«_Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi; et pourtant, je ne

pense qu'à vous. Si vous saviez combien mon moi m'importune! Il est

oppressif et absorbant. C'est un boulet, que Dieu m'a attaché au cou.

Comme j'aurais voulu le déposer à vos pieds! Mais le triste cadeau!...

Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante

sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent

sur les pelouses parsemées d'anémones... (Êtes-vous retournée à la

villa Doria?)... Les voici déjà las! Je vous vois maintenant à demi

étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon,

accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m'écoutez avec

bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis: car je suis

ennuyeux; et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez

à vos propres pensées; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne

pas me contrarier, lorsqu'un mot par hasard vous fait revenir de très

loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et

moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis; moi aussi, j'entends

à peine le bruit de mes paroles; et tandis que j'en suis le reflet sur

votre beau visage, j'écoute au fond de moi de tout autres paroles, que

je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des

autres, vous les entendez bien; mais vous faites semblant de ne pas les

entendre._

«_Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas

ici. Qu'y ferais-je, à présent que mes concerts sont donnés?--J'embrasse

vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L'étoffe en est la

vôtre. Il faut bien se contenter!..._

CHRISTOPHE.»

«Grâce tranquille» répondit:

«_Mon ami, j'ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que

vous vous rappelez si bien; et je vous ai lu, comme je sais lire, en

laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme

elle. Ne vous moquez pas! C'était afin quelle durât plus longtemps.

Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m'ont

demandé ce que je lisais toujours. J'ai dit que c'était une lettre de

vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit:

«Comme ça doit être ennuyeux d'écrire une si longue lettre!» J'ai

tâché de lui faire comprendre que ce n'était pas un pensum que je

vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle

a écouté sans mot dire, puis elle s'est sauvée avec son frère, pour

jouer dans la chambre voisine; et, quelque temps après, comme Lionello

était bruyant, j'ai entendu Aurora qui disait: «Il ne faut pas crier;

maman fait la conversation avec signor Christophe._»

«_Ce que vous me dites des Français m'intéresse, et ne me surprend

pas. Vous vous souvenez que je vous ai reproché d'être injuste envers

eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent! Il y a des

peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique.

Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs

faiblesses. Elle les régénère. Quand on les croit tombés, abattus,

pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source

perpétuellement jaillissante de leur esprit._

«_Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me

parler que de vous. Vous êtes un_ ingannatore. _Vous ne me dites rien

de vous. Rien de ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Il

a fallu que ma cousine Colette--(pourquoi n'allez-vous pas la

voir?)--m'envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que

je fusse informée de vos succès. Vous ne m'en dites qu'un mot, en

passant. Êtes-vous si détaché de tout?... Ce n'est pas vrai.

Dites-moi que cela vous fait plaisir!... Cela doit vous faire plaisir,

d'abord parce que cela me fait plaisir. Je n'aime pas à vous voir un

air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut

pas... C'est bien, que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce

n'est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant

que vous êtes pire que les pires d'entre eux. Un bon chrétien vous

louerait. Moi, je vous dis que c'est mal. Je ne suis pas un bon

chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n'aime pas qu'on se

tourmente avec le passé. Le présent suffi bien. Je ne sais pas au

juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m'en avez dit quelques

mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n'était pas très beau;

mais vous ne m'en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme

n'arrive pas à mon âge, sans savoir qu'un brave homme est bien faible

souvent! Si on ne savait sa faiblesse, on ne l'aimerait pas autant. Ne

pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça

ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c'est revenir en arrière.

Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer._ Sempre avanti,

Savoia!... _Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome!

Vous n'avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez,

mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je

veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu'elles réussissent,

je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux,

qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves.

Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés

n'ont été pour vous.--Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que

je sache que vous êtes fort: vous ne vous doutez pas de la force que

cela me donne à moi-même._

«_Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse.

Avant-hier, nous avons été, en voiture, à Ponte Molle, et nous avons

fait à pied le tour de Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes.

Elles sont fâchées contre vous.--«Qu'est-ce qu'il dit, ce monsieur,

que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la

villa Doria? Il ne nous connaît point. Si nous n'aimons pas trop à

nous donner de la peine, c'est que nous sommes paresseuses, ce n'est pas

que nous ne pouvons pas...» Vous oubliez, mon ami, que je suis une

petite paysanne..._

«_Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore? C'est une

bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il paraît que

les Parisiennes sont folles de votre musique. Il ne tient qu'à mon ours

de Berne d'être un lion de Paris. Avez-vous reçu des lettres? Vous

a-t-on fait des déclarations? Vous ne me parlez d'aucune femme.

