsi: dix paroisses, dix recteurs, vingt connétables, cent soixante

douzeniers, une cour royale avec procureur et un contrôle, un parlement

dit les états, douze juges appelés juvats, un bailli qualifié baillif,

_balnivus et coronator_, disent les vieilles chartes. Pour loi la

coutume de Normandie. Le procureur est nommé par commission, et le

baillif par patente, nuance anglaise fort sérieuse. Outre le baillif

qui gouverne le civil, il y a le doyen qui règle le spirituel, et le

gouverneur qui régit le militaire. Le détail des autres offices est

indiqué dans le «tableau des Messieurs qui ont les premiers postes dans

l'île».

XIII

TRAVAIL DE LA CIVILISATION DANS L'ARCHIPEL

Jersey est le septième port de l'Angleterre. En 1845, l'archipel

possédait quatre cent quarante navires jaugeant quarante-deux mille

tonneaux; il se faisait dans son port un va-et-vient de soixante

mille tonneaux entrant et de cinquante-quatre mille tonneaux sortant

sur douze cent soixante-cinq navires de toutes nations dont cent

quarante-deux steamers. Ces chiffres ont plus que triplé en vingt ans.

La monnaie fiduciaire fonctionne dans les îles sur une large échelle

et donne d'excellents résultats. A Jersey, émet des billets de banque

qui veut; si ces billets résistent à l'afflux du remboursement, la

banque est fondée. Le billet de banque de l'archipel est invariablement

d'une livre sterling. Le jour où le billet à rente serait compris des

anglo-normands, ils le pratiqueraient sans nul doute, et l'on aurait ce

curieux spectacle de voir le même fait à l'état d'utopie en Europe et

de progrès accompli dans les Channel Islands. La révolution financière

serait microscopiquement faite dans ce petit coin du monde.

Une intelligence ferme, vive, alerte, rapide, caractérise les jersiais,

qui seraient, s'ils voulaient, d'admirables français. Les guernesiais,

tout aussi pénétrants et tout aussi solides, sont plus lents.

Ce sont de vaillantes et fortes populations, éclairées plus qu'on ne

croit, et chez lesquelles on a plus d'un étonnement. Les journaux y

abondent, en anglais et en français; six à Jersey, quatre à Guernesey;

de fort grands et de fort bons journaux. Tel est le puissant et

irréductible instinct anglais. Supposez une île déserte; le lendemain

de son arrivée, Robinson fait un journal, et Vendredi s'y abonne.

Pour complément l'affiche. Affichage illimité et colossal. Pancartes

de toute couleur et de toute dimension, majuscules, images, textes

illustrés, en plein air; sur tous les murs de Guernesey, une vaste

vignette, représentant un homme de six pieds de haut une cloche à la

main, sonne le tocsin de l'annonce. Guernesey, à cette heure, a plus

d'affiches que toute la France.

De cette publicité sort la vie. Vie de la pensée très souvent, avec

des résultats inattendus, nivelant la population par l'habitude de

lire, qui produit la dignité des manières. Vous causez sur la route de

Saint-Hélier ou de Saint-Pierre-Port avec un passant irréprochable:

vêtu de noir, sévèrement boutonné, au linge très blanc, vous parlant

de John Brown et s'informant de Garibaldi. C'est un révérend? point.

C'est un bouvier. Un écrivain contemporain arrive à Jersey, entre chez

un épicier[1]. Et, dans un magnifique salon attenant au magasin, il

aperçoit derrière une vitrine ses œuvres complètes reliées, dans une

haute et large bibliothèque surmontée d'un buste d'Homère.

[1] Charles-Asplet, Beresford street.

XIV

AUTRES PARTICULARITÉS

D'une île à l'autre, on fraternise; on se raille aussi, doucement.

