Le soir, le soleil couchant, radieusement horizontal, éclair

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

ROMAN

X

TOUS DROITS RÉSERVÉS

ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE

D'APRÈS LES DESSINS DE

FRANÇOIS FLAMENG

ROMAN

X

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

I

[Illustration: EDITION NE VARIETUR]

PARIS

ÉDITION HETZEL-QUANTIN

LIBRAIRIE L. HÉBERT

ALEXANDRE HOUSSIAUX, SUCCESSEUR

7, RUE PERRONET, 7

Je dédie ce livre au rocher d'hospitalité et de liberté, à ce coin de

vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l'île

de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable.

V. H.

La religion, la société, la nature; telles sont les trois luttes de

l'homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins; il

faut qu'il croie, de là le temple; il faut qu'il crée, de là la cité;

il faut qu'il vive, de là la charrue et le navire. Mais ces trois

solutions contiennent trois guerres. La mystérieuse difficulté de la

vie sort de toutes les trois. L'homme a affaire à l'obstacle sous la

forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme élément. Un

triple anankè pèse sur nous, l'anankè des dogmes, l'anankè des lois,

l'anankè des choses. Dans _Notre-Dame de Paris_, l'auteur a dénoncé le

premier; dans _les Misérables_, il a signalé le second; dans ce livre,

il indique le troisième.

A ces trois fatalités qui enveloppent l'homme se mêle la fatalité

intérieure, l'anankè suprême, le cœur humain.

Hauteville-House, mars 1866.

L'ARCHIPEL DE LA MANCHE

I

LES ANCIENS CATACLYSMES

L'Atlantique ronge nos côtes. La pression du courant du pôle déforme

notre falaise ouest. La muraille que nous avons sur la mer est minée de

Saint-Valery-sur-Somme à Ingouville, de vastes blocs s'écroulent, l'eau

roule des nuages de galets, nos ports s'ensablent ou s'empierrent,

l'embouchure de nos fleuves se barre. Chaque jour un pan de la terre

normande se détache et disparaît sous le flot. Ce prodigieux travail,

aujourd'hui ralenti, a été terrible. Il a fallu pour le contenir cet

éperon immense, le Finistère. Qu'on juge de la force du flux polaire

et de la violence de cet affouillement par le creux qu'il a fait entre

Cherbourg et Brest.

Cette formation du golfe de la Manche aux dépens du sol français est

antérieure aux temps historiques. La dernière voie de fait décisive de

l'océan sur notre côte a pourtant date certaine. En 709, soixante ans

avant l'avénement de Charlemagne, un coup de mer a détaché Jersey de

la France. D'autres sommets des terres antérieurement submergées sont,

comme Jersey, visibles. Ces pointes qui sortent de l'eau, sont des

îles. C'est ce qu'on nomme l'archipel normand.

Il y a là une laborieuse fourmilière humaine.

A l'industrie de la mer qui avait fait une ruine, a succédé l'industrie

de l'homme qui a fait un peuple.

II

GUERNESEY

Granit au sud, sable au nord; ici des escarpements, là des dunes;

un plan incliné de prairies avec des ondulations de collines et des

reliefs de roches; pour frange à ce tapis vert froncé de plis, l'écume

de l'océan; le long de la côte, des batteries rasantes, des tours à

meurtrières, de distance en distance; sur toute la plage basse, un

parapet massif, coupé de créneaux et d'escaliers, que le sable envahit,

et qu'attaque le flot, unique assiégeant à craindre; des moulins

démâtés par les tempêtes; quelques-uns, au Valle, à la Ville-au-Roi,

à Saint-Pierre-Port, à Torteval, tournant encore; dans la falaise,

des ancrages; dans les dunes, des troupeaux; le chien du berger et

le chien du toucheur de bœufs en quête et en travail; les petites

charrettes des marchands de la ville galopant dans les chemins creux;

souvent des maisons noires, goudronnées à l'ouest à cause des pluies;

coqs, poules, fumiers; partout des murs cyclopéens; ceux de l'ancien

havre, malheureusement détruits, étaient admirables avec leurs blocs

informes, leurs poteaux puissants et leurs lourdes chaînes; des fermes

à encadrements de futaies; les champs murés à hauteur d'appui avec des

cordons de pierre sèche dessinant sur les plaines un bizarre échiquier;

çà et là, un rempart autour d'un chardon, des chaumières en granit, des

huttes casemates, des cabanes à défier le boulet; parfois, dans le lieu

le plus sauvage, un petit bâtiment neuf, surmonté d'une cloche, qui

est une école; deux ou trois ruisseaux dans des fonds de prés; ormes

et chênes; un lys fait exprès, qui n'est que là, _Guernsey lily_; dans

la saison des «grands labours», des charrues à huit chevaux; devant

les maisons, de larges meules de foin portées sur un cercle de bornes

de pierre; des tas d'ajoncs épineux; parfois des jardins de l'ancien

style français, à ifs taillés, à buis façonnés, à vases rocailles,

mêlés aux vergers et aux potagers; des fleurs d'amateurs dans des

enclos de paysans; des rhododendrons parmi les pommes de terre;

partout sur l'herbe des étalages de varech, couleur oreille-d'ours;

dans les cimetières, pas de croix, des larmes de pierre imitant au

clair de lune des Dames blanches debout; dix clochers gothiques sur

l'horizon; vieilles églises, dogmes neufs; le rite protestant logé dans

l'architecture catholique; dans les sables et sur les caps, la sombre

énigme celtique éparse sous ses formes diverses, menhirs, peulvens,

longues pierres, pierres des fées, pierres branlantes, pierres

sonnantes, galeries, cromlechs, dolmens, pouquelaies; toutes sortes de

traces; après les druides, les abbés; après les abbés, les recteurs;

des souvenirs de chutes du ciel; à une pointe Lucifer, au château de

Michel-Archange; à l'autre pointe Icare, au cap Dicart; presque autant

de fleurs l'hiver que l'été;--voilà Guernesey.

III

GUERNESEY. SUITE

Terre fertile, grasse, forte. Nul pâturage meilleur. Le froment est

célèbre, les vaches sont illustres. Les génisses des herbages de

Saint-Pierre-du-Bois sont les égales des moutons lauréats du plateau de

Confolens. Les comices agricoles de France et d'Angleterre couronnent

les chefs-d'œuvre que font les sillons et les prairies de Guernesey.

