ridicules passions de quelques hommes, mais à un Dieu caché qui mène
l'univers. Et devant ce Dieu, j'ai appris à m'incliner. Si je ne
comprends pas, c'est ma faute, non la sienne. Essaie de le comprendre.
Mais qui de vous s'en inquiète? Vous vivez au jour le jour, vous ne
voyez pas plus loin que la borne prochaine, et vous vous imaginez
qu'elle marque le terme du chemin; vous voyez la vague qui vous emporte,
et vous ne voyez pas la mer! La vague d'aujourd'hui, c'est la vague
d'hier, la nôtre, qui lui a imprimé son élan. La vague d'aujourd'hui
creusera le sillon de la vague de demain, qui la fera oublier, comme on
oublie la nôtre. Je n'admire ni ne crains le nationalisme de l'heure
présente. Avec l'heure, il s'écoule; il passe, il est passé. Il est
un degré de l'échelle. Monte au faîte! Il est le sergent-fourrier de
l'armée qui va venir. Écoute déjà sonner ses tambours et ses
fifres!...
(Christophe battait du tambour sur la table, où le chat, réveillé,
sursauta.)
... Chaque peuple, aujourd'hui, sent l'impérieux besoin de rassembler
ses forces et d'en dresser le bilan. C'est que, depuis un siècle, les
peuples se sont transformés par leur pénétration mutuelle et par
l'immense apport de toutes les intelligences de l'univers, bâtissant la
morale, la science, la foi nouvelles. Il faut que chacun fasse son
examen de conscience et sache exactement qui il est et quel est son
bien, avant d'entrer, avec les autres, dans le nouveau siècle. Un
nouvel âge vient. L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie.
Sur de nouvelles lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain.
Chacun fait ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa
maison nette, avant de s'unir aux autres, devant le Dieu commun, et de
conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance.
Emmanuel regardait Christophe; et ses yeux reflétaient la vision qui
passait. Il se tut, quelque temps après que l'autre eut parlé; puis,
il dit:
--Tu es heureux, Christophe! Tu ne vois pas la nuit.
--Je vois dans la nuit, dit Christophe. J'y ai assez vécu. Je suis
un vieux hibou.
Vers cette époque, ses amis remarquèrent un changement dans ses
manières. Il était souvent distrait, comme absent. Il n'écoutait pas
bien ce qu'on lui disait. Il avait l'air absorbé et souriant. Quand on
lui faisait remarquer ses distractions, il s'excusait affectueusement.
Il parlait de lui parfois, à la troisième personne:
--Krafft vous fera cela...
ou...
--Christophe rira bien...
Ceux qui ne le connaissaient pas, disaient:
--Quelle infatuation de soi!
Et c'était tout le contraire. Il se voyait du dehors, comme un
étranger. Il en était à l'heure où l'on se désintéresse même de
la lutte livrée pour le beau, parce qu'après avoir accompli sa tâche,
on a tendance à croire que les autres accompliront la leur et qu'au
bout du compte, ainsi que dit Rodin, «_le beau finira toujours par
triompher_». Les méchancetés et les injustices ne le révoltaient
plus.--Il se disait, en riant, que ce n'était pas naturel, que la vie
se retirait de lui.
De fait, il n'avait plus sa vigueur de naguère. Le moindre effort
physique, une longue marche, une course rapide, le fatiguaient. Il
était tout de suite hors d'haleine; le cœur lui faisait mal. Il
pensait quelquefois à son vieil ami Schulz. Il ne parlait pas aux
autres de ce qu'il éprouvait. À quoi bon, n'est-ce pas? On ne peut que
les inquiéter, et on ne se guérit pas. D'ailleurs, il ne prenait pas
au sérieux ces malaises. Beaucoup plus que d'être malade, il craignait
qu'on ne l'obligeât à se soigner.
Par un secret pressentiment, il fut pris d'un désir de revoir encore le
pays. C'était un projet qu'il remettait, d'année en année. Il se dit
que, l'année prochaine... Il ne le remit plus, cette fois.
Il partit en cachette, sans avertir personne. Le voyage fut court.
Christophe ne retrouva plus rien de ce qu'il venait chercher. Les
transformations qui s'annonçaient, à son dernier passage, étaient
maintenant accomplies: la petite ville était devenue une grande ville
industrielle. Les vieilles maisons avaient disparu. Disparu, le
cimetière. À la place de la ferme de Sabine, une usine dressait ses
hautes cheminées. Le fleuve avait achevé de ronger les prairies, où
Christophe jouait, enfant. Une rue, (quelle rue!) entre d'immondes
bâtisses, portait son nom. Tout était mort du passé, la mort même...