Aurigny, subordonnée à Guernesey, s'en fâche parfois, et voudrait tirer

à elle le bailliage et faire de Guernesey son satellite. Guernesey

riposte, sans colère, par cette «riselée» populaire:

Hale, Pier', hale, Jean,

L' Guernesey vian.

Ces insulaires, étant une famille de mer, ont parfois de l'amertume,

jamais d'aigreur; qui leur prête des grossièretés, les méconnaît.

Nous n'ajoutons aucune foi au prétendu dialogue proverbial entre

Jersey et Guernesey:--_Vous êtes des ânes._--Réplique:--_Vous êtes

des crapauds._--C'est là une salutation dont l'archipel normand est

incapable. Vadius et Trissotin devenus deux îles de l'océan, nous

n'admettons point cela.

Aurigny, du reste, a son importance relative. Pour les Casquets,

Aurigny est Londres. La fille du garde-phare Houguer, née aux Casquets,

fit, à l'âge de vingt ans, le voyage d'Aurigny. Elle fut éperdue du

tumulte et redemanda son rocher. Elle n'avait jamais vu de bœufs. En

apercevant un cheval, elle s'écria: Quel gros chien!

On est très jeune vieux, non de fait, mais de droit, en ces îles

normandes. Deux passants causent:--Le bon homme qui venait tous les

jours par ici, il est mort.--Quel âge avait-il?--Mais bien trente-six

ans.

Les femmes de cette Normandie insulaire sont, est-ce un blâme? est-ce

un éloge? difficilement servantes. Deux dans la même maison ont

quelque peine à s'accorder. Elles ne se font aucune concession; de

là un service peu souple, très intermittent, et fort cahoté. Elles

s'occupent médiocrement de leur maître, sans lui en vouloir. Il devient

ce qu'il peut. En 1852, une famille française, débarquée à Jersey à

la suite d'événements, prit à son service une cuisinière native de

Saint-Brelade et une femme de chambre native de Boulay-bay. Un matin de

décembre, le maître de la maison, levé au petit jour, trouva la porte

du logis, qui donnait sur un grand chemin, ouverte à deux battants,

et plus de servantes. Ces deux femmes n'avaient pu s'entendre, et à

la suite d'une querelle, ayant probablement du reste quelques motifs

pour se considérer comme payées de leurs gages, elles avaient empaqueté

leurs nippes et s'en étaient allées, chacune de son côté, au milieu

de la nuit, laissant derrière elles leurs maîtres endormis et la

porte ouverte. L'une avait dit à l'autre: _Je ne reste pas avec une

beuveresse_, et l'autre avait répliqué: _Je ne reste pas avec une

voleresse_.

_Toujours les deux sur les dix_, est une séculaire locution proverbiale

du pays. Que signifie-t-elle? Que jamais, si vous avez chez vous un

homme de peine ou une femme de service, vos deux yeux ne quittent ses

dix doigts. Conseil de maître avare; c'est la vieille défiance qui

dénonce la vieille paresse. Diderot raconte que, pour un carreau cassé

à sa fenêtre, en Hollande, cinq ouvriers vinrent; un portait la vitre

neuve, un le mastic, un le seau d'eau, un la truelle, et un autre

l'éponge. En deux jours, et à eux cinq, ils remirent la vitre.

Ce sont là, disons-le, les antiques langueurs gothiques, nées du

servage comme les indolences créoles sont nées de l'esclavage, vices

communs à tous les peuples, et qui de nos jours disparaissent partout

au frottement du progrès, dans les Channel Islands comme ailleurs,

et peut-être plus rapidement qu'ailleurs. Dans ces industrieuses

communautés insulaires, l'activité, qui fait partie de la probité, est

de plus en plus la loi du travail.