L'agriculture est servie par une voirie fort bien entendue, et un

excellent réseau de circulation vivifie toute l'île. Les routes sont

très bonnes. A l'embranchement de deux routes on voit à terre une

pierre plate avec une croix. Le plus ancien bailli de Guernesey, celui

de 1284, le premier de la liste, Gaultier de la Salte, a été pendu pour

fait d'iniquité judiciaire. Cette croix, dite la Croix au baillif,

marque le lieu de son dernier agenouillement et de sa dernière prière.

La mer dans les anses et les baies est égayée par les corps-morts,

grosses toues bariolées en pain de sucre, quadrillées de rouge et

de blanc, mi-parties de noir et de jaune, chinées de vert, de bleu

et d'orange, losangées, jaspées, marbrées, flottant à fleur d'eau;

on entend par endroits le chant monotone des équipes halant quelque

navire, et tirant le tow rope.

Non moins que «les poissonniers», les laboureurs ont l'air content; les

jardiniers de même. Le sol, saturé de poussière de roche, est puissant;

l'engrais, qui est de tangue et de goëmon, ajoute le sel au granit;

d'où une vitalité extraordinaire; la séve fait merveilles; magnolias,

myrtes, daphnés, lauriers-roses, hortensias bleus; les fuchsias sont

excessifs; il y a des arcades de verbènes triphylles; il y a des

murailles de géraniums; l'orange et le citron viennent en pleine terre;

de raisin point, il ne mûrit qu'en serre; là, il est excellent; les

camélias sont arbres; on voit dans les jardins la fleur de l'aloès plus

haute qu'une maison. Rien de plus opulent et de plus prodigue que cette

végétation masquant et ornant les façades coquettes des villas et des

cottages.

Guernesey, gracieuse d'un côté, est de l'autre terrible. L'ouest,

dévasté, est sous le souffle du large. Là, les brisants, les rafales,

les criques d'échouage, les barques rapiécées, les jachères, les

landes, les masures, parfois un hameau bas et frissonnant, les

troupeaux maigres, l'herbe courte et salée, et le grand aspect de la

pauvreté sévère.

Li-Hou est une petite île tout à côté, déserte, accessible à mer basse.

Elle est pleine de broussailles et de terriers. Les lapins de Li-Hou

savent les heures. Ils ne sortent de leur trou qu'à marée haute. Ils

narguent l'homme. Leur ami l'océan les isole. Ces grandes fraternités,

c'est toute la nature.

Si l'on creuse les alluvions de la baie Vason, on y trouve des arbres.

Il y a là, sous une mystérieuse épaisseur de sable, une forêt.

Les pêcheurs rudoyés de cet ouest battu des vents font des pilotes

habiles. La mer est particulière dans les îles de la Manche. La baie de

Cancale, tout proche, est le point du monde où les marées marnent le

plus.

IV

L'HERBE

L'herbe à Guernesey, c'est l'herbe de partout, un peu plus riche

pourtant; une prairie à Guernesey, c'est presque le gazon de Cluges ou

de Géménos. Vous y trouvez des fétuques et des paturins, comme dans la

première herbe venue, plus le brome mollet aux épillets en fuseau, plus

le phalaris des Canaries, l'agrostide qui donne une teinture verte,

l'ivraie raygrass, la houlque qui a de la laine sur sa tige, la flouve

qui sent bon, l'amourette qui tremble, le souci pluvial, la fléole, le

vulpin dont l'épi semble une petite massue, le stype propre à faire

des paniers, l'élyme utile à fixer les sables mouvants. Est-ce tout?

non, il y a encore le dactyle dont les fleurs se pelotonnent, le pannis

millet, et même, selon quelques agronomes indigènes, l'andropogon. Il y

a la crépide à feuilles de pissenlit qui marque l'heure, et le laiteron

de Sibérie qui annonce le temps. Tout cela, c'est de l'herbe; mais n'a

pas qui veut cette herbe; c'est l'herbe propre à l'archipel; il faut

le granit pour sous-sol, et l'océan pour arrosoir.

Maintenant faites courir là dedans et faites voler là-dessus mille

insectes, les uns hideux, les autres charmants; sous l'herbe, les

longicornes, les longinases, les calandres, les fourmis occupées

à traire les pucerons leurs vaches, les sauterelles baveuses, la

coccinelle, bête du bon Dieu, et le taupin, bête du diable; sur

l'herbe, dans l'air, la libellule, l'ichneumon, la guêpe, les cétoines

d'or, les bourdons de velours, les hémérobes de dentelle, les chrysis

au ventre rouge, les volucelles tapageuses, et vous aurez quelque idée

du spectacle plein de rêverie qu'en juin, à midi, la croupe de Jerbourg

ou de Fermain-Bay offre à un entomologiste un peu songeur, et à un

poëte un peu naturaliste.

Tout à coup vous apercevez sous ce doux gazon vert une petite dalle

carrée où sont gravées ces deux lettres: W. D. ce qui signifie «War

Department»; c'est-à-dire _Département de la Guerre_. C'est juste. Il

faut bien que la civilisation se montre. Sans cela l'endroit serait

sauvage. Allez sur les bords du Rhin; cherchez les recoins les plus

ignorés de cette nature; sur de certains points le paysage a tant de

majesté qu'il semble pontifical; on dirait que Dieu est plus présent

là qu'ailleurs; enfoncez-vous dans les asiles où les montagnes font le

plus de solitude et où les bois font le plus de silence; choisissez,

je suppose, Andernach et ses environs; faites visite à cet obscur et

impassible lac de Laach, presque mystérieux tant il est inconnu; pas

de tranquillité plus auguste; la vie universelle est là dans toute

sa sérénité religieuse; nul trouble; partout l'ordre profond du grand

désordre naturel; promenez-vous, attendri, dans ce désert; il est

voluptueux comme le printemps et mélancolique comme l'automne; cheminez

au hasard; laissez derrière vous l'abbaye en ruine, perdez-vous dans la

paix touchante des ravins, parmi les chants d'oiseaux et les bruits de

feuilles, buvez dans le creux de votre main l'eau des sources, marchez,

méditez, oubliez; une chaumière se présente; elle marque l'angle d'un

hameau enfoui sous les arbres; elle est verte, embaumée, charmante,

toute vêtue de lierres et de fleurs, pleine d'enfants et de rires;

vous approchez; et, au coin de la cabane couverte d'une éclatante

déchirure d'ombre et de soleil, sur une vieille pierre de ce vieux mur,

au-dessous du nom du hameau, _Liederbreizig_, vous lisez: _22e landw.

bataillon. 2e comp._

Vous vous croyiez dans un village, vous êtes dans un régiment. Tel est

l'homme.