Soit! La vie continuait; peut-être d'autres petits Christophes
rêvaient, souffraient, luttaient, dans les masures de cette rue
décorée de son nom.--À un concert de la gigantesque _Tonhalle_, il
entendit exécuter, au rebours de sa pensée, une de ses œuvres; il la
reconnut à peine... Soit! Mal comprise, elle suscitera peut-être des
énergies nouvelles. Nous avons semé le grain. Faites-en ce qu'il vous
plaît; nourrissez-vous de nous!--Christophe, se promenant, à la
tombée de la nuit, dans les champs autour de la ville, sur lesquels de
grands brouillards allaient flottant, pensait aux grands brouillards qui
allaient aussi envelopper sa vie, aux êtres aimés, disparus de la
terre, réfugiés dans son cœur, que la nuit qui tombait recouvrirait,
avec lui... Soit! Soit! Je ne te crains pas, ô nuit, couveuse de
soleils! Pour un astre qui s'éteint, des milliers d'autres s'allument.
Comme un bol de lait qui bout, le gouffre de l'espace déborde de
lumière. Tu ne m'éteindras point. Le souffle de la mort fera reflamber
ma vie...
Au retour d'Allemagne, Christophe voulut s'arrêter dans la ville où il
avait connu Anna. Depuis qu'il l'avait quittée, il ne savait plus rien
d'elle. Il n'aurait pas osé demander de ses nouvelles. Pendant des
années, le nom seul le faisait trembler...--À présent, il était
calme, il ne craignait plus rien. Mais le soir, dans sa chambre
d'hôtel, qui donnait sur le Rhin, le chant connu des cloches qui
sonnaient pour la fête du lendemain ressuscita les images du passé. Du
fleuve montait vers lui l'odeur du danger lointain, qu'il avait peine à
comprendre. Il passa toute la nuit à se le remémorer. Il se sentait
affranchi du redoutable Maître; et ce lui était une triste douceur. Il
n'était pas décidé sur ce qu'il ferait, le lendemain. Il eut, un
instant, l'idée--(le passé était si loin!)--de faire visite aux
Braun. Mais le lendemain, le courage lui manqua; il ne se risqua même
pas à demander, à l'hôtel, si le docteur et sa femme vivaient encore.
Il décida de partir...
À l'heure de partir, une force irrésistible le poussa au temple où
allait jadis Anna; il se plaça derrière un pilier, d'où il pouvait
voir le banc, sur lequel autrefois elle venait s'agenouiller. Il
attendit, certain que, si elle vivait, elle viendrait encore là.
Une femme vint, en effet; et il ne la reconnut pas. Elle était
semblable à d'autres: corpulente, la face pleine, au menton gras,
l'expression indifférente et dure. Vêtue de noir. Elle s'assit à son
banc, et resta immobile. Elle ne semblait ni prier, ni entendre; elle
regardait devant elle. Rien, en cette femme, ne rappelait celle que
Christophe attendait. Une ou deux fois seulement, un geste un peu
maniaque, comme pour effacer les plis de sa robe sur les genoux. Jadis,
elle avait ce geste... À la sortie, elle passa près de lui, lentement,
la tête droite, les mains avec son livre croisées au-dessus du ventre.
Un instant, se posa sur les yeux de Christophe la lueur de ses yeux
sombres et ennuyés. Et ils ne se reconnurent point. Elle passa, droite
et raide, sans tourner la tête. Ce ne fut qu'un instant après qu'il
reconnut soudain, dans un éclair de mémoire, sous le sourire glacé,
à certain pli des lèvres, la bouche qu'il avait baisée... Le souffle
lui manqua, et ses genoux fléchirent. Il pensait:
--Seigneur, est-ce là ce corps, où habitait celle que j'ai aimée? Où
est-elle? Où est-elle? Et où suis-je, moi-même? Où est celui qui
l'aima? Que reste-t-il de nous et du cruel amour qui nous a
dévorés?--La cendre. Où est le feu?
Et son Dieu lui répondit:
--En moi.
Alors, il releva les yeux; et, pour la dernière fois, il
l'aperçut,--au milieu de la foule,--qui sortait par la porte, au
soleil.
