Alors, la volonté paraît. Elle saute sur la croupe du rêve hennissant

qui passe, et le serre entre ses genoux. L'esprit reconnaît les lois du

rythme qui l'entraîne; il dompte les forces déréglées, et leur fixe

la voie et le but où il va. La symphonie de la raison et de l'instinct

s'organise. L'ombre s'éclaire. Sur le long ruban de route qui se

déroule, se marquent par étapes des foyers lumineux, qui seront à

leur tour dans l'œuvre en création les noyaux de petits mondes

planétaires enchaînés à l'enceinte de leur système solaire...

Les grandes lignes du tableau sont désormais arrêtées. À présent

son visage surgit de l'aube incertaine. Tout se précise: l'harmonie des

couleurs et le trait des figures. Pour accomplir l'ouvrage, toutes les

ressources de l'être sont mises à réquisition. La cassolette de

mémoire s'ouvre, et ses parfums s'exhalent. L'esprit déchaîne les

sens; il les laisse délirer, et se tait; mais, tapi à l'affût, il

guette et il choisit sa proie.

Tout est prêt: l'équipe de manœuvres exécute, avec les matériaux

ravis aux sens, l'œuvre dessinée par l'esprit. Il faut au grand

architecte de bons ouvriers qui sachent leur métier et ne ménagent

point leurs forces. La cathédrale s'achève.

«Et Dieu contemple son œuvre. Et Il voit qu'_elle n'est pas

bonne encore._»

L'œil du maître embrasse l'ensemble de sa création; sa main parfait

l'harmonie.

Le rêve est accompli. _Te Deum_....

Les blancs nuages de l'été, grands oiseaux de lumière, planent avec

lenteur; et le ciel tout entier est couvert de leurs ailes.

Il s'en fallait pourtant que sa vie fût réduite à son art. Un homme

de sa sorte ne peut se passer d'aimer; et non pas seulement de cet amour

égal, que l'esprit de l'artiste répand sur tout ce qui est: non, il

faut qu'il _préfère_; il faut qu'il se donne à des êtres de son

choix. Ce sont les racines de l'arbre. Par là se renouvelle tout le

sang de son cœur.

Le sang de Christophe n'était pas près d'être tari. Un amour le

baignait,--le meilleur de sa joie. Un double amour, pour la fille de

Grazia et le fils d'Olivier. Dans sa pensée, il unissait les deux

enfants. Il allait les unir, dans la réalité.

Georges et Aurora s'étaient rencontrés chez Colette. Aurora habitait

dans la maison de sa cousine. Elle passait une partie de l'année à

Rome, le reste du temps à Paris. Elle avait dix-huit ans, Georges cinq

ans de plus. Grande, droite, élégante, la tête petite et la face

large, blonde, le teint halé, une ombre de duvet sur la lèvre, les

yeux clairs dont le regard riant ne se fatiguait pas à penser, le

menton un peu charnu, les mains brunes, de beaux bras ronds et robustes

et la gorge bien faite, elle avait l'air gai, matériel et fier.

Nullement intellectuelle, très peu sentimentale, elle avait hérité de

sa mère sa nonchalante paresse. Elle dormait à poings fermés, onze

heures, tout d'un trait. Le reste du temps, elle flânait, en riant, à

demi éveillée. Christophe la nommait _Dornröschen_, la Belle au Bois

dormant. Elle lui rappelait sa petite Sabine. Elle chantait en se

couchant, elle chantait en se levant, elle riait sans raison, d'un bon

rire enfantin, en avalant son rire, comme un hoquet. On ne savait à

quoi elle passait ses journées. Tous les efforts de Colette pour la

parer de ce brillant factice, qu'on plaque si aisément sur l'esprit des

jeunes filles, comme un vernis laqué, avaient été perdus: le vernis

ne tenait point. Elle n'apprenait rien; elle mettait des mois à lire un

livre, qu'elle trouvait très beau, sans pouvoir se souvenir, huit jours

après, du titre ni du sujet; elle faisait sans trouble des fautes

d'orthographe et, quand elle parlait de choses savantes, commettait des

erreurs drôlatiques. Elle était rafraîchissante par sa jeunesse, sa

gaieté, son manque d'intellectualisme, même par ses défauts, par son

étourderie qui touchait quelquefois à l'indifférence, par son naïf

égoïsme. Si spontanée, toujours! Cette petite fille, simple et

paresseuse, savait être, à ses heures, coquette, innocemment: alors,

elle tendait ses lignes aux petits jeunes gens, elle faisait de la

peinture en plein air, jouait des nocturnes de Chopin, promenait des

livres de poésie qu'elle ne lisait point, avait des conversations

idéalistes et des chapeaux qui ne l'étaient pas moins.

