Trop vigoureux pour se satisfaire du doute, trop faible pour se créer

une certitude, il la voulait, il la voulait! Il la demandait, il

l'implorait, il l'exigeait. Et les éternels happeurs de popularité,

les faux grands écrivains, les faux penseurs à l'affût, exploitaient

ce magnifique désir impérieux et angoissé, en battant du tambour et

faisant du boniment pour leur orviétan. Du haut de ses tréteaux,

chacun de ces Hippocrates criait que son élixir était le seul qui fût

bon, et décriait les autres. Leurs secrets se valaient tous. Aucun de

ces marchands ne s'était donné la peine de trouver des recettes

nouvelles. Ils avaient été chercher au fond de leurs armoires des

flacons éventés. La panacée de l'un était l'Église catholique; de

l'autre, la monarchie légitime; d'un troisième, la tradition

classique. Il y avait de bons plaisants qui montraient le remède à

tous les maux dans le retour au latin. D'autres prônaient

sérieusement, avec un verbe énorme qui en imposait aux badauds, la

domination de l'esprit méditerranéen. (Ils eussent aussi bien parlé,

en un autre moment, d'un esprit atlantique!) Contre les barbares du Nord

et de l'Est, ils s'instituaient avec pompe les héritiers d'un nouvel

empire Romain... Des mots, des mots, et des mots empruntés. Un fonds de

bibliothèque, qu'ils débitaient en plein vent.--Comme tous ses

camarades, le jeune Jeannin allait de l'un à l'autre vendeur, écoutait

la parade, se laissait parfois tenter, entrait dans la baraque, en

ressortait déçu, un peu honteux d'avoir donné son argent et son

temps, pour contempler de vieux clowns dans des maillots usés. Et

pourtant, telle est la force d'illusion de la jeunesse, telle sa

certitude d'atteindre à la certitude qu'à chaque promesse nouvelle

d'un nouveau vendeur d'espérance, il se laissait reprendre. Il était

bien Français: il avait l'humeur frondeuse et un amour inné de

l'ordre. Il lui fallait un chef, et il était incapable d'en supporter

aucun: son ironie impitoyable les perçait tous à jour.

En attendant qu'il en eût trouvé un qui lui livrât le mot de

l'énigme... il n'avait pas le temps d'attendre! Il n'était pas homme

à se contenter, comme son père, de rechercher, toute sa vie, la

vérité. Sa jeune force impatiente voulait se dépenser. Avec ou sans

motif, il voulait se décider. Agir, employer, user son énergie. Les

voyages, les jouissances de l'art, la musique surtout dont il s'était

gorgé, lui avaient été d'abord une diversion intermittente et

passionnée. Joli garçon, précoce, livré aux tentations, il

découvrit de bonne heure le monde de l'amour aux dehors enchantés, et

il s'y jeta, avec un emportement de joie poétique et gourmande. Puis,

ce Chérubin, naïf et insatiable avec impertinence, se dégoûta des

femmes: il lui fallait l'action. Alors, il se livra aux sports, avec

fureur. Il essaya de tous, il les pratiqua tous. Il fut assidu aux

tournois d'escrime, aux matches de boxe; il fut champion français pour

la course et le saut en hauteur, chef d'une équipe de foot-ball. Avec

quelques jeunes fous de sa sorte, riches et casse-cou, il rivalisa de

témérité dans des courses en auto, absurdes et forcenées, de vraies

courses à la mort. Enfin, il délaissa tout pour le hochet nouveau. Il

partagea le délire des foules pour les machines volantes. Aux fêtes

d'aviation qui se tinrent à Reims, il hurla, il pleura de joie, avec

trois cent mille hommes; il se sentait uni avec un peuple entier, dans

une jubilation de foi; les oiseaux humains, qui passaient au-dessus

d'eux, les emportaient dans leur essor; pour la première fois depuis

l'aurore de la grande Révolution, ces multitudes entassées levaient

les yeux au ciel et le voyaient s'ouvrir...--À l'effroi de sa mère, le

jeune Jeannin déclara qu'il voulait se mêler à la troupe des

conquérants de l'air. Jacqueline le supplia de renoncer à cette

ambition périlleuse. Elle le lui ordonna. Il n'en fit qu'à sa tête.

