Madame Arnaud avait plus de cinquante ans. Son mari, soixante-cinq ou

six. Tous deux paraissaient en avoir beaucoup plus. Lui, s'était

épaissi; elle, tout amincie, un peu ratatinée; si fluette autrefois

déjà, elle n'était plus qu'un souffle. Ils s'étaient retirés dans

une maison de province, après qu'Arnaud eut pris sa retraite. Nul lien

ne les rattachait plus au siècle que le journal qui venait, dans la

torpeur de la petite ville et de leur vie qui s'endormait, leur apporter

l'écho tardif des rumeurs du monde. Ils y lurent, une fois, le nom de

Christophe. Madame Arnaud lui écrivit quelques lignes affectueuses, un

peu cérémonieuses, pour lui dire la joie qu'ils avaient de sa gloire.

Aussitôt, il prit le train, sans s'annoncer.

Il les trouva dans leur jardin, assoupis sous le dais rond d'un frêne,

par une chaude après-midi d'été. Ils étaient comme les deux vieux

époux de Bœcklin, qui s'endorment sous la tonnelle, la main dans la

main. Le soleil, le sommeil, la vieillesse les accablent; ils tombent,

ils sont déjà plus qu'à mi-corps enfoncés dans le rêve d'au-delà.

Et, dernière lueur de vie, persiste jusqu'au bout leur tendresse, le

contact de leurs mains, de la chaleur de leur corps qui

s'éteint...--Ils eurent une grande joie de la visite de Christophe,

pour tout ce qu'il leur rappelait du passé. Ils causèrent des jours

anciens, qui de loin leur semblaient lumineux. Arnaud se complaisait à

parler; mais il avait perdu la mémoire des noms. Madame Arnaud les lui

soufflait. Elle se taisait volontiers, elle aimait mieux écouter que

parler; mais les images d'autrefois s'étaient conservées fraîches,

dans son cœur silencieux; par lueurs, elles transparaissaient, comme

des cailloux qui brillent dans un ruisseau. Il en était une, que

Christophe reconnut dans les yeux qui le regardaient, avec une

affectueuse compassion; mais le nom d'Olivier ne fut pas prononcé. Le

vieil Arnaud avait pour sa femme des attentions maladroites et

touchantes; il était soucieux qu'elle ne prit froid, qu'elle ne prît

chaud; il couvait d'un amour inquiet ce cher visage fané, dont le

sourire fatigué s'efforçait de le rassurer. Christophe les observait,

ému, avec un peu d'envie... Vieillir ensemble. Aimer dans sa compagne

jusqu'à l'usure des ans. Se dire: «Ces petits plis, près de l'œil,

sur le nez, je les connais, je les ai vus se former, je sais quand ils

sont venus. Ces pauvres cheveux gris, ils se sont décolorés, jour par

jour, avec moi, un peu par moi, hélas! Ce fin visage s'est gonflé et

rougi, à la forge des fatigues et des peines qui nous ont brûlés. Mon

âme, que je t'aime mieux encore d'avoir souffert et vieilli avec moi!

Chacune de tes rides m'est une musique du passé.»... Charmantes

vieilles gens, qui après la longue veille de la vie, côte à côte,

vont s'endormir côte à côte dans la paix de la nuit! Leur vue était

bienfaisante et douloureuse pour Christophe. Oh! que la vie, que la mort

eût été belle, ainsi!

Quand il revit Grazia, il ne put s'empêcher de lui raconter sa visite.

Il ne lui dit pas les pensées que cette visite avait éveillées. Mais

elle les lut en lui. Il était absorbé, en parlant. Il détournait les

yeux; et il se taisait, par moments. Elle le regardait, elle souriait,

et le trouble de Christophe se communiquait à elle.

Ce soir-là, quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle resta à

rêver. Elle se redisait le récit de Christophe; mais l'image qu'elle

voyait au travers n'était pas celle des vieux époux endormis sous le

frêne: c'était le rêve timide et ardent de son ami. Et son cœur

était plein d'amour. Couchée, la lumière éteinte, elle pensait:

--Oui, c'est une chose absurde, absurde et criminelle, de perdre

l'occasion d'un tel bonheur. Quelle joie au monde vaut celle de rendre

heureux celui qu'on aime?... Quoi! Est-ce que je l'aime?

Elle se tut, écoutant, émue, son cœur qui répondait:

--Je l'aime.

