Il n'était pas très facile de causer tranquillement. Ils étaient

rarement seuls. Colette les gratifiait de sa présence, plus qu'ils

n'auraient voulu. Elle était excellente, malgré tous ses travers,

sincèrement attachée à Grazia et à Christophe; mais il ne lui venait

pas à l'idée qu'elle pût les ennuyer. Elle avait bien remarqué--(ses

yeux remarquaient tout)--ce qu'elle appelait le flirt de Christophe avec

Grazia: le flirt était son élément, elle en était enchantée; elle

ne demandait qu'à l'encourager. Mais précisément, on ne le lui

demandait pas; on souhaitait qu'elle ne se mêlât pas de ce qui ne la

regardait point. Il suffisait qu'elle parût, ou fît à l'un des deux

une allusion discrète (indiscrète) à leur amitié, pour que

Christophe et Grazia prissent un air glacé et parlassent d'autre chose.

Colette cherchait à leur réserve toutes les raisons possibles, hors

une seule, la vraie. Heureusement pour les amis, elle ne pouvait tenir

en place. Elle allait et venait, entrait, sortait, surveillait tout dans

la maison, menait dix affaires à la fois. Dans l'intervalle de ses

apparitions, Christophe et Grazia, seuls avec les enfants, reprenaient

le fil de leurs innocents entretiens. Ils ne parlaient jamais des

sentiments qui les unissaient. Ils se confiaient leurs petites aventures

journalières. Grazia s'informait, avec un intérêt féminin, des

affaires domestiques de Christophe. Tout allait mal chez lui; il avait

des démêlés sans fin avec ses femmes de ménage; il était

constamment dupé, volé par ceux qui le servaient. Elle en riait, de

bon cœur, avec une compassion maternelle pour le peu de sens pratique

de ce grand enfant. Un jour que Colette venait de les quitter, après

les avoir persécutés plus longtemps qu'à l'ordinaire, Grazia soupira:

--Pauvre Colette! Je l'aime bien... Comme elle m'ennuie!...

--Je l'aime aussi, dit Christophe, si vous entendez par là qu'elle

nous ennuie.

Grazia rit:

--Écoutez... Me permettez-vous... (il n'y a décidément pas moyen

de causer en paix ici)... me permettez-vous d'aller une fois chez

vous?

Il eut un saisissement.

--Chez moi! Vous viendriez!

--Cela ne vous contrarie pas?

--Me contrarier! Ah! mon Dieu!

--Eh bien, voulez-vous mardi?

--Mardi, mercredi, jeudi, tous les jours que vous voudrez.

--Mardi, quatre heures, alors. C'est convenu.

--Vous êtes bonne, vous êtes bonne.

--Attendez. C'est à une condition.

--Une condition? À quoi bon? Tout ce que vous voulez. Vous savez

bien que je le ferai, avec ou sans conditions.

--J'aime mieux une condition.

--C'est promis.

--Vous ne savez pas quoi.

--Cela m'est égal, c'est promis. Tout ce que vous voudrez.

--Mais écoutez d'abord, entêté!

--Dites.

--C'est que d'ici là, vous ne changerez rien--rien, vous entendez,--à

votre appartement; tout restera dans le même état, exactement.

La mine de Christophe s'allonge. Il prend l'air consterné.

--Ah! ce n'est pas de jeu.

Elle rit:

--Vous voyez, voilà ce que c'est de s'engager trop vite! Mais

vous avez promis.

--Mais pourquoi voulez-vous?...

--Parce que je veux vous voir chez vous, comme vous êtes, tous

les jours, quand vous ne m'attendez pas.

--Enfin, vous me permettrez bien?...

--Rien du tout. Je ne permettrai rien.

--Au moins...

--Non, non, non, non. Je ne veux rien entendre. Ou je ne viendrai

pas, si vous le préférez...

--Vous savez bien que je consentirais à tout, pourvu que vous

veniez.

--Alors, c'est promis?

--Oui.