V

LES RISQUES DE MER

L'overfall, lisez: _casse-cou_, est partout sur la côte ouest de

Guernesey. Les vagues l'ont savamment déchiquetée. La nuit, sur la

pointe des rochers suspects, des clartés invraisemblables, aperçues,

dit-on, et affirmées par des rôdeurs de mer, avertissent ou trompent.

Ces mêmes rôdeurs, hardis et crédules, distinguent sous l'eau

l'holothurion des légendes, cette ortie marine et infernale qu'on ne

peut toucher sans que la main prenne feu. Telle dénomination locale,

Tinttajeu, par exemple (du gallois, Tin-Tagel), indique la présence du

diable. Eustache, qui est Wace, le dit dans ses vieux vers:

Dont commença mer à meller,

Undes à croistre et à troubler,

Noircir il cieux, noircir la nue;

Tost fust la mer toute espandue.

Cette Manche est aussi insoumise aujourd'hui qu'au temps de Tewdrig,

d'Umbrafel, d'Hamon-dhû le noir et du chevalier Emyr Lhydau, réfugié à

l'île de Groix, près de Quimperlé. Il y a, dans ces parages, des coups

de théâtre de l'océan desquels il faut se défier. Celui-ci par exemple,

qui est un des caprices les plus fréquents de la rose des vents des

Channel Islands: une tempête souffle du sud-est; le calme arrive,

calme complet; vous respirez; cela dure parfois une heure; tout à coup

l'ouragan, disparu au sud-est, revient du nord; il vous prenait en

queue, il vous prend en tête; c'est la tempête inverse. Si vous n'êtes

pas un ancien pilote et un vieil habitué, si vous n'avez pas, profitant

du calme, pris la précaution de renverser votre manœuvre pendant que le

vent se renversait, c'est fini, le navire se disloque et sombre.

Ribeyrolles, qui est allé mourir au Brésil, écrivait à bâtons rompus,

dans son séjour à Guernesey, un mémento personnel des faits quotidiens,

dont une feuille est sous nos yeux:--«1er janvier. Étrennes. Une

tempête. Un navire arrivant de Portrieux, s'est perdu hier sur

l'Esplanade.--2. Trois-mâts perdu à la Rocquaine. Il venait d'Amérique.

Sept hommes morts. Vingt et un sauvés.--3. Le packet n'est pas

venu.--4. La tempête continue.--...--14. Pluies. Éboulement aux terres

qui a tué un homme.--15. Gros temps. Le _Tawn_ n'a pu partir.--22.

Brusque bourrasque. Cinq sinistres sur la côte ouest.--24. La tempête

persiste. Naufrages de tous côtés.»

Presque jamais de repos dans ce coin de l'océan. De là les cris de

mouette jetés à travers les siècles dans cette rafale sans fin par

l'antique poëte inquiet Lhy-ouar'h-henn, ce Jérémie de la mer.

Mais le gros temps n'est pas le plus grand risque de cette navigation

de l'archipel; la bourrasque est violente, et la violence avertit;

on rentre au port, ou l'on met à la cape, en ayant soin de placer le

centre d'effort des voiles au plus bas; s'il survente, on cargue tout,

et l'on peut se tirer d'affaire. Les grands périls de ces parages sont

les périls invisibles, toujours présents, et d'autant plus funestes que

le temps est plus beau.

Dans ces rencontres-là, une manœuvre spéciale est nécessaire. Les

marins de l'ouest de Guernesey excellent dans cette sorte de manœuvre

qu'on pourrait nommer préventive. Personne n'a étudié comme eux les

trois dangers de la mer tranquille, le singe, l'anuble, et le derruble.

Le singe (swinge), c'est le courant; l'anuble (lieu obscur), c'est

le bas-fond; le derruble (qu'on prononce le _terrible_), c'est le

tourbillon, le nombril, l'entonnoir de roches sous-jacentes, le puits

sous la mer.

VI

LES ROCHERS

Dans l'archipel de la Manche, la côte est presque partout sauvage. Ces

îles sont de riants intérieurs, d'un abord âpre et bourru. La Manche

étant une quasi-Méditerranée, la vague est courte et violente, le flot

est un clapotement. De là un bizarre martellement des falaises, et

l'affouillement profond de la côte.

Qui longe cette côte passe par une série de mirages. A chaque instant

le rocher essaie de vous faire sa dupe. Où les illusions vont-elles

se nicher? Dans le granit. Rien de plus étrange. D'énormes crapauds

de pierre sont là, sortis de l'eau sans doute pour respirer; des

nonnes géantes se hâtent, penchées sur l'horizon; les plis pétrifiés

de leur voile ont la forme de la fuite du vent; des rois à couronnes

plutoniennes méditent sur de massifs trônes à qui l'écume n'est pas

épargnée; des êtres quelconques enfouis dans la roche dressent leurs

bras dehors, on voit les doigts des mains ouvertes. Tout cela c'est

la côte informe. Approchez. Il n'y a plus rien. La pierre a de ces

évanouissements. Voici une forteresse, voici un temple fruste, voici

un chaos de masures et de murs démantelés, tout l'arrachement d'une

ville déserte. Il n'existe ni ville, ni temple, ni forteresse; c'est

la falaise. A mesure qu'on s'avance ou qu'on s'éloigne ou qu'on dérive

ou qu'on tourne, la rive se défait; pas de kaléidoscope plus prompt

à l'écroulement; les aspects se désagrégent pour se recomposer; la

perspective fait des siennes. Ce bloc est un trépied, puis c'est un

lion, puis c'est un ange et il ouvre les ailes, puis c'est une figure

assise qui lit dans un livre. Rien ne change de forme comme les nuages,

si ce n'est les rochers.

Ces formes éveillent l'idée de grandeur, non de beauté. Loin de là.

Elles sont parfois maladives et hideuses. La roche a des nodosités,

des tumeurs, des kystes, des ecchymoses, des loupes, des verrues.

Les monts sont les gibbosités de la terre. Madame de Staël entendant

M. de Chateaubriand, qui avait les épaules un peu hautes, mal parler

des Alpes, disait: _jalousie de bossu_. Les grandes lignes et les

grandes majestés de la nature, le niveau des mers, la silhouette des

montagnes, le sombre des forêts, le bleu du ciel, se compliquent d'on

ne sait quelle dislocation énorme mêlée à l'harmonie. La beauté a ses

lignes, la difformité a les siennes. Il y a le sourire et il y a le

rictus. La désagrégation fait sur la roche les mêmes effets que sur

la nuée. Ceci flotte et se décompose, ceci est stable et incohérent.