À ce moment, une toux sèche, rauque, précipitée, éclata dans la

chambre voisine, où dormaient les enfants. Grazia dressa l'oreille;

depuis la maladie du petit, elle était toujours inquiète. Elle

l'interrogea. Il ne répondit pas et continua de tousser. Elle sauta du

lit, elle vint auprès de lui. Il était irrité, il geignait, il disait

qu'il n'était pas bien, et il s'interrompait pour tousser.

--Où as-tu mal?

Il ne répondait pas; il gémissait qu'il avait mal.

--Mon trésor, je t'en prie, dis-moi où tu as mal.

--Je ne sais pas.

--As-tu mal, ici?

--Oui. Non. Je ne sais pas. J'ai mal partout.

Là-dessus, il était pris d'une nouvelle quinte de toux, violente,

exagérée. Grazia était effrayée; elle avait le sentiment qu'il se

forçait à tousser; mais elle se le reprochait, en voyant le petit, en

sueur et haletant. Elle l'embrassait, elle lui disait de tendres

paroles, il semblait se calmer; mais aussitôt qu'elle essayait de le

quitter, il recommençait à tousser. Elle dut rester à son chevet,

grelottante: car il ne permettait même pas qu'elle s'éloignât, pour

se vêtir, il voulait qu'elle lui tînt la main; et il ne la lâcha

point, jusqu'à ce que le sommeil le prît. Alors, elle se recoucha,

glacée, inquiète, harassée. Et il lui fut impossible de retrouver ses

rêves.

L'enfant avait un pouvoir singulier de lire dans la pensée de sa mère.

On trouve assez souvent--mais à ce degré, rarement,--ce génie

instinctif chez des êtres du même sang: à peine ont-ils besoin de se

regarder, pour savoir ce que l'autre pense; ils le devinent, à mille

indices imperceptibles. Cette disposition naturelle, que fortifie la vie

en commun, était aiguisée, chez Lionello, par une méchanceté

toujours en éveil. Il avait la clairvoyance que donne le désir de

nuire. Il détestait Christophe. Pourquoi? Pourquoi un enfant prend-il

en aversion tel ou tel qui ne lui a rien fait? Souvent, c'est le hasard.

Il suffit que l'enfant ait commencé, un jour, par se persuader qu'il

déteste quelqu'un, pour en prendre l'habitude; et plus on le raisonne,

plus il s'obstine; après avoir joué la haine, il finit par haïr

vraiment. Mais il est, d'autres fois, des raisons plus profondes qui

dépassent l'esprit de l'enfant; il ne les soupçonne pas... Dès les

premiers jours qu'il avait vu Christophe, le fils du comte Berény avait

senti de l'animosité contre celui que sa mère avait aimé. On eût dit

qu'il avait eu l'intuition de l'instant précis où Grazia songea à

épouser Christophe. À partir de ce moment, il ne cessa plus de les

surveiller. Il était toujours entre eux, il refusait de quitter le

salon, lorsque Christophe venait; ou bien il s'arrangeait de façon à

faire brusquement irruption dans la pièce où ils se trouvaient

ensemble. Bien plus, quand sa mère était seule et pensait à

Christophe, il s'asseyait près d'elle; et il l'épiait. Ce regard la

gênait, la faisait presque rougir. Elle se levait, pour cacher son

trouble.--Il prenait plaisir à dire de Christophe, devant elle, des

choses blessantes. Elle le priait de se taire. Il insistait. Et si elle

voulait le punir, il menaçait de se rendre malade. C'était une

tactique dont il usait, avec succès depuis l'enfance. Tout petit, un

jour, qu'on l'avait grondé, il avait inventé, comme vengeance, de se

déshabiller et de se coucher nu sur le carreau, afin de prendre un gros

rhume.--Une fois que Christophe venait d'apporter une œuvre musicale

qu'il avait composée pour la fête de Grazia, Lionello s'empara du

manuscrit et le fit disparaître. On en retrouva les lambeaux

déchirés, dans un coffre à bois. Grazia perdit patience; elle gronda

sévèrement l'enfant. Alors, il pleura, cria, tapa des pieds, se roula

par terre; et il eut une crise de nerfs. Grazia, épouvantée,

l'embrassa, le supplia, promit tout ce qu'il voulut.

De ce jour, il fut le maître: car il sut qu'il l'était; et, à maintes

reprises, il eut recours à l'arme qui lui avait réussi. On ne savait

jamais jusqu'à quel point ses crises étaient naturelles, ou simulées.