Christophe, en qui Jacqueline avait cru trouver un allié, se contenta

de donner au jeune homme quelques conseils de prudence, qu'au reste il

était sûr que Georges ne suivrait point; (car il ne les eût pas

suivis, à sa place). Il ne se croyait pas permis--même s'il l'avait

pu--d'entraver le jeu sain et normal de jeûnes forces qui, contraintes

à l'inaction, se fussent tournées vers leur propre destruction.

Jacqueline ne parvenait pas à prendre son parti de voir son fils lui

échapper. En vain, elle avait cru sincèrement renoncer à l'amour,

elle ne pouvait se passer de l'illusion de l'amour; toutes ses

affections, tous ses actes en étaient teintés. Combien de mères

reportent sur leur fils l'ardeur secrète qu'elles n'ont pu dépenser

dans le mariage--et hors du mariage! Et lorsqu'elles voient ensuite avec

quelle facilité ce fils se passe d'elles, lorsqu'elles comprennent

brusquement qu'elles ne lui sont plus nécessaires, elles passent par

une crise du même ordre que celle où les a jetées la trahison de

l'amant, la désillusion de l'amour.--Ce fut pour Jacqueline un nouvel

écroulement. Georges n'en remarqua rien. Les jeunes gens ne se doutent

pas des tragédies du cœur qui se déroulent autour d'eux: ils n'ont

pas le temps dé s'arrêter pour voir: un instinct d'égoïsme les

avertit de passer tout droit, sans tourner la tête.

Jacqueline dévora seule cette nouvelle douleur. Elle n'en sortit que

quand la douleur se fut usée. Usée avec son amour. Elle aimait

toujours son fils, mais d'une affection lointaine, désabusée, qui se

savait inutile et se désintéressait d'elle-même et de lui. Elle

traîna ainsi une morne et misérable année, sans qu'il y prît garde.

Et puis, ce malheureux cœur, qui ne pouvait ni mourir ni vivre sans

amour, il fallut qu'il inventât un objet à aimer. Elle tomba au

pouvoir d'une étrange passion, qui visite fréquemment les âmes

féminines, et surtout, dirait-on, les plus nobles, les plus

inaccessibles, quand vient la maturité et que le beau fruit de la vie

n'a pas été cueilli. Elle fit la connaissance d'une femme qui, dès

leur première rencontre, la soumit à son pouvoir mystérieux

d'attraction.

C'était une religieuse, à peu près de son âge. Elle s'occupait

d'œuvres de charité. Une femme grande, forte, un peu corpulente;

brune, de beaux traits accusés, les yeux vifs, Une bouche large et fine

qui souriait toujours, le menton impérieux. D'intelligence remarquable,

nullement sentimentale; une malice paysanne, un sens précis des

affaires, allié à une imagination méridionale qui aimait à voir

grand, mais savait en même temps voir à l'échelle exacte, quand

c'était nécessaire; un mélange savoureux de haut mysticisme et de

rouerie de vieux notaire. Elle avait l'habitude de la domination et

l'exerçait naturellement. Jacqueline fut aussitôt prise. Elle se

passionna pour l'œuvre. Elle le croyait, du moins. Sœur Angèle savait

à qui la passion s'adressait; elle était accoutumée à en provoquer

de semblables; sans paraître les remarquer, elle savait froidement les

utiliser au service de l'œuvre et à la gloire de Dieu. Jacqueline

donna son argent, sa volonté, son cœur. Elle fut charitable, elle

crut, par amour.

On ne tarda pas à remarquer la fascination qu'elle subissait. Elle

était la seule à ne pas s'en rendre compte. Le tuteur de Georges

s'inquiéta. Georges, trop généreux et trop étourdi pour se soucier

des questions d'argent, s'aperçut lui-même de l'emprise exercée sur

sa mère; et il en fut choqué. Il essaya, trop tard, de reprendre avec

elle son intimité passée; il vit qu'un rideau s'était tendu entre

eux; il en accusa l'influence occulte, et il conçut contre celle qu'il

nommait une intrigante, non moins que contre Jacqueline, une irritation

qu'il ne déguisa point; il n'admettait pas qu'une étrangère eût pris

sa place dans un cœur qu'il avait cru son bien naturel. Il ne se disait

pas que si la place était prise, c'est qu'il l'avait laissée. Au lieu

de tenter de la reconquérir, il fut maladroit et blessant. Entre la

mère et le fils, tous deux impatients, passionnés, il y eut échange

de paroles vives; la scission s'accentua. Sœur Angèle acheva

d'établir son pouvoir sur Jacqueline; et Georges s'éloigna, la bride

sur le cou. Il se jeta dans une vie active et dissipée. Il joua, il

perdit des sommes considérables; il mettait une forfanterie dans ses

extravagances, à la fois par plaisir, et afin de répondre aux

extravagances de sa mère.--Il connaissait les Stevens-Delestrade.