Un reste d'angoisse du chaos est dans la création. Les splendeurs ont

des balafres. Une laideur, éblouissante parfois, se mêle aux choses

les plus magnifiques et semble protester contre l'ordre. Il y a de la

grimace dans le nuage. Il y a un grotesque céleste. Toutes les lignes

sont brisées dans le flot, dans le feuillage, dans le rocher, et on

ne sait quelles parodies s'y laissent entrevoir. L'informe y domine.

Jamais un contour n'y est correct. Grand, oui; pur, non. Examinez

les nuages; toutes sortes de visages s'y dessinent, toutes sortes de

ressemblances s'y montrent, toutes sortes de figures s'y esquissent;

cherchez-y un profil grec! Vous y trouverez Caliban, non Vénus; jamais

vous n'y verrez le Parthénon. Mais parfois, à la nuit tombante, quelque

grande table d'ombre posée sur des jambages de nuée et entourée de

blocs de brume ébauchera dans le livide ciel crépusculaire un cromlech

immense et monstrueux.

VII

PAYSAGE ET OCÉAN MÊLÉS

A Guernesey, les métairies sont monumentales. Quelques-unes dressent au

bord des chemins un pan de mur planté comme un décor où sont percées

côte à côte la porte charretière et la porte piétonne. Le temps a

creusé dans les chambranles et les cintres des refends profonds où

la tortule champêtre abrite l'éclosion de ses spores, et où il n'est

point rare de trouver des chauves-souris endormies. Les hameaux

sous les arbres sont décrépits et vivaces. Les chaumières ont des

vieillesses de cathédrales. Une cabane de pierre, route des Hubies,

a dans son mur une encoignure avec un tronçon de colonnette et cette

date: 1405. Une autre, du côté de Balmoral, offre sur sa façade, comme

les maisons paysannes de Hernani et d'Astigarragx, un blason sculpté

en pleine pierre. A chaque pas, on voit dans les fermes les croisées

à mailles losangées, les tourelles escaliers et les archivoltes de la

renaissance. Pas une porte qui n'ait son montoir à bidet, en granit.

D'autres cabanes ont été des barques; une coque de bateau renversée, et

juchée sur des pieux et des traverses, cela fait un toit. Une nef, la

cale en haut, c'est une église; la voûte en bas, c'est un navire; le

récipient de la prière, retourné, dompte la mer.

Dans les paroisses arides de l'ouest, le puits banal, avec son petit

dôme de maçonnerie blanche au milieu des friches, imite presque le

marabout arabe. Une solive trouée avec une pierre pour pivot ferme la

haie d'un champ; on reconnaît à de certaines marques les échaliers sur

lesquels les lutins et les auxcriniers se mettent à cheval la nuit.

Les ravins étalent pêle-mêle sur leurs talus les fougères, les

liserons, les roses de loup, les houx aux graines écarlates, l'épine

blanche, l'épine rose, l'hièble d'Écosse, le troëne, et ces longues

lanières plissées, dites collerettes de Henri IV. Dans toute cette

herbe pullule et prospère un épilobe à gousses, fort brouté des

bourriques, ce que la botanique exprime avec élégance et pudeur par

le mot _onagrariée_. Partout des fourrés, des charmilles, «toutes

sortes de brehailles»; des épaisseurs vertes où ramage un monde

ailé, guetté par un monde rampant; merles, linottes, rouges-gorges,

geais, torquilles; le loriot des Ardennes se hâte à tire-d'aile; des

volées d'étourneaux manœuvrent en spirales; ailleurs le verdier, le

chardonneret, la cauvette picarde, la corneille aux pieds rouges. Çà et

là une couleuvre.

De petites chutes d'eau, amenées dans des encaissements de bois

vermoulu qui laissent échapper des gouttes, font tourner des moulins

dont on entend le battement sous les branchages. Quelques cours de

fermes ont encore à leur centre le pressoir à cidre et le vieux cercle

de pierre creuse où roulait la roue à broyer les pommes. Les bestiaux

boivent dans des auges pareilles à des sarcophages. Un roi celte a

peut-être pourri dans ce coffre de granit où s'abreuve paisiblement

la vache, qui a les yeux de Junon. Les grimpereaux et les hochequeues

viennent en familiarité aimable piller le grain des poules.

Le long de la mer tout est fauve. Le vent use l'herbe que le soleil

brûle. Quelques églises ont un caparaçon de lierre qui court jusqu'au

clocher. Par endroits, dans les bruyères désertes, une excroissance

de rocher s'achève en chaumière. Les bateaux tirés à terre, faute de

port, sont arc-boutés sur de grosses pierres. Les voiles des barques

qu'on voit à l'horizon sont plutôt couleur d'ocre ou jaune saumon que

blanches. Du côté de la pluie et de la bise les arbres ont une fourrure

de lichen; les pierres elles-mêmes semblent prendre leurs précautions

et ont une peau de mousse drue et dense. Il y a des murmures,

des souffles, des froissements de branches, de brusques passages

d'oiseaux de mer, quelques-uns avec un poisson d'argent au bec, une

abondance de papillons variant de couleur selon la saison, et toutes

sortes de profonds tumultes dans les rochers sonores. Des chevaux au

vert galopent à travers les jachères. Ils se roulent, bondissent,

s'arrêtent, font fête au vent de toute leur crinière, et regardent

devant eux dans l'espace les flots qui se suppléent indéfiniment. En

mai les vieilles bâtisses rurales et marines se couvrent de giroflées;

en juin, de lilas de muraille.

Dans les dunes, des batteries s'écroulent. La désuétude des canons

profite aux paysans; des filets de pêcheurs sèchent sur les embrasures.

Entre les quatre murs du blockhaus démantelé, un âne errant, ou une

chèvre au piquet, broute le gazon d'Espagne et le chardon bleu. Des

enfants demi-nus rient. On voit dans les sentiers les jeux de mérelle

qu'ils y tracent.

Le soir, le soleil couchant, radieusement horizontal, éclaire dans les

chemins creux le lent retour des génisses s'attardant à mordre les

haies à droite et à gauche, ce qui fait aboyer le chien. Les sauvages

caps de l'ouest s'enfoncent en ondulant sous la mer; quelques rares

tamarins y frémissent. Au crépuscule, les murs cyclopéens, laissant

passer le jour à travers leurs pierres, font au haut des collines de

longues crêtes de guipure noire. Le bruit du vent écouté dans ces

solitudes donne une sensation de lointain extraordinaire.