Ce fut peu après son retour à Paris qu'il fit la paix avec son vieil
ennemi Lévy-Cœur. Celui-ci l'avait longtemps attaqué, avec autant de
malicieux talent que de mauvaise foi. Puis, arrivé au faîte du
succès, repu d'honneurs, rassasié, apaisé, il avait eu l'esprit de
reconnaître secrètement la supériorité de Christophe; et il lui
avait fait des avances. Attaques et avances, Christophe feignait de ne
rien remarquer. Lévy-Cœur s'était lassé. Ils habitaient le même
quartier, et se rencontraient souvent. Ils n'avaient pas l'air de se
connaître. Christophe laissait, au passage, tomber son regard sur
Lévy-Cœur, comme s'il ne le voyait pas. Cette façon tranquille de le
nier exaspérait Lévy-Cœur.
Il avait une fille de dix-huit à vingt ans, jolie, fine, élégante,
avec un profil de petit mouton, une auréole de cheveux blonds qui
frisottaient, de doux yeux coquets, et un sourire de Luini. Ils se
promenaient ensemble; Christophe les croisait dans les allées du
Luxembourg: ils semblaient très intimes; la jeune fille s'appuyait
gentiment au bras du père. Christophe qui, pour être distrait, n'en
remarquait pas moins les jolis visages, avait un faible pour celui-ci.
Il pensait de Lévy-Cœur:
--L'animal a de la chance!
Mais il ajoutait fièrement:
--Moi aussi, j'ai une fille.
Et il les comparait. Cette comparaison, où sa partialité donnait tout
l'avantage à Aurora, avait fini par créer dans son esprit une sorte
d'amitié imaginaire entre les deux jeunes filles, qui s'ignoraient, et
même, sans qu'il s'en aperçût, par le rapprocher de Lévy-Cœur.
En revenant d'Allemagne, il apprit que «le petit mouton» était
mort. Son égoïsme paternel pensa aussitôt:
--Si c'était la mienne qui avait été frappée!
Et il fut pris d'une immense pitié pour Lévy-Cœur. Sur le premier
moment, il voulut lui écrire; il commença deux lettres; il ne fut pas
satisfait, il eut une mauvaise honte: il ne les envoya pas. Mais,
quelques jours plus tard, rencontrant de nouveau Lévy-Cœur, la figure
ravagée, ce fut plus fort que lui: il alla droit au malheureux, il lui
tendit les mains. Lévy-Cœur, sans raisonner non plus, les saisit.
Christophe dit:
--Vous l'avez perdue!...
Son accent d'émotion pénétra Lévy-Cœur. Il en éprouva une
reconnaissance indicible... Ils échangèrent des paroles douloureuses
et confuses. Quand ils se quittèrent après, plus rien ne subsistait de
ce qui les avait divisés. Ils s'étaient combattus: c'était fatal,
sans doute; que chacun accomplisse la loi de sa nature! Mais lorsqu'on
voit arriver la fin de la tragi-comédie, on dépose les passions dont
on était masqué, et l'on se retrouve face à face,--deux hommes qui ne
valent pas beaucoup mieux l'un que l'autre, et qui ont bien le droit,
après avoir joué leur rôle comme ils ont pu, de se donner la main.
Le mariage de Georges et d'Aurora avait été fixé aux premiers jours
du printemps. La santé de Christophe déclinait rapidement. Il avait
remarqué que ses enfants l'observaient, d'un air inquiet. Une fois, il
les entendit, qui causaient à mi-voix. Georges disait:
--Comme il a mauvaise mine! Il est capable de tomber malade.
Et Aurora répondait:
--Pourvu qu'il n'aille pas retarder notre mariage!
Il se l'était tenu pour dit. Pauvres petits! Bien sûr qu'il n'irait
pas troubler leur bonheur!
Mais il fut assez maladroit, l'avant-veille du mariage,--(il s'était
ridiculement agité, les derniers jours; on eût dit que c'était lui
qui allait se marier),--il fut assez sot pour se laisser reprendre par
son mal ancien, un réveil de la vieille pneumonie, dont la première
attaque remontait à l'époque de la Foire sur la Place. Il se traita
d'imbécile. Il jura qu'il ne céderait pas, avant que le mariage ne
fût fait. Il songeait à Grazia mourante, qui n'avait pas voulu
l'avertir de sa maladie, à la veille d'un concert, afin qu'il ne fût
pas distrait de sa tâche et de son plaisir. Cette pensée lui souriait,
de faire maintenant pour sa fille,--pour elle,--ce qu'elle avait fait
pour lui. Il cacha donc son mal; mais il eut de la peine à tenir
jusqu'au bout. Toutefois, le bonheur des deux enfants le rendait si
heureux qu'il réussit à soutenir, sans faiblesse, la longue épreuve
de la cérémonie religieuse. À peine rentré à la maison, chez
Colette, ses forces le trahirent; il eut juste le temps de s'enfermer
dans une chambre, et il s'évanouit. Un domestique le trouva ainsi.