Colette n'avait pas manqué de remarquer le joli garçon et d'essayer

sur lui l'effet de ses charmes, qui ne désarmaient point. Elle était

au courant des équipées de Georges; elle s'en amusait. Mais le fonds

de bon sens et de bonté réelle, cachés sous sa frivolité, lui fit

voir le danger que courait le jeune fou. Et comme elle savait bien que

ce n'était pas elle qui serait capable de l'en préserver, elle avertit

Christophe, qui revint aussitôt.

Christophe était le seul qui eût quelque influence sur le jeune

Jeannin. Influence limitée et bien intermittente, mais d'autant plus

remarquable qu'on avait peine à l'expliquer. Christophe appartenait b

cette génération de la veille, contre laquelle Georges et ses

compagnons réagissaient avec violence. Il était un des plus hauts

représentants de cette époque tourmentée, dont l'art et la pensée

leur inspiraient une hostilité soupçonneuse. Il restait inaccessible

aux Évangiles nouveaux et aux amulettes des petits prophètes et des

vieux griots, qui offraient aux bons jeunes gens la recette infaillible

pour sauver le monde, Rome et la France. Il demeurait fidèle à une

libre foi, libre de toutes les religions, libre de tous les partis,

libre de toutes les patries,--qui n'était plus de mode,--ou ne l'était

pas redevenue. Enfin, si dégagé qu'il fût des questions nationales,

il était un étranger à Paris, dans un temps où tous les étrangers

semblaient, aux naturels de tous les pays, des barbares.

Et pourtant, le petit Jeannin, joyeux, léger, ennemi des

trouble-fêtes, fougueusement épris du plaisir, des jeux violents,

facilement dupé par la rhétorique de son temps, inclinant par vigueur

de muscles et paresse d'esprit aux brutales doctrines de l'Action

Française, nationaliste, royaliste, impérialiste,--(il ne savait pas

trop)--ne respectait au fond qu'un seul homme: Christophe. Sa précoce

expérience et le tact très fin qu'il tenait de sa mère lui avaient

fait juger (sans que sa bonne humeur en fût altérée) le peu que

valait ce monde dont il ne pouvait se passer, et la supériorité de

Christophe. Il se grisait en vain de mouvement et d'action, il ne

pouvait pas renier l'héritage paternel. D'Olivier lui venait, par

brusques et brefs accès, une inquiétude vague, le besoin de trouver,

de fixer un but à son action. Et d'Olivier aussi, peut-être, lui

venait ce mystérieux instinct qui l'attirait vers celui qu'Olivier

avait aimé.

Il allait voir Christophe. Expansif et un peu bavard, il aimait à se

confier. Il ne s'inquiétait pas de savoir si Christophe avait le temps

de l'écouter. Christophe écoutait pourtant, et il ne manifestait aucun

signe d'impatience. Il lui arrivait seulement d'être distrait, quand la

visite le surprenait au milieu d'un travail. C'était l'affaire de

quelques minutes, pendant lesquelles l'esprit s'évadait, pour ajouter

un trait à l'œuvre intérieure; puis, il revenait auprès de Georges,

qui ne s'était pas aperçu de l'absence. Il s'amusait de son escapade,

comme quelqu'un qui rentre sur la pointe des pieds, sans qu'on

l'entende. Mais Georges, une ou deux fois, le remarqua, et dit avec

indignation:

--Mais tu ne m'écoutes pas!

Alors, Christophe était honteux; et docilement, il se remettait a

suivre l'impatient narrateur, en redoublant d'attention, pour se faire

pardonner. La narration ne manquait pas de drôlerie; et Christophe ne

pouvait s'empêcher de rire, au récit de quelque fredaine: car Georges

racontait tout; il était d'une franchise désarmante.