VIII

SAINT-PIERRE-PORT

Saint-Pierre-Port, capitale de Guernesey, a été bâti jadis en maisons

de bois sculpté, apportées de Saint-Malo. Une belle maison de pierre du

seizième siècle subsiste encore dans la Grand'Rue.

Saint-Pierre-Port est port franc. La ville est étagée sur un charmant

désordre de vallées et de collines froncées autour du Vieux-Havre comme

si elles avaient été prises à poignée par un géant. Les ravins font

les rues, des escaliers abrégent les détours. Les rues fort roides

sont montées et descendues au galop par les excellents attelages

anglo-normands.

Sur la grande place, les femmes du marché, assises en plein air sur

le pavé, reçoivent les averses de l'hiver; mais il y a à quelques

pas la statue de bronze d'un prince. Il tombe par an un pied d'eau à

Jersey, et dix pouces et demi à Guernesey. Les poissonniers sont mieux

traités que les maraîchers; la poissonnerie, vaste halle couverte, a

des tables de marbre où s'étalent magnifiquement les pêches, souvent

miraculeuses, de Guernesey.

Il n'y a point de bibliothèque publique. Il y a une société mécanique

et littéraire. Il y a un collége. On édifie le plus d'églises qu'on

peut. Quand elles sont bâties, on les fait approuver par «les

seigneurs du conseil». Il n'est point rare de voir passer dans la rue

des chariots portant les fenestrages ogives en bois donnés par tel

charpentier à telle église.

Il y a un palais de justice. Les juges, vêtus de violet, opinent à

haute voix. Au siècle dernier, les bouchers ne pouvaient pas vendre une

livre de bœuf ou de mouton avant que les magistrats eussent choisi leur

viande.

Force «chapelles» particulières protestent contre les églises

officielles. Entrez dans une de ces chapelles, vous entendrez un paysan

expliquer à d'autres le nestorianisme, c'est-à-dire la nuance entre

la mère du Christ et la mère de Dieu, ou enseigner comme quoi le Père

est puissance, tandis que le Fils n'est qu'une sorte de puissance; ce

qui ressemble fort à l'hérésie d'Abeilard. Les irlandais catholiques

foisonnent, peu patients, de façon que les discussions théologiques

sont parfois ponctuées de coups de poing orthodoxes.

La stagnation du dimanche fait loi. Tout est permis, excepté de boire

un verre de bière le dimanche. Si vous aviez soif «le saint jour du

sabbat», vous scandaliseriez le digne Amos Chick qui a licence pour

vendre de l'ale et du cidre dans Highstreet. Loi du dimanche: chanter

sans boire. En dehors de la prière, on ne dit pas: _mon Dieu_, on dit:

_mon bon_. _Good_ remplace _God_. Une jeune sous-maîtresse française

d'un pensionnat, ayant ramassé ses ciseaux avec cette interjection: _Ah

mon Dieu!_ fut congédiée pour avoir «juré». On est plus biblique encore

qu'évangélique.

Il y a un théâtre. Une porte bâtarde, donnant sur un corridor dans une

rue déserte, telle est l'entrée. L'intérieur se rapproche du style

d'architecture adopté pour les greniers à foin. Satan n'a pas de

pompes, et est mal logé. Le théâtre a pour vis-à-vis la prison, autre

logis du même individu.

Sur la colline nord, au Castle Carey (solécisme; il faudrait dire

Carey Castle), il existe une précieuse collection de tableaux, la

plupart espagnols. Publique, ce serait un musée. Dans certaines maisons

aristocratiques, subsistent des spécimens curieux de ce carrelage

peint de Hollande dont est tapissée la cheminée du czar Pierre à

Saardam, et de ces magnifiques tentures de faïence, dites en Portugal

_azulejos_, produits d'un grand art, la faïencerie ancienne; ressuscité

aujourd'hui, plus admirable que jamais, grâce à des initiateurs

comme le docteur Lasalle, à des fabriques comme Premières, et à des

potiers-peintres comme Deck et Devers.

La chaussée d'Antin de Jersey se nomme Rouge-Bouillon, le faubourg

Saint-Germain de Guernesey se nomme les Rohais; les belles

rues correctes y abondent, toutes coupées de jardins. Il y a à

Saint-Pierre-Port autant d'arbres que de toits, plus de nids que de

maisons, et plus de bruits d'oiseaux que de bruits de voitures. Les

Rohais ont la grande apparence patricienne des quartiers hautains de

Londres, et sont blancs et propres.

Traversez un ravin, enjambez Mill street, entrez dans une sorte

d'entaille entre deux hautes maisons, montez un étroit et interminable

degré à coudes tortueux et à dalles branlantes, vous êtes dans une

ville bédouine; masures, fondrières, ruelles dépavées, pignons brûlés,

logis effondrés, chambres désertes sans portes ni fenêtres où l'herbe

pousse, des poutres traversant la rue, des ruines barrant le passage,

çà et là une bicoque habitée, de petits garçons nus, des femmes pâles;

on se croit à Zaatcha.

A Saint-Pierre-Port, on n'est pas horloger, on est montrier; on n'est

pas commissaire-priseur, on est encanteur; on n'est pas badigeonneur,

on est picturier; on n'est pas maçon, on est plâtreur; on n'est pas

pédicure, on est chiropodiste; on n'est pas cuisinier, on est couque;

on ne frappe pas à la porte, on _tape à l'hû_. Madame Pescott est

«agente de douanes et fournisseure de navires». Un barbier annonçait

dans sa boutique la mort de Wellington en ces termes: _Le commandant

des soudards est mort_.

Des femmes vont de porte en porte revendre de petites pacotilles

achetées aux bazars ou aux marchés; cette industrie s'appelle _chiner_.

Les chineuses, très pauvres, gagnent à grand'peine quelques doubles

dans leur journée. Voici un mot d'une chineuse: «Savez-vous que c'est

bien joli, j'ai mis de côté dans ma semaine sept sous.» Un passant de

nos amis donna un jour à l'une d'elles cinq francs; elle dit: _Merci

bien, monsieur, voilà qui va me permettre d'acheter en gros_.

Au mois de mai les yachts commencent à arriver, la rade se peuple de

navires de plaisance; la plupart gréés en goëlettes, quelques-uns à

vapeur. Tel yacht coûte à son propriétaire cent mille francs par mois.