Christophe, revenu à lui, fit défense d'en parler aux mariés, qui
partaient le soir, en voyage. Ils étaient trop occupés d'eux-mêmes,
pour remarquer rien autre. Ils le quittèrent gaiement, promettant de
lui écrire demain, après-demain...
Aussitôt qu'ils furent partis, Christophe s'alita. La fièvre le prit,
et ne le quitta plus. Il était seul. Emmanuel, malade aussi, ne pouvait
venir. Christophe ne vit pas de médecin. Il ne jugeait pas son état
inquiétant. D'ailleurs, il n'avait pas de domestique, pour chercher un
médecin. La femme de ménage, qui venait, deux heures, le matin, ne
s'intéressait pas à lui; et il trouva moyen de se priver de ses
services. Il l'avait priée, dix fois, quand elle faisait la chambre, de
ne pas toucher à ses papiers. Elle était obstinée; elle jugea le
moment venu pour faire ses volontés, maintenant qu'il avait la tête
clouée sur l'oreiller. Dans la glace de l'armoire, il la vit, de son
lit, qui bouleversait tout, dans la pièce à côté. Il fut si
furieux--(non, décidément, le vieil homme n'était pas mort en
lui!)--qu'il sauta de ses draps, pour lui arracher des mains un paquet
de paperasses et la mettre à la porte. Sa colère lui valut un bon
accès de fièvre et le départ de la servante qui, vexée, ne revint
plus, sans même se donner la peine de prévenir «ce vieux fou», comme
elle l'appelait. Il resta donc, malade, sans personne pour le servir. Il
se levait, le matin, pour prendre le pot de lait, déposé à sa porte,
et pour voir si la concierge n'avait pas glissé sous le seuil la lettre
promise des amoureux. La lettre n'arrivait pas; ils l'oubliaient, dans
leur bonheur. Il ne leur en voulait pas; il se disait qu'à leur place,
il en eut fait autant. Il songeait à leur insouciante joie, et que
c'était lui qui la leur avait donnée.
Il allait un peu mieux et commençait à se lever, lorsque arriva enfin
la lettre d'Aurora. Georges s'était contenté d'y joindre sa signature.
Aurora s'informait peu de Christophe, lui donnait peu de nouvelles; mais
en revanche, elle le chargeait d'une commission: elle le priait de lui
expédier un tour de cou, qu'elle avait oublié chez Colette. Bien que
ce ne fût guère important,--(Aurora n'y avait songé qu'au moment
d'écrire à Christophe, et parce qu'elle cherchait ce qu'elle pourrait
bien lui raconter),--Christophe, tout joyeux d'être bon à quelque
chose, sortit pour chercher l'objet. Un temps de giboulées. L'hiver
faisait un retour offensif. Neige fondue, vent glacial. Pas de voitures.
Christophe attendit, dans un bureau d'expéditions. L'impolitesse des
employés et leur lenteur voulue le jetèrent dans une irritation, qui
n'avança pas ses affaires. Son état maladif était cause, en partie,
de ces accès de colère, que le calme de son esprit désavouait; ils
ébranlaient son corps, comme, sous la cognée, les derniers frissons du
chêne qui va tomber. Il revint, transi. La concierge, en passant, lui
remit une coupure de revue. Il y jeta les yeux. C'était un méchant
article, une attaque contre lui. Elles se faisaient rares, maintenant.
Il n'y a pas de plaisir à attaquer qui ne s'aperçoit pas de vos coups!
Les plus acharnés se laissaient gagner, tout en le détestant, par une
estime qui les irritait.
«_On croit_, avouait Bismarck, comme à regret, _que rien n'est plus
involontaire que l'amour. L'estime l'est bien davantage..._»
Mais l'auteur de l'article était de ces hommes forts qui, mieux armés
que Bismarck, échappent aux atteintes de l'estime et de l'amour. Il
parlait de Christophe, en termes outrageants, et annonçait, pour la
quinzaine suivante, une suite à ses attaques. Christophe se mit à
rire, et dit, en se recouchant:
--Il sera bien attrapé! Il ne me trouvera plus chez moi.
