À mesure qu'il prolongeait son séjour à Paris, il s'intéressait

davantage à l'activité nouvelle qui remuait la gigantesque

fourmilière. Il s'y intéressait d'autant plus qu'il trouvait chez les

jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s'était pas trompé:

son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de

dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais

par une ironie des choses, qui n'est point rare, il se trouvait

patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la

mode; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de

lui. Il s'imposait par son nom qui était déjà du passé, par son

œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la

violence de sa sincérité. Mais si l'on était contraint de compter

avec lui, s'il forçait l'admiration ou l'estime, on le comprenait mal

et on ne l'aimait point. Il était en dehors de l'art du temps. Un

monstre, un anachronisme vivant. Il l'avait toujours été. Ses dix ans

de solitude avaient accentué le contraste. Durant son absence, c'était

accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l'avait bien vu, un

travail de reconstruction. Un nouvel ordre naissait. Une génération se

levait, désireuse d'agir plus que de comprendre, affamée de possession

plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s'emparer de la

vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l'orgueil,--de tous les

orgueils: orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion,

orgueil de culture et d'art,--tous lui étaient bons, pourvu qu'ils

fussent une armature de fer, pourvu qu'ils lui fournissent l'épée et

le bouclier, et qu'abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi

lui était-il désagréable d'entendre la grande voix tourmentée, qui

lui rappelait l'existence du doute et de la douleur: ces rafales, qui

avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de

ses dénégations, à menacer le monde, et qu'elle voulait oublier.

Impossible de ne pas entendre; on en était trop près. Alors, ces

jeunes gens se détournaient avec dépit et ils criaient à tue-tête,

afin de s'assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en

voulaient.

Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. Il saluait

l'ascension du monde vers une certitude et un ordre, à tout prix. Ce

qu'il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne

l'affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder

droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d'un monde, il jouissait

de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le

sourire de la jeune espérance, l'incertaine beauté de l'aube fraîche

et fiévreuse. Il était au point immobile de l'axe du balancier, tandis

que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche,

il écoutait avec joie battre le rythme de vie. Il s'associait aux

espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait

serait, comme il l'avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et

la peine,--pauvre petit coq gaulois,--avait, de son chant frêle,

annoncé le jour lointain. Le chanteur n'était plus; mais son chant

s'accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s'éveillaient.

Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus

forte, plus claire, la voix d'Olivier ressuscité.

Il lisait distraitement, à un étalage de libraire, un livre de

poésies. Le nom de l'auteur lui était inconnu. Certains mots le

frappèrent; il resta attaché. À mesure qu'il continuait de lire entre

les feuilles non coupées, il lui semblait reconnaître une voix, des

traits amis... Impuissant à définir ce qu'il sentait, et ne pouvant se

décider à se séparer du livre, il l'acheta. Rentré chez lui, il

reprit sa lecture. Aussitôt, son obsession le reprit. Le souffle

impétueux du poème évoquait, avec une précision de visionnaire, les

âmes immenses et séculaires,--ces arbres gigantesques, dont les hommes

sont les feuilles et les fruits,--les Patries. De ces pages surgissait

la figure surhumaine de la Mère,--celle qui fut avant les vivants

d'aujourd'hui, celle qui sera après, celle qui trône, pareille aux

Madones byzantines, hautes comme des montagnes, au pied desquelles

prient les fourmis humaines. Le poète célébrait le duel homérique de

ces grandes Déesses, dont les lances s'entrechoquent, depuis le

commencement de l'histoire: cette Iliade millénaire, qui est à celle

de Troie ce que la chaîne alpestre est aux collines grecques.

Une telle épopée d'orgueil et d'action guerrière était loin des

pensées d'une âme européenne, comme celle de Christophe. Et pourtant,

par lueurs, dans cette vision de l'âme française,--la vierge pleine de

grâce, qui porte l'égide, Athéna aux yeux bleus qui brillent dans les

ténèbres, la déesse ouvrière, l'artiste incomparable, la raison

souveraine, dont la lance étincelante terrasse les barbares

tumultueux,--Christophe apercevait un regard, un sourire qu'il

connaissait, et qu'il avait aimés. Mais au moment de la saisir, la

vision s'effaçait. Et tandis qu'il s'irritait a la poursuivre en vain,

voici qu'en tournant une page, il entendit un récit, que, peu de jours

avant sa mort, lui avait fait Olivier.