--J'ai votre parole?

--Oui, tyran.

--Bon tyran?

--Il n'y a pas de bon tyran; il y a des tyrans qu'on aime, et des

tyrans qu'on déteste.

--Et je suis des deux, n'est-ce pas?

--Oh non! vous n'êtes que des premiers.

--C'est joliment humiliant.

Le jour dit, elle vint. Christophe, avec son scrupule de loyauté,

n'avait pas osé ranger la moindre feuille de papier dans son

appartement en désordre: il se serait cru déshonoré. Mais il était

à la torture. Il avait honte de ce que penserait son amie. Il

l'attendait anxieusement. Elle fut exacte, elle arriva, quatre ou cinq

minutes à peine après l'heure. Elle monta l'escalier, de son petit pas

ferme. Elle sonna. Il était derrière la porte, et il ouvrit. Elle

était mise, avec une simple élégance. Au travers de sa voilette, il

vit ses yeux tranquilles. Ils se dirent: «Bonjour», à mi-voix, en se

donnant la main; elle, plus silencieuse que d'habitude; lui, gauche et

ému, se taisant pour ne pas montrer son trouble. Il la fit entrer, sans

lui dire la phrase qu'il avait préparée, afin d'excuser le désordre

de la chambre. Elle s'assit sur la meilleure chaise, et lui, auprès.

--Voilà mon cabinet de travail.

Ce fut tout ce qu'il trouva à lui dire.

Un silence. Elle regardait sans hâte, avec un sourire de bonté, elle

aussi, un peu troublée. (Plus tard, elle lui raconta qu'enfant, elle

avait pensé à venir chez lui; mais elle avait eu peur, au moment

d'entrer.) Elle était saisie de l'aspect de solitude et de tristesse de

l'appartement: l'antichambre étroite et obscure, le manque absolu de

confort, la pauvreté visible, lui serraient le cœur; elle était

pleine de pitié affectueuse pour son vieil ami, que tant de travaux,

tant de peines et quelque célébrité n'avaient pu affranchir de la

gêne des soucis matériels. Et en même temps, elle s'amusait de

l'indifférence totale au bien-être que révélait la nudité de cette

pièce, sans un tapis, sans un tableau, sans un objet d'art, sans un

fauteuil; pas d'autres meubles qu'une table, trois chaises dures et un

piano; et, mêlés à quelques livres, des papiers, des papiers partout,

sur la table, sous la table, sur le parquet, sur le piano, sur les

chaises--(elle sourit, en voyant avec quelle conscience il avait tenu

parole).

Après quelques instants, elle lui demanda:

--C'est ici--(montrant sa place)--que vous travaillez?

--Non, dit-il, c'est là.

Il indiqua le renfoncement le plus obscur de la pièce, et une chaise

basse qui tournait le dos à la lumière. Elle alla s'y mettre

gentiment, sans un mot. Ils se turent quelques minutes, et ils ne

savaient que dire. Il se leva et alla au piano. Il joua, il improvisa

pendant une demi-heure; il se sentait entouré de son amie, et un

immense bonheur lui gonflait le cœur; les yeux fermés, il joua des

choses merveilleuses. Elle comprit alors la beauté de cette chambre,

toute vêtue de divines harmonies; elle entendait, comme s'il battait en

sa poitrine, ce cœur aimant et souffrant.

Quand les harmonies se furent tues, il resta, un moment encore,

immobile, devant le piano; puis il se retourna, entendant la respiration

de son amie qui pleurait. Elle vint à lui:

--Merci, murmura-t-elle, en lui prenant la main.

Sa bouche tremblait un peu. Elle ferma les yeux. Il fit de même.

Quelques secondes, ils restèrent ainsi, la main dans la main; et

le temps s'arrêta...

Elle rouvrit les yeux et, pour se dégager de son trouble, elle

demanda:

--Voulez-vous que je voie le reste de l'appartement?