Dans l'archipel de la Manche, certaines choses du passé sont encore

visibles. Ceci par exemple.--COUR DE FIEF, tenue en la paroisse de

Saint-Ouen, en la maison de M. Malzard, le lundi 22 mai 1854, heure

de midi. La cour est présidée par le sénéchal, ayant à sa droite le

prévôt et à sa gauche le sergent. Assiste à l'audience, noble écuyer

sire de Morville et aux autres lieux, possédant en lige une partie de

la paroisse. Le sénéchal a requis du prévôt le serment, dont la teneur

suit:--Vous jurez et promettez, par votre foi en Dieu, que bien et

fidèlement vous exercerez la charge de prévôt de la cour du fief et

seigneurie de Morville, et conserverez le droit du seigneur.--Et, ledit

prévôt, ayant levé la main et salué le seigneur, a dit:--Je l' jurons.

L'archipel normand parle français, avec quelques variantes, comme on

voit. Paroisse se prononce _paresse_. On a «un mâ à la gambe qui n'est

pas commua».--Comment vous portez-vous?--Petitement. Moyennement.

Tout à l'aisi. C'est-à-dire, mal, pas mal, bien. Être triste, c'est

«avoir les esprits bas». Sentir mauvais, c'est avoir «un mauvais

sent»; causer du dégât, c'est «faire du ménage»; balayer sa chambre,

laver sa vaisselle, etc., c'est «picher son fait»; le baquet, souvent

plein d'immondices, c'est «le bouquet». On n'est pas ivre, on est

«bragi»; on n'est pas mouillé, on est «mucre». Être hypocondriaque,

c'est avoir «des fixes». Une fille est une «hardelle», un tablier est

un «devantier», une nappe est un «doublier», une robe est un «dress»,

une poche est une «pouque», un tiroir est un «haleur», un chou est une

«caboche», une armoire est une «presse», un cercueil est un «coffre à

mort», les étrennes sont des «irvières», la chaussée est «la cauchie»,

un masque est un «visagier», les pilules sont des «boulets». Bientôt,

c'est «bien dupartant». La halle est peu garnie, la denrée est rare;

le poisson et les légumes sont «écarts». Plaider, bâtir, voyager, tenir

maison, avoir table ouverte, donner des fêtes, c'est _coûtageux_ (en

Belgique, et dans la Flandre française, _frayeux_). _Noble_ est un des

mots les plus usités dans ce français local. Toute chose réussie est

un «noble train». Une cuisinière rapporte du marché «un noble quartier

de veau». Un canard bien nourri «est un noble pirot». Une oie grasse

est «un noble picot». La langue judiciaire et légale a, elle aussi,

l'arrière-goût normand. Un dossier de procès, une requête, un projet

de loi, sont «logés au greffe». Un père qui marie sa fille ne lui doit

rien «pendant qu'elle est couverte de mari».

Aux termes de la coutume normande, une fille non mariée, qui est

grosse, désigne le père de son enfant dans la population. Elle le

choisit quelquefois un peu. Cela n'est pas sans quelque inconvénient.

Le français que parlent les anciens habitants de l'archipel n'est

peut-être pas tout à fait de leur faute.

Il y a une quinzaine d'années, plusieurs français arrivèrent à

Jersey, nous venons d'indiquer ce détail. (Disons-le en passant,

on ne comprenait pas bien pourquoi ils avaient quitté leur pays;

quelques habitants les appelaient _ces biaux révoltés_.) Un de ces

français reçut la visite d'un vieux professeur de langue française,

établi depuis longtemps, disait-il, dans le pays. C'était un alsacien,

accompagné de sa femme. Il montrait peu d'estime pour le français

normand qui est l'idiome de la Manche. En entrant il s'écria:--J'ai

pien te la beine à leur abrendre le vranzais. On barle ici badois.

--Comment badois?

--Oui, badois.

--Ah! patois?

--C'est ça, badois.

Le professeur continua ses plaintes sur le «badois» normand. Sa femme

lui ayant adressé la parole, il se tourna vers elle et lui dit:--Ne me

vaites bas ici de zènes gonchicales.

