«arrivé», vous vous servez de moi, pour écraser les jeunes. Lorsque
j'étais jeune, vous m'auriez écrasé comme eux. Vous jouerez la pièce
de ce garçon, ou je retire la mienne.
Le directeur leva les bras au ciel, et dit:
--Vous ne voyez donc pas que si nous faisions ce que vous voulez, nous
aurions l'air de céder à l'intimidation de leur campagne de presse?
--Que m'importe? dit Christophe.
--À votre aise! Vous en serez la première victime.
On mit à l'étude l'œuvre du jeune musicien, sans interrompre les
répétitions de l'œuvre de Christophe. L'une était en trois actes,
l'autre en deux; on convint de les donner dans le même spectacle.
Christophe vit son protégé; il avait voulu être le premier à lui
annoncer la nouvelle. L'autre se confondit en promesses de
reconnaissance éternelle.
Naturellement, Christophe ne put faire que le directeur ne donnât tous
ses soins à sa pièce. L'interprétation, la mise en scène de l'autre
furent sacrifiées. Christophe n'en sut rien. Il avait demandé à
suivre quelques répétitions de l'œuvre du jeune homme; il l'avait
trouvée bien médiocre; il avait hasardé deux ou trois conseils: ils
avaient été mal reçus; il s'en était tenu là et il ne s'en mêlait
plus. D'autre part, le directeur avait fait admettre au nouveau-venu la
nécessité de quelques coupures, s'il voulait que sa pièce passât
sans retard. Ce sacrifice, d'abord aisément consenti, ne tarda pas à
sembler douloureux à l'auteur.
Le soir de la représentation arrivé, la pièce du débutant n'eut
aucun succès; celle de Christophe fit grand bruit. Quelques journaux
déchirèrent Christophe; ils parlaient d'un coup monté, d'un complot
pour écraser un jeune et grand artiste français; ils disaient que son
œuvre avait été mutilée, pour complaire au maitre allemand, qu'ils
représentaient bassement jaloux de toutes les gloires naissantes.
Christophe haussa les épaules, pensant:
--Il va répondre.
«Il» ne répondit pas. Christophe lui envoya un des entrefilets,
avec ces mots:
--Vous avez lu?
L'autre écrivit:
--Comme c'est regrettable! Ce journaliste a toujours été si
délicat pour moi! Vraiment, je suis fâché. Le mieux est de ne pas
faire attention.
Christophe rit, et pensa:
--Il a raison, le petit pleutre.
Et il en jeta le souvenir dans ce qu'il nommait ses «oubliettes».
Mais le hasard voulut que Georges, qui lisait rarement les journaux et
qui les lisait mal, à part les articles de sport, tombât cette fois
sur les attaques les plus violentes contre Christophe. Il connaissait le
journaliste. Il alla au café où il était sûr de le rencontrer, l'y
trouva, le calotta, eut un duel avec lui, et lui égratigna rudement
l'épaule avec son épée.
Le lendemain, en déjeunant, Christophe apprit l'affaire, par une lettre
d'ami. Il en fut suffoqué. Il laissa son déjeuner et courut chez
Georges. Georges lui-même ouvrit. Christophe entra, comme un ouragan,
le saisit par les deux bras, et, le secouant avec colère, il se mit à
l'accabler sous une volée de reproches furibonds.
--Animal! criait-il, tu t'es battu pour moi! Qui t'a donné la
permission? Un gamin, un étourneau, qui se mêle de mes affaires!
Est-ce que je ne suis pas capable de m'en occuper, dis-moi? Te voilà
bien avancé! Tu as fait à ce gredin l'honneur de te battre avec lui.
C'est tout ce qu'il demandait. Tu en as fait un héros. Imbécile! Et si
le hasard avait voulu... (Je suis sûr que tu t'es jeté là-dedans, en
écervelé, comme toujours)... si tu avais été tué!... Malheureux! je
ne te l'aurais pardonné, de ta vie!...
Georges, qui riait comme un fou, à cette dernière menace tomba
dans un tel accès d'hilarité qu'il en pleurait:
--Vieil ami, que tu es drôle! Ah! tu es impayable! Voilà que tu
m'injuries, pour t'avoir défendu! Une autre fois, je t'attaquerai.
Peut-être que tu m'embrasseras.