Christophe l'observait et riait sous cape. Il avait pour Aurora une

tendresse paternelle, indulgente et railleuse. Et il avait aussi une

piété secrète, qui s'adressait à celle qu'il avait aimée autrefois

et qui reparaissait, avec une jeunesse nouvelle, pour un autre amour que

le sien. Personne ne connaissait la profondeur de son affection. La

seule à la soupçonner était Aurora. Depuis son enfance, elle avait

presque toujours vu Christophe auprès d'elle; elle le considérait

comme quelqu'un de la famille. Dans ses peines d'autrefois, moins aimée

que son frère, elle se rapprochait instinctivement de Christophe. Elle

devinait en lui une peine analogue; il voyait son chagrin; et sans se

les confier, ils les mettaient en commun. Plus tard, elle avait

découvert le sentiment qui unissait sa mère et Christophe; il lui

semblait qu'elle était du secret, quoiqu'ils ne l'y eussent jamais

associée. Elle connaissait le sens du message, dont elle avait été

chargée par Grazia mourante, et de l'anneau qui était maintenant à la

main de Christophe. Ainsi, existaient entre elle et lui des liens

cachés, qu'elle n'avait pas besoin de comprendre clairement, pour les

sentir dans leur complexité. Elle était sincèrement attachée à son

vieil ami, bien qu'elle n'eût jamais pu faire l'effort de jouer ou de

lire ses œuvres. Assez bonne musicienne pourtant, elle n'avait même

pas eu la curiosité de couper les pages d'une partition, qui lui était

dédiée. Elle aimait à venir causer familièrement avec lui.--Elle

vint plus souvent, quand elle sut qu'elle pouvait rencontrer chez lui

Georges Jeannin.

Et Georges, de son côté, n'avait jamais trouvé jusqu'alors tant

d'intérêt à la société de Christophe.

Cependant, les deux jeunes gens furent lents à se douter de leurs vrais

sentiments. Ils s'étaient vus d'abord, d'un regard moqueur. Ils ne se

ressemblaient guère. L'un était vif-argent, et l'autre eau qui dort.

Mais il ne se passa pas beaucoup de temps avant que le vif-argent

s'ingéniât à paraître plus calme et que l'eau dormante se

réveillât. Georges critiquait la toilette d'Aurora, son goût

italien,--un léger manque de nuances, une certaine préférence pour

les couleurs tranchées. Aurora aimait à railler, imitait plaisamment

la façon de parler de Georges, hâtive et un peu précieuse. Et tout en

s'en moquant, tous deux prenaient plaisir... était-ce à s'en moquer,

ou à s'en entretenir? Même, ils en entretenaient aussi Christophe,

qui, loin de les contredire, malicieusement transmettait de l'un à

l'autre les petites flèches. Ils affectaient de ne pas s'en soucier;

mais ils faisaient la découverte qu'ils s'en souciaient beaucoup trop,

au contraire; et incapables, surtout Georges, de cacher leur dépit, ils

se livraient, à la première rencontre, de vives escarmouches. Les

piqûres étaient légères; ils avaient peur de faire du mal; et la

main qui les frappait leur était si chère qu'ils avaient plus de

plaisir aux coups qu'ils recevaient qu'à ceux qu'ils portaient. Ils

s'observaient curieusement, avec des yeux qui cherchaient les défauts

de l'autre et y trouvaient des attraits. Mais ils n'en convenaient

point. Chacun, seul avec Christophe, protestait que l'autre lui était

insupportable. Ils n'en profitaient pas moins de toutes les occasions

que Christophe leur offrait de se rencontrer.

Un jour qu'Aurora était chez son vieil ami et venait de lui annoncer sa

visite pour le dimanche suivant, dans la matinée,--Georges, entrant en

coup de vent, selon son habitude, dit à Christophe qu'il viendrait

dimanche, dans l'après-midi. Le dimanche matin, Christophe attendit

vainement Aurora. À l'heure indiquée par Georges, elle parut,

s'excusant d'avoir été empêchée de venir, plus tôt; elle broda

là-dessus toute une petite histoire. Christophe, qui s'amusait de son

innocente rouerie, lui dit:

--C'est dommage. Tu aurais trouvé Georges; il est venu, nous

avons déjeuné ensemble; il ne pouvait rester, cet après-midi.