Il fut bouleversé. Il courut chez l'éditeur, il demanda l'adresse du

poète. On la lui refusa, comme c'est l'usage. Il se fâcha.

Inutilement. Enfin, il s'avisa qu'il trouverait le renseignement dans un

annuaire. Il le trouva en effet, et aussitôt il alla chez l'auteur. Ce

qu'il voulait, il le voulait bien; jamais il n'avait su attendre.

Dans le quartier des Batignolles. À un dernier étage. Plusieurs portes

donnaient sur un couloir commun. Christophe frappa à celle qu'on lui

indiqua. Ce fut la porte voisine qui s'ouvrit. Une jeune femme point

belle, très brune, les cheveux sur le front, le teint brouillé--une

figure crispée aux yeux vifs--demanda ce qu'on voulait. Elle avait

l'air soupçonneux. Christophe exposa l'objet de sa visite, et, sur une

nouvelle question, il donna son nom. Elle sortit de sa chambre et ouvrit

l'autre porte, avec une clef qu'elle avait sur elle. Mais elle ne fit

pas entrer Christophe tout de suite. Elle lui dit d'attendre dans le

corridor, et elle pénétra seule, lui fermant la porte au nez. Enfin

Christophe eut accès dans le logement bien gardé. Il traversa une

pièce à moitié vide, qui servait de salle à manger: quelques meubles

délabrés; près de la fenêtre sans rideaux, une douzaine d'oiseaux

piaillaient dans une volière. Dans la pièce voisine, sur un divan

râpé, un homme était couché. Il se souleva pour recevoir Christophe.

Ce visage émacié, illuminé par l'âme, ces beaux yeux de velours où

brûlait une flamme de fièvre, ces longues mains intelligentes, ce

corps mal fait, cette voix aiguë qui s'enrouait... Christophe reconnut

sur-le-champ... Emmanuel! Le petit ouvrier infirme, qui avait été la

cause innocente... Et Emmanuel, brusquement debout, avait aussi reconnu

Christophe.

Ils restaient sans parler. Tous deux, en ce moment, ils voyaient

Olivier... Ils ne se décidaient pas à se donner la main. Emmanuel

avait fait un mouvement de recul. Après dix ans passés, une rancune

inavouée, l'ancienne jalousie qu'il avait pour Christophe, ressortait

du fond obscur de l'instinct. Il restait là, défiant et hostile.--Mais

lorsqu'il vit l'émotion de Christophe, lorsqu'il lut sur ses lèvres le

nom qu'ils pensaient tous deux: «Olivier!...» ce fut plus fort que

lui: il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus.

Emmanuel demanda:

--Je savais que vous étiez à Paris. Mais vous, comment m'avez-vous

pu trouver?

Christophe dit:

--J'ai lu votre dernier livre; au travers, j'ai entendu sa voix.

--N'est-ce pas? dit Emmanuel, vous l'avez reconnu? Tout ce que

je suis à présent, c'est à lui que je le dois.

(Il évitait de prononcer le nom).

Après un moment, il continua, assombri:

--Il vous aimait plus que moi.

Christophe sourit:

--Qui aime bien ne connaît ni plus ni moins; il se donne tout

à tous ceux qu'il aime.

Emmanuel regarda Christophe; le sérieux tragique de ses yeux

volontaires s'illumina subitement d'une douceur profonde. Il prit la

main de Christophe, et le fit asseoir sur le divan, près de lui.