Heureux, aussi, d'échapper à son émotion, il ouvrit la porte de la

chambre voisine; mais aussitôt, il eut honte. Il y avait là un lit

de fer étroit et dur.

(Plus tard, quand il confia à Grazia qu'il n'avait jamais introduit

de maîtresse dans sa maison, elle lui dit, moqueuse:

--Je m'en doute bien; il eût fallu qu'elle eût un grand courage.

--Pourquoi?

--Pour dormir dans votre lit.)

Il y avait aussi une commode de campagne, au mur un moulage de la tête

de Beethoven, et, près du lit, dans des cadres de quelques sous, les

photographies de sa mère et d'Olivier. Sur la commode, une autre

photographie: elle. Grazia, à quinze ans. Il l'avait trouvée, à Rome,

dans un album chez elle, et il l'avait volée. Il le lui avoua, en lui

demandant pardon. Elle regarda l'image, et dit:

--Vous me reconnaissez là?

--Je vous reconnais, et je me souviens.

--Quelle aimez-vous le mieux des deux?

--Vous êtes toujours la même. Je vous aime toujours autant. Je vous

reconnais partout. Même dans vos photographies de toute petite enfant.

Vous ne savez pas quelle émotion j'éprouve à sentir dans cette

chrysalide toute votre âme, déjà. Rien ne me fait mieux connaître

que vous êtes éternelle. Je vous aime dès avant votre naissance, et

je vous aime jusqu'après que...

Il se tut. Elle resta sans répondre, amoureusement troublée. Quand

elle fut revenue dans le cabinet de travail et qu'il lui eut montré,

devant la fenêtre, le petit arbre son ami, où bavardaient les

moineaux, elle dit:

--Maintenant, savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons goûter.

J'ai apporté le thé et les gâteaux, parce que j'ai bien pensé que

vous n'aviez rien de tout cela. Et j'ai encore apporté autre chose.

Donnez-moi votre pardessus.

--Mon pardessus?

--Oui, oui, donnez.

Elle tira de son sac des aiguilles et du fil.

--Quoi, vous voulez?

--Il y avait deux boutons, l'autre jour, dont le sort m'inquiétait.

Où en sont-ils, aujourd'hui?

--C'est vrai, je n'ai pas encore pensé à les recoudre. C'est si

ennuyeux!

--Pauvre garçon! Donnez.

--J'ai honte.

--Allez préparer le thé.

Il apporta dans la chambre la bouillotte et la lampe à alcool, pour ne

pas perdre un instant de son amie. Elle, tout en cousant, regardait du

coin de l'œil malicieusement ses gaucheries. Ils prirent le thé dans

des tasses ébréchées, qu'elle trouva affreuses, avec ménagement, et

qu'il défendit avec indignation, parce qu'elles étaient des souvenirs

de la vie commune avec Olivier.

Au moment où elle partait, il demanda:

--Vous ne m'en voulez pas?

--De quoi donc?

--Du désordre qui est ici?

Elle rit.

--Je ferai l'ordre.

Quand elle fut sur le seuil, et près d'ouvrir la porte, il s'agenouilla

devant elle, il lui baisa les pieds.

--Que faites-vous? dit-elle. Fou, cher fou! Adieu.

Il fut convenu qu'elle reviendrait, toutes les semaines, à jour fixe.

Elle lui avait fait promettre qu'il n'y aurait plus d'excentricités,

plus d'agenouillements, plus de baisements de pieds. Un calme si doux

émanait d'elle que Christophe en était pénétré, même dans ses

jours de violences; et bien que, lorsqu'il était seul, il pensât à

elle avec un désir passionné, ensemble ils étaient toujours comme de

bons camarades. Jamais il ne lui échappait un mot, un geste qui pût

inquiéter son amie.

Pour la fête de Christophe, elle habilla sa petite fille, comme

elle-même elle était, au temps où ils s'étaient rencontrés jadis,

pour la première fois; et elle fit jouer à l'enfant le morceau que

Christophe, jadis, lui faisait répéter.