Christophe ne riait pas toujours. La conduite de Georges lui était

souvent pénible. Christophe n'était pas un saint; il ne se croyait le

droit de faire la morale à personne. Les aventures amoureuses de

Georges, la scandaleuse dissipation de sa fortune en des sottises,

n'étaient pas ce qui le choquait le plus. Ce qu'il avait le plus de

peine à pardonner, c'était la légèreté d'esprit que Georges

apportait à ses fautes: certes, elles ne lui pesaient guère; il les

trouvait naturelles. Il avait de la moralité une autre conception que

Christophe. Il était de cette espèce de jeunes gens qui ne voient dans

les rapports entre les sexes qu'un libre jeu, dénué de tout caractère

moral. Une certaine franchise et une bonté insouciante étaient tout le

bagage suffisant d'un honnête homme. Il ne s'embarrassait pas des

scrupules de Christophe. Celui-ci s'indignait. Il avait beau se

défendre d'imposer aux autres sa façon de sentir, il n'était pas

tolérant; sa violence de naguère n'était qu'à demi domptée. Il

éclatait parfois. Il ne pouvait s'empêcher de taxer de malpropretés

certaines intrigues de Georges, et il le lui disait crûment. Georges

n'était pas plus patient. Il y avait entre eux des scènes assez vives.

Ensuite, ils ne se voyaient plus pendant des semaines. Christophe se

rendait compte que ces emportements n'étaient pas faits pour changer la

conduite de Georges, et qu'il y a quelque injustice à vouloir soumettre

la moralité d'une époque à la mesure des idées morales d'une autre

génération. Mais c'était plus fort que lui: à la première occasion,

il recommençait. Comment douter de la foi pour qui l'on a vécu? Autant

renoncer à la vie! À quoi sert de se guinder à penser autrement qu'on

ne pense, pour ressembler au voisin, ou pour le ménager? C'est se

détruire soi-même, sans profit pour personne. Le premier devoir est

d'être ce qu'on est. Oser dire: «Ceci est bien, cela est mal.» On

fait plus de bien aux faibles, en étant fort, qu'en devenant faible

comme eux. Soyez indulgent, si vous voulez, pour les faiblesses

commises. Mais jamais ne transigez avec une faiblesse, à commettre!...

Oui; mais Georges se gardait bien de consulter Christophe sur ce qu'il

allait faire:--(le savait-il lui-même?)--il ne lui parlait de rien que

lorsque c'était fait.--Alors?... Alors, que restait-il, qu'à regarder

le polisson, avec un muet reproche, en haussant les épaules et

souriant, comme un vieil oncle qui sait qu'on ne l'écoutera pas?

Ces jours-là, il se faisait un silence de quelques instants. Georges

regardait les yeux de Christophe, qui semblaient venir de très loin. Et

il se sentait tout petit garçon devant eux. Il se voyait; comme il

était, dans le miroir de ce regard pénétrant, où s'allumait une

lueur de malice; et il n'en était pas très fier. Christophe se servait

rarement contre Georges des confidences que celui-ci venait de lui

faire; on eût dit qu'il ne les avait pas entendues. Après le dialogue

muet de leurs yeux, il hochait la tête railleusement; puis, il se

mettait à raconter une histoire qui paraissait n'avoir aucun rapport

avec ce qui précédait: une histoire de sa vie, ou de quelque autre

vie, réelle ou fictive. Et Georges voyait peu à peu ressurgir, sous

une lumière nouvelle, exposé en fâcheuse et burlesque posture, son

Double (il le reconnaissait), passant par des erreurs analogues aux

siennes. Impossible de ne pas rire de soi et de sa piteuse figure.

Christophe n'ajoutait pas de commentaire. Ce qui faisait plus d'effet

encore que l'histoire, c'était la puissante bonhomie du narrateur. Il

parlait de lui, comme des autres, avec le même détachement, le même

humour jovial et serein. Ce calme en imposait à Georges. C'était ce

calme qu'il venait chercher. Quand il s'était déchargé de sa

confession bavarde, il était comme quelqu'un qui s'étend et

s'étire, à l'ombre d'un grand arbre, par une après-midi d'été.

L'éblouissement fiévreux du jour brûlant tombait. Il sentait planer

sur lui la paix des ailes protectrices. Près de cet homme qui portait,

avec tranquillité, le poids d'une lourde vie, il était à l'abri de

ses propres agitations. Il goûtait un repos, à l'entendre parler. Loi

non plus, il n'écoutait pas toujours; il laissait son esprit

vagabonder; mais, où qu'il s'égarât, le rire de Christophe était

autour de lui.

Cependant, les idées de son vieil ami lui restaient étrangères. Il se

demandait comment Christophe pouvait s'accommoder de sa solitude d'âme,

se priver de toute attache à un parti artistique, politique, religieux,

à tout groupement humain. Il le lui demandait: «N'éprouvait-il jamais

le besoin de s'enfermer dans un camp?»