Christophe s'interrompit; il étreignit Georges, l'embrassa sur les
deux joues, et puis, une seconde fois encore, et il dit:
--Mon petit!... Pardon. Je suis une vieille bête... Mais aussi, cette
nouvelle m'a bouleversé le sang. Quelle idée de te battre! Est-ce
qu'on se bat avec ces gens? Tu vas me promettre tout de suite que tu ne
recommenceras plus jamais.
--Je ne promets rien du tout, dit Georges. Je fais ce qui me plaît.
--Je te le défends, entends-tu. Si tu recommences, je ne veux
plus te voir, je te désavoue dans les journaux, je te...
--Tu me déshérites, c'est entendu.
--Voyons, Georges, je t'en prie... À quoi cela sert-il?
--Mon bon vieux, tu vaux mille fois mieux que moi, et tu sais infiniment
plus de choses; mais pour ces canailles-là, je les connais mieux que
toi. Sois tranquille, cela servira; ils tourneront maintenant plus de
sept fois dans leur bouche leur langue empoisonnée, avant de
t'injurier.
--Eh! que me font ces oisons? Je me moque de ce qu'ils peuvent dire.
--Mais moi, je ne m'en moque pas. Mêle-toi de ce qui te regarde!
Dès lors, Christophe fut dans des transes qu'un article nouveau
n'éveillât la susceptibilité de Georges. Il y avait quelque comique
à le voir, les jours qui suivirent, s'attabler au café et dévorer les
journaux, lui qui ne les lisait jamais, tout prêt, au cas où il y eût
trouvé un article injurieux, à faire n'importe quoi (une bassesse, au
besoin), pour empêcher que ces lignes ne tombassent sous les yeux de
Georges. Après une semaine, il se rassura. Le petit avait raison. Son
geste avait donné à réfléchir, pour le moment, aux aboyeurs.--Et
Christophe, tout en bougonnant contre le jeune fou qui lui avait fait
perdre huit jours de travail, se disait qu'après tout il n'avait guère
le droit de lui faire la leçon. Il se souvenait de certain jour, il n'y
avait pas si longtemps, où lui-même s'était battu, à cause
d'Olivier. Et il croyait entendre Olivier, qui disait:
--Laisse, Christophe, je te rends ce que tu m'as prêté!
Si Christophe prenait aisément son parti des attaques contre lui,
un autre était fort loin de ce désintéressement ironique. C'était
Emmanuel.
L'évolution de la pensée européenne allait grand train. On eût dit
qu'elle s'accélérait avec les inventions mécaniques et les moteurs
nouveaux. La provision de préjugés et d'espoirs, qui suffisait
naguère à nourrir vingt ans d'humanité, était brûlée en cinq ans.
Les générations d'esprits galopaient, les unes derrière les autres,
et souvent par-dessus: le Temps sonnait la charge.--Emmanuel était
dépassé.
Le chantre des énergies françaises n'avait jamais renié l'idéalisme
de son maître, Olivier. Si passionné que fût son sentiment national,
il se confondait avec son culte de la grandeur morale. S'il annonçait
dans ses vers, d'une voix éclatante, le triomphe de la France, c'était
qu'il adorait en elle, par un acte de foi, la pensée la plus haute de
l'Europe actuelle, l'Athéna Niké, le Droit victorieux qui prend sa
revanche de la Force.--Et voici que la Force s'était réveillée, au
cœur même du Droit; et elle resurgissait, dans sa fauve nudité. La
génération nouvelle, robuste et aguerrie, aspirait au combat et avait,
avant la victoire, une mentalité de vainqueur. Elle était orgueilleuse
de ses muscles, de sa poitrine élargie, de ses sens vigoureux et
affamés de jouir, de ses ailes d'oiseau de proie qui plane sur les
plaines; il lui tardait de s'abattre et d'essayer ses serres. Les
prouesses de la race, les vols fous par-dessus les Alpes et les mers,
les chevauchées épiques à travers les sables africains, les nouvelles
croisades, pas beaucoup moins mystiques, pas beaucoup plus intéressées
que celles de Philippe-Auguste et de Villehardouin, achevaient de
tourner la tête à la nation. Ces enfants qui n'avaient jamais vu la
guerre que dans des livres n'avaient point de peine à lui prêter des
beautés. Ils se faisaient agressifs. Las de paix et d'idées, ils
célébraient «l'enclume des batailles», sur laquelle l'action aux
poings sanglants reforgerait, un jour, la puissance française. Par
réaction contre l'abus écœurant des idéologies, ils érigeaient le
mépris de l'idéal en profession de foi. Ils mettaient de la
forfanterie à exalter le bon sens borné, le réalisme violent,
l'égoïsme national, sans pudeur, qui foule aux pieds la justice des
autres et les autres nationalités, quand c'est utile à la grandeur
delà patrie. Ils étaient xénophobes, antidémocrates, et--même les
plus incroyants--prônaient le retour au catholicisme, par besoin
pratique de «canaliser l'absolu», d'enfermer l'infini sous la garde
d'une puissance d'ordre et d'autorité. Ils ne se contentaient pas de
dédaigner--ils traitaient en malfaiteurs publics les doux radoteurs de
la veille, les songes-creux idéalistes, les penseurs humanitaires.