Cette grâce, cette tendresse, cette bonne amitié, se mêlaient à des

sentiments contradictoires. Elle était frivole, elle aimait la

société, elle avait plaisir à être courtisée, même par des sots;

elle était assez coquette, sauf avec Christophe,--même avec

Christophe. Lorsqu'il était tendre avec elle, elle était volontiers

froide et réservée. Lorsqu'il était froid et réservé, elle se

faisait tendre et elle lui adressait d'affectueuses agaceries. La plus

honnête des femmes. Mais dans la plus honnête il y a, par moments, une

fille. Elle tenait à ménager le monde, à se conformer aux

conventions. Bien douée pour la musique, elle comprenait les œuvres de

Christophe; mais elle ne s'y intéressait pas beaucoup--(et il le savait

bien).--Pour une vraie femme latine, l'art n'a de prix qu'autant qu'il

se ramène à la vie, et la vie à l'amour... L'amour qui couve au fond

du corps voluptueux, engourdi... Qu'a-t-elle à faire des symphonies

tourmentées, des méditations tragiques, des passions intellectuelles

du Nord? Il lui faut une musique ou ses désirs cachés s'épanouissent,

avec un minimum d'efforts, un opéra qui soit la vie passionnée, sans

la fatigue des passions, un art sentimental, sensuel et paresseux.

Elle était faible et changeante; elle ne pouvait s'appliquer à une

étude sérieuse que par intermittences; il lui fallait se distraire;

rarement, elle faisait le lendemain ce qu'elle avait annoncé, la

veille. Que de puérilités, de petits caprices déconcertants! La

trouble nature de la femme, son caractère maladif et déraisonnable,

par périodes... Elle s'en rendait compte et tâchait alors de s'isoler.

Elle connaissait ses faiblesses, elle se reprochait de n'y pas mieux

résister, puisqu'elles chagrinaient son ami; quelquefois, elle lui fit,

sans qu'il le sût, de réels sacrifices; mais au bout du compte, la

nature était la plus forte. Au reste, Grazia ne pouvait souffrir que

Christophe eût l'air de lui commander; et il arriva qu'une ou deux

fois, pour affirmer son indépendance, elle fît le contraire de ce

qu'il lui demandait. Ensuite, elle le regrettait; la nuit, elle avait

des remords de ne pas rendre Christophe plus heureux; elle l'aimait

beaucoup plus qu'elle ne le lui montrait; elle sentait que cette amitié

était la meilleure part de sa vie. Comme il est ordinaire, entre deux

êtres très différents qui s'aiment, ils étaient le mieux unis, quand

ils n'étaient pas ensemble. En vérité, si un malentendu avait

séparé leurs destinées, la faute n'en était pas tout entière à

Christophe, ainsi qu'il le croyait bonnement. Même lorsque Grazia,

jadis, aimait le plus Christophe, l'eût-elle épousé? Elle lui aurait

peut-être donné sa vie; mais lui aurait-elle donné de vivre toute sa

vie avec lui? Elle savait (elle se gardait de l'avouer à Christophe)

elle savait qu'elle avait aimé son mari et qu'encore aujourd'hui,

après tout le mal qu'il lui avait fait, elle l'aimait comme jamais elle

n'avait aimé Christophe... Secrets du cœur, secrets du corps, dont on

n'est pas très fière, et qu'on cache à ceux qui vous sont chers,

autant par respect pour eux que par une pitié complaisante pour soi...

Christophe était trop homme pour les deviner; mais il lui arrivait, par

éclairs, d'entrevoir combien celle qui l'aimait le mieux tenait peu à

lui,--et qu'il ne faut compter tout à fait sur personne, sur personne,

dans la vie. Son amour n'en était pas altéré. Il n'en éprouvait

même aucune amertume. La paix de Grazia s'étendait sur lui. Il

acceptait. Ô vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner?

N'es-tu pas très belle et très sainte, comme tu es? Il faut aimer ton

sourire, Joconde...