Le cricket prospère, la boxe décroît. Les sociétés de tempérance

règnent, fort utilement, disons-le. Elles ont leurs processions, et

promènent leurs bannières avec un appareil presque maçonnique qui

attendrit même les cabaretiers. On entend les tavernières dire aux

ivrognes en les servant: «Bévez-en un varre, n'en boivez pas une

bouteille.»

La population est saine, belle et bonne. La prison de la ville est très

souvent vide. A Christmas, le geôlier, quand il a des prisonniers, leur

donne un petit banquet de famille.

L'architecture locale a des fantaisies tenaces; la ville de

Saint-Pierre-Port est fidèle à la reine, à la bible, et aux

fenêtres-guillotines; l'été les hommes se baignent nus; un caleçon est

une indécence; il souligne.

Les mères excellent à vêtir les enfants; rien n'est joli comme cette

variété de petites toilettes, coquettement inventées. Les enfants vont

seuls dans les rues, confiance touchante et douce. Les marmots mènent

les bébés.

En fait de modes, Guernesey copie Paris. Pas toujours; quelquefois des

rouges vifs ou des bleus crus révèlent l'alliance anglaise. Pourtant

nous avons entendu une modiste locale, conseillant une élégante

indigène, protester contre l'indigo et l'écarlate, et ajouter cette

observation délicate: «Je trouve une couleur bien dame et bien comme il

faut un beau pensée.»

La charpenterie maritime de Guernesey est renommée; le carénage regorge

de bâtiments au radoub. On tire les navires à terre au son de la

flûte.--Le joueur de flûte, disent les maîtres charpentiers, fait plus

de besogne qu'un ouvrier.

Saint-Pierre-Port a un Pollet comme Dieppe, et un Strand comme Londres.

Un homme du monde ne se montrerait pas dans la rue avec un album ou

un portefeuille sous le bras, mais va au marché le samedi et porte un

panier. Le passage d'une personne royale a servi de prétexte à une

tour. On enterre dans la ville. La rue du Collége longe et côtoie à

droite et à gauche deux cimetières. Une tombe de février 1610 fait

partie d'un mur.

L'Hyvreuse est un square de gazon et d'arbres comparable aux plus beaux

carrés des Champs-Élysées de Paris, avec la mer de plus. On voit, aux

vitrines de l'élégant bazar dit les Arcades, des affiches telles que

celle-ci: _Ici se vend le parfum recommandé par le sixième régiment

d'artillerie_.

La ville est traversée en tous sens par des haquets chargés de barils

de bière ou de sacs de charbon de terre. Le promeneur peut lire

encore çà et là d'autres annonces:--_Ici, on continue à prêter un joli

taureau comme par le passé.--Ici, on donne le plus haut prix pour

chiques, plomb, verre, os.--A vendre, de nouvelles pommes de terre

rognonnes, au choix.--A vendre, rames à pois, quelques tonnes d'avoine

pour chaff, un service complet de portes anglicées pour un salon,

comme aussi un cochon gras. Ferme de Mon-Plaisir. Saint-Jacques.--A

vendre, de bons soubats dernièrement battus, des carottes jaunes par

le cent, et une bonne seringue française. S'adresser au moulin de

l'échelle Saint-André.--Défense d'habiller du poisson et de déposer des

encombriers.--A vendre un âne donnant lait. Etc., etc._

IX

JERSEY. AURIGNY. SERK

Les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et

ramassés par l'Angleterre. De là une nationalité complexe. Les jersiais

et les guernesiais ne sont certainement pas anglais sans le vouloir,

mais ils sont français sans le savoir. S'ils le savent, ils tiennent à

l'oublier. Cela se voit un peu au français qu'ils parlent.

L'archipel est fait de quatre îles; deux grandes, Jersey et Guernesey,

et deux petites, Aurigny et Serk; sans compter les îlots, Ortach,

les Casquets, Herm, Jethou, etc. Les îlots et les écueils dans cette

vieille Gaule sont volontiers qualifiés _Hou_. Aurigny a Bur-Hou, Serk

a Brecq-Hou, Guernesey a Li-Hou et Jet-Hou, Jersey a les Ecre-Hou,

Granville a le Pir-Hou. Il y a le cap la Hougue, la Hougue-bye, la

Hougue des Pommiers, les Houmets, etc. Il y a l'île de Chousey,

l'écueil Chouas, etc. Ce remarquable radical de la langue primitive,

_hou_, se retrouve partout (houle, huée, hure, hourque, houre

(échafaud, vieux mot), houx, houperon (requin), hurlement, hulotte,

chouette, d'où chouan, etc.); il transperce dans les deux mots qui

expriment l'indéfini, _unda_ et _unde_. Il est dans les deux mots qui

expriment le doute, _ou_ et _où_.

Serk est la moitié d'Aurigny, Aurigny est le quart de Guernesey,

Guernesey est les deux tiers de Jersey. Toute l'île de Jersey est

exactement grande comme la ville de Londres. Il faudrait pour faire

la France deux mille sept cents Jersey. Au calcul de Charassin,

excellent agronome pratique, la France, si elle était cultivée comme

Jersey, pourrait nourrir deux cent soixante-dix millions d'hommes,

toute l'Europe. Des quatre îles, Serk, la plus petite, est la

plus belle; Jersey, la plus grande, est la plus jolie; Guernesey,

sauvage et riante, participe des deux. Il existe à Serk une mine

d'argent, inexploitée à cause de la faiblesse du rendement. Jersey a

cinquante-six mille habitants, Guernesey trente mille; Aurigny quatre

mille cinq cents; Serk six cents; Li-Hou, un seul. De l'une de ces

îles à l'autre, d'Aurigny à Guernesey et de Guernesey à Jersey, il y a

l'enjambée d'une botte de sept lieues. Le bras de mer s'appelle entre

Guernesey et Herm le petit Ruau, et entre Herm et Serk le grand Ruau.

La pointe de France la plus proche est le cap Flamanville. De Guernesey

on entend le canon de Cherbourg, et de Cherbourg on entend le tonnerre

de Guernesey.

Les orages sur l'archipel de la Manche, nous l'avons dit, sont

terribles. Les archipels sont les pays du vent. Entre chaque île, il

y a un corridor qui fait soufflet. Loi mauvaise pour la mer et bonne

pour la terre. Le vent emporte les miasmes et apporte les naufrages.

Cette loi est sur les Channel Islands comme sur les autres archipels.

Le choléra a glissé sur Jersey et Guernesey. Il y eut pourtant à

Guernesey, au moyen âge, une si furieuse épidémie qu'un baillif brûla

les archives pour détruire la peste.