Ils se dirent leur vie. De quatorze à vingt-cinq ans, Emmanuel avait

fait bien des métiers: typographe, tapissier, petit marchand ambulant,

commis de librairie, clerc d'avoué, secrétaire d'un homme politique,

journaliste... Dans tous, il avait trouvé moyen d'apprendre

fiévreusement, çà et là rencontrant l'appui de braves gens frappés

par l'énergie du petit homme, plus souvent tombant aux mains d'hommes

qui exploitaient sa misère et ses dons, s'enrichissant des pires

expériences et réussissant à en sortir sans trop d'amertume, n'y

laissant que le reste de sa chétive santé. Des aptitudes singulières

pour les langues anciennes, (moins exceptionnelles qu'on ne croirait,

dans une race imbue de traditions humanistes), lui avaient valu

l'intérêt et l'appui d'un vieux prêtre hellénisant. Ces études,

qu'il n'avait pas eu le temps de pousser très avant, lui furent une

discipline d'esprit et une école de style. Cet homme sorti de la bourbe

du peuple, dont toute l'instruction s'était faite par lui-même, au

hasard, et offrait des lacunes énormes, avait acquis un don de

l'expression verbale, une maîtrise de la pensée sur la forme, que dix

ans d'éducation universitaire sont impuissants à donner à la jeune

bourgeoisie. Il en attribuait le bienfait à Olivier. D'autres l'avaient

pourtant plus efficacement aidé. Mais d'Olivier venait l'étincelle qui

avait allumé, dans la nuit de cette âme, la veilleuse éternelle. Les

autres n'avaient fait que verser de l'huile dans la lampe.

Il dit:

--Je n'ai commencé de le comprendre qu'à partir du moment où

il s'en est allé. Mais tout ce qu'il m'avait dit était entré

en moi. Sa lumière ne m'a jamais quitté.

Il parlait de son œuvre, de la tâche qui lui avait été,

prétendait-il, léguée par Olivier: du réveil des énergies

françaises, de cette flambée d'idéalisme héroïque, dont Olivier

était l'annonciateur; il voulait s'en faire la voix retentissante qui

plane sur la mêlée et qui sonne la victoire prochaine; il chantait

l'épopée de sa race ressuscitée.

Ses poèmes étaient bien le produit de cette étrange race qui, à

travers les siècles, a conservé si fort son vieil arôme celtique,

tout en mettant un orgueil bizarre à vêtir sa pensée des défroques

et des lois du conquérant romain. On y trouvait tout purs cette audace

gauloise, cet esprit de raison folle, d'ironie, d'héroïsme, ce

mélange de jactance et de bravoure, qui allait tirer la barbe aux

sénateurs de Rome, pillait le temple de Delphes, et lançait en riant

ses javelots contre le ciel. Mais il avait fallu que ce petit gniaf

parisien incarnât ses passions, comme avaient fait ses grands-pères à

perruque, et comme feraient sans doute ses arrière-petits-neveux, dans

les corps des héros et des dieux de la Grèce, morts depuis deux mille

ans. Instinct curieux de ce peuple, qui s'accorde avec son besoin

d'absolu: en posant sa pensée sur les traces des siècles, il lui

semble qu'il impose sa pensée pour les siècles. La contrainte de cette

forme classique ne faisait qu'imprimer un élan plus violent aux

passions d'Emmanuel. La calme confiance d'Olivier en les destins de la

France s'était transformée, chez son petit protégé, en une foi

brûlante, affamée d'action et sûre du triomphe. Il le voulait, il le

voyait, il le clamait. C'était par cette foi exaltée et par cet

optimisme qu'il avait soulevé les âmes du public français. Son livre

avait été aussi efficace qu'une bataille. Il avait ouvert la brèche

dans le scepticisme et dans la peur. Toute la jeune génération s'y

était ruée à sa suite, vers les destins nouveaux...

Il s'animait en parlant; ses yeux brûlaient, sa figure blême se

marbrait de plaques roses, et sa voix était criarde. Christophe ne

pouvait s'empêcher de remarquer le contraste entre ce feu dévorant et

le corps misérable qui lui servait de bûcher. Il ne faisait

qu'entrevoir l'émouvante ironie de ce sort. Le chantre de l'énergie,

le poète qui célébrait la génération des sports intrépides, de

l'action, de la guerre, pouvait à peine marcher sans essoufflement,

était sobre, suivait un régime strict, buvait de l'eau, ne devait pas

fumer, vivait sans maîtresses, portait toutes les passions en lui, et

était réduit par sa santé à l'ascétisme.