XV

ANTIQUITÉS ET ANTIQUAILLES. COUTUMES, LOIS ET MŒURS

Aujourd'hui, constatons-le, les îles normandes, qui possèdent chacune

leur collége et de nombreuses écoles, ont d'excellents professeurs, les

uns français, les autres guernesiais et jersiais.

Quant au patois, dénoncé par le professeur alsacien, c'est une vraie

langue, point méprisable du tout. Ce patois est un idiome complet,

très riche et très singulier. Il éclaire, de sa lueur obscure mais

profonde, les origines de la langue française. Ce patois a des savants

spéciaux, parmi lesquels il faut citer le traducteur de la bible en

guernesiais, M. Métivier, qui est à la langue celte-normande ce que

l'abbé Éliçagaray était à la langue hispano-basque.

Il y a dans l'île de Guernesey une chapelle à toit de pierre du

huitième siècle, et une statue gauloise du sixième, qui sert de

chambranle à une porte de cimetière; exemplaires probablement uniques.

Un autre exemplaire unique est un descendant de Rollon, très digne

gentleman, qui habite paisiblement l'archipel. Il consent à traiter de

cousine la reine Victoria.

La descendance paraît prouvée et n'a rien d'improbable.

Dans ces îles on tient à son blason. Nous avons entendu une M. faire ce

reproche aux D.: _Ils nous ont pris nos armoires pour les mettre sur

leurs tombeaux_.

Un paysan dit: Mes ancêtres.

Les fleurs de lys abondent. L'Angleterre prend volontiers les modes

que la France quitte. Peu de bourgeois situés entre cour et jardin se

privent d'une clôture fleurdelysée.

On est très chatouilleux sur les mésalliances. Dans je ne sais plus

laquelle des îles, à Aurigny, je crois, le fils d'une dynastie très

ancienne de marchands de vin s'étant mésallié avec la fille d'un

chapelier récent, l'indignation fut universelle, toute l'île blâma ce

fils, et une vénérable dame s'écria: _Est-ce là une coupe à faire boire

à des parents!_ La princesse palatine n'était pas plus tragiquement

exaspérée, quand elle reprochait à une de ses cousines, mariée au

prince de Tingry, de s'être «encanaillée d'un Montmorency».

A Guernesey donner le bras à une femme signifie fiançailles. Une

nouvelle mariée, les huit jours qui suivent sa noce, ne sort que pour

aller aux offices. Un peu de prison assaisonne la lune de miel. Une

certaine honte est d'ailleurs convenable. Le mariage exige si peu

de formalités qu'il peut être latent. Cahaigne, à Jersey, a entendu

cet échange de questions et de réponses entre une mère, vieille

femme, et sa fille, âgée de quarante ans:--Pourquoi n'épousez-vous

pas ce Stevens?--Vous voulez donc, ma mère, que je l'épouse deux

fois?--Comment cela?--Voilà quatre mois que nous sommes mariés.

A Guernesey, en octobre 1863, une fille a été condamnée à six semaines

de prison «pour avoir ennuyé son père».

XVI

SUITE DES PARTICULARITÉS

Les îles de la Manche n'ont encore que deux statues, l'une à Guernesey,

du «prince-consort»; l'autre à Jersey, qu'on appelle _le Roi Doré_;

on la nomme ainsi, ignorant quel personnage elle représente et ne

sachant pas qui elle immortalise. Elle est au centre de la grande place

de Saint-Hélier. Une statue anonyme, c'est toujours une statue, cela

flatte l'amour-propre d'une population, c'est probablement la gloire de

quelqu'un. Rien ne sort plus lentement de terre qu'une statue, et rien

ne pousse plus vite. Quand ce n'est pas le chêne, c'est le champignon.

