On était arrivé aux premiers jours de juillet. Christophe faisait le

compte de ce que ces mois lui avaient apporté: beaucoup d'idées

nouvelles, peu d'amis. Des succès brillants et dérisoires: retrouver

son image, le reflet de son œuvre, affaiblis ou caricaturés, dans des

cerveaux médiocres, cela n'a rien de réjouissant. Et de ceux dont il

eût aimé à être compris, la sympathie lui manquait; ils n'avaient

pas accueilli ses avances; il ne pouvait se joindre à eux, quelque

désir qu'il eût de s'associer à leurs espoirs, de leur être un

allié; on eût dit que leur amour-propre inquiet se défendît de son

amitié et trouvât plus de satisfaction à l'avoir pour ennemi. Bref,

il avait laissé passer le flot de sa génération, sans passer avec

elle; et le flot de la génération suivante ne voulait pas de lui. Il

était isolé, et ne s'en étonnait pas, toute sa vie l'y ayant

habitué. Mais il jugeait que maintenant il avait conquis le droit,

après ce nouvel essai, de retourner dans son ermitage suisse, en

attendant de réaliser un projet qui, depuis peu, prenait plus de

consistance. À mesure qu'il vieillissait, il était tourmenté du

désir de revenir s'installer au pays. Il n'y connaissait plus personne,

il y trouverait sans doute encore moins de parenté d'esprit que dans

cette ville étrangère; mais ce n'en est pas moins le pays: vous ne

demandez pas à ceux de votre sang de penser comme vous; il existe entre

eux et vous mille secrets liens; les sens ont appris à lire dans le

même livre du ciel et de la terre, le cœur parle la même langue.

Il raconta gaiement ses mécomptes à Grazia, et dit son intention de

retourner en Suisse; il demandait, en plaisantant, la permission de

quitter Paris et annonçait son départ pour la semaine suivante. Mais,

à la fin de la lettre, un _post-scriptum_ disait:

«J'ai changé d'avis. Mon départ est remis.»

Christophe avait en Grazia une confiance entière; il lui livrait le

secret de ses plus intimes pensées. Et pourtant, il y avait un

compartiment de son cœur, dont il gardait la clef: c'étaient les

souvenirs qui n'appartenaient pas seulement à lui, mais à ceux qu'il

avait aimés. Ainsi, il se taisait sur ce qui touchait à Olivier. Sa

réserve n'était pas voulue. Les mots ne pouvaient sortir, quand il

allait parler à Grazia de l'ami. Elle ne l'avait point connu...

Or, ce matin-là, tandis qu'il écrivait à son amie, on frappa à la

porte. Il alla ouvrir, en maugréant d'être dérangé. Un jeune garçon

de quatorze à quinze ans demanda monsieur Krafft. Christophe, bourru,

le fit entrer. Il était blond, les yeux bleus, les traits fins, pas

très grand, la taille mince. Debout devant Christophe, il restait sans

parler, un peu intimidé. Très vite il se remit, et il leva ses yeux

limpides, qui le considéraient avec curiosité. Christophe sourit, en

regardant le charmant visage; et le jeune garçon sourit aussi.

--Eh bien, lui dit Christophe, qu'est-ce que vous voulez?

--Je suis venu, dit l'enfant...

(Il se troubla de nouveau, il rougit et se tut.)

--Je vois bien que vous êtes venu, dit Christophe en riant. Mais

pourquoi êtes-vous venu? Regardez-moi, est-ce que vous avez

peur de moi?

Le jeune garçon retrouva son sourire, secoua la tête et dit:

--Non.

--Bravo! Alors, dites-moi d'abord qui vous êtes.

--Je suis, dit l'enfant...

Il s'arrêta encore. Ses yeux, qui faisaient curieusement tout le tour

de la chambre, venaient de découvrir, sur la cheminée de Christophe,

une photographie d'Olivier. Christophe suivit machinalement la direction

de son regard.

--Allons! fit-il. Courage!

L'enfant dit:

--Je suis son fils.