Il ne se contentait plus d'en user par vengeance, quand on le

contrariait, mais par pure méchanceté, lorsque sa mère et Christophe

avaient le projet de passer la soirée ensemble. Il en vint même à

jouer ce jeu dangereux, par désœuvrement, par cabotinage, et afin

d'essayer jusqu'où allait son pouvoir. Il était d'une ingéniosité

extrême à inventer de bizarres accidents nerveux: tantôt, au milieu

d'un dîner, il était pris de tremblements convulsifs, il renversait

son verre ou cassait son assiette; tantôt, montant un escalier, sa main

s'agrippait à la rampe; ses doigts se crispaient; il prétendait qu'il

ne pouvait plus les rouvrir; ou bien, il avait une douleur lancinante au

côté, et il se roulait avec des cris; ou bien, il étouffait.

Naturellement, il finit par se donner une vraie maladie nerveuse. Mais

il n'avait pas perdu sa peine. Christophe et Grazia étaient affolés.

La paix de leurs réunions,--ces calmes causeries, ces lectures, cette

musique, dont ils se faisaient une fête,--tout cet humble bonheur

était désormais ruiné.

De loin en loin, le petit drôle leur laissait quelque répit, soit

qu'il fût fatigué de son rôle, soit que sa nature d'enfant le reprît

et qu'il pensât à autre chose. (Il était sûr maintenant d'avoir

gagné la partie.)

Alors, vite, vite, ils en profitaient. Chaque heure qu'ils dérobaient

ainsi leur était d'autant plus précieuse qu'ils n'étaient pas

certains d'en jouir jusqu'au bout. Qu'ils se sentaient près l'un de

l'autre! Pourquoi ne pouvaient-ils rester toujours ainsi?... Un jour,

Grazia elle-même avoua ce regret. Christophe lui saisit la main.

--Oui, pourquoi? demanda-t-il.

--Vous le savez bien, mon ami, dit-elle, avec un sourire navré.

Christophe le savait. Il savait qu'elle sacrifiait leur bonheur à son

fils; il savait qu'elle n'était pas dupe des mensonges de Lionello, et

pourtant qu'elle l'adorait; il savait l'égoïsme aveugle de ces

affections de famille, qui font dépenser aux meilleurs leurs réserves

de dévouement, au profit d'êtres mauvais ou médiocres de leur sang:

après quoi, il ne leur reste plus rien à donner à ceux qui en

seraient les plus dignes, à ceux qu'ils aiment le mieux, mais qui ne

sont pas de leur sang. Et bien qu'il s'en irritât, bien qu'il eût

envie, par moments, de tuer le petit monstre qui détruisait leur vie,

il s'inclinait en silence et comprenait que Grazia ne pouvait agir

autrement.

Alors, ils renoncèrent tous deux, sans récriminations inutiles. Mais

si l'on pouvait leur voler le bonheur qui leur était dû, rien ne

pouvait empêcher leurs cœurs de s'unir. Le renoncement même, le

commun sacrifice, les tenaient par des liens plus forts que ceux de la

chair. Chacun d'eux tour à tour confiait ses peines à son ami, s'en

déchargeait sur lui, et prenait en échange les peines de son ami:

ainsi, le chagrin même devenait joie. Christophe appelait Grazia «son

confesseur». Il ne lui cachait pas les faiblesses, dont son

amour-propre avait à souffrir; il s'en accusait avec une contrition

excessive; et elle apaisait en souriant les scrupules de son vieil

enfant. Il allait jusqu'à lui avouer sa gêne matérielle. Toutefois,

il ne s'y était décidé qu'après qu'il avait été bien entendu entre

eux qu'elle ne lui offrirait rien, qu'il n'accepterait d'elle rien.

Dernière barrière d'orgueil, qu'il maintint et qu'elle respecta. À

défaut du bien-être qu'il lui était interdit de mettre dans la vie de

son ami, elle s'ingéniait à y répandre ce qui avait mille fois plus

de prix pour lui: sa tendresse. Il en sentait le souffle autour de lui,

à toute heure du jour; le matin, il n'ouvrait pas les yeux, il ne les

fermait pas, le soir, sans une muette prière d'adoration amoureuse. Et

elle, quand elle s'éveillait, ou que la nuit, elle restait, comme

souvent, des heures sans dormir, elle songeait:

--Mon ami pense à moi.

Et un grand calme les entourait.