Christophe contemplait longuement le beau visage de l'amie; il y lisait

bien des choses du passé et de l'avenir. Durant les longues années où

il avait vécu seul, voyageant, parlant peu, mais regardant beaucoup, il

avait acquis une divination du visage humain, cette langue riche et

complexe que des siècles ont formée. Mille fois plus complexe que le

langage parlé. La race s'exprime en elle... Contrastes perpétuels

entre les lignes d'une figure et les mots qu'elle dit! Tel profil de

jeune femme, au dessin net, un peu sec, à la façon de Burne Jones,

tragique, comme rongé par une passion secrète, une jalousie, une

douleur shakespearienne... Elle parle: c'est une petite bourgeoise,

sotte comme un panier, coquette et égoïste avec médiocrité, n'ayant

aucune idée des redoutables forces inscrites dans sa chair. Cependant,

cette passion, cette violence sont en elle. Sous quelle forme se

traduiront-elles, un jour? Sera-ce par une âpreté au gain, une

jalousie conjugale, une belle énergie, une méchanceté maladive? On ne

sait. Il se peut même qu'elle les transmette à un autre de son sang,

avant que soit venue l'heure de l'explosion. Mais c'est un élément qui

plane sur la race, comme une fatalité.

Grazia aussi portait le poids de ce trouble héritage, qui, de tout le

patrimoine des vieilles familles, est ce qui risque le moins de se

dissiper en route. Elle, du moins, le connaissait. Grande force, de

savoir sa faiblesse, de se rendre, sinon maître, pilote de l'âme de la

race à laquelle on est lié, qui vous emporte comme un vaisseau,--de

faire son instrument de la fatalité, de s'en servir, comme d'une

voilure, qu'on tend ou cargue, suivant le vent. Lorsque Grazia fermait

les yeux, elle entendait en elle plus d'une voix inquiétante, dont le

timbre lui était connu. Mais dans son âme saine, les dissonances

finissaient par se fondre; elles formaient, sous la main de sa raison

harmonieuse, une musique profonde et veloutée.

Par malheur, il ne dépend pas de nous de transmettre à ceux de

notre sang, le meilleur de notre sang.

Des deux enfants de Grazia, l'une, la fillette, Aurora, qui avait onze

ans, lui ressemblait; elle était moins jolie, d'une sève un peu

rustique; elle boitait légèrement: c'était une bonne petite,

affectueuse et gaie, qui avait une excellente santé, beaucoup de bonne

volonté, peu de dons naturels, sauf celui de l'oisiveté, la passion de

ne rien faire. Christophe l'adorait. Il goûtait, en la voyant à côté

de Grazia, le charme d'un être double, qu'on saisit à la fois à deux

âges dé sa vie... Deux fleurs d'une même tige: une Sainte Famille de

Léonard, la Vierge et la sainte Anne, une gamme du même sourire. On

embrasse d'un regard l'entière floraison d'une âme féminine; et cela

est beau et mélancolique: car on la voit passer... Rien de plus naturel

pour un cœur passionné que d'aimer d'amour brûlant et chaste les deux

sœurs à la fois, ou la mère et la fille. La femme que Christophe

aimait, il eût voulu l'aimer dans toute la suite de sa race. Chacun de

ses sourires, de ses pleurs, des plis de son cher visage, n'était-il

pas un être, le ressouvenir d'une vie écoulée, avant que se fussent

ouverts ses yeux à la lumière, l'annonciateur d'un être qui viendrait

plus tard, quand ses beaux yeux seraient fermés?

Le petit garçon, Lionello, avait neuf ans. Beaucoup plus joli que sa

sœur, et d'une race plus fine, trop fine, exsangue et usée, il

ressemblait au père; il était intelligent, riche en mauvais instincts,

caressant et dissimulé. Il avait de grands yeux bleus, de longs cheveux

blonds de fille, le teint blême, la poitrine délicate, une nervosité

maladive, dont il jouait, à l'occasion, étant comédien né,

étrangement habile à trouver le faible des gens. Grazia avait pour lui

une prédilection, par cette préférence naturelle des mères pour

l'enfant moins bien portant,--aussi par cet attrait de femmes bonnes et

honnêtes pour des fils qui ne sont ni l'un ni l'autre (car en eux se

soulage toute une part de leur vie qu'elles ont refoulée). Et il s'y

mêle encore un souvenir de l'homme qui les a tait souffrir et jouir,

qu'elles ont méprisé peut-être, mais aimé. Toute cette flore

capiteuse de l'âme, qui pousse dans la serre obscure et tiède du

subconscient.

Malgré l'attention de Grazia à partager entre ses deux enfants

également sa tendresse, Aurora sentait la différence, et elle en

souffrait un peu. Christophe la devinait, elle devinait Christophe; ils

se rapprochaient, d'instinct. Au lieu qu'entre Christophe et Lionello

grondait une antipathie, que l'enfant déguisait sous une exagération

de gentillesses zézayantes,--que Christophe repoussait, comme un

sentiment honteux. Il se faisait violence; il s'efforçait de chérir

cet enfant d'un autre, comme si c'était celui qu'il lui eût été

ineffablement doux d'avoir de l'aimée. Il ne voulait pas reconnaître

la mauvaise nature de Lionello, tout ce qui lui rappelait «l'autre»;

il s'appliquait à ne trouver en lui que l'âme de Grazia. Grazia, plus

clairvoyante, ne se faisait aucune illusion sur son fils; et elle ne

l'en aimait que davantage.

Cependant, le mal, qui depuis des années couvait chez l'enfant,

éclata. La phtisie. Grazia prit la résolution d'aller s'enfermer avec

Lionello dans un sanatorium des Alpes. Christophe demanda à

l'accompagner. Pour ménager l'opinion, elle l'en dissuada. Il fut

peiné de l'importance excessive qu'elle attachait aux conventions.

Elle partit. Elle avait laissé sa fille chez Colette. Elle ne tarda pas

à se sentir terriblement isolée, parmi ces malades qui ne parlent que

de leur mal, dans cette nature sans pitié, dont le visage impassible se

dresse au-dessus des loques humaines. Pour fuir le spectacle déprimant

de ces malheureux qui, le crachoir à la main, s'épient les uns les

autres et suivent sur le voisin les progrès de la mort, elle quitta le

Palace hôpital et elle loua un chalet où elle était seule avec son

petit malade. Au lieu d'améliorer, l'altitude aggravait l'état de

Lionello. La fièvre était plus forte. Grazia passa des nuits

d'angoisses. Christophe en ressentait au loin l'intuition aiguë,

quoique son amie ne lui écrivît rien: car elle se raidissait dans sa

fierté; elle eût souhaité que Christophe fût là; mais elle lui

avait interdit de la suivre; elle ne pouvait consentir à avouer

maintenant: «Je suis trop faible, j'ai besoin de vous...»

Un soir qu'elle se tenait sur la galerie du chalet, à cette heure du

crépuscule si cruelle pour les cœurs tourmentés, elle vit... elle

crut voir sur le sentier qui montait de la station du funiculaire... Un

homme marchait, d'un pas précipité; il s'arrêtait, hésitant, le dos

un peu voûté. Il leva la tête et regarda le chalet. Elle se jeta à

l'intérieur, afin qu'il ne la vît pas; elle comprimait son cœur avec

ses mains, et, tout émue, elle riait. Bien qu'elle ne fût guère

religieuse, elle se mit à genoux, elle cacha sa figure dans ses bras:

elle avait besoin de remercier quelqu'un... Cependant, il n'arrivait

pas. Elle retourna à la fenêtre, et regarda, cachée derrière ses

rideaux. Il s'était arrêté, adossé à la barrière d'un champ, près

de la porte du chalet. Il n'osait pas entrer. Et elle, plus troublée

que lui, souriait, et disait tout bas:

--Viens... Viens...