Christophe contemplait Emmanuel; et il éprouvait un mélange

d'admiration et de pitié fraternelle. Il n'en voulait rien montrer;

mais sans doute ses yeux en trahirent quelque chose; ou l'orgueil

d'Emmanuel, qui gardait dans son flanc une blessure toujours ouverte,

crut lire dans les yeux de Christophe la commisération, oui lui était

plus odieuse que la haine. Sa flamme tomba, d'un coup. Il cessa de

parler. Christophe essaya vainement de ramener la confiance. L'âme

s'était refermée. Christophe vit qu'il l'avait blessé.

Le silence hostile se prolongeait. Christophe se leva. Emmanuel le

reconduisit, sans un mot, à la porte. Sa démarche accusait son

infirmité; il le savait; il mettait son orgueil à y sembler

indifférent; mais il pensait que Christophe l'observait, et sa rancune

s'en aggravait.

Au moment où il serrait froidement la main à son hôte, pour le

congédier, une jeune dame élégante sonnait à la porte. Elle était

escortée d'un gandin prétentieux, que Christophe reconnut pour l'avoir

remarqué à des premières théâtrales, souriant, caquetant, saluant

de la patte, baisant la patte des dames, et, de sa place à l'orchestre,

décochant des sourires jusqu'au fond du théâtre: faute de savoir son

noua, il l'appelait «le daim».--Le daim et sa compagne, à la vue

d'Emmanuel, se jetèrent sur le «cher maître», avec des effusions

obséquieuses et familières. Christophe, qui s'éloignait, entendit la

voix sèche d'Emmanuel répondre qu'il ne pouvait recevoir, qu'il était

occupé. Il admira le don que possédait cet homme d'être

désagréable. Il ignorait ses raisons de faire mauvais visage aux

riches snobs qui venaient le gratifier de leurs visites indiscrètes:

ils étaient prodigues de belles phrases et d'éloges; mais ils ne

s'occupaient pas plus d'alléger sa misère que les fameux amis de

César Franck ne cherchèrent jamais à le décharger des leçons de

piano, que jusqu'au dernier jour il dut donner pour vivre.

Christophe retourna plusieurs fois chez Emmanuel. Il ne réussit plus à

faire renaître l'intimité de la première visite. Emmanuel ne

témoignait aucun plaisir à le voir, et se tenait sur une réserve

soupçonneuse. Par moments, le besoin d'expansion de son génie

l'emportait; un mot de Christophe le faisait vibrer jusqu'aux racines;

alors, il s'abandonnait à un accès d'enthousiasme; et son idéalisme

jetait sur son âme cachée de splendides lueurs. Puis, brusquement, il

retombait; il se crispait dans un silence hargneux; et Christophe

retrouvait l'ennemi.

Trop de choses les séparaient. La moindre n'était pas leur différence

d'âge. Christophe s'acheminait vers la pleine conscience et la

maîtrise de soi. Emmanuel était encore en formation, et plus chaotique

que Christophe n'avait jamais été. L'originalité de sa figure tenait

aux éléments contradictoires qu'on y trouvait aux prises: un

stoïcisme puissant, qui tâchait de dompter une nature rongée de

désirs ataviques,--(le fils d'un alcoolique et d'une prostituée);--une

imagination frénétique, qui se cabrait sous le mors d'une volonté

d'acier; un immense égoïsme et un immense amour des autres,--(on ne

savait jamais quel des deux serait vainqueur);--un idéalisme héroïque

et une avidité de gloire qui le rendait maladivement inquiet des autres

supériorités. Si la pensée d'Olivier, si son indépendance, son

désintéressement se retrouvaient en lui, si Emmanuel était supérieur

à son maître par sa vitalité plébéienne, qui ne connaissait pas

l'écœurement de l'action, par le génie poétique et par la rude

écorce, qui le défendait contre tous les dégoûts, il était loin

d'atteindre à la sérénité du frère d'Antoinette; son caractère

était vaniteux, tourmenté; et le trouble d'autres êtres venait

s'ajouter au sien.