Sa santé s'était altérée. Grazia était constamment alitée, ou

devait passer des jours étendue sur une chaise longue. Christophe

venait quotidiennement causer, lire avec elle, lui montrer ses

compositions nouvelles. Elle se levait alors de sa chaise, elle allait

au piano en boitant, avec ses pieds gonflés. Elle lui jouait la musique

qu'il avait apportée. C'était la plus grande joie qu'elle pût lui

faire. De toutes les élèves qu'il avait formées, elle était, avec

Cécile, la mieux douée. Mais la musique, que Cécile sentait

d'instinct sans presque la comprendre, était pour Grazia une belle

langue harmonieuse dont elle savait le sens. Le démoniaque de la vie et

de l'art lui échappait entièrement; elle y versait la clarté de son

cœur intelligent. Cette clarté pénétrait le génie de Christophe. Le

jeu de sou amie lui faisait mieux comprendre les obscures passions qu'il

avait exprimées. Les yeux fermés, il l'écoutait, il la suivait, la

tenant par la main, dans le dédale de sa propre pensée. À vivre sa

musique au travers de l'âme de Grazia, il épousait cette âme et il la

possédait. De ce mystérieux accouplement naissaient des œuvres

musicales, qui étaient comme le fruit de leurs êtres mêlés. Il le

lui dit, un jour, en lui offrant un recueil de ses compositions,

tissées avec sa substance et celle de son amie:

--Nos enfants.

Communion de tous les instants, où ils étaient ensemble et où ils

étaient séparés; douceur des soirs passés dans le recueillement de

la vieille maison, dont le cadre semblait fait pour l'image de Grazia,

et où des domestiques silencieux et cordiaux, qui lui étaient

dévoués, reportaient sur Christophe un peu du respectueux attachement

qu'ils avaient pour leur maîtresse. Joie d'écouter à deux le chant

des heures qui passent, et de voir le flot de la vie s'écouler... La

santé chancelante de Grazia jetait sur ce bonheur une ombre

d'inquiétude. Mais malgré ses petites infirmités, elle restait si

sereine que ses souffrances cachées ne faisaient qu'ajouter à son

charme. Elle était «sa chère, souffrante, touchante amie, au lumineux

visage». Et il lui écrivait, certains soirs, au sortir de chez elle,

quand il avait le cœur gonflé d'amour et ne pouvait attendre au

lendemain pour le lui dire:

«_Liebe liebe liebe liebe liebe Grazia..._»

Cette tranquillité dura plusieurs mois. Ils pensaient qu'elle durerait

toujours. L'enfant semblait les avoir oubliés; son attention était

distraite. Mais après ce répit, il revint à eux et ne les lâcha

plus. Le diabolique petit s'était mis dans la tête de séparer sa

mère de Christophe. Il recommença ses comédies. Il n'y apportait pas

de plan prémédité. Il suivait, au jour le jour, les caprices de sa

méchanceté. Il ne se doutait pas du mal qu'il pouvait faire; il

cherchait à se désennuyer, en ennuyant les autres. Il n'eut pas de

cesse qu'il n'obtînt de Grazia qu'elle partît de Paris, qu'ils

voyageassent au loin. Grazia était sans force pour lui résister. Au

reste, les médecins lui conseillaient un séjour en Égypte. Elle

devait éviter un nouvel hiver dans un climat du Nord. Trop de choses

l'avaient ébranlée: les secousses morales des dernières années, les

soucis perpétuels causés par la santé de son fils, les longues

incertitudes, la lutte livrée en elle et dont elle ne montrait rien, le

chagrin du chagrin qu'elle faisait à son ami. Christophe, pour ne pas

ajouter aux tourments qu'il devinait, cachait ceux qu'il avait à voir

s'approcher le jour de la séparation; il ne faisait rien pour le

retarder; et ils affectaient tous deux un calme qu'ils n'avaient point,

mais qu'ils réussissaient à se communiquer l'un à l'autre.

Le jour vint. Un matin de septembre. Ils avaient ensemble quitté Paris,

au milieu de juillet, et passé les dernières semaines qui leur

restaient, en Engadine, près du pays où ils s'étaient retrouvés, il

y avait six ans déjà.

Depuis cinq jours, ils n'avaient pu sortir; la pluie tombait sans

relâche; ils étaient restés presque seuls à l'hôtel; la plupart des

voyageurs avaient fui. Ce dernier matin, la pluie cessa enfin; mais la

montagne restait vêtue de nuages. Les enfants partirent d'abord, avec

les domestiques, dans une première voiture. À son tour, elle partit.