Aurora, déconfite, n'écoutait plus ce que lui disait Christophe. Il

parlait, de bonne humeur. Elle répondait distraitement; elle n'était

pas loin de lui en vouloir. On sonna. C'était Georges. Aurora fut

saisie. Christophe la regardait, en riant. Elle comprit qu'il s'était

moqué d'elle; elle rit et rougit. Il la menaçait du doigt, avec

malice. Brusquement, avec effusion, elle courut l'embrasser. Il lui

soufflait à l'oreille:

--_Biricchina, ladroncello, furbetta_...

Et elle lui mettait sa main sur la bouche, pour l'obliger à se taire.

Georges ne comprenait rien à ces rires et à ces embrassades. Son

air étonné, et même un peu vexé, ajoutait à la joie des deux autres.

Ainsi, Christophe travaillait à rapprocher les deux enfants. Et quand

il eut réussi, il se le reprocha presque. Il les aimait autant l'un que

l'autre; mais il jugeait plus sévèrement Georges: il connaissait ses

faiblesses, il idéalisait Aurora; il se croyait responsable du bonheur

de celle-ci plus que de celui de Georges: car il lui semblait que

Georges était un peu son fils, était un peu lui-même. Et il se

demandait s'il n'était pas coupable, en donnant à l'innocente Aurora

un compagnon, qui ne l'était guère.

Mais un jour qu'il passait près d'une charmille, où les deux jeunes

gens étaient assis,--(c'était très peu de temps après leurs

fiançailles)--il entendit, avec un serrement de cœur, Aurora, qui

questionnait en plaisantant Georges sur une de ses aventures passées,

et Georges qui racontait, sans se faire prier. D'autres bribes

d'entretiens dont ils ne se cachaient point, lui montrèrent qu'Aurora

était beaucoup plus à l'aise que lui-même dans les idées «morales»

de Georges. Très épris l'un de l'autre, ils ne se regardaient pourtant

pas comme liés pour toujours; ils apportaient, dans les questions

relatives à l'amour et au mariage, un esprit de liberté, qui avait sa

beauté, mais qui tranchait singulièrement avec l'ancien système de

mutuel dévouement _usque ad mortem._ Et Christophe regardait avec un

peu de mélancolie... Qu'ils étaient déjà loin de lui! Comme elle

file, la barque qui emporte nos enfants!... Patience! Un jour viendra,

on se retrouvera tous au port.

En attendant, la barque ne s'inquiétait guère de la route à suivre;

elle flottait à tous les vents du jour.--Cet esprit de liberté, qui

tendait à modifier les mœurs d'alors, il eût semblé naturel qu'il

s'établît aussi dans les autres domaines de la pensée et de l'action.

Mais il n'en était rien: la nature humaine se soucie peu de la

contradiction. Dans le même temps que les mœurs devenaient plus

libres, l'intelligence le devenait moins; elle demandait à la religion

de la remettre au licou. Et ce double mouvement en sens inverse

s'effectuait, avec un magnifique illogisme, dans les marnes âmes.

Georges et Aurora s'étaient laissé gagner par le nouveau courant

catholique, qui était en train de conquérir une partie des gens du

monde et des intellectuels. Rien de plus amusant que de voir Georges,

frondeur de nature, impie comme on respire, sans même y prendre garde,

qui ne s'était jamais soucié ni de Dieu ni du diable,--un vrai petit

Gaulois qui se moque de tout,--brusquement déclarer que la vérité

était là. Il lui en fallait une; et celle-ci s'accordait avec son

besoin d'action, son atavisme de bourgeois français et sa lassitude de

la liberté. Le jeune poulain avait assez vagabondé; il revenait, de

lui-même, se faire attacher à la charrue de la race. L'exemple de

quelques amis avait suffi. Georges, ultra-sensible aux moindres

pressions atmosphériques de la pensée environnante, fut un des

premiers pris. Et Aurora le suivit, comme elle l'eût suivi n'importe

où. Aussitôt, ils se montrèrent sûrs d'eux et méprisants pour ceux

qui ne pensaient pas comme eux. Ô ironie! Ces deux enfants frivoles

étaient sincèrement croyants, alors que la pureté morale, le

sérieux, l'ardent effort de Grazia et d'Olivier ne leur avait jamais

valu de l'être, malgré tout leur désir.