Enfin, il se décida, et sonna. Déjà, elle était à la porte. Elle ouvrit.

Il avait les yeux d'un bon chien, qui craint d'être battu. Il dit:

--Je suis venu... Pardon...

Elle lui dit:

--Merci!

Alors, elle lui avoua combien elle l'attendait.

Christophe l'aida à soigner le petit, dont l'état empirait. Il y mit

tout son cœur. L'enfant lui témoignait une animosité irritée; il ne

prenait plus la peine de la cacher; il trouvait à dire des paroles

méchantes. Christophe attribuait tout au mal. Il avait une patience qui

ne lui était pas coutumière. Ils passèrent au chevet de l'enfant une

suite de jours pénibles, surtout une nuit de crise, au sortir de

laquelle Lionello, qui semblait perdu, fut sauvé. Et ce fut alors pour

eux un bonheur si pur,--tous deux, veillant le petit malade

endormi,--que brusquement elle se leva, elle prit son manteau à

capuchon, elle entraîna Christophe au dehors, sur la route, dans la

neige, le silence et la nuit, sous les froides étoiles. Appuyée à son

bras, aspirant avec enivrement la paix glacée du monde, ils

échangeaient à peine quelques syllabes. Nulle allusion à leur amour.

Seulement, quand ils rentrèrent, sur le pas de la porte, elle lui dit:

--Mon cher, cher ami!... les yeux illuminés de bonheur pour leur

enfant sauvé...

Ce fut tout. Mais ils sentirent que leur lien était devenu sacré.

De retour à Paris après la longue convalescence, installée dans un

petit hôtel qu'elle avait loué à Passy, elle ne prit plus aucun soin

de «ménager l'opinion»; elle se sentait le courage de la braver, pour

son ami. Leur vie était désormais si intimement mêlée qu'elle se

fût jugée lâche de cacher l'amitié qui les unissait, au

risque--inévitable--que cette amitié fût calomniée. Elle recevait

Christophe, à toute heure du jour; elle se montrait avec lui, en

promenade, au théâtre; elle lui parlait familièrement devant tous.

Personne ne doutait qu'ils ne fussent amants. Colette elle-même

trouvait qu'ils s'affichaient trop. Grazia arrêtait les allusions, d'un

sourire, et, tranquillement, passait outre.

Pourtant, elle n'avait donné à Christophe aucun droit nouveau sur

elle. Ils n'étaient rien qu'amis; il lui parlait toujours avec le même

respect affectueux. Mais entre eux, rien n'était caché; ils se

consultaient sur tout; et insensiblement, Christophe exerçait dans la

maison une sorte d'autorité familiale: Grazia l'écoutait et suivait

ses conseils. Depuis l'hiver passé dans le sanatorium, elle n'était

plus la même; les inquiétudes et les fatigues avaient éprouvé

gravement sa santé, jusque-là robuste. L'âme s'en était ressentie.

Malgré quelques retours des caprices d'antan, elle avait un je ne sais

quoi de plus sérieux, de plus recueilli, un plus constant désir

d'être bonne, de s'instruire et de ne pas faire de peine. Elle était

attendrie de l'affection de Christophe, de son désintéressement, de sa

pureté de cœur; et elle songeait à lui faire, quelque jour, le grand

bonheur qu'il n'osait plus rêver: devenir sa femme.

Jamais il n'en avait reparlé, depuis le refus qu'elle lui avait

opposé; il ne se le croyait pas permis. Mais il gardait le regret de

l'espoir impossible. Quelque respect qu'il eût pour les paroles de

l'amie, la façon désabusée dont elle jugeait le mariage ne l'avait

pas convaincu; il persistait à croire que l'union de deux êtres qui

s'aiment, d'un amour profond et pieux, est le faîte du bonheur

humain.--Ses regrets furent ravivés par la rencontre du vieux ménage

Arnaud.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 22 / 29 段