Seriez-vous amoureux? Racontez-moi. Je ne suis pas jalouse._

_Votre amie G._»

*

* *

--«_Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase!

Plut à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse! Mais ne comptez

pas sur moi, pour vous apprendre à l'être. Je n'ai aucun béguin pour

ces folles Parisiennes y comme vous les appelez. Folles? Elles

voudraient bien l'être. C'est ce qu'elles sont le moins. N'espérez pas

qu'elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances

pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est

trop vrai, elles l'aiment; et le moyen de garder des illusions! Lorsque

quelqu'un vous dit qu'il vous comprend, c'est alors qu'on est sûr qu'il

ne vous comprendra jamais..._

«_Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j'ai

pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n'ai

jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les

regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu'elles font,

depuis trente ans, pour s'évader de la demi-domesticité dégradante et

malsaine, où notre stupide égoïsme d'hommes les parquait, pour leur

malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre

époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette

nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant

d'obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la

science et des diplômes,--cette science et ces diplômes, qui doivent,

pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu,

les faire égales aux hommes!..._

«_Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le

progrès ne se réalise jamais de la façon qu'on espérait; il ne s'en

réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne

sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme

elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus

des questions vivantes du monde: ce qui était monstrueux, car il n'est

pas tolérable qu'une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs

domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité

moderne. Leurs arrière-grand'mères, des temps de Jeanne d'Arc et de

Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s'est étiolée. Nous

lui avons refusé l'air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive

force. Ah! les braves petites!... Naturellement, de celles qui luttent

aujourd'hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C'est un

âge de crise. L'effort est trop violent pour des forces trop amollies.

Quand il y a longtemps qu'une plante est sans eau, la première pluie

risque de la brûler. Mais quoi! C'est la rançon de tout progrès.

Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres

petites vierges guerrières d'à présent, dont beaucoup ne se marieront

jamais, seront plus fécondes pour l'avenir que les générations de

matrones qui enfantèrent avant elles: car d'elles sortira, au prix de

leurs sacrifices, la race féminine d'un nouvel âge classique._

«_Ce n'est pas dans le salon de votre cousine Colette qu'on a chance de

trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m'envoyer

chez cette femme? Il m'a fallu vous obéir; mais ce n'est pas bien! Vous

abusez de votre pouvoir. J'avais refusé trois de ses invitations,

laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de

mes répétitions d'orchestre--(on essayait ma sixième symphonie).--Je

l'ai vue, pendant l'entracte, arriver, le nez au vent, humant l'air,

criant: «Ça sent l'amour! Ah! comme j'aime cette musique!..._»

«_Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux

de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a

toujours l'air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides,

colorée, renforcie. Les sports l'ont transformée. Elle s'y livre, à

corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de

l'Automobile-Club et de l'Aéro-Club. Pas un raid d'aviateurs, pas un

circuit de l'air, ou de la terre, ou de l'eau, auquel les

Stevens-Delestrade ne se croient obligés d'assister. Ils sont toujours

par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n'est

question, dans leurs entretiens, que de_ Racing, _de_ Rowing, _de_

Rugby, _de_ Derby. _C'est une race nouvelle de gens du monde. Le temps

de_ Pelléas _est passé pour les femmes. La mode n'est plus aux âmes.

Les jeunes filles arborent un teint ronge, halé, cuit par les courses

à l'air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux

d'homme; elles rient, d'un rire un peu gros. Le ton est devenu plus

brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des

choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine.

Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n'en pas

perdre l'habitude; mais elle n'en perd pas non plus un bon coup de

fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la

musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la

littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un

bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser.

C'est une transition entre le sport et l'amour. Et c'est aussi un sport.

Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est

aujourd'hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses,

danses américaines, on danse tout à Paris: les symphonies de

Beethoven, les tragédies d'Eschyle, le_ Clavecin _bien tempéré, les

antiques du Vatican_, Orphée, Tristan, _la_ Passion, _et la

gymnastique. Ces gens ont le vertigo._

«_Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble:

son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité

de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout

cela doit former un mélange incroyable; mais elle s'y trouve à l'aise;