On nomme volontiers ces îles en France _îles anglaises_, et en

Angleterre _îles normandes_. Les îles de la Manche battent monnaie; de

cuivre seulement. Une voie romaine, encore visible, menait de Coutances

à Jersey.

C'est en 709, nous l'avons dit, que l'océan a arraché Jersey à la

France. Douze paroisses furent englouties. Des familles actuellement

vivantes en Normandie ont encore la seigneurie de ces paroisses; leur

droit divin est sous l'eau; cela arrive aux droits divins.

X

HISTOIRE. LÉGENDE. RELIGION

Les six paroisses primitives de Guernesey appartenaient à un seul

seigneur, Néel, vicomte de Cotentin, vaincu à la bataille des Dunes en

1047. En ce temps-là, au dire de Dumaresq, il y avait dans les îles de

la Manche un volcan. La date des douze paroisses de Jersey est inscrite

dans le Livre Noir de la cathédrale de Coutances. Le sire de Briquebec

s'intitulait baron de Guernesey. Aurigny était le fief d'Henri

l'Artisan. Jersey a subi deux voleurs, César et Rollon.

_Haro_ est un cri au duc (_Ha! Rollo!_), à moins qu'il ne vienne du

saxon _haran_, crier. Le cri _Haro_ se répète trois fois, à genoux, sur

la grande route, et tout travail cesse dans le lieu où le cri a été

poussé jusqu'à ce que justice ait été rendue.

Avant Rollon, duc des normands, il y avait eu, sur l'archipel, Salomon,

roi des bretons. De là beaucoup de Normandie à Jersey et beaucoup de

Bretagne à Guernesey. La nature y répercute l'histoire; Jersey a plus

de prairies, et Guernesey plus de rochers; Jersey est plus verte et

Guernesey plus âpre.

Les gentilshommes couvraient les îles. Le comte d'Essex a laissé une

ruine à Aurigny, Essex Castle. Jersey a Montorgueil, Guernesey le

château Cornet. Le château Cornet est construit sur un rocher qui a

été un Holm, ou Heaume, cette métaphore se retrouve dans les Casquets,

Casques. Le château Cornet a été assiégé par le pirate picard Eustache,

et Montorgueil par Duguesclin. Les forteresses comme les femmes se

vantent de leurs assiégeants quand ils sont illustres.

Un pape, au quinzième siècle, a déclaré Jersey et Guernesey îles

neutres. Il songeait à la guerre, et non au schisme. Calvin, prêché

à Jersey par Pierre Morice et à Guernesey par Nicolas Baudoin, a

fait son entrée dans l'archipel normand en 1563. Il y a prospéré,

ainsi que Luther, fort gêné pourtant aujourd'hui par le wesleyanisme,

excroissance du protestantisme qui contient l'avenir de l'Angleterre.

Les églises abondent dans l'archipel. Le détail vaut la peine

qu'on y insiste; partout des temples. La dévotion catholique est

distancée; un coin de terre de Jersey ou de Guernesey porte plus

de chapelles que n'importe quel morceau de terre espagnole ou

italienne de même grandeur. Méthodistes proprement dits, méthodistes

primitifs, méthodistes connexes, méthodistes indépendants, baptistes,

presbytériens, millénaires, quakers, bible-christians, brethrens

(frères de Plymouth), non-sectériens, etc.; ajoutez l'église épiscopale

anglicane, ajoutez l'église romaine papiste. On voit à Jersey une

chapelle mormone. On reconnaît les bibles orthodoxes à ce que Satan y

est écrit sans majuscule: _satan_. C'est bien fait.

A propos de Satan, on hait Voltaire. Le mot _Voltaire_ est, à ce

qu'il paraît, une des prononciations du nom de Satan. Quand il s'agit

de Voltaire, toutes les dissidences se rallient, le mormon coïncide

avec l'anglican, l'accord se fait dans la colère, et toutes les

sectes ne sont plus qu'une haine. L'anathème à Voltaire est le point

d'intersection de toutes les variétés du protestantisme. Un fait

remarquable, c'est que le catholicisme déteste Voltaire, et que le

protestantisme l'exècre. Genève enchérit sur Rome. Il y a crescendo

dans la malédiction. Calas, Sirven, tant de pages éloquentes contre

les dragonnades n'y font rien. Voltaire a nié le dogme, cela suffit.

Il a défendu les protestants, mais il a blessé le protestantisme. Les

protestants le poursuivent d'une ingratitude orthodoxe. Quelqu'un qui

avait à parler en public à Saint-Hélier pour une quête, fut prévenu

que, s'il nommait Voltaire dans son speech, la quête avorterait. Tant

que le passé aura assez de souffle pour avoir la parole, Voltaire

sera rejeté. Écoutez toutes ces voix: il n'a ni génie, ni talent, ni

esprit. On l'a insulté vieux, on le proscrit mort. Il est éternellement

«discuté». C'est là sa gloire. Parler de Voltaire avec calme et

justice, est-ce que c'est possible? Quand un homme domine un siècle et

incarne le progrès, il n'a plus affaire à la critique, mais à la haine.

XI

LES VIEUX REPAIRES ET LES VIEUX SAINTS

Les Cyclades dessinent le cercle; l'archipel de la Manche dessine

le triangle. Quand on regarde sur une carte, ce qui est la vue à

vol d'oiseau de l'homme, les Channel's Islands, un segment de mer

triangulaire se découpe entre ces trois points culminants, Aurigny,

qui marque la pointe nord, Guernesey, qui marque la pointe ouest,

Jersey, qui marque la pointe sud. Chacune de ces trois îles mères a

autour d'elle ce qu'on pourrait nommer ses poussins d'îlots. Aurigny a

Bur-Hou, Ortach et les Casquets; Guernesey a Herm, Jet-Hou et Li-Hou;

Jersey ouvre du côté de la France le cintre de sa baie de Saint-Aubin,

vers laquelle ces deux groupes, épars mais distincts, les Grelets et

les Minquiers, semblent, dans le bleu de l'eau, qui est, comme l'air,

un azur, se précipiter ainsi que deux essaims vers une porte de ruche.

Au centre de l'archipel, Serk, à laquelle se rattachent Brecq-Hou et

l'île aux Chèvres, est le trait d'union entre Guernesey et Jersey. La

comparaison des Cyclades aux Channel's Islands eût certainement frappé

l'école mystique et mythique qui, sous la restauration, se rattachait

à de Maistre par d'Eckstein, et lui eût fourni matière à un symbole:

l'archipel d'Hellas arrondi, _ore rotundo_; l'archipel de la Manche

aigu, hérissé, hargneux, anguleux; l'un pareil à l'harmonie, l'autre à

la chicane; ce n'est pas pour rien que l'un est grec et que l'autre est

normand.