--S'enfermer! disait Christophe, en riant. N'est-on pas bien,

dehors? Et c'est toi qui parles de te claquemurer, toi, un homme

de grand air?

--Ah! ce n'est pas la même chose pour le corps et pour l'esprit,

répondait Georges. L'esprit a besoin de certitude; il a besoin de

penser avec les autres, d'adhérer à des principes admis par tous les

hommes d'un même temps. J'envie les gens d'autrefois, ceux des âges

classiques. Mes amis ont raison, qui veulent restaurer le bel ordre du

passé.

--Poule mouillée! dit Christophe. Qu'est-ce qui m'a donné des

découragés pareils!

--Je ne suis pas découragé, protesta Georges avec indignation.

Aucun de nous ne l'est.

--Il faut que voua le soyez, dit Christophe, pour avoir peur de vous.

Quoi! vous avez besoin d'un ordre, et vous ne pouvez pas le faire

vous-mêmes? Il faut que vous alliez vous accrocher aux jupes de vos

arrière-grand'mères! Bon Dieu! marchez tout seuls!

--Il faut s'enraciner, dit Georges, tout fier de répéter un des

ponts-neufs du temps.

--Pour s'enraciner, est-ce que les arbres, dis-moi, ont besoin

d'être en caisse? La terre est là, pour tous. Enfonces-y tes racines.

Trouve tes lois. Cherche en toi.

--Je n'ai pas le temps, dit Georges.

--Tu as peur, répéta Christophe.

Georges se révolta; mais il finit par convenir qu'il n'avait aucun

goût à regarder au fond de soi; il ne comprenait pas le plaisir qu'on

y pouvait trouver: à se pencher sur ce trou noir, on risquait d'y

tomber.

--Donne-moi la main, disait Christophe.

Il s'amusait à entr'ouvrir la trappe, sur sa vision réaliste et

tragique de la vie. Georges reculait. Christophe refermait le ventail,

en riant.

--Comment pouvez-vous vivre ainsi? demandait Georges.

--Je vis, et je suis heureux, disait Christophe.

--Je mourrais, si j'étais forcé de voir cela toujours.

Christophe lui tapait sur l'épaule:

--Voilà nos fameux athlètes!... Eh bien, ne regarde donc pas, si tu ne

te sens pas la tête assez solide. Rien ne t'y force, après tout. Va de

l'avant, mon petit! Mais pour cela, qu'as-tu besoin d'un maître qui te

marque à l'épaule, comme un bétail? Quel mot d'ordre attends-tu? Il y

a longtemps que le signal est donné. Le boute-selle a sonné, la

cavalerie est en marche. Ne t'occupe que de ton cheval, À ton rang! Et

galope!

--Mais où vais-je? dit Georges.

--Où va ton escadron, à la conquête du monde. Emparez-vous de l'air,

soumettez les éléments, enfoncez les derniers retranchements de la

nature, faites reculer l'espace, faites reculer la mort...

«_Expertus vacuum Daedalus aera..._»

... Champion du latin, connais-tu cela, dis-moi? Es-tu seulement

capable de m'expliquer ce que cela veut dire?

«_Perrupit Acheronta..._»

... Voilà votre lot à vous. Heureux _conquistadores!_...

Il montrait si clairement le devoir d'action héroïque, échu à la

génération nouvelle, que Georges, étonné, disait:

--Mais si vous sentez cela, pourquoi ne venez-vous pas avec nous?

--Parce que j'ai une autre tâche. Va, mon petit, fais ton œuvre.

Dépasse-moi, si tu peux. Moi, je reste ici, et je veille... Tu as lu ce

conte des Mille-et-Une Nuits, où un génie, haut comme une montagne,

est enfermé dans une boîte, sous le sceau de Salomon?... Le génie est

ici, dans le fond de notre âme, cette âme sur laquelle tu as peur de

te pencher. Moi et ceux de mon temps, nous avons passé notre vie à

lutter avec lui; nous ne l'avons pas vaincu; il ne nous a pas vaincus.