Christophe observait curieusement cette évolution des âmes. II

n'essayait pas de la combattre, comme l'eût voulu Emmanuel, dont le

libre idéalisme s'irritait de ce retour de l'ancien ennemi. On ne

combat pas le vent qui passe. On attend qu'il ait passé. La raison

humaine était fatiguée. Elle venait de fournir un effort gigantesque.

Elle cédait au sommeil; et, comme l'enfant harassé d'une longue

journée, avant de s'endormir, elle disait ses prières. La porte des

rêves s'était rouverte: à la suite des religions, les souffles

théosophiques, mystiques, ésotériques, occultistes, visitaient le

cerveau de l'Occident. La philosophie même vacillait. Leurs dieux de la

pensée, Bergson, William James, titubaient. Jusqu'à la science, où se

manifestaient les signes de fatigue de la raison. Un moment à passer.

Laissons-les respirer! Demain, l'esprit se réveillera, plus alerte et

plus libre... Le sommeil est bon, quand on a bien travaillé.

Christophe, qui n'avait guère eu le temps d'y céder, était heureux

que ses enfants en jouissent, à sa place, qu'ils eussent le repos de

l'âme, la sécurité de la foi, la confiance absolue, imperturbable, en

leurs rêves. Il n'aurait pas voulu, ni pu, faire échange avec eux.

Mais il se disait que la mélancolie de Grazia et l'inquiétude

d'Olivier trouvaient l'apaisement dans leurs fils, et que c'était bien,

ainsi.

--«Tout ce que nous avons souffert, moi, mes amis, tant d'autres qui

vivaient avant nous, tout cela fut pour que ces deux enfants

atteignissent à la joie... Cette joie, Antoinette, pour qui tu étais

faite et qui te fut refusée!... Ah! si les malheureux pouvaient

goûter, par avance, le bonheur qui sortira, un jour, de leurs vies

sacrifiées!»

Pourquoi eût-il cherché à contester ce bonheur? Il ne faut pas

vouloir que les autres soient heureux à notre façon, mais à la leur.

Tout au plus, demandait-il doucement à Georges et à Aurora qu'ils

n'eussent pas trop de mépris pour ceux qui, comme lui, ne partageaient

pas leur foi.

Ils ne se donnaient même pas la peine de discuter avec lui. Ils

avaient l'air de se dire:

--Il ne peut pas comprendre...

Il était, pour eux, du passé. Et ils n'attachaient pas au passé une

énorme importance! Entre eux, il leur arrivait de causer innocemment de

ce qu'ils feraient plus tard, quand Christophe «ne serait plus

là»...--Pourtant ils l'aimaient bien... Terribles enfants! Ils

poussent autour de vous, comme des lianes! Cette force de la nature, qui

vous pousse, qui vous chasse...

--«Va-t'en! Va-t'en! Ôte-toi de là! À mon tour!...»

Christophe, qui entendait leur langage muet, avait envie de

leur dire:

--Ne vous pressez pas tant! Je me trouve bien, ici. Regardez-moi

encore comme quelqu'un de vivant!

Il se divertissait de leur naïve impertinence.

--Dites tout de suite, fit-il avec bonhomie, un jour qu'ils l'avaient

accablé de leur air dédaigneux, dites tout de suite que je suis une

vieille bête.

--Mais non, mon vieil ami, dit Aurora, en riant de tout son cœur.

Vous êtes le meilleur; mais il y a des choses que vous ne savez pas.

--Et que tu sais, petite fille? Voyez la grande sagesse!

--Ne vous moquez pas. Moi, je ne sais pas grand'chose. Mais, lui,

Georges, il sait.

Christophe sourit:

--Oui, tu as raison, petite. Il sait toujours, celui qu'on aime.

Ce qui lui était beaucoup plus difficile que de se soumettre à leur

supériorité intellectuelle, c'était de subir leur musique. Ils

mettaient sa patience à une rude épreuve. Le piano ne chômait pas,

quand ils venaient chez lui. Il semblait que, pareils aux oiseaux,

l'amour éveillât leur ramage. Mais ils n'étaient pas, à beaucoup

près, aussi habiles à chanter. Aurora ne se faisait pas d'illusion sur

son talent. Il n'en était pas de même pour celui de son fiancé; elle

ne voyait aucune différence entre le jeu de Georges et celui de

Christophe. Peut-être préférait-elle la façon de Georges. Et

celui-ci, malgré sa finesse ironique, n'était pas loin de se laisser

convaincre par la foi de son amoureuse. Christophe n'y contredisait pas;

malicieusement, il abondait dans le sens des paroles de la jeune fille,

(quand il ne lui arrivait pas, toutefois, de quitter la place, excédé,

en frappant les portes un peu fort.) Il écoutait, avec un sourire

affectueux et apitoyé, Georges, jouant au piano Tristan. Ce pauvre

petit bonhomme mettait, à traduire ces pages formidables, une

conscience appliquée, une douceur aimable de jeune fille, pleine de

bons sentiments. Christophe riait tout seul. Il ne voulait pas dire au

jeune garçon pourquoi il riait. Il l'embrassait. Il l'aimait bien,

ainsi. Il l'aimait peut-être mieux... Pauvre petit!... Ô vanité de

l'art!...

Il s'entretenait souvent de «ses enfants»--(il les nommait

ainsi)--avec Emmanuel. Emmanuel, qui avait de l'affection pour Georges,

disait, en plaisantant, que Christophe aurait dû le lui céder, il

avait déjà Aurora: ce n'était pas juste, il accaparait tout.

Leur amitié était devenue quasi légendaire dans le monde parisien,

quoiqu'ils vécussent à l'écart. Emmanuel s'était pris d'une passion

pour Christophe. Il ne voulait pas la lui montrer, par orgueil; il la

cachait sous des façons brusques; il le rudoyait parfois. Mais

Christophe n'en était pas dupe. Il savait combien ce cœur lui était

maintenant dévoué, et il en connaissait le prix. Ils ne passaient pas

de semaine, sans se voir deux ou trois fois. Quand leur mauvaise santé

les empêchait de sortir, ils s'écrivaient. Des lettres, qui semblaient

venir de régions éloignées. Les événements extérieurs les

intéressaient moins que certains progrès de l'esprit dans les sciences

et dans l'art. Ils vivaient en leur pensée, méditant sur leur art, ou

distinguant, sous le chaos des faits, la petite lueur inaperçue qui

marque dans l'histoire de l'esprit humain.

Le plus souvent, Christophe venait chez Emmanuel. Bien que, depuis une

récente maladie, il ne fût pas beaucoup mieux portant que son ami, ils

avaient pris l'habitude de trouver naturel que la santé d'Emmanuel eût

droit à plus de ménagements. Christophe ne montait plus sans peine les

six étages d'Emmanuel; et quand il était arrivé, il lui fallait un

bon moment avant de reprendre haleine. Ils savaient aussi mal se soigner

l'un que l'autre. En dépit de leurs bronches malades et de leurs accès

d'oppression, ils étaient des fumeurs enragés. C'était une des

raisons pour lesquelles Christophe préférait que leurs rendez-vous

eussent lieu chez Emmanuel, plutôt que chez lui: car Aurora lui faisait

la guerre, pour sa manie de fumer; et il se cachait d'elle. Il arrivait

aux deux amis d'être pris de quintes de toux, au milieu de leurs

discours; alors, ils devaient s'interrompre et se regardaient, en riant,

comme des écoliers en faute; et parfois l'un des deux faisait la leçon

à celui qui toussait; mais, le souffle revenu, l'autre protestait avec

énergie que la fumée n'y était pour rien.

Sur la table d'Emmanuel, dans un espace libre au milieu de ses papiers,

était couché un chat gris, qui regardait les deux fumeurs, gravement,

d'un air de reproche. Christophe disait qu'il était leur conscience

vivante; pour l'étouffer, il mettait son chapeau dessus. C'était un

chat malingre, de l'espèce la plus vulgaire, qu'Emmanuel avait ramassé

dans la rue, à demi assommé; il ne s'était jamais bien remis des

brutalités, mangeait peu, jouait à peine, ne faisait aucun bruit;

très doux, suivant son maître de ses yeux intelligents, malheureux

quand il n'était point là, content d'être couché sur la table, près

de lui, ne se laissant distraire de sa méditation que pour contempler,

pendant des heures d'extase, la cage où voletaient les oiseaux

inaccessibles, ronronnant poliment à la moindre marque d'attention, se

prêtant avec patience aux caresses capricieuses d'Emmanuel, un peu

rudes de Christophe, et prenant toujours garde de ne griffer ni mordre.