Emmanuel était du nombre, aux yeux de ces jeunes gens. Il en souffrait
cruellement, et il s'en indignait.
De savoir que Christophe était victime, comme lui,--plus que lui,--de
cette injustice, le lui rendit sympathique. Par sa mauvaise grâce, il
l'avait découragé de venir le voir. Il était trop orgueilleux pour
paraître le regretter, en se mettant à sa recherche. Mais il réussit
à le rencontrer, comme par hasard, et il se fit faire les premières
avances. Après quoi, son ombrageuse susceptibilité étant en repos, il
ne cacha pas le plaisir qu'il avait aux visites de Christophe. Dès
lors, ils se réunirent souvent, soit chez l'un, soit chez l'autre.
Emmanuel confiait à Christophe sa rancœur. Il était exaspéré des
critiques; et, trouvant que Christophe ne s'en émouvait pas assez, il
lui faisait lire sur son propre compte des appréciations de journaux.
Ou y accusait Christophe de ne pas savoir la grammaire de son art,
d'ignorer l'harmonie, d'avoir pillé ses confrères, et de déshonorer
la musique. On l'y nommait: «Ce vieil agité»... On y disait: «Nous
en avons assez, de ces convulsionnaires! Nous sommes l'ordre, la raison,
l'équilibre classique...»
Christophe s'en divertissait.
--C'est la loi, disait-il. Les jeunes gens jettent les vieux dans la
fosse... De mon temps, il est vrai, on attendait qu'un homme eût
soixante ans, pour le traiter de vieillard. On va plus vite,
aujourd'hui... La télégraphie sans fil, les aéroplanes... Une
génération est plus vite fourbue... Pauvres diables! ils n'en ont pas
pour longtemps! Qu'ils se hâtent de nous mépriser et de se pavaner, au
soleil!
Mais Emmanuel n'avait pas cette belle santé. Intrépide de pensée, il
était en proie à ses nerfs maladifs; âme ardente en un corps
rachitique, il lui fallait le combat, et il n'était pas fait pour le
combat. L'animosité de certains jugements le blessait, jusqu'au sang.
--Ah! disait-il, si les critiques savaient le mal qu'ils font aux
artistes, par un de ces mots injustes jetés au hasard, ils auraient
honte de leur métier.
--Mais ils le savent, mon bon ami. C'est leur raison de vivre. Il
faut bien que tout le monde vive.
--Ce sont des bourreaux. On est ensanglanté par la vie, épuisé par la
lutte qu'il faut livrer à l'art. Au lieu de vous tendre la main, de
parler de vos faiblesses avec miséricorde, de vous aider
fraternellement à les réparer, ils sont là, qui, les mains dans leurs
poches, vous regardent hisser votre charge sur la pente, et qui disent:
«Pourra pas!...» Et quand on est au faîte, disent, les uns: «Oui,
mais ce n'est pas ainsi qu'il fallait monter.» Tandis que les autres,
obstinés, répètent: «N'a pas pu!...» Bien heureux, quand ils ne
vous lancent pas dans les jambes des pierres pour vous faire tomber!
--Bah! il se trouve aussi, parfois, dans le nombre, deux ou trois braves
gens; et quel bien ils peuvent faire! Les méchantes bêtes, il y en a
partout; cela ne tient pas au métier. Connais-tu rien de pire, dis-moi,
qu'un artiste sans bonté, vaniteux et aigri, pour qui le monde est une
proie, qu'il enrage de ne pouvoir mastiquer? Il faut s'armer de
patience. Point de mal, qui ne puisse servir à quelque bien. Le pire
critique nous est utile; il est un entraîneur; il ne nous permet pas de
flâner sur la route. Chaque fois que nous croyons être au but, la
meute nous mord les fesses. En marche! Plus loin! Plus haut! Elle se
lassera plutôt de me poursuivre que moi de marcher devant elle.