Christophe tressauta; il se souleva de son siège, saisit le jeune

garçon par les deux bras, et l'attira à lui; retombé sur sa chaise,

il le tenait, étroitement serré; leurs figures se touchaient presque;

et il le regardait, il le regardait en répétant:

--Mon petit... mon pauvre petit...

Brusquement, il lui prit la tête entre ses mains, et il l'embrassa

sur le front, sur les yeux, sur les joues, sur le nez, sur les

cheveux. Le jeune garçon, effrayé et choqué par la violence de ces

démonstrations, se dégagea de ses bras. Christophe le laissa. Il se

cacha le visage dans ses mains, il appuya son front contre le mur, et il

resta ainsi pendant quelques instants. Le petit avait reculé au fond de

la chambre. Christophe releva la tête. Sa figure était apaisée; il

regarda l'enfant, avec un sourire affectueux:

--Je t'ai effrayé, dit-il. Pardon... Vois-tu, c'est que je l'aimais

bien.

Le petit se taisait, encore effarouché.

--Comme tu lui ressembles! dit Christophe... Et pourtant, je ne

t'aurais pas reconnu. Qu'y a-t-il de changé?

Il demanda:

--Comment t'appelles-tu?

--Georges.

--C'est vrai. Je me souviens. Christophe-Olivier-Georges... Tu

as quel âge?

--Quatorze ans.

--Quatorze ans! Il y a si longtemps déjà?... Cela me paraît hier,--ou

dans la nuit des temps... Comme tu lui ressembles! Ce sont les mêmes

traits. Le même, et cependant un autre. La même couleur des yeux, et

pas le même regard. Le même sourire, la même bouche, et pas le même

son de voix. Tu es plus fort, tu te tiens plus droit. Tu as la figure

plus pleine, mais tu rougis comme lui. Viens, assieds-toi, causons. Qui

t'a envoyé chez moi?

--Personne.

--C'est de toi-même que tu es venu? Comment me connais-tu?

--On m'a parlé de vous.

--Qui?

--Ma mère.

--Ah! dit Christophe. Est-ce qu'elle sait que tu es venu chez moi?

--Non.

Christophe se tut, un moment; puis il demanda:

--Où habitez-vous?

--Près du parc Monceau.

--Tu es venu à pied? Oui? C'est une bonne course. Tu dois être

fatigué.

--Je ne suis jamais fatigué.

--À la bonne heure! Montre-moi tes bras.

(Il les palpa.)

--Tu es un solide petit gars... Et qu'est-ce qui t'a donné l'idée

de venir me voir?

--C'est que papa vous aimait plus que tout.

--C'est elle qui te l'a dit?

(Il se reprit:)

--C'est ta mère qui te l'a dit?

--Oui.

Christophe sourit, pensif. Il songeait: «Elle aussi!... Comme

ils l'aimaient, tous! Pourquoi donc ne le lui ont-ils pas montré?...»

Il continua:

--Pourquoi as-tu attendu si longtemps pour venir?

--Je voulais venir plus tôt. Mais je croyais que vous ne vouliez

pas me voir.

--Moi!

--Il y a plusieurs semaines, aux concerts Chevillard, je vous ai

aperçu; j'étais avec ma mère, à quelques fauteuils de vous; je vous

ai salué; vous m'avez regardé de travers, en fronçant le sourcil, et

vous ne m'avez pas répondu.

--Moi, je t'ai regardé?... Mon pauvre petit, tu as pu penser?...

Je ne t'ai pas vu. J'ai les yeux fatigués. Voilà pourquoi je

fronce le sourcil... Tu me crois donc bien méchant?

--Je crois que vous pouvez l'être _aussi_, quand vous voulez.

--Vraiment? dit Christophe. En ce cas, si tu pensais que je

ne voulais pas te voir, comment as-tu osé venir?

--Parce que moi, je voulais vous voir.

--Et si je t'avais mis à la porte?

--Je ne me serais pas laissé faire.

Il disait cela, d'un petit air décidé, confus et provocant tout

ensemble.