Jadis, avant les temps historiques, ces îles de la Manche étaient

féroces. Les premiers insulaires étaient probablement de ces hommes

primitifs dont le type se retrouve au Moulin-Guignon, et qui

appartenaient à la race aux mâchoires rentrantes. Ils vivaient une

moitié de l'année de poisson et de coquillages, et, l'autre moitié,

d'épaves. Piller leur côte était leur ressource. Ils ne connaissaient

que deux saisons, _la saison de pêche_ et _la saison de naufrage_; de

même que les groënlandais qui appellent l'été _la chasse aux rennes_ et

l'hiver _la chasse aux phoques_. Toutes ces îles, plus tard normandes,

étaient des chardonnières, des ronceraies, des trous à bêtes, des logis

de forbans. Un vieux chroniqueur local dit énergiquement: _Ratières et

piratières_. Les romains y vinrent, et ne firent faire à la probité

qu'un pas médiocre; ils crucifiaient les pirates, et célébraient les

_Furinales_, c'est-à-dire la fête des filous. Cette fête se célèbre

encore dans quelques-uns de nos villages le 25 juillet, et dans nos

villes toute l'année.

Jersey, Serk et Guernesey s'appelaient jadis _Ange_, _Sarge_ et

_Bissarge_. Aurigny est _Redanæ_, à moins que ce ne soit Thanet.

Une légende affirme que dans l'île des Rats, _insula rattorum_, de

la promiscuité des lapins mâles et des rats femelles, naît le cochet

d'Inde «Turkey cony». A en croire Furetière, abbé de Chalivoy, le

même qui reprochait à La Fontaine d'ignorer la différence du bois en

grume et du bois marmanteau, la France a été longtemps sans apercevoir

Aurigny sur sa côte. Aurigny en effet ne tient dans l'histoire de

Normandie qu'une place imperceptible. Rabelais pourtant connaissait

l'archipel normand; il nomme Herm, et Serk, qu'il appelle Cerq. «Ie

vous asseure que telle est cette terre icy, quelles autres fois I'ai

veu les isles de Cerq et Herm, entre Bretagne et Angleterre.» (Édition

de 1558. Lyon, p. 423.)

Les Casquets sont un redoutable lieu de naufrages. Les anglais, il y a

deux cents ans, avaient pour industrie d'y repêcher des canons. Un de

ces canons, couvert d'huîtres et de moules, est au musée de Valognes.

Herm est un eremos, saint Tugdual, ami de saint Sampson, a été en

prière à Herm, de même que saint Magloire à Serk. Il y a eu des

auréoles d'ermites sur toutes ces pointes d'écueils. Hélier priait à

Jersey, et Marcouf dans les rochers du Calvados. C'était le temps où

l'ermite Eparchias devenait saint Cybard dans les cavernes d'Angoulême

et où l'anachorète Crescentius, au fond des forêts de Trèves, faisait

crouler un temple de Diane, en le regardant fixement pendant cinq

ans. C'est à Serk, qui était son sanctuaire, son «jonad naomk» que

Magloire composa l'hymne de la Toussaint, refaite par Santeuil, _Cœlo

quos eadem gloria consecrat_. C'est de là encore qu'il jetait des

pierres aux saxons dont les flottes pillardes vinrent à deux reprises

le déranger dans son oraison. L'archipel était aussi quelque peu

incommodé à cette époque par l'amwarydour, cacique de la colonie celte.

De temps en temps Magloire passait l'eau, et allait se concerter avec

le Mactierne de Guernesey, Nivou, lequel était un prophète. Magloire

un jour, ayant fait un miracle, fit vœu de ne plus manger de poisson.

En outre, pour conserver les mœurs des chiens et ne point donner

de coupables pensées à ses moines, il bannit de l'île de Serk les

chiennes, loi qui subsiste encore. Saint Magloire rendit à l'archipel

plusieurs autres services. Il alla à Jersey mettre à la raison la

populace qui avait, le jour de Noël, la mauvaise habitude de se changer

en toutes sortes de bêtes, en l'honneur de Mithras. Saint Magloire fit

cesser cet abus. Ses reliques furent volées, sous le règne de Nominoë,

feudataire de Charles le Chauve, par les moines de Lehon-les-Dinan.

Tous ces faits sont prouvés par les bollandistes, _Acta Sancti

Marculphi_, etc., et par l'histoire ecclésiastique de l'abbé Trigan.

Victrice de Rouen, ami de Martin de Tours, avait sa grotte à Serk, qui,

au onzième siècle, relevait de l'abbaye de Montebourg. A l'heure où

nous parlons, Serk est un fief immobilisé entre quarante tenanciers.

XII

PARTICULARITÉS LOCALES

Chaque île a sa monnaie à part, son patois à part, son gouvernement

à part, ses préjugés à part. Jersey s'inquiète d'un français

propriétaire. S'il allait acheter toute l'île! A Jersey, défense aux

étrangers d'acheter de la terre; à Guernesey, permission. En revanche,

l'austérité religieuse est moindre dans la première île que dans la

seconde, le dimanche jersiais a la clef des champs que n'a point le

dimanche guernesiais. La bible est exécutoire à Saint-Pierre-Port plus

qu'à Saint-Hélier. L'achat d'une propriété à Guernesey se complique,

particulièrement pour l'étranger ignorant, d'un péril singulier;

l'acheteur répond sur son acquêt, pendant vingt ans, de la situation

commerciale et financière du vendeur telle qu'elle était au moment

précis où la vente a eu lieu.

D'autres enchevêtrements naissent de la diversité des monnaies et des

mesures. Le schelling, notre ancien ascalin ou chelin, vaut vingt-cinq

sous en Angleterre, vingt-six sous à Jersey, et vingt-quatre sous à

Guernesey. «Le poids de la reine» a, lui aussi, des caprices; la livre

guernesiaise n'est pas la livre jersiaise, qui n'est pas la livre

anglaise. A Guernesey on mesure le champ en vergées et la vergée en

perches. Ce mesurage change à Jersey. A Guernesey on ne se sert que

d'argent français, et l'on ne nomme que l'argent anglais. Un franc

s'appelle un «dix pence». L'absence de symétrie va jusque-là qu'il y

a dans l'archipel plus de femmes que d'hommes; six femmes pour cinq

hommes.

Les travailleurs de la mer - tome 1 · 第 1 / 19 段