Redis-toi le mot arabe: «_On ne tourmente pas les arbres stériles.
Ceux-là seuls sont battus de pierres, dont le front est couronné de
fruits d'or_»... Plaignons les artistes qu'on épargne. Ils resteront
à mi-chemin, paresseusement assis. Quand ils voudront se relever, leurs
jambes courbaturées se refuseront à marcher. Vivent mes amis les
ennemis! Ils m'ont fait plus de bien, dans ma vie, que mes ennemis les
amis!
Emmanuel ne pouvait s'empêcher de sourire. Puis, il disait:
--Tout de même, ne trouves-tu pas dur, un vétéran comme toi, de
te voir faire la leçon par des conscrits, qui en sont à leur
première bataille?
--Ils m'amusent, dit Christophe. Cette arrogance est le signe d'un sang
jeune et bouillant qui aspire à se répandre. Je fus ainsi, jadis. Ce
sont les giboulées de mars, sur la terre qui renaît... Qu'ils nous
fassent la leçon! Ils ont raison, après tout. Aux vieux, de se mettre
à l'école des jeunes! Ils ont profité de nous, ils sont ingrats:
c'est dans l'ordre!... Mais, riches de nos efforts, ils vont plus loin
que nous, ils réalisent ce que nous avons tenté. S'il nous reste
encore quelque jeunesse, apprenons, à notre tour, et tâchons de nous
renouveler. Si nous ne le pouvons pas, si nous sommes trop vieux,
réjouissons-nous en eux. Il est beau de voir les défloraisons
perpétuelles de l'âme humaine qui semblait épuisée, l'optimisme
vigoureux de ces jeunes gens, leur joie de l'action aventureuse, ces
races qui renaissent, pour la conquête du monde.
--Que seraient-ils sans nous? Cette joie est sortie de nos larmes. Cette
force orgueilleuse est la fleur des souffrances de toute une
génération. _Sic vos non vobis..._
--La vieille parole se trompe. C'est pour nous que nous avons
travaillé, en créant une race d'hommes qui nous dépassent. Nous avons
amassé leur épargne, nous l'avons défendue dans une bicoque mal
fermée, où tous les vents sifflaient; il nous fallait nous arcbouter
aux portes pour empêcher la mort d'entrer. Par nos bras fut frayée la
voie triomphale où nos fils vont marcher. Nos peines ont sauvé
l'avenir. Nous avons mené l'Arche, au seuil de la Terre Promise. Elle y
pénétrera, avec eux, et par nous.
--Se souviendront-ils jamais de ceux qui ont traversé les déserts,
portant le feu sacré, les dieux de notre race, et eux, ces enfants, qui
maintenant sont des hommes? Nous avons eu, pour notre part, l'épreuve
et l'ingratitude.
--Le regrettes-tu?
--Non. Il y a une ivresse à sentir la grandeur tragique d'une puissante
époque sacrifiée, comme la nôtre, à celle qu'elle a enfantée. Les
hommes d'aujourd'hui ne seraient plus capables de goûter la joie
superbe du renoncement.
--Nous avons été les plus heureux. Nous avons gravi la montagne de
Nébo, au pied de laquelle s'étendent les contrées où nous
n'entrerons pas. Mais nous en jouissons plus que ceux qui entreront. Qui
descend dans la plaine perd de vue l'immensité de la plaine et
l'horizon lointain.
L'action apaisante que Christophe exerçait sur Georges et sur Emmanuel,
il en puisait l'énergie dans l'amour de Grazia. À cet amour il devait
de se sentir rattaché à tout ce qui était jeune, d'avoir pour toutes
les formes neuves de la vie une sympathie jamais lassée. Quelles que
fussent les forces qui ranimaient la terre, il était avec elles, même
quand elles étaient contre lui; il n'avait point peur de l'avènement
prochain de ces démocraties, qui faisaient pousser des cris d'orfraie
à l'égoïsme d'une poignée de privilégiés; il ne s'accrochait pas
désespérément aux patenôtres d'un art vieilli; il attendait, avec
certitude, que des visions fabuleuses, des rêves réalisés de la
science et de l'action jaillît un art plus puissant que l'ancien; il
saluait la nouvelle aurore du monde, dût la beauté du vieux monde
mourir avec lui.