On voulait qu'il prît une garde pour le soigner; il s'y refusa
obstinément. Il disait qu'il avait vécu seul, que c'était bien le
moins qu'il eût le bénéfice de sa solitude, en un pareil moment.
Il ne s'ennuyait pas. Dans ces dernières années, il était constamment
occupé à des dialogues avec lui-même, comme si son âme était
double; et, depuis quelques mois, sa société intérieure s'était
beaucoup accrue: non plus deux âmes, mais dix logeaient en lui. Elles
conversaient; plus souvent, elles chantaient. Il prenait part à
l'entretien, ou se taisait pour les écouter. Il avait toujours sur son
lit, sur sa table, à portée de sa main, du papier à musique sur
lequel il notait leurs propos et les siens, en riant des reparties.
Habitude machinale; les deux actes: penser et écrire, étaient devenus
presque simultanés; chez lui, écrire était penser en pleine clarté.
Tout ce qui le distrayait de la compagnie de ses âmes, le fatiguait,
l'irritait. Même, à certains moments, les amis qu'il aimait le mieux.
Il faisait effort pour ne pas trop le leur montrer; mais cette
contrainte le mettait dans une lassitude extrême. Il était tout
heureux de se retrouver ensuite: car il s'était perdu; impossible
d'entendre les voix intérieures, au milieu des bavardages humains.
Divin silence!...
Il permit seulement que la concierge, ou l'un de ses enfants, vînt,
deux ou trois fois par jour, voir ce dont il avait besoin. Il leur
donnait aussi les billets, que, jusqu'au dernier jour, il continua
d'échanger avec Emmanuel. Les deux amis étaient presque aussi malades
l'un que l'autre; ils ne se faisaient pas d'illusion. Par des chemins
différents, le libre génie religieux de Christophe et le libre génie
sans religion d'Emmanuel étaient parvenus à la même sérénité
fraternelle. De leur écriture tremblante, qu'ils avaient de plus en
plus de peine à lire, ils causaient, non de leur maladie, mais de ce
qui avait toujours fait l'objet de leurs entretiens; de leur art, de
l'avenir de leurs idées.
Jusqu'au jour où, de sa main qui défaillait, Christophe traça le
mot du roi de Suède, mourant, dans la bataille:
«_Ich habe genug, Bruder; reite dich!_»[4]
Comme une succession d'étages, il embrassait l'ensemble de sa vie...
L'immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi, les
luttes acharnées pour conquérir sur les autres le simple droit de
vivre, pour se conquérir sur les démons de sa race. Même après la
victoire, l'obligation de veiller, sans trêve, sur sa conquête, afin
de la défendre contre la victoire même. La douceur, les épreuves de
l'amitié, qui rouvre au cœur isolé par la lutte la grande famille
humaine. La plénitude de l'art, le zénith de la vie. Régner
orgueilleusement sur son esprit conquis. Se croire souverain de son
destin. Et soudain rencontrer, au détour du chemin, les cavaliers de
l'Apocalypse, le Deuil, la Passion, la Honte, l'avant-garde du Maître.
Renversé, piétiné par les sabots des chevaux, se traîner tout
sanglant jusqu'aux sommets où flambe, au milieu des nuées, le feu
sauvage qui purifie. Se trouver face à face avec Dieu. Lutter ensemble,
comme Jacob avec l'ange. Sortir du combat, brisé. Adorer sa défaite,
comprendre ses limites, s'efforcer d'accomplir la volonté du Maître,
dans le domaine qu'il nous a assigné. Afin, quand les labours, les
semailles, la moisson, quand le dur et beau labeur serait achevé,
d'avoir gagné le droit de se reposer au pied des monts ensoleillés et
de leur dire:
«Bénis vous êtes! Je ne goûterai pas votre lumière. Mais votre
ombre m'est douce...»
Alors, la bien-aimée lui était apparue; elle l'avait pris par la main;
et la mort, en brisant les barrières de son corps, avait, dans l'âme
de l'ami, fait couler l'âme de l'amie. Ensemble, ils étaient sortis de
l'ombre des jours, et ils avaient atteint les bienheureux sommets, où,
comme les trois Grâces, en une noble ronde, le passé, le présent,
l'avenir se tiennent par la main, où le cœur apaisé regarde à la
fois naître, fleurir et finir les chagrins et les joies, où tout est
Harmonie...