Il vivait dans une union orageuse avec une jeune femme qu'il avait pour

voisine: celle qui avait reçu Christophe, la première fois. Elle

aimait Emmanuel et s'occupait de lui jalousement, faisait son ménage,

recopiait ses œuvres, les écrivait sous sa dictée. Elle n'était pas

belle et portait le fardeau d'une âme passionnée. Sortie du peuple,

longtemps ouvrière dans un atelier de cartonnage, puis employée des

postes, elle avait passé une enfance étouffée dans le cadre ordinaire

des ouvriers pauvres de Paris: âmes et corps entassés, travail

harassant, promiscuité perpétuelle, pas d'air, pas de silence, jamais

de solitude, impossibilité de se recueillir, de défendre la retraite

de son cœur. Esprit fier, qui couvait une ferveur religieuse pour un

idéal confus de vérité, elle s'était usé les yeux à copier pendant

la nuit, et parfois sans lumière, à la clarté de la lune, _les

Misérables_ de Hugo. Elle avait rencontré Emmanuel, à un moment où

il était plus malheureux qu'elle, malade et sans ressources; elle

s'était vouée à lui. Cette passion était le premier, le seul amour

de sa vie. Aussi elle s'y attachait, avec une ténacité d'affamée. Son

affection était pesante pour Emmanuel, qui la partageait moins qu'il ne

la subissait. Il était touché de ce dévouement; il savait qu'elle lui

était la meilleure des amies, le seul être pour qui il fût tout, et

qui ne pût se passer de lui. Mais ce sentiment même l'écrasait. Il

avait besoin de liberté, il avait besoin d'isolement; ces yeux qui

mendiaient avidement un regard l'obsédaient; il lui parlait avec

dureté, il avait envie de lui dire: «Va-t'en!» Il était irrité par

sa laideur et par ses brusqueries. Si peu qu'il connût la société

mondaine et quelque mépris qu'il lui témoignât,--(car il souffrait de

s'y voir plus laid et plus ridicule),--il était sensible à

l'élégance, il subissait l'attrait de femmes qui avaient pour lui (il

n'en doutait pas) le sentiment qu'il avait pour son amie. Il tâchait de

témoigner à celle-ci une affection qu'il n'avait pas, ou du moins que

ne cessaient d'obscurcir des bourrasques de haine involontaire. Il n'y

parvenait point; il portait dans sa poitrine un grand cœur généreux,

avide de faire le bien, et un démon de violence, trop apte à faire le

mal. Cette lutte intérieure et la conscience qu'il avait de ne pouvoir

la terminer à son avantage le jetaient dans une sourde irritation, dont

Christophe recevait les éclats.

Emmanuel ne pouvait se défendre envers Christophe d'une double

antipathie: l'une, issue de sa jalousie ancienne (ces passions

d'enfance, dont la poussée subsiste, même quand on en a oublié la

cause); l'autre, inspirée par un brûlant nationalisme. Il incarnait en

la France tous les rêves de justice, de pitié, de fraternité humaine,

conçus par les meilleurs de l'époque précédente. Il ne l'opposait

pas au reste de l'Europe, comme une ennemie dont la fortune croît sur

les ruines des autres nations; il la mettait à leur tête, comme la

souveraine légitime qui règne pour le bien de tous,--épée de

l'idéal, guide du genre humain. Plutôt qu'elle commit une injustice,

il l'eût préférée morte. Mais il ne doutait point d'elle. Il était

exclusivement français, de culture et de cœur, uniquement nourri de la

tradition française, dont il retrouvait les raisons profondes en son

instinct. Il méconnaissait, avec sincérité, la pensée étrangère,

pour laquelle il avait une condescendance dédaigneuse,--une irritation,

si l'étranger n'acceptait point cette situation humiliée.