Christophe éclata de rire; et Georges fit comme lui.

--C'est moi que tu aurais mis à la porte!... Voyez-vous cela!

Quel luron!... Non, décidément, tu ne ressembles pas à ton père.

Le visage mobile du jeune garçon s'assombrit.

--Vous trouvez que je ne lui ressemble pas? Mais vous disiez,

tout à l'heure!... Alors, vous croyez qu'il ne m'aurait pas aimé?

Alors, vous ne m'aimez pas?

--Et qu'est-ce que cela peut te faire, que je t'aime?

--Cela me fait beaucoup.

--Parce que?

--Parce que je vous aime.

En une minute, ses yeux, sa bouche, tous ses traits se coloraient de dix

expressions diverses. Comme en un jour d'avril, l'ombre des nuages qui

courent sur les champs, au souffle des vents printaniers. Christophe

éprouvait une joie délicieuse à le voir, à l'entendre; il lui

semblait être lavé des soucis du passé; ses tristes expériences, ses

épreuves, ses souffrances et celles d'Olivier, tout était effacé: il

renaissait tout neuf dans ce jeune surgeon de la vie d'Olivier.

Ils causèrent. Georges ne connaissait rien de la musique de Christophe,

avant ces derniers mois; mais depuis que Christophe était à Paris, il

ne manquait pas un concert où l'on jouait de ses œuvres. Il en

parlait, le visage animé, les yeux brillants, riants, et les larmes

tout proche: un amoureux!... Il confia à Christophe qu'il adorait la

musique, et que, lui aussi, il voulait en faire. Mais Christophe

s'aperçut, après quelques questions, que le petit en ignorait les

éléments. Il s'informa de ses études. Le jeune Jeannin était au

lycée; il dit, allègrement, qu'il n'était pas un fameux élève.

--Où es-tu le plus fort? En lettres ou en sciences?

--C'est a peu près la même chose partout.

--Mais comment? Mais comment? Est-ce que tu serais un cancre?

Il rit franchement et dit:

--Je crois que oui.

Puis, il ajouta confidentiellement:

--Mais je sais bien que non, tout de même.

Christophe ne put s'empêcher de rire:

--Alors, pourquoi ne travailles-tu pas? Est-ce que rien ne t'intéresse?

--Au contraire! tout m'intéresse.

--Eh bien, alors?

--Tout est intéressant, on n'a pas le temps...

--Tu n'as pas le temps? Et que diable fais-tu?

Il esquissa un geste vague:

--Beaucoup de choses. Je fais de la musique, je fais du sport,

je vais voir des expositions, je lis...

--Tu ferais mieux de lire tes livres de classe.

--On ne lit jamais en classe ce qui est intéressant... Et puis,

nous voyageons. Le mois dernier, j'ai été en Angleterre, pour voir

le match entre Oxford et Cambridge.

--Cela doit bien avancer tes études!

--Bah! on apprend plus, ainsi, qu'en restant au lycée.

--Et ta mère, que dit-elle de cela?

--Ma mère est très raisonnable. Elle fait tout ce que je veux.

--Mauvais diable!... Tu as de la chance de ne pas m'avoir pour père.

--C'est vous qui n'auriez pas eu de chance...

Impossible de résister à son air enjôleur.

--Et dis-moi, grand voyageur, fit Christophe, connais-tu mon pays?

--Oui.

--Je suis sûr que tu ne sais pas un mot d'allemand.

--Je sais très bien, au contraire.

--Voyons un peu.

Ils se mirent à causer en allemand. Le petit baragouinait, d'une façon

incorrecte, mais avec un aplomb drôlatique; très intelligent, d'un

esprit éveillé, il devinait plus qu'il ne comprenait; il devinait

souvent, de travers; il était le premier à rire de ses bévues. Il

racontait ses voyages, ses lectures, avec entrain. Il avait beaucoup lu,

hâtivement, superficiellement, en passant la moitié des pages, en

inventant ce qu'il n'avait pas lu, mais toujours talonné par une

curiosité vive et fraîche, qui cherchait partout des raisons

d'enthousiasme. Il sautait d'un sujet à l'autre; et sa figure

s'animait, en parlant de spectacles ou d'œuvres qui l'avaient ému. Ses

connaissances étaient sans aucun ordre. On ne savait pas comment il

avait lu un livre de dixième rang, et ignorait tout des œuvres les

plus célèbres.