Il l'accompagna jusqu'à l'endroit où la route descendait en lacets

rapides sur la plaine d'Italie. Sous la capote de la voiture,

l'humidité les pénétrait. Ils étaient serrés l'un contre l'autre,

et ils ne se parlaient pas; ils se regardaient à peine. L'étrange

demi-jour demi-nuit qui les enveloppait!... L'haleine de Grazia

mouillait d'une buée sa voilette. Il pressait la petite main tiède

sous le gant glacé. Leurs visages se joignirent. À travers la voilette

humide, il baisa la chère bouche.

Ils étaient arrivés au tournant du chemin. Il descendit. La voiture

s'enfonça dans le brouillard. Elle disparut. Il continuait d'entendre

le roulement des roues et les sabots du cheval. Les nappes de brumes

blanches coulaient sur les prairies. Sous le réseau serré, les arbres

transis pleuraient. Pas un souffle. Le brouillard bâillonnait la vie.

Christophe s'arrêta, suffoquant... Rien n'est plus. Tout est passé...

Il aspira largement le brouillard. Il reprit son chemin. Rien

ne passe, pour qui ne passe point.

_TROISIÈME PARTIE_

L'absence ajoute encore au pouvoir de ceux qu'on aime. Le cœur ne

retient d'eux que ce qui nous est le plus cher. L'écho de chaque parole

qui, par delà les espaces, vient de l'ami lointain, vibre dans le

silence, religieusement.

La correspondance de Christophe et de Grazia avait pris le ton grave et

contenu d'un couple qui n'en est plus à l'épreuve dangereuse de

l'amour, mais qui, l'ayant passée, se sent sûr de sa route et marche,

la main dans la main. Chacun des deux était fort pour soutenir et pour

diriger l'autre, faible pour se laisser diriger et soutenir par lui.

Christophe retourna à Paris. Il s'était promis de n'y plus revenir.

Mais que valent ces promesses! Il savait qu'il y trouverait encore

l'ombre de Grazia. Et les circonstances, conspirant avec son secret

désir contre sa volonté, lui montrèrent à Paris un devoir nouveau à

remplir. Colette, très au courant de la chronique mondaine, avait

appris à Christophe que son jeune ami Jeannin était en train de faire

des folies. Jacqueline, qui avait toujours été d'une grande faiblesse

envers son fils, n'essayait plus de le retenir. Elle passait elle-même

par une crise singulière: trop occupée de soi, pour s'occuper de lui.

Depuis la triste aventure qui avait brisé son mariage et la vie

d'Olivier, Jacqueline menait une existence très digne et retirée. Elle

se tenait à l'écart de la société parisienne qui, après lui avoir

hypocritement imposé une sorte de quarantaine, lui avait de nouveau

fait des avances, qu'elle avait repoussées. De son action elle

n'éprouvait vis-à-vis de ces gens nulle honte; elle estimait qu'elle

n'avait pas de compte à leur rendre: car ils valaient moins qu'elle; ce

qu'elle avait accompli franchement, la moitié des femmes qu'elle

connaissait le pratiquaient sans bruit, sous le couvert protecteur du

foyer. Elle souffrait seulement du mal qu'elle avait fait à son

meilleur ami, au seul qu'elle eût aimé. Elle ne se pardonnait point

d'avoir perdu, dans un monde aussi pauvre, une affection comme la

sienne.

Ces regrets, cette peine, s'atténuèrent peu à peu. Il ne subsista

plus qu'une souffrance sourde, un mépris humilié de soi et des autres,

et l'amour de son enfant. Cette affection, où se déversait tout son

besoin d'aimer, la désarmait devant lui; elle était incapable

de résister aux caprices de Georges. Pour excuser sa faiblesse,

elle se persuadait qu'elle rachetait ainsi sa faute envers Olivier.

À des périodes de tendresse exaltée succédaient des périodes

d'indifférence lassée; tantôt elle fatiguait Georges de son amour

exigeant et inquiet, tantôt elle paraissait se fatiguer de lui, et elle

le laissait tout faire. Elle se rendait compte qu'elle était une

mauvaise éducatrice, elle s'en tourmentait; mais elle n'y changeait

rien. Quand elle avait (rarement) essayé de modeler ses principes de

conduite sur l'esprit d'Olivier, le résultat avait été déplorable;

ce pessimisme moral ne convenait ni à elle, ni à l'enfant. Au fond,

elle ne voulait avoir sur son fils d'autre autorité que celle de son

affection. Et elle n'avait pas tort: car entre ces deux êtres, si

ressemblants qu'ils fussent, il n'était d'autres liens que du cœur.