Grazia savait le bienfait de son amour pour Christophe; la conscience de
son pouvoir l'élevait au-dessus d'elle-même. Par ses lettres, elle
exerçait une direction sur son ami. Non qu'elle eût le ridicule de
prétendre à le diriger dans l'art: elle avait trop de tact et savait
ses limites. Mais sa voix juste et pure était le diapason auquel il
accordait son âme. Il suffisait que Christophe crût entendre, par
avance, cette voix répéter sa pensée, pour qu'il ne pensât rien qui
ne fût juste, pur, et digne d'être répété. Le son d'un bel
instrument est, pour le musicien, pareil à un beau corps où son rêve
aussitôt s'incarne. Mystérieuse fusion de deux esprits qui s'aiment:
chacun ravit à l'autre ce qu'il a de meilleur; mais c'est afin de le
lui rendre, enrichi de son amour. Grazia ne craignait pas de dire à
Christophe qu'elle l'aimait. L'éloignement la rendait plus libre de
parler; et aussi, la certitude qu'elle ne serait jamais à lui. Cet
amour, dont la religieuse ferveur s'était communiquée à Christophe,
lui était une fontaine de paix.
De cette paix, Grazia donnait bien plus qu'elle n'avait. Sa santé
était brisée, son équilibre moral gravement compromis. L'état de son
fils ne s'améliorait pas. Depuis deux ans, elle vivait dans des transes
perpétuelles, qu'aggravait le talent meurtrier de Lionello à en jouer.
Il avait acquis une virtuosité dans l'art de tenir en haleine
l'inquiétude de ceux qui l'aimaient; pour réveiller l'intérêt et
tourmenter les gens, son cerveau inoccupé était fertile en inventions:
cela tournait chez lui à la manie. Et le tragique fut que, tandis qu'il
grimaçait la parade de la maladie, la maladie réelle cheminait; et la
mort apparut, au seuil. Dramatique ironie! Grazia, que son fils avait
torturée pendant des ans pour un mal inventé, cessa d'y croire,
lorsque le mal fut là... Le cœur a ses limites. Elle avait épuisé sa
force de compassion à des mensonges. Elle traita Lionello de comédien,
au moment qu'il disait vrai. Et après que la vérité se fut révélée
à elle, le reste de sa vie fut empoisonné de remords.
La méchanceté de Lionello n'avait pas désarmé. Sans amour pour qui
que ce fût, il ne pouvait supporter qu'un de ceux qui l'entouraient
eût de l'amour pour quelque autre que pour lui; la jalousie était sa
seule passion. Il ne lui suffisait pas d'avoir réussi à éloigner sa
mère de Christophe; il eût voulu la contraindre à rompre l'intimité,
qui persistait entre eux. Déjà, il avait usé de son arme
habituelle,--la maladie,--pour faire jurer à Grazia qu'elle ne se
remarierait pas. Il ne se contenta point de cette promesse. Il
prétendit exiger que sa mère n'écrivît plus à Christophe. Cette
fois, elle se révolta; et cet abus de pouvoir achevant de la libérer,
elle lui dit sur ses mensonges des mots d'une sévérité cruelle,
qu'elle se reprocha plus tard comme un crime; car ils jetèrent Lionello
dans une crise de fureur, dont il fut réellement malade. Il le fut
d'autant plus que sa mère refusa d'y croire. Alors, il souhaita, dans
sa rage, de mourir pour se venger. Il ne se doutait pas que ce souhait
serait exaucé.
Quand le médecin laissa entendre à Grazia que son fils était perdu,
elle resta comme frappée de la foudre. Il lui fallut pourtant cacher
son désespoir, afin de tromper l'enfant, qui l'avait si souvent
trompée. Il soupçonnait que c'était sérieux, cette fois; mais il ne
voulait pas le croire; et ses yeux quêtaient dans les yeux de sa mère
ce reproche de mensonge qui l'avait mis en fureur, alors qu'il mentait.
Vint l'heure où il ne fut plus possible de douter. Alors, ce fut
terrible pour lui et pour les siens: il ne voulait pas mourir!...