Il était trop pressé, il se croyait déjà arrivé. Et l'étau qui
serrait sa poitrine haletante, et le délire tumultueux des images qui
heurtaient sa tête brûlante, lui rappelaient qu'il restait la
dernière étape, la plus dure à fournir... En avant!...
Il était cloué dans son lit, immobile. À l'étage au-dessus, une
sotte petite femme pianotait, pendant des heures. Elle ne savait qu'un
morceau; elle répétait inlassablement les mêmes phrases; elle y avait
tant de plaisir! Elles lui étaient une joie et une émotion de toutes
les couleurs. Et Christophe comprenait son bonheur; mais il en était
agacé, à pleurer. Si du moins elle n'avait pas tapé si fort! Le bruit
était aussi odieux à Christophe que le vice... Il finit par se
résigner. C'était dur d'apprendre à ne plus entendre. Pourtant, il y
eut moins de peine qu'il n'eût pensé. Il s'éloignait de son corps. Ce
corps malade et grossier... Quelle indignité d'y avoir été enfermé,
tant d'années! Il le regardait s'user, et il pensait:
--Il n'en a plus pour longtemps.
Il se demanda, pour tâter le pouls à son égoïsme humain:
--Que préférerais-tu? Ou que le souvenir de Christophe, de sa personne
et de son nom s'éternisât et que son œuvré disparût? Ou que son
œuvre durât et qu'il ne restât aucune trace de ta personne et de ton
nom?
Sans hésiter, il répondit:
--Que je disparaisse, et que mon œuvre dure! J'y gagne doublement: car
il ne restera de moi que le plus vrai, que le seul vrai. Périsse
Christophe!...
Mais, peu de temps après, il sentit qu'il devenait aussi étranger à
son œuvre qu'à lui-même. L'enfantine illusion de croire à la durée
de son art! Il avait la vision nette non seulement du peu qu'il avait
fait, mais de la destruction qui guette toute la musique moderne. Plus
vite que toute autre, la langue musicale se brûle; au bout d'un siècle
ou deux, elle n'est plus comprise que de quelques initiés. Pour qui
existent encore Monteverdi et Lully? Déjà, la mousse ronge les chênes
de la forêt classique. Nos constructions sonores, où chantent nos
passions, seront des temples vides, s'écrouleront dans l'oubli... Et
Christophe s'étonnait de contempler ces ruines, et de n'en être pas
troublé.
--Est-ce que j'aime moins la vie? se demandait-il, étonné.
Mais il comprit aussitôt qu'il l'aimait beaucoup plus... Pleurer sur
les ruines de l'art? Elles n'en valent pas la peine. L'art est l'ombre
de l'homme, jetée sur la nature. Qu'ils disparaissent ensemble, lampés
par le soleil! Ils m'empêchent de le voir... L'immense trésor de la
nature passe à travers nos doigts. L'intelligence humaine veut prendre
l'eau qui coule, dans les mailles d'un filet. Notre musique est
illusion. Notre échelle des sons, nos gammes sont invention. Elles ne
correspondent à aucun son vivant. C'est un compromis de l'esprit entre
les sons réels, une application du système métrique à l'infini
mouvant. L'esprit avait besoin de ce mensonge, pour comprendre
l'incompréhensible; et, comme il voulait y croire, il y a cru. Mais
cela n'est pas vrai. Cela n'est pas vivant. Et la jouissance, que donne
à l'esprit cet ordre créé par lui, n'a été obtenue qu'en faussant
l'intuition directe de ce qui est. De temps en temps, un génie, en
contact passager avec la terre, aperçoit brusquement le torrent du
réel, qui déborde les cadres de l'art. Les digues craquent. La nature
rentre par une fissure. Mais aussitôt après, la fente est bouchée.
Sauvegarde nécessaire pour la raison humaine! Elle périrait, si ses
yeux rencontraient les yeux de Jéhovah. Alors, elle recommence à
cimenter sa cellule, où rien n'entre du dehors, qu'elle n'ait
élaboré. Et cela est beau, peut-être, pour ceux qui ne veulent pas
voir... Mais moi, je veux voir ton visage, Jéhovah! Dût-il
m'anéantir, je veux entendre le tonnerre de ta voix. Le bruit de l'art
me gêne. Que l'esprit se taise! Silence à l'homme!...
Mais quelques minutes après ces beaux discours, il chercha, en
tâtonnant, une des feuilles de papier, éparses sur les draps, et il
essaya encore d'y écrire quelques notes. Lorsqu'il s'aperçut de sa
contradiction, il sourit, et il dit: