Elle était partie, sans avoir eu le temps de dire adieu à personne.

Depuis quelques mois, les racines de sa vie étaient presque arrachées;

il avait suffi d'un souffle pour l'abattre. La veille de la rechute de

grippe qui l'emporta, elle avait reçu une bonne lettre de Christophe.

Elle en était attendrie. Elle eût voulu l'appeler auprès d'elle; elle

sentait que tout le reste, que tout ce qui les séparait, était faux et

coupable. Très lasse, elle remit au lendemain, pour lui écrire. Le

lendemain, elle dut rester alitée. Elle commença une lettre, qu'elle

n'acheva pas; elle avait le vertige, la tête lui tournait; d'ailleurs,

elle hésitait à parler de son mal, elle craignait de troubler

Christophe. Il était pris en ce moment par les répétitions d'une

œuvre chorale et symphonique, écrite sur un poème d'Emmanuel: le

sujet les avait passionnés tous deux, car c'était un peu le symbole de

leur propre destinée: _La Terre promise._ Christophe en avait souvent

parlé à Grazia. La première devait avoir lieu, la semaine

suivante.... Il ne fallait pas l'inquiéter. Grazia fit, dans sa lettre,

allusion à un simple rhume. Puis elle trouva que c'était encore trop.

Elle déchira la lettre, et elle n'eut pas la force d'en recommencer une

autre. Elle se dit qu'elle écrirait, le soir. Le soir, il était trop

tard. Trop tard pour le faire appeler. Trop tard même pour

écrire...... Comme la mort est pressée! Quelques heures suffisent à

détruire ce qu'il a fallu des siècles pour former... Grazia eut à

peine le temps de donner à sa fille l'anneau qu'elle portait au doigt,

et elle la pria de le remettre à son ami. Elle n'avait pas été,

jusque-là, très intime avec Aurora. À présent qu'elle partait, elle

contemplait passionnément le visage de celle qui restait; elle pressait

la main qui transmettrait son étreinte; et elle pensait avec joie:

--Je ne m'en vais pas tout à fait.

«_Quid? hic, inquam, quis est qui

complet aures meas tantus et tam

dulcis sonus!..._»

(Songe de Scipion.)

Un élan de sympathie ramena Georges chez Christophe, après avoir

quitté Colette. Depuis longtemps il savait, par les indiscrétions de

celle-ci, la place que Grazia tenait dans le cœur de son vieil ami; et

même--(la jeunesse n'est guère respectueuse)--il s'en était parfois

égayé. Mais en ce moment, il ressentait avec une vivacité généreuse

la douleur qu'une telle perte devait causer à Christophe; et il avait

besoin de courir à lui, de le plaindre, de l'embrasser. Connaissant la

violence de ses passions,--la tranquillité que Christophe avait

montrée tout à l'heure l'inquiétait. Il sonna à la porte. Rien ne

bougea. Il sonna de nouveau et frappa, de la façon convenue entre

Christophe et lui. Il entendit remuer un fauteuil, et venir un pas lent

et lourd. Christophe ouvrit. Sa figure était si calme que Georges,

prêt à se jeter dans ses bras, s'arrêta; il ne sut plus que dire.

Christophe demanda doucement:

--C'est toi, mon petit. Tu as oublié quelque chose?

Georges, troublé, balbutia:

--Oui.

--Entre.

Christophe alla se rasseoir dans le fauteuil où il était avant

l'arrivée de Georges; près de la fenêtre, la tête appuyée contre le

dossier, il regardait les toits en face et le ciel rouge du soir. Il ne

s'occupait pas de Georges. Le jeune homme faisait semblant de chercher

sur la table, en jetant à la dérobée un coup d'œil vers Christophe.

Le visage du vieil homme était immobile; les reflets du soleil couchant

illuminaient le haut des joues et une partie du front. Georges passa

dans la pièce voisine,--la chambre à coucher,--comme pour continuer

ses recherches. C'était là que Christophe s'était enfermé tout à

l'heure avec la lettre. Elle était encore sur le lit non défait, qui

portait l'empreinte d'un corps. Par terre, sur le tapis, un livre avait

glissé. Il était resté ouvert, sur une page froissée. Georges le

ramassa et lut, dans l'Évangile, la rencontre de Madeleine avec le

Jardinier.

Il revint dans la première pièce, remua quelques objets, à droite, à

gauche, pour se donner une contenance, regarda de nouveau Christophe qui

n'avait pas bougé. Il eût voulu lui dire combien il le plaignait. Mais

Christophe était si lumineux que Georges sentit que toute parole eût

été déplacée. C'était lui qui aurait eu plutôt besoin de

consolations. Il dit timidement:

--Je m'en vais.

Christophe, sans tourner la tête, dit:

--Au revoir, mon petit.

Georges s'en alla, et ferma la porte sans bruit.

Christophe resta longtemps ainsi. La nuit vint. Il ne souffrait point,

il ne méditait point. Aucune image précise. Il était comme un homme

fatigué, qui écoute une musique indistincte, sans chercher à la

comprendre. La nuit était avancée, quand il se leva, courbaturé. Il

se jeta sur son lit, et s'endormit, d'un sommeil lourd. La symphonie

continuait de bruire.

Et voici qu'il _la_ vit, elle, la bien-aimée... Elle lui tendait

les mains, et souriait, disant:

--Maintenant, tu as passé la région du feu.

Alors, son cœur se fondit. La paix remplissait les espaces étoilés,

où la musique des sphères étendait ses grandes nappes immobiles et

profondes...

Quand il se réveilla (le jour était revenu), l'étrange bonheur

persistait, avec la lueur lointaine des paroles entendues. Il sortit

de son lit. Un enthousiasme silencieux et sacré le soulevait.

... _Or vedi, figlio,

tra Beatrice e te è questo muro_...

Entre Béatrice et lui, le mur était franchi.

Il y avait longtemps déjà que plus de la moitié de son âme était de

l'autre côté. À mesure que l'on vit, à mesure que l'on crée, à

mesure que l'on aime et qu'on perd ceux qu'on aime, on échappe à la

mort. À chaque nouveau coup qui nous frappe, à chaque œuvre qu'on

frappe, on s'évade de soi, on se sauve dans l'œuvre qu'on a créée,

dans l'âme qu'on aimait et qui nous a quittés. À la fin, Rome n'est

plus dans Rome; le meilleur de soi est en dehors de soi. La seule Grazia

le retenait encore, de ce côté du mur. Et voici qu'à son tour... À

présent, la porte était fermée sur le monde de la douleur.

Il vécut une période d'exaltation secrète. Il ne sentait plus le

poids d'aucune chaîne. Il n'attendait plus rien. Il ne dépendait plus

de rien. Il était libéré. La lutte était finie. Sorti de la zone des

combats et du cercle où régnait le Dieu des mêlées héroïques,

_Dominus Deus Sabaoth_, il regardait à ses pieds s'effacer dans la nuit

la torche du Buisson Ardent. Qu'elle était loin, déjà! Quand elle

avait illuminé sa route, il se croyait arrivé presque au faîte. Et

depuis, quel chemin il avait parcouru! Cependant, la cime ne paraissait

pas plus proche. Il ne l'atteindrait jamais, (il le savait maintenant),

dût-il marcher pendant l'éternité. Mais quand on est entré dans le

cercle de lumière et qu'on ne laisse pas derrière soi les aimés,

l'éternité n'est pas trop longue pour faire route avec eux.

Il condamna sa porte. Personne n'y frappa. Georges avait dépensé d'un

coup toute sa force de compassion; rentré chez lui, rassuré, le

lendemain il n'y pensait plus. Colette était partie pour Rome. Emmanuel

ne savait rien; et, susceptible comme toujours, il gardait un silence

piqué, parce que Christophe ne lui avait pas rendu sa visite.

Christophe ne fut pas troublé dans le colloque muet qu'il eut pendant

des jours avec celle qu'il portait maintenant dans son âme, comme la

femme enceinte porte son cher fardeau. Émouvant entretien, qu'aucun mot

n'eût traduit. À peine, la musique pouvait-elle l'exprimer. Quand le

cœur était plein, plein jusqu'à déborder, Christophe, les yeux clos,

immobile, l'écoutait chanter. Ou, des heures, assis devant son piano,

il laissait ses doigts parler. Durant cette période, il improvisa plus

que dans le reste de sa vie. Il n'écrivait pas ses pensées. À quoi

bon?

Quand, après plusieurs semaines, il recommença à sortir et à voir

les autres hommes, sans qu'aucun de ses intimes, sauf Georges, eût un

soupçon de ce qui s'était passé, le démon de l'improvisation

persista quelque temps encore. Il visitait Christophe, aux heures où on

l'attendait le moins. Un soir, chez Colette, Christophe se mit au piano

et joua pendant près d'une heure, se livrant tout entier, oubliant que

le salon était plein d'indifférents. Ils n'avaient pas envie de rire.

Ces terribles improvisations subjuguaient et bouleversaient. Ceux même

qui n'en comprenaient pas le sens avaient le cœur serré; et les larmes

étaient venues aux yeux de Colette... Lorsque Christophe eut fini, il

se retourna brusquement; il vit l'émotion des gens, et, haussant les

épaules,--il rit.

Il était arrivé au point où la douleur, aussi, est une force,--une

force qu'on domine. La douleur ne l'avait plus, il avait la douleur;

elle pouvait s'agiter et secouer les barreaux: il la tenait en cage.

De cette époque datent ses œuvres les plus poignantes, et aussi les

plus heureuses: une scène de l'Évangile, que Georges reconnut:

«_Mulier, quid ploras?_»--«_Quia tulerunt Dominum meum, et

nescio ubi posuerunt eum._»

_Et cum haec dixisset, conversa est retrorsum, et vidit Jesum

stantem: et non sciebat quia Jesus est._

--une série de _lieder_ tragiques sur les vers de cantares populaires

d'Espagne, entre autres une sombre chanson, amoureuse et funèbre,

comme une flamme noire:

_Quisiera ser el sepulcro

Donde à ti te han de enterrar,

Para tenerle en mis brazos

Por loda la eternidad._

(_Je voudrais être le sépulcre, où on doit t'ensevelir, afin de

te tenir dans mes bras, pour toute l'éternité._)

et deux symphonies, intitulées _l'Ile des Calmes_, et _le Songe de

Scipion_, où se réalise plus intimement qu'en aucune autre des œuvres

de Jean-Christophe Krafft l'union des plus belles forces musicales de

son temps: la pensée affectueuse et savante d'Allemagne aux replis

ombreux, la mélodie passionnée d'Italie, et le vif esprit de France,

riche de rythmes fins et d'harmonies nuancées.

Cet «_enthousiasme que produit le désespoir, au moment d'une grande

perte_», dura un ou deux mois. Après quoi, Christophe reprit son rang

dans la vie, d'un cœur robuste et d'un pas assuré. Le vent de la mort

avait soufflé les derniers brouillards du pessimisme, le gris de l'âme

stoïcienne, et les fantasmagories du clair-obscur mystique.

L'arc-en-ciel avait lui sur les nuées s'effaçant. Le regard du ciel,

plus pur, comme lavé par les larmes, au travers, souriait. C'était le

soir tranquille sur les monts.

_QUATRIÈME PARTIE_

L'incendie qui couvait dans la forêt d'Europe commençait à flamber.

On avait beau l'éteindre, ici; plus loin, il se rallumait; avec des

tourbillons de fumée et une pluie d'étincelles, il sautait d'un point

à l'autre et brûlait les broussailles sèches. À l'Orient, déjà,

des combats d'avant-garde préludaient à la grande Guerre des Nations.

L'Europe entière, l'Europe hier encore sceptique et apathique, comme un

bois mort, était la proie du feu. Le désir du combat possédait toutes

les âmes. À tout instant, la guerre était sur le point d'éclater. On

l'étouffait, elle renaissait. Le prétexte le plus futile lui était un

aliment. Le monde se sentait à la merci d'un hasard, qui déchaînerait

la mêlée. Il attendait. Sur les plus pacifiques pesait le sentiment de

la nécessité. Et des idéologues, s'abritant sous l'ombre massive du

cyclope Proudhon, célébraient dans la guerre le plus beau titre de

noblesse de l'homme...

C'était donc à cela que devait aboutir la résurrection physique et

morale des races d'Occident! C'était à ces boucheries que les

précipitaient les courants d'action et de foi passionnées! Seul, un

génie napoléonien eût pu fixer à cette course aveugle un but prévu

et choisi. Mais de génie d'action, il n'y en avait nulle part, en

Europe. On eût dit que le monde eût, pour le gouverner, fait choix des

plus médiocres. La force de l'esprit humain était ailleurs.--Alors, il

ne restait plus qu'à s'en remettre à la pente qui vous entraîne.

Ainsi faisaient gouvernants et gouvernés. L'Europe offrait l'aspect

d'une vaste veillée d'armes.

Christophe se souvenait d'une veillée analogue, où il avait près de

lui le visage anxieux d'Olivier. Mais les menaces de guerre n'avaient

été, dans ce temps, qu'un nuage orageux qui passe. À présent, elles

couvraient de leur ombre toute l'Europe. Et le cœur de Christophe,

aussi, avait changé. À ces haines de nations, il ne pouvait plus

prendre part. Il se trouvait dans l'état d'esprit de Gœthe, en 1813.

Comment combattre, sans haine? Et comment haïr, sans jeunesse? La zone

de la haine était désormais passée. De ces grands peuples rivaux,

lequel lui était le moins cher? Il avait appris à connaître leurs

mérites à tous, et ce que le monde leur devait. Quand on est parvenu

à un certain degré de l'âme, «_on ne connaît plus de nations, on

ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins, comme le sien

propre_». Les nuées d'orage sont à vos pieds. Autour de soi, on n'a

plus que le ciel,--«_tout le ciel, qui appartient à l'aigle_».

Quelquefois, cependant, Christophe était gêné par l'hostilité

ambiante. On lui faisait trop sentir, à Paris, qu'il était de la race

ennemie; même son cher Georges ne résistait pas au plaisir d'exprimer

devant lui des sentiments sur l'Allemagne, qui l'attristaient. Alors, il

s'éloignait; il prenait pour prétexte le désir qu'il avait de revoir

la fille de Grazia; il allait, pour quelque temps, à Rome. Mais il n'y

trouvait pas un milieu plus serein. La grande peste d'orgueil

nationaliste s'était répandue là. Elle avait transformé le

caractère italien. Ces gens, que Christophe avait connus indifférents

et indolents, ne rêvaient plus que de gloire militaire, de combats, de

conquêtes, d'aigles romaines volant sur les sables de Libye; ils se

croyaient revenus au temps des Empereurs. L'admirable était que, de la

meilleure foi du monde, les partis d'opposition, socialistes,

cléricaux, aussi bien que monarchistes, partageaient ce délire, sans

croire le moins du monde être infidèles à leur cause. C'est là qu'on

voit le peu que pèsent la politique et la raison humaine, quand

soufflent sur les peuples les grandes passions épidémiques. Celles-ci

ne se donnent même pas la peine de supprimer les passions

individuelles; elles les utilisent: tout converge au même but. Aux

époques d'action, il en fut toujours ainsi. Les armées d'Henri IV, les

Conseils de Louis XIV, qui forgèrent la grandeur française, comptaient

autant d'hommes de raison et de foi que de vanité, d'intérêt et de

bas épicurisme. Jansénistes et libertins, puritains et verts-galants,

en servant leurs instincts, ont servi le même destin. Dans les

prochaines guerres, internationalistes et pacifistes feront sans doute

le coup de feu, en étant convaincus, comme leurs aïeux de la

Convention, que c'est pour le bien des peuples et le triomphe de la

paix!...

Christophe, souriant avec un peu d'ironie, regardait, de la terrasse du

Janicule, la ville disparate et harmonieuse, symbole de l'univers

qu'elle domina: ruines calcinées, façades «baroques», bâtisses

modernes, cyprès et roses enlacés,--tous les siècles, tous les

styles, fondus en une forte et cohérente unité sous la lumière

intelligente. Ainsi, l'esprit doit rayonner sur l'univers en lutte

l'ordre et la lumière, qui sont en lui.

Christophe demeurait peu à Rome. L'impression que cette ville faisait

sur lui était trop forte: il en avait peur. Pour bien profiter de cette

harmonie, il fallait qu'il l'écoutât à distance; il sentait qu'à y

rester, il eût couru le risque d'être absorbé pat elle, comme tant

d'autres de sa race.--De temps en temps, il faisait quelques séjours en

Allemagne. Mais, en fin de compte, et malgré l'imminence d'un conflit

franco-allemand, c'était Paris qui l'attirait toujours. Il y avait son

Georges, son fils adoptif. Les raisons d'affection n'étaient pas les

seules qui eussent prise sur lui. D'autres raisons, de l'ordre

intellectuel, n'étaient pas les moins fortes. Pour un artiste habitué

à la pleine vie de l'esprit, qui se mêle généreusement à toutes les

passions de la grande famille humaine, il était difficile de se

réhabituer à vivre en Allemagne. Les artistes n'y manquaient point.

L'air manquait aux artistes. Ils étaient isolés du reste de la nation;

elle se désintéressait d'eux; d'autres préoccupations, sociales ou

pratiques, absorbaient l'esprit public. Les poètes s'enfermaient, avec

un dédain irrité, dans leur art dédaigné; ils mettaient leur orgueil

à trancher les derniers liens qui le rattachaient à la vie de leur

peuple; ils n'écrivaient que pour quelques-uns: une petite aristocratie

pleine de talent, raffiné, inféconde, elle-même divisée en des

cercles rivaux de fades initiés, ils étouffaient dans l'étroit espace

où ils étaient parqués; incapables de l'élargir, ils s'acharnaient

à le creuser; ils retournaient le terrain, jusqu'à ce qu'il fût

épuisé. Alors, ils se perdaient dans leurs rêves anarchiques, et ils

ne se souciaient même pas de mettre en commun leurs rêves. Chacun se

débattait sur place, dans le brouillard. Nulle lumière commune. Chacun

ne devait attendre de lumière que de soi.

Là-bas, au contraire, de l'autre côté du Rhin, chez les voisins de

l'Ouest, soufflaient périodiquement sur l'art les grands vents des

passions collectives, les tourmentes publiques. Et, dominant la plaine,

comme leur tour Eiffel au-dessus de Paris, luisait au loin le phare

jamais éteint d'une tradition classique, conquise par des siècles de

labeur et de gloire, transmise de main en main, et qui, sans asservir ni

contraindre l'esprit, lui indiquait la route que les siècles ont

suivie, et faisait communier tout un peuple dans sa lumière. Plus d'un

esprit allemand,--oiseaux égarés dans la nuit,--venaient à tire

d'ailes vers le fanal lointain. Mais qui se doute, en France, de la

force de sympathie qui pousse vers la France tant de cœurs généreux

de la nation voisine! Tant de loyales mains tendues, qui ne sont pas

responsables des crimes de la politique!... Et vous ne nous voyez pas

non plus, frères d'Allemagne, qui vous disons: «Voici nos mains. En

dépit des mensonges et des haines, on ne nous séparera point. Nous

avons besoin de vous, vous avez besoin de nous, pour la grandeur de

notre esprit et de nos races. Nous sommes les deux ailes de l'Occident.

Qui brise l'une, le vol de l'autre est brisé. Vienne la guerre! Elle ne

rompra point l'étreinte de nos mains et l'essor de nos génies

fraternels.»

Ainsi pensait Christophe. Il sentait à quel point les deux peuples se

complètent mutuellement, et comme, privés du secours l'un de l'autre,

leur esprit, leur art, leur action sont infirmes et boiteux. Pour lui,

originaire de ces pays du Rhin, où se mêlent en un flot les deux

civilisations, il avait eu, dès son enfance, l'instinct de leur union

nécessaire: tout le long de sa vie, l'effort inconscient de son génie

avait été de maintenir l'équilibre et l'aplomb des deux puissantes

ailes. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin

de la clarté d'esprit et de l'ordre latins. De là, que la France lui

était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de

se maîtriser. En elle, il était lui-même, tout entier.

Il prenait son parti des éléments qui cherchaient à lui nuire. Il

s'assimilait les énergies étrangères à la sienne. Un vigoureux

esprit, quand il se porte bien, absorbe toutes les forces, même celles

qui lui sont ennemies; et il en fait sa chair. Il vient même un moment

où l'on est plus attiré par ce qui vous ressemble le moins: car l'on y

trouve une plus abondante pâture.

Christophe avait plus de plaisir aux œuvres d'artistes qu'on lui

opposait comme rivaux, qu'à celles de ses imitateurs:--car il avait des

imitateurs, qui se disaient ses disciples, à son grand désespoir.

C'étaient de braves garçons, pleins de vénération pour lui,

laborieux, estimables, doués de toutes les vertus. Christophe eût

donné beaucoup pour aimer leur musique; mais--(c'était bien sa

chance!)--il n'y avait pas moyen: il la trouvait nulle. Il était mille

fois plus séduit par le talent de musiciens qui lui étaient

personnellement antipathiques et qui représentaient en art des

tendances ennemies... Eh! qu'importe? Ceux-ci, du moins, vivaient! La

vie est, par elle-même, une telle vertu que qui en est dépourvu,

fût-il doué de toutes les autres vertus, ne sera jamais un honnête

homme tout à fait, car il n'est pas tout à fait un homme. Christophe

disait, en plaisantant, qu'il ne reconnaissait comme disciples que ceux

qui le combattaient. Et quand un jeune artiste, qui venait lui parler de

sa vocation musicale, croyait s'attirer sa sympathie, en le flagornant,

il lui demandait:

--Alors, ma musique vous satisfait? C'est de cette manière que

vous exprimeriez votre amour, ou votre haine?

--Oui, maître.

--Eh bien, taisez-vous! Vous n'avez donc rien à dire.

Cette horreur des esprits soumis, qui sont nés pour obéir, ce besoin

de respirer d'autres pensées que la sienne, l'attirait dans des milieux

dont les idées étaient diamétralement opposées aux siennes. Il avait

comme amis des gens pour qui son art, sa foi idéaliste, ses conceptions

morales étaient lettre morte; ils avaient des façons différentes

d'envisager la vie, l'amour, le mariage, la famille, tous les rapports

sociaux:--de bonnes gens d'ailleurs, mais qui semblaient appartenir à

un autre stade de l'évolution morale; les angoisses et les scrupules

qui avaient dévoré une partie de la vie de Christophe leur eussent

été incompréhensibles. Tant mieux pour eux! Christophe ne désirait

pas les leur faire comprendre. Il ne demandait pas aux autres, en

pensant comme lui, d'affermir sa pensée: de sa pensée, il était sûr.

Il leur demandait d'autres pensées à connaître, d'autres âmes à

aimer. Aimer, connaître, toujours plus. Voir et apprendre à voir. Il

avait fini, non seulement par admettre chez les autres des tendances

d'esprit qu'il avait autrefois combattues, mais par s'en réjouir: car

elles lui paraissaient contribuer à la fécondité de l'univers. Il en

aimait mieux Georges de ne pas prendre la vie au tragique, comme lui.

L'humanité serait trop pauvre et de couleur trop grise, si elle était

uniformément revêtue de sérieux moral, ou de la contrainte héroïque

dont Christophe était armé. Elle avait besoin de joie, d'insouciance,

d'audace irrévérencieuse à l'égard des idoles, même des plus

saintes. Vive «_le sel gaulois, qui ravive la terre!_» Le scepticisme

et la foi sont tous deux nécessaires. Le scepticisme, qui ronge la foi

d'hier, fait la place à la foi de demain... Comme tout s'éclaire pour

qui, s'éloignant de la vie, ainsi que d'un beau tableau, voit se fondre

en une harmonieuse magie les couleurs divisées qui, de près, se

heurtaient!

Les yeux de Christophe s'étaient ouverts à l'infinie variété du

monde matériel, comme du monde moral: C'avait été une de ses

conquêtes, depuis le premier voyage en Italie. À Paris, il s'était

lié surtout avec des peintres et des sculpteurs; il trouvait que le

meilleur du génie français était en eux. La hardiesse triomphante,

avec laquelle ils poursuivaient le mouvement, ils fixaient dans son vol

la couleur qui vibre, ils arrachaient les voiles dont s'enveloppe la

vie, faisait bondir le cœur, d'allégresse. Richesse inépuisable, pour

qui sait voir, d'une goutte de lumière! Que compte, auprès de ces

délices souveraines de l'esprit, le vain tumulte des disputes et des

guerres!... Mais ces disputes mêmes et ces guerres font partie du

merveilleux spectacle. Il faut tout embrasser, et joyeusement jeter dans

la fonte ardente de notre cœur et les forces qui nient et celles qui

affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout,

c'est la statue qui s'élabore en nous, le fruit divin de l'esprit; et

tout est bon qui contribue à le rendre plus beau, fût-ce au prix de

notre sacrifice. Qu'importe celui qui crée? Il n'y a de réel que ce

qu'on crée... Vous ne nous atteignez pas, ennemis qui voulez nous

nuire! Nous sommes hors de vos coups... Vous mordez le manteau vide. Il

y a beau temps que je suis ailleurs!

Sa création musicale avait pris des formes sereines. Ce n'étaient plus

les orages du printemps, qui naguère s'amassaient, éclataient,

disparaissaient. C'étaient les blancs nuages de l'été, montagnes de

neige et d'or, grands oiseaux de lumière, qui planent avec lenteur et

remplissent le ciel... Créer! Moissons qui mûrissent, au soleil calme

d'août...

D'abord, une torpeur vague et puissante, l'obscure joie de la grappe

pleine, de l'épi gonflé, de la femme enceinte qui couve son fruit

mûr. Un bourdonnement d'orgue; la ruche où les abeilles chantent, au

fond du panier... De cette musique sombre et dorée, comme un rayon de

miel d'automne, peu à peu se détache le rythme qui la mène; la ronde

des planètes se dessine; elle tourne...

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 26 / 29 段