Georges Jeannin subissait le charme physique de sa mère; il aimait sa

voix, ses gestes, ses mouvements, sa grâce, son amour. Mais il se

sentait, d'esprit, étranger à elle. Elle ne s'en aperçut qu'au

premier souffle de l'adolescence, lorsqu'il s'envola loin d'elle. Alors,

elle s'étonna, elle s'indigna, elle attribua cet éloignement à

d'autres influences féminines; et en voulant maladroitement les

combattre, elle ne fit que l'éloigner davantage. En réalité, ils

avaient toujours vécu, l'un à côté de l'autre, préoccupés chacun

de soucis différents et se faisant illusion sur ce qui les séparait,

grâce à une communion de sympathies et d'antipathies à fleur de peau,

dont il ne resta plus rien, quand de l'enfant (cet être ambigu, encore

tout imprégné de l'odeur de la femme) l'homme se dégagea. Et

Jacqueline disait, avec amertume, à son fils:

--Je ne sais pas de qui tu tiens. Tu ne ressembles ni à ton père,

ni à moi.

Elle achevait ainsi de lui faire sentir tout ce qui les séparait;

et il en éprouvait un secret orgueil, mêlé de fièvre inquiète.

Les générations qui se suivent ont toujours un sentiment plus vif de

ce qui les désunit que de ce qui les unit; elles ont besoin de

s'affirmer leur importance de vivre, fût-ce au prix d'une injustice ou

d'un mensonge avec soi-même. Mais ce sentiment est, suivant l'époque,

plus ou moins aigu. Dans les âges classiques où se réalise, pour un

temps, l'équilibre des forces d'une civilisation,--ces hauts plateaux

bordés de pentes rapides,--la différence de niveau est moins grande,

d'une génération à l'autre. Mais dans les âges de renaissance

ou de décadence, les jeunes hommes qui gravissent ou dévalent

la pente vertigineuse laissent loin, par derrière, ceux qui les

précédaient.--Georges, avec ceux de son âge, remontait la montagne.

Il n'avait rien de supérieur, ni par l'esprit, ni par le caractère:

une égalité d'aptitudes, dont aucune ne dépassait le niveau d'une

élégante médiocrité. Et cependant, il se trouvait, sans efforts, au

début de sa carrière, plus élevé de quelques marches que son père,

qui avait dépensé, dans sa trop courte vie, une somme incalculable

d'intelligence et d'énergie.

À peine les yeux de sa raison s'étaient ouverts au jour qu'il avait

aperçu autour de lui cet amas de ténèbres transpercées de lueurs

éblouissantes, ces monceaux de connaissances et d'inconnaissances, de

vérités ennemies, d'erreurs contradictoires, où son père avait

fiévreusement erré. Mais il avait en même temps pris conscience d'une

arme qui était en son pouvoir, et qu'Olivier n'avait jamais connue: sa

force...

D'où lui venait-elle?... Mystère de ces résurrections d'une race, qui

s'endort épuisée, et se réveille débordante, comme un torrent de

montagne, au printemps!... Qu'allait-il faire de cette force?

L'employer, à son tour, à explorer les fourrés inextricables de la

pensée moderne? Ils ne l'attiraient point. Il sentait peser sur lui la

menace des dangers qui s'y tenaient embusqués. Ils avaient écrasé son

père. Plutôt que de renouveler l'expérience et de rentrer dans la

forêt tragique, il y eût mis le feu. Il n'avait fait qu'entr'ouvrir

ces livres de sagesse ou de folie sacrée, dont Olivier s'était grisé:

la pitié nihiliste de Tolstoy, le sombre orgueil destructeur d'Ibsen,

la frénésie de Nietzsche, le pessimisme héroïque et sensuel de

Wagner. Il s'en était détourné avec un mélange de colère et

d'effroi. Il haïssait la lignée d'écrivains réalistes qui, pendant

un demi-siècle, avaient tué la joie de l'art. Il ne pouvait cependant

effacer tout à fait les ombres du triste rêve dont son enfance avait

été bercée. Il ne voulait pas regarder derrière lui; mais il savait

bien que derrière lui, l'ombre était. Trop sain pour chercher un

dérivatif à son inquiétude dans le scepticisme paresseux de l'époque

précédente, il abominait le dilettantisme des Renan et des Anatole

France, comme une dépravation de la libre intelligence, le rire sans

gaieté, l'ironie sans grandeur: moyen honteux et bon pour des esclaves,

qui jouent avec leurs chaînes, impuissants à les briser!

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 23 / 29 段