À présent, nous et lui, nous reprenons haleine; et nous nous

regardons, sans rancune et sans peur, satisfaits des combats que nous

nous sommes livrés, et attendant qu'expire la trêve consentie. Vous,

profitez de la trêve pour refaire vos forces et pour cueillir la

beauté du monde! Soyez heureux, jouissez de l'accalmie. Mais

souvenez-vous qu'un jour, vous ou ceux qui seront vos fils, au retour de

vos conquêtes, il faudra que vous reveniez à cet endroit où je suis

et que vous repreniez le combat, avec des forces neuves, contre celui

qui est là et près de qui je veille. Et le combat durera, entrecoupé

de trêves, jusqu'à ce que l'un des deux ait été terrassé. À vous,

d'être plus forts et plus heureux que nous!...--En attendant, fais du

sport, si tu veux; aguerris tes muscles et ton cœur; et ne sois pas

assez fou pour dilapider en niaiseries ta vigueur impatiente: tu es d'un

temps (sois tranquille!) qui en trouvera l'emploi.

Georges ne retenait pas grand'chose de ce que lui disait Christophe. Il

était d'esprit assez ouvert pour que les pensées de Christophe y

entrassent; mais elles en ressortaient aussitôt. Il n'était pas au bas

de l'escalier qu'il avait tout oublié. Il n'en demeurait pas moins sous

une impression de bien-être, qui persistait, alors que le souvenir de

ce qui l'avait produite était depuis longtemps effacé. Il avait pour

Christophe une vénération. Il ne croyait à rien de ce que Christophe

croyait. (Au fond, il riait de tout, il ne croyait à rien.) Mais il

eût cassé la tête à qui se fût permis de dire du mal de son vieil

ami.

Par bonheur, on ne le lui disait pas: sans quoi, il aurait eu

fort à faire.

Christophe avait bien prévu la saute de vent prochaine. Le nouvel

idéal de la jeune musique française était différent du sien; mais

tandis que c'était une raison de plus pour que Christophe eût de la

sympathie pour elle, elle n'en avait aucune pour lui. Sa vogue auprès

du public n'était pas faite pour le réconcilier avec les plus affamés

de ces jeunes gens; ils n'avaient pas grand'chose dans le ventre; et

leurs crocs, d'autant plus, étaient longs et mordaient. Christophe ne

s'émouvait pas de leurs méchancetés.

--Quel cœur ils y mettent! disait-il. Ils se font les dents,

ces petits...

Il n'était pas loin de les préférer à ces autres petits chiens, qui

le flagornaient, parce qu'il avait du succès,--ceux dont parle

d'Aubigné, qui, «_lorsqu'un matin a mis la tête dans un pot de

beurre, lui viennent lécher les barbes par congratulation_».

Il avait une pièce reçue à l'Opéra. À peine acceptée, on la mit en

répétitions. Un jour, Christophe apprit, par des attaques de journaux,

que pour faire passer son œuvre, on avait remis aux calendes la pièce

d'un jeune compositeur, qui devait être jouée. Le journaliste

s'indignait de cet abus de pouvoir, dont il rendait responsable

Christophe.

Christophe vit le directeur, et lui dit:

--Vous ne m'aviez pas prévenu. Cela ne se fait point. Vous allez

monter d'abord l'opéra que vous aviez reçu avant le mien.

Le directeur s'exclama, se mit à rire, refusa, couvrit de flatteries

Christophe, son caractère, ses œuvres, sou génie, traita l'œuvre de

l'autre avec le dernier mépris, assura qu'elle ne valait rien et

qu'elle ne ferait pas un sou.

--Alors, pourquoi l'avez-vous reçue?

--On ne fait pas tout ce qu'on veut. Il faut bien donner, de loin en

loin, un semblant de satisfaction à l'opinion. Autrefois, ces jeunes

gens pouvaient crier; personne ne les entendait. À présent, ils

trouvent moyen d'ameuter contre nous une presse nationaliste, qui

braille à la trahison et nous appelle mauvais Français, quand on a le

malheur de ne pas s'extasier devant leur jeune école. La jeune école!

Parlons-en!... Voulez-vous que je vous dise? J'en ai plein le dos! Et le

public, aussi. Ils nous rasent, avec leurs _Oremus!_... Pas de sang dans

les veines; des petits sacristains qui vous chantent la messe; quand ils

font des duos d'amour, on dirait des _De profundis_... Si j'étais

assez sot pour monter les pièces qu'on m'oblige à recevoir, je

ruinerais mon théâtre. Je les reçois: c'est tout ce qu'on peut me

demander.--Parlons de choses sérieuses. Vous, vous faites des salles

pleines...

Les compliments reprirent.

Christophe l'interrompit net, et dit avec colère:

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 24 / 29 段