ses excentricités les plus folles lui laissent l'esprit lucide, de

même qu'elle garde toujours l'œil et la main sûrs dans ses

randonnées vertigineuses en auto. C'est une maîtresse femme; son mari,

ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s'occupe

aussi de politique; elle est pour «Monseigneur»: non que je la croie

royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et

quoiqu'elle soit incapable de lire plus de dix pages d'un livre, elle

fait des élections Académiques.--Elle a prétendu me prendre sous sa

protection. Vous pensez que cela n'a pas été de mon goût. Le plus

exaspérant, c'est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous

obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi... Je me

venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu'en rire; elle

n'est pas embarrassée pour répondre. «C'est une bonne femme, au

fond...» Oui, pourvu qu'elle soit occupée. Elle le reconnaît

elle-même: si la machine n'avait plus rien à broyer, elle serait

prête à tout, à tout, pour lui fournir de l'aliment.--J'ai été deux

fois chez elle. Je n'irai plus, maintenant. C'est assez pour vous

prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort? Je sors de là

brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l'ai vue, j'ai eu,

dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux: je rêvais que j'étais

son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant... Un sot rêve,

et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari: car, de tous ceux

qu'on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins

avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils

s'entendent très bien._

«_Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je

n'essaie pas de comprendre. Je suppose qu'elle les secoue, d'une façon

nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le

moment, l'art qui a un corps bien charnu. Mais l'âme qui est dans ce

corps, ils ne s'en doutent même pas; ils passeront de l'engouement

d'aujourd'hui à l'indifférence de demain, et de l'indifférence de

demain au dénigrement d'après-demain, sans l'avoir jamais connue.

C'est l'histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d'illusion sur

mon succès, je n'en ai pas pour longtemps, et ils me le feront

payer.--En attendant, j'assiste à de curieux spectacles. Le plus

enthousiaste de mes admirateurs est... (je vous le donne en mille)...

notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui

j'eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd'hui la leçon à ceux

qui ne m'ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous

ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que

valent les autres. Il n'y a pas de quoi être fier, je vous assure!_

«_Je n'en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j'entends ces

ouvrages, dont on me loue. Je m'y reconnais, et je ne me trouve pas

beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait

voir! Heureusement qu'ils sont aveugles et sourds. J'ai tant mis dans

mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu'il me semble parfois

commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de

démons. Je m'apaise, quand je vois le calme du public: il porte une

triple cuirasse; rien ne saurait l'atteindre: sans quoi, je serais

damné... Vous me reprochez d'être trop sévère pour moi. C'est que

vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous

sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l'on nous fait

honneur de ce qui est bien moins l'effet de nos mérites que des

évènements qui nous portent et des forces qui nous dirigent.

Laissez-moi vous conter une histoire._

«_L'autre soir, j'étais entré dans un de ces cafés où l'on fait

d'assez bonne musique, quoique d'étrange façon: avec cinq ou six

instruments, complétés d'un piano, on joue toutes les symphonies, les

messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez des marbriers, la

chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est

utile à l'art. Pour qu'il puisse circuler à travers tes hommes, il

faut bien qu'on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces

concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont

copieux, les exécutants consciencieux. J'ai trouvé là un

violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient

étrangement ceux de mon père. Il m'a fait le récit de sa vie.

Petit-fils de paysan, fils d'un petit fonctionnaire, employé de mairie,

dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat;

on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud,

mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en

cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs,

faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes;

le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu'il ne ferait

jamais. Une seule chose l'attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul

musicien, parmi les siens, à l'exception d'un grand-oncle, un peu

toqué, un de ces originaux de province, dont l'intelligence et les

dons, souvent remarquables, s'emploient, dans leur isolement

orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un

nouveau système de notation--(un de plus!)--qui devait révolutionner

la musique; il prétendait même avoir une sténographie qui permettait

de noter à la fois les paroles, le chant et l'accompagnement; il

n'était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la

famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d'en être

fier. On pensait: «C'est un vieux fou. Qui sait? Il a peut-être du

génie...»--Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit

au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa

bourgade?... Mais la mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur

que la bonne._

«_Le malheur était qu'une telle passion ne semblait pas avouable y

dans ce milieu; et l'enfant n'avait pas la solide déraison du

grand-oncle. Il se cachait pour lire les élucubrations du vieux

maniaque, qui constituèrent le fond de sa baroque éducation musicale.

Vaniteux, craintif devant son père et devant l'opinion, il ne voulait

rien dire de ses ambitions, à moins d'avoir réussi. Brave garçon,

écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois

français, qui n'osant, par faiblesse, tenir tête à la volonté des

leurs, s'y soumettent en apparence et vivent dans une cachotterie

perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s'évertua sans goût

au travail qu'on lui avait assigné: incapable d'y réussir, comme d'y

échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les

examens nécessaires. Le principal avantage qu'il y voyait était

d'échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le

droit l'assommait; il était décidé à rien pas faire sa carrière.

Mais tant que son père vécut, il n'osa déclarer sa volonté.

Peut-être n'était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de

prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur existence, se leurrent

sur ce qu'ils feront plus tard, sur ce qu'ils pourraient faire. Pour le

moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à

Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux

passions: les femmes et la musique; affolé par les concerts