--Tout cela est très gentil, dit Christophe. Mais tu n'arriveras

à rien, si tu ne travailles pas.

--Oh! je n'en ai pas besoin. Nous sommes riches.

--Diable! c'est grave, alors. Tu veux être un homme qui n'est

bon à rien, qui ne fait rien?

--Au contraire, je voudrais tout faire. C'est stupide de s'enfermer,

toute sa vie, dans un métier.

--C'est encore la seule façon qu'on ait trouvée de le faire bien.

--On dit ça!

--Comment! «on dit ça »?»... Moi, je dis ça. Voilà quarante ans

que j'étudie mon métier. Je commence à peine à le savoir.

--Quarante ans, pour apprendre son métier! Et quand peut-on le

faire, alors?

Christophe se mit à rire.

--Petit Français raisonneur!

--Je voudrais être musicien, dit Georges.

--Eh bien, il n'est pas trop tôt pour t'y mettre. Veux-tu que

je t'apprenne?

--Oh! je serais si heureux!

--Viens demain. Je verrai ce que tu vaux. Si tu ne vaux rien, je te

défends de mettre jamais les mains sur un piano. Si tu as des

dispositions, nous essaierons de faire de toi quelque chose... Mais je

t'avertis: je te ferai travailler.

--Je travaillerai, dit Georges, ravi.

Ils prirent rendez-vous pour le lendemain. Au moment de sortir, Georges

se rappela que le lendemain, il avait d'autres rendez-vous, et aussi le

surlendemain. Oui, il n'était pas libre avant la fin de la semaine. On

convint du jour et de l'heure.

Mais le jour et l'heure venus, Christophe attendit en vain. Il fut

déçu. Il s'était fait une joie enfantine de revoir Georges. Cette

visite inattendue avait éclairé sa vie. Il en avait été si heureux

et ému qu'il n'en avait pas dormi, de la nuit qui avait suivi. Il

songeait, avec une gratitude attendrie, au jeune ami qui était venu le

trouver, de la part de l'ami; il souriait, en pensée, à cette

charmante figure: son naturel, sa grâce, sa franchise malicieuse et

ingénue, le ravissaient; il s'abandonnait à cet enivrement muet, à ce

bourdonnement du bonheur, qui remplissait ses oreilles et son cœur,

dans les premiers jours de l'amitié avec Olivier. Il s'y joignait un

sentiment plus grave et presque religieux, qui, par delà les vivants,

apercevait le sourire du passé.--Il attendit, le lendemain et le

surlendemain. Personne. Pas une lettre d'excuses. Christophe, attristé,

chercha des raisons pour excuser l'enfant. Il ne savait où lui écrire,

il n'avait pas son adresse. L'aurait-il connue, qu'il n'eût osé lui

écrire. Un vieux cœur qui s'éprend d'un jeune être éprouve une

pudeur à lui témoigner le besoin qu'il a de lui; il sait bien que

celui qui est jeune n'a pas le même besoin: la partie n'est pas égale;

et l'on ne craint rien tant que de paraître s'imposer à qui ne se

soucie point de vous.

Le silence se prolongeait. Bien que Christophe en souffrit, il se

contraignit à ne faire aucune démarche pour retrouver les Jeannin.

Mais, chaque jour, il attendait celui qui ne venait point. Il ne partit

pas pour la Suisse. Il resta, tout l'été, à Paris. Il se jugeait

absurde; mais il n'avait plus de goût à voyager. En septembre

seulement, il se décida à passer quelques jours à Fontainebleau.

Vers la fin d'octobre, Georges Jeannin revint frapper à la porte. Il

s'excusa tranquillement, sans la moindre confusion, de son manque

de parole.

--Je n'ai pas pu venir, dit-il; et ensuite, nous sommes partis,

nous avons été en Bretagne.

--Tu aurais pu m'écrire, dit Christophe.

--Oui, c'était ce que je voulais faire. Mais je n'avais jamais le

temps... Et puis, dit-il en riant, j'ai oublié, j'oublie tout.

--Depuis quand es-tu revenu?

--Depuis le commencement d'octobre.

--Et tu as mis trois semaines pour te décider à venir?... Écoute,

dis-moi franchement: c'est ta mère qui t'empêche?... Elle n'aime

pas que tu me voies?

--Mais non! tout au contraire. C'est elle qui m'a dit aujourd'hui

de venir.

--Comment cela?

--La dernière fois que je vous ai vu, avant les vacances, je lui ai

tout raconté, en rentrant. Elle m'a dit que j'avais bien fait; elle

s'est informée de vous, elle m'a fait beaucoup de questions. Quand nous

sommes rentrés de Bretagne, il y a trois semaines, elle m'a engagé à

retourner chez vous. Il y a huit jours, elle me l'a rappelé de nouveau.

Et ce matin, quand elle a su que je n'étais pas encore venu, elle a

été fâchée, elle a voulu que je vinsse tout de suite après

déjeuner, sans plus attendre.

--Et tu n'as pas honte de me raconter cela? Il faut qu'on te

force à venir chez moi?

--Non, non, ne croyez pas!... Oh! je vous ai fâché! Pardon... C'est

vrai, je suis étourdi... Grondez-moi, mais ne m'en veuillez pas. Je

vous aime bien. Si je ne vous aimais pas, je ne serais pas venu. On ne

m'a pas forcé. Moi, d'abord, on ne me force jamais à faire que ce que

je veux faire.

--Garnement! dit Christophe, en riant malgré lui. Et tes projets

musicaux, qu'est-ce que tu en as fait?

--Oh! j'y pense toujours.

--Cela ne t'avance pas beaucoup.

--Je veux m'y mettre, à présent. Ces mois derniers, je ne pouvais pas,

j'avais tant, tant à faire! Mais maintenant, vous allez voir comme je

vais travailler, si vous voulez encore de moi...

(Il avait des yeux câlins.)

--Tu es un farceur, dit Christophe.

--Vous ne me prenez pas au sérieux.

--Ma foi, non.

--C'est dégoûtant! Personne ne me prend au sérieux. Je suis

découragé.

--Je te prendrai au sérieux, quand je t'aurai vu au travail.

--Tout de suite, alors!

--Je n'ai pas le temps. Demain.

--Non, c'est trop loin, demain. Je ne peux pas supporter que vous

me méprisiez, tout un jour.

--Tu m'ennuies.

--Je vous en prie!...

Christophe, souriant de sa faiblesse, le fit asseoir au piano, et lui

parla de musique. Il lui posa des questions; il lui faisait résoudre de

petits problèmes d'harmonie. Georges ne savait pas grand'chose; mais

son instinct musical suppléait à beaucoup d'ignorance; sans connaître

leurs noms, il trouvait les accords que Christophe attendait; et ses

erreurs mêmes témoignaient, dans leur gaucherie, d'une curiosité de

goût et d'une sensibilité singulièrement aiguisée. Il n'acceptait

pas sans discussion les remarques de Christophe; et les intelligentes

questions qu'il posait, à son tour, montraient un esprit sincère, qui

n'acceptait pas l'art comme un formulaire de dévotion qu'on récite des

lèvres, mais qui voulait le vivre, pour son propre compte.--Ils ne

s'entretinrent pas seulement de musique. À propos d'harmonies, Georges

évoquait des tableaux, des paysages, des âmes. Il était difficile à

tenir en bride; il fallait constamment le ramener au milieu du chemin;

et Christophe n'en avait pas toujours le courage. Il s'amusait à

écouter le joyeux bavardage de ce petit être, plein d'esprit et de

vie. Quelle différence de nature avec Olivier!... Chez l'un, la vie

était une rivière intérieure qui coulait silencieuse; chez l'autre,

elle était tout en dehors: un ruisseau capricieux qui se dépensait à

des jeux, au soleil. Et pourtant, la même belle eau pure, comme leurs

yeux. Christophe, avec un sourire, retrouvait chez Georges certaines

antipathies instinctives, des goûts et des dégoûts, qu'il connaissait

bien, et cette intransigeance naïve, cette générosité de cœur qui

se donne tout entier à ce qu'on aime... Seulement, Georges aimait tant

de choses qu'il n'avait pas le loisir d'aimer longtemps la même.

Il revint, le lendemain et les jours qui suivirent. Il s'était pris

d'une belle passion juvénile pour Christophe; et il s'appliquait à ses

leçons avec enthousiasme...--Et puis, l'enthousiasme faiblit, les

visites s'espacèrent. Il vint moins souvent... Et puis, il ne vint

plus. Il disparut de nouveau, pour des semaines.

Il était léger, oublieux, naïvement égoïste et sincèrement

affectueux; il avait un bon cœur et une vive intelligence, qu'il

dépensait en menue monnaie, au jour le jour. On lui pardonnait tout,

parce qu'on avait plaisir à le voir: il était heureux...

Christophe se refusait à le juger. Il ne se plaignait pas. Il avait

écrit à Jacqueline, pour la remercier de ce qu'elle lui avait envoyé

son fils. Jacqueline répondit une courte lettre, d'une émotion

contenue; elle exprimait le vœu que Christophe s'intéressât à

Georges, le dirigeât dans la vie. Elle ne faisait aucune allusion à la

possibilité de rencontrer Christophe. Par pudeur de souvenir et par

fierté, elle ne pouvait se résoudre à le revoir. Et Christophe ne se

crut point permis de venir, sans qu'elle l'y invitât.--Ainsi, ils

restèrent séparés, l'un de l'autre, s'apercevant de loin parfois à

un concert, et reliés seulement par les rares visites du jeune garçon.

L'hiver passa. Grazia n'écrivait plus que rarement. Elle gardait à

Christophe sa fidèle amitié. Mais, en vraie Italienne, fort peu

sentimentale, et attachée au réel, elle avait besoin de voir les gens,

sinon pour penser à eux, du moins pour avoir plaisir à causer avec

eux. Il lui fallait, pour entretenir la mémoire de son cœur,

rafraîchir de temps en temps la mémoire de ses yeux. Ses lettres se

faisaient donc brèves et lointaines. Elle restait sûre de Christophe,

comme Christophe l'était d'elle. Mais cette sécurité répandait plus

de lumière que de chaleur.

Christophe ne souffrait pas trop de ses nouveaux mécomptes. Son

activité musicale suffisait à le remplir. Arrivé à un certain âge,

un vigoureux artiste vit dans son art bien plus que dans sa vie; la vie

est devenue le rêve, l'art la réalité. Au contact de Paris, sa

puissance créatrice s'était réveillée. Nul stimulant plus

énergique, au monde, que le spectacle de cette ville de travail. Les

plus flegmatiques sont touchés par sa fièvre. Christophe, reposé par

des années de saine solitude, apportait une somme énorme de forces à

dépenser. Enrichi des conquêtes nouvelles que ne cessait de faire,

dans le champ de la technique musicale, l'intrépide curiosité de

l'esprit français, il se lançait à son tour à la découverte; plus

violent et plus barbare, il allait plus loin qu'eux tous. Mais rien,

dans ses hardiesses nouvelles, n'était plus abandonné au hasard de

l'instinct. Un besoin de clarté s'était emparé de Christophe. Tout le

long de sa vie, son génie avait obéi à un rythme de courants

alternants; sa loi était de passer tour à tour d'un pôle à l'autre

opposé et de remplir l'entre-deux. Après s'être avidement livré,

dans la période précédente, «_aux yeux du chaos qui luisent à

travers le voile de l'ordre_», au point de déchirer le voile, pour

mieux les voir, il cherchait à s'arracher à leur fascination, à jeter

de nouveau sur la face du sphinx le rets magique de l'esprit dominateur.

Le souffle impérial de Rome avait passé sur lui. Comme l'art parisien

d'alors, dont il subissait un peu la contagion, il aspirait à l'ordre.

Mais non pas,--à la façon de ces réactionnaires fatigués, qui

dépensent leurs restes d'énergie à défendre leur sommeil,--non pas

à l'ordre dans Varsovie. Ces bonnes gens qui en reviennent à

Saint-Saëns et à Brahms,--aux Brahms de tous les arts, aux forts en

thèmes, aux fades néoclassiques, par besoin d'apaisement! Dirait-on

pas qu'ils sont exténués de passion! Vous êtes bientôt fourbus, mes

amis... Non, ce n'est pas de votre ordre que je parle. Le mien n'est pas

de la même famille. C'est l'ordre dans l'harmonie des libres passions

et de la volonté... Christophe s'étudiait à maintenir dans son art le

juste équilibre des puissances de la vie. Ces accords nouveaux, ces

démons musicaux qu'il avait fait surgir de l'abîme sonore, il les

employait à bâtir de claires symphonies, de vastes architectures

ensoleillées, comme les basiliques à coupoles italiennes.

Ces jeux et ces combats de l'esprit l'occupèrent, tout l'hiver. Et

l'hiver passa vite, bien que parfois, le soir, Christophe, terminant sa

journée et regardant derrière soi la somme de ses jours, n'aurait pas

su se dire si elle était longue ou courte, et s'il était encore jeune

ou s'il était très vieux...

Alors, un nouveau rayon de soleil humain perça les voiles du rêve et,

une nouvelle fois encore, ramena le printemps. Christophe reçut une

lettre de Grazia, lui disant qu'elle venait à Paris avec ses deux

enfants. Depuis longtemps, elle en avait le projet. Sa cousine Colette

l'avait souvent invitée. La peur de l'effort à faire pour rompre ses

habitudes, pour s'arracher à sa nonchalante paix et à son _home_

qu'elle aimait, pour rentrer dans le tourbillon parisien qu'elle

connaissait, lui avait fait remettre son voyage, d'année en année. Une

mélancolie qui la prit, ce printemps, peut-être une déception

secrète--(que de romans muets dans le cœur d'une femme, sans que les

autres en sachent rien, et que souvent elle se l'avoue elle-même!)--lui

inspirèrent le désir de s'éloigner de Rome. Les menaces d'une

épidémie lui furent un prétexte pour hâter le départ des enfants.

Elle suivit de peu de jours sa lettre à Christophe.

À peine la sut-il arrivée chez Colette, Christophe accourut la voir.

Il la trouva encore absorbée et lointaine. Il en eut de la peine, mais

il ne lui la montra pas. Il avait fait maintenant à peu près le

sacrifice de son égoïsme; et cela lui donnait la clairvoyance du

cœur. Il comprit qu'elle avait un chagrin qu'elle voulait cacher; et il

s'interdit de chercher à le connaître. Il s'efforça seulement de la

distraire, en lui contant gaiement ses mésaventures, en lui faisant

part de ses travaux, de ses projets, en l'enveloppant discrètement de

son affection. Elle se sentait pénétrée par cette grande tendresse,

qui craignait de s'imposer; elle avait l'intuition que Christophe avait

deviné sa peine; et elle en était attendrie. Son cœur un peu dolent

se reposait dans le cœur de l'ami, qui lui parlait d'autre chose que de

ce qui les occupait tous deux. Et peu à peu, il vit l'ombre

mélancolique s'effacer des yeux de son amie et leur regard se faire

plus proche, encore plus proche... Si bien qu'un jour, en lui parlant,

il s'interrompit brusquement et la regarda en silence.

--Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.

--Aujourd'hui, dit-il, vous êtes tout à fait revenue.

Elle sourit, et tout bas elle répondit:

--Oui.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 21 / 29 段