Christophe voyait tout cela; mais plus âgé et plus instruit par la

vie, il ne s'en affectait point. Si cet orgueil de race ne laissait pas

d'être blessant, Christophe n'en était pas atteint; il faisait la part

des illusions de l'amour filial, et il ne songeait pas à critiquer les

exagérations d'un sentiment sacré. Au reste, l'humanité même trouve

son profit à la croyance vaniteuse des peuples dans leur mission. De

toutes les raisons qu'il avait de se sentir éloigné d'Emmanuel, une

seule lui était pénible: la voix d'Emmanuel, qui s'élevait parfois à

des intonations suraiguës. L'oreille de Christophe en souffrait

cruellement. Il ne pouvait s'empêcher de faire des grimaces. Il

tâchait qu'Emmanuel ne les vit point. Il s'appliquait à entendre la

musique, et non pas l'instrument. Une telle beauté d'héroïsme

rayonnait du poète infirme, quand il évoquait les victoires de

l'esprit, devancières d'autres victoires, la conquête de l'air, le

«dieu volant» qui soulevait les foules et, comme l'étoile de

Bethléem, les entraînait à sa suite, extasiées, vers quels lointains

espaces ou quelles revanches prochaines! La splendeur de ces visions

d'énergie n'empêchait pas Christophe d'en sentir le danger, de

prévoir où menaient ce pas de charge et la clameur grandissante de

cette nouvelle _Marseillaise._ Il pensait, avec un peu d'ironie, (sans

regret du passé ni peur de l'avenir), que le chant aurait des échos

que le chantre ne prévoyait pas, et qu'un jour viendrait où les hommes

soupireraient après le temps disparu de la Foire sur la place... Qu'on

était libre alors! L'âge d'or de la liberté! Jamais on n'en

connaîtrait plus de pareil. Le monde s'acheminait vers un âge de

force, de santé, d'action virile, et peut-être de gloire, mais

d'autorité dure et d'ordre étroit. L'aurons-nous assez appelé

de nos vœux, l'âge de fer, l'âge classique! Les grands âges

classiques,--Louis XIV ou Napoléon,--nous paraissent, à distance, les

cimes de l'humanité. Et peut-être la nation y réalise-t-elle le plus

victorieusement son idéal d'État. Mais allez donc demander aux héros

de ces temps ce qu'ils en ont pensé! Votre Nicolas Poussin s'en est

allé vivre et mourir à Rome; il étouffait chez vous. Votre Pascal,

votre Racine ont dit adieu au monde. Et parmi les plus grands, que

d'autres vécurent à l'écart, disgraciés, opprimés! Même l'âme

d'un Molière cachait bien des amertumes.--Pour votre Napoléon, que

vous regrettez tant, vos pères ne semblent pas s'être doutés de leur

bonheur; et le maître lui-même ne s'y est pas trompé; il savait que

quand il disparaîtrait, le monde ferait: «Ouf!»... Autour de

l'_Imperator_, quel désert de pensée! Sur l'immensité de sable, le

soleil africain...

Christophe ne disait point tout ce qu'il ruminait. Quelques allusions

avaient suffi à mettre Emmanuel en fureur; il ne les renouvela point.

Mais il avait beau garder pour lui ses pensées, Emmanuel savait qu'il

les pensait. Bien plus, il avait obscurément conscience que Christophe

voyait plus loin que lui. Et il n'en était que plus irrité. Les jeunes

gens ne pardonnent pas à leurs aînés, qui les contraignent à voir ce

qu'ils seront dans vingt ans.

Christophe lisait dans son cœur et se disait:

--Il a raison. À chacun sa foi! Il faut croire ce qu'on croit.

Dieu me garde de troubler sa confiance dans l'avenir!

Mais sa seule présence était une cause de trouble. De deux

personnalités qui sont ensemble, quelque effort qu'elles fassent toutes

deux pour s'effacer, l'une écrase toujours l'autre, et l'autre en garde

en soi la rancune humiliée. L'orgueil d'Emmanuel souffrait de la

supériorité d'expérience et de caractère de Christophe. Et

peut-être se défendait-il de l'amour qu'il sentait grandir pour lui...

Il devint plus farouche. Il ferma sa porte. Il ne répondit pas

aux lettres.--Christophe dut renoncer à le voir.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 20 / 29 段