Lorsque Grazia le vit enfin endormi, elle n'eut pas un cri, pas une
plainte; elle étonna par son silence; il ne lui restait plus assez de
force pour souffrir; elle n'avait qu'un désir: s'endormir, à son tour.
Elle continua d'accomplir tous les actes de sa vie, avec le même calme,
en apparence. Après quelques semaines, le sourire reparut même sur sa
bouche, plus silencieuse. Personne ne se doutait de sa détresse.
Christophe, moins que tout autre. Elle s'était contentée de lui
écrire la nouvelle, sans rien lui dire d'elle-même. Aux lettres de
Christophe, brûlantes d'affection inquiète, elle ne répondit pas. Il
voulait venir: elle le pria de n'en rien faire. Au bout de deux ou trois
mois, elle reprit avec lui le ton grave et serein, qu'elle avait, avant.
Elle eût jugé criminel de se décharger sur lui du poids de sa
faiblesse. Elle savait que l'écho de tous ses sentiments résonnait en
lui, et qu'il avait besoin de s'appuyer sur elle. Elle ne s'imposait pas
une contrainte douloureuse. C'était une discipline qui la sauvait. Dans
sa lassitude de vie, deux seules choses la faisaient vivre: l'amour de
Christophe, et le fatalisme qui, dans la douleur comme dans la joie,
formait le fond de sa nature italienne. Ce fatalisme n'avait rien
d'intellectuel: il était l'instinct animal, qui fait marcher la bête
harassée, sans qu'elle sente sa fatigue, dans un rêve aux yeux fixes,
oubliant les pierres du chemin et son corps, jusqu'à ce qu'il tombe. Le
fatalisme soutenait son corps. L'amour soutenait son cœur. Sa vie
personnelle était usée, elle vivait en Christophe. Pourtant, elle
évitait, avec plus de soin que jamais, d'exprimer dans ses lettres
l'amour qu'elle avait pour lui. Sans doute, parce que cet amour était
plus grand. Mais aussi, parce que pesait dessus le veto du petit mort,
qui lui en faisait un crime. Alors, elle se taisait, elle s'obligeait à
ne plus écrire, de quelque temps.
Christophe ne comprenait pas les raisons de ces silences. Parfois, il
saisissait, dans le ton uni et tranquille d'une lettre, des accents
inattendus où frémissait une passion refoulée. Il en était
bouleversé; mais il n'osait rien dire; il était comme un homme qui
retient son souffle et craint de respirer, de peur que l'illusion ne
cesse. Il savait que, presque infailliblement, ces accents seraient
rachetés, dans la lettre suivante, par une froideur voulue...Puis, de
nouveau, le calme... _Meeresstille..._
Georges et Emmanuel se trouvaient réunis chez Christophe. C'était une
après-midi. L'un et l'autre étaient pleins de leurs soucis personnels:
Emmanuel, de ses déboires littéraires, et Georges, d'une déconvenue
dans un concours de sport. Christophe les écoutait avec bonhomie et les
raillait affectueusement. On sonna. Georges alla ouvrir. Un domestique
apportait une lettre, de la part de Colette. Christophe se mit près de
la fenêtre, pour la lire. Ses deux amis avaient repris leur discussion;
ils ne voyaient pas Christophe, qui leur tournait le dos. Il sortit de
la chambre, sans qu'ils y prissent garde. Et quand ils le remarquèrent,
ils n'en furent pas surpris. Mais comme son absence se prolongeait,
Georges alla frapper à la porte de l'autre chambre. Il n'y eut pas de
réponse. Georges n'insista point, connaissant les façons bizarres de
son vieil ami. Quelques minutes après, Christophe revint. Il avait
l'air très calme, très las, très doux. Il s'excusa de les avoir
laissés, reprit la conversation où il l'avait interrompue, leur
parlant de leurs ennuis avec bonté, et leur disant des choses qui leur
faisaient du bien. Le ton de sa voix les émouvait, sans qu'ils sussent
pourquoi.
Ils le quittèrent. Au sortir de chez lui, Georges alla chez Colette.
Il la trouva en larmes. Aussitôt qu'elle le vit, elle accourut,
demandant:
--Et comment a-t-il supporté le coup, le pauvre ami? C'est affreux!
Georges ne comprenait pas. Et Colette lui apprit qu'elle venait
de faire porter à Christophe la nouvelle de la mort de Grazia.