Il était délicat, un de ses yeux pleurait; il toussotait; s'il avait

pu parler, il n'eût certes pas eu l'effronterie de soutenir, comme les

deux amis, «que la fumée n'y était pour rien»; mais d'eux, il

acceptait tout; il avait l'air de penser:

--Ils sont hommes, ils ne savent ce qu'ils font.

Emmanuel s'était attaché à lui, parce qu'il trouvait une analogie

entre le sort de cette bête souffreteuse et le sien. Christophe

prétendait que les ressemblances s'étendaient jusqu'à l'expression du

regard.

--Pourquoi pas? disait Emmanuel.

Les animaux reflètent leur milieu. Leur physionomie s'affine, selon les

maîtres qu'ils fréquentent. Le chat d'un imbécile n'a pas le même

regard que le chat d'un homme d'esprit. Un animal domestique peut

devenir bon ou méchant, franc ou sournois, fin ou stupide, non

seulement suivant les leçons que lui donne son maître, mais selon ce

qu'est son maître. Il n'est même pas besoin de l'influence des hommes.

Les lieux modèlent les bêtes, à leur image. Un paysage intelligent

illumine les yeux des animaux.--Le chat gris d'Emmanuel était en

harmonie avec la mansarde étouffée et le maître infirme,

qu'éclairait le ciel parisien.

Emmanuel s'était humanisé. Il n'était plus le même qu'aux premiers

temps de sa connaissance avec Christophe. Une tragédie domestique

l'avait profondément ébranlé. Sa compagne, à qui il avait fait

sentir trop clairement, dans une heure d'exaspération, la lassitude que

lui causait le poids de son affection, avait brusquement disparu. Il

l'avait cherchée, toute une nuit, bouleversé d'inquiétudes. Il avait

fini par la trouver dans un poste de police. Elle avait voulu se jeter

dans la Seine; un passant l'avait retenue par ses vêtements, au moment

où elle enjambait le parapet d'un pont; elle avait refusé de donner

son adresse et son nom; elle voulait recommencer. Le spectacle de cette

douleur accabla Emmanuel; il ne pouvait supporter la pensée qu'après

avoir souffert des autres, il faisait souffrir, à son tour. Il ramena

chez lui la désespérée, il s'appliqua à panser la blessure qu'il

avait ouverte, à rendre à l'exigeante amie la confiance dans

l'affection qu'elle voulait de lui. Il avait fait taire ses révoltes,

il s'était résigné à cet amour absorbant, il lui avait voué ce qui

lui restait de vie. Toute la sève de son génie avait reflué à son

cœur. Cet apôtre de l'action en était arrivé à croire qu'il n'y

avait qu'une action qui fût bonne: ne pas faire de mal. Son rôle

était fini. Il semblait que la Force qui soulève les grandes marées

humaines ne se fût servie de lui que comme d'un instrument, pour

déchaîner l'action. Une fois l'ordre accompli, il n'était plus rien:

l'action continuait sans lui. Il la regardait continuer, à peu près

résigné aux injustices qui le touchaient personnellement, pas tout à

fait à celles qui concernaient sa foi. Car bien que, libre-penseur, il

se prétendît affranchi de toute religion et qu'il traitât en

plaisantant Christophe de clérical déguisé, il avait son autel, comme

tout esprit puissant, qui déifie les rêves auxquels il se sacrifie.

L'autel était déserté maintenant; et Emmanuel en souffrait. Comment

voir sans douleur les saintes idées qu'on a eu tant de peine à faire

vaincre, pour lesquelles les meilleurs, depuis un siècle, ont souffert

mille tourments, foulées aux pieds par ceux qui viennent! Tout ce

magnifique héritage de l'idéalisme français,--cette foi dans la

Liberté, qui eut ses saints, ses héros, ses martyrs, cet amour de

l'humanité, cette aspiration religieuse à la fraternité des nations

et des races,--avec quelle aveugle brutalité ces jeunes gens le

saccagent! Quel délire les a pris de regretter les monstres que nous

avions vaincus, de se remettre sous le joug que nous avions brisé, de

rappeler à grands cris le règne de la Force, et de rallumer la haine,

la démence de la guerre dans le cœur de ma France!

--Ce n'est pas seulement en France, c'est dans le monde entier, disait

Christophe, d'un air riant. De l'Espagne à la Chine, la même

bourrasque souffle. Plus un coin où l'on puisse s'abriter contre le

vent! Vois, cela devient comique: jusqu'à ma Suisse, qui se fait

nationaliste!

--Tu trouves cela consolant?

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 27 / 29 段