Shakespeare attend toujours sa statue en Angleterre, Beccaria attend

toujours sa statue en Italie, mais il paraît que M. Dupin va avoir la

sienne en France. On aime à voir ces hommages publics rendus aux hommes

qui honorent un pays, comme à Londres, par exemple, où l'émotion,

l'admiration, le regret, et la foule en deuil ont été crescendo aux

trois enterrements de Wellington, de Palmerston, et du boxeur Tom

Sayers.

Jersey a un Mont-aux-Pendus, ce qui manque à Guernesey. Il y a soixante

ans on a pendu un homme à Jersey pour douze sous pris dans un tiroir;

il est vrai qu'à la même époque en Angleterre on pendait un enfant

de treize ans pour un vol de gâteaux et en France on guillotinait

Lesurques innocent. Beautés de la peine de mort.

Aujourd'hui Jersey, plus avancée que Londres, ne tolérerait plus le

gibet. La peine de mort y est tacitement abolie.

En prison on surveille fort les lectures. Un prisonnier n'a droit qu'à

la bible. En 1830, on permit à un français condamné à mort, nommé

Béasse, de lire, en attendant la potence, les tragédies de Voltaire.

Cette énormité ne serait plus tolérée aujourd'hui. Ce Béasse est

l'avant-dernier pendu de Guernesey. Tapner est, et sera, espérons-le,

le dernier.

Jusqu'en 1825, le bailli de Guernesey recevait pour traitement les

trente livres tournois qu'il avait au temps d'Édouard III; environ

cinquante francs. Aujourd'hui il a trois cents livres sterling. A

Jersey, la cour royale se nomme _la cohue_. Une femme qui fait un

procès s'appelle _l'actrice_. A Guernesey, on condamne les gens au

fouet; à Jersey, on met l'accusé dans une cage de fer. On rit des

reliques des saints, mais on vénère les vieilles bottes de Charles II.

Elles sont respectueusement conservées au manoir de Saint-Ouen. La dîme

est en vigueur. On rencontre en se promenant les magasins des dîmeurs.

Le jambage semble aboli, mais le poulage sévit. Celui qui écrit ces

lignes donne deux poules par an à la reine d'Angleterre.

L'impôt est un peu bizarrement assis sur la fortune totale, réelle ou

conjecturée, du contribuable. Ceci a l'inconvénient de ne point attirer

dans l'île les grands consommateurs. M. de Rothschild, s'il habitait à

Guernesey quelque joli cottage acheté une vingtaine de mille francs,

payerait quinze cent mille francs d'impôt par an. Ajoutons que, s'il

ne résidait que cinq mois de l'année, il ne payerait rien. C'est le

sixième mois qui est grave.

Climat, un printemps répandu. L'hiver, soit; l'été, sans doute; mais

sans excès; jamais de Sénégal, jamais de Sibérie. Les îles de la Manche

sont les îles d'Hyères de l'Angleterre. On y envoie les poitrines

délicates d'Albion. Telle paroisse de Guernesey, Saint-Martin, par

exemple, passe pour une petite Nice. Aucune Tempé, aucune Gémenos,

aucun Val-Suzon ne dépasse la vallée des Vaux à Jersey et la vallée

des Talbots à Guernesey. A ne voir que les versants méridionaux, rien

de plus vert, de plus tiède et de plus frais que cet archipel. La

high life y est possible. Ces petites îles ont leur grand monde. On

y parle français, nous venons de le rappeler, on dit dans la haute

société: _Elle a-z-une rose à son chapeau_. A cela près, conversations

charmantes.

Jersey admire le général Don; Guernesey admire le général Doyle. Ce

sont deux anciens gouverneurs du commencement de ce siècle. On trouve

à Jersey Don-street et à Guernesey Doyle-road. En outre, Guernesey a

bâti et dédié à son général une grande colonne qui domine la mer et

qu'on voit des Casquets, et Jersey a fait cadeau au sien d'un cromlech.

Ce cromlech avoisinait Saint-Hélier; il était sur la colline où est

aujourd'hui le fort Régent. Le général Don a accepté le cromlech, l'a

fait charrier bloc à bloc sur le rivage, l'a embarqué sur une frégate,

et l'a emporté. Ce monument était la merveille des îles de la Manche;

il était le seul cromlech circulaire de l'archipel; il avait vu les

cimmériens qui se souvenaient de Tubal-Caïn, de même que les esquimaux

se souviennent de Probisher; il avait vu les celtes dont le cerveau est

au cerveau actuel comme treize est à dix-huit; il avait vu ces étranges

donjons de bois dont on retrouve les carcasses dans les tumulus et

qui font hésiter l'esprit entre l'étymologie domgio de Du Cange et

l'étymologie _domi-junctæ_ de Barleycourt; il avait vu les casse-tête

de silex, et les haches druidiques; il avait vu le grand Teutatès

d'osier; il existait avant la muraille romaine, il contenait quatre

mille ans d'histoire; la nuit les matelots apercevaient de loin dans

les clairs de lune cette énorme couronne de roches droites sur la haute

falaise de Jersey. Aujourd'hui c'est un tas de pierres dans un coin

d'un Yorkshire quelconque.

XVII

COMPATIBILITÉ DES EXTRÊMES

L'aînesse existe, la dîme existe, la paroisse existe, le seigneur

existe, il y a le seigneur de fief et le seigneur de manoir; la clameur

de haro existe, «la cause en clameur de haro entre Nicolle, écuyer,

et Godfrey, seigneur de Mélèches, a été appelée devant les messieurs

de justice, après que la cour a été assise par la prière d'usage».

(Jersey, 1864.) La livre tournois existe, la saisine et la dessaisine

existent, le droit de commise existe, la mouvance existe, le retrait

lignager existe, le passé existe. On est messire. Il y a bailli. Il

y a sénéchal, il y a centeniers, vingteniers et douzeniers. Il y a

vingtaine à Saint-Sauveur et cueillette à Saint-Ouen. Il y a tous

les ans, pour le branchage des routes, chevauchée des connétables.

Le vicomte est en tête, «tenant à la main la perche royale». Il y a

l'heure canonique, qui est avant midi. Noël, Pâques, la Saint-Jean et

la Saint-Michel sont les échéances légales. On ne vend pas un immeuble,

on le baille. On entend de ces dialogues devant justice:--Prévôt,

est-ce le jour, le lieu et l'heure auxquels les plaids de la cour du

fief et seigneurie ont été publiés?--Oui.--Amen.--Amen. Le cas «du

manant niant que sa tenure soit dans les enclaves» est prévu. Il y a

les «casualités, trésors trouvés, noces, etc., dont le seigneur peut

profiter». Il y a «jouissance du seigneur par voie de garde jusqu'à

ce qu'il se présente partie capable». Il y a ajour et aveu, record

et double record; il y a chefs-plaids, affieffements, empossessions,

alleux, droits régaux.

Plein moyen âge, direz-vous; non, pleine liberté. Arrivez, vivez,

existez. Allez où vous voudrez, faites ce que vous voudrez, soyez qui

vous voudrez. Nul n'a droit de savoir votre nom. Avez-vous un Dieu à

vous? Prêchez-le. Avez-vous un drapeau à vous? Arborez-le. Où? Dans

la rue. Il est blanc? Soit. Il est bleu? Très bien. Il est rouge? Le

rouge est une couleur. Vous plaît-il de dénoncer le gouvernement?

Montez sur la borne, et parlez. Voulez-vous vous associer publiquement?

Associez-vous. Combien? Tant que vous voudrez. Quelle limite? Nulle

limite. Avez-vous envie d'assembler le peuple? Faites. En quel lieu?

Dans la place publique. J'attaquerai la royauté? Cela ne nous regarde

pas. Je veux afficher? Voilà les murailles. Pensez, parlez, écrivez,

imprimez, haranguez, c'est votre affaire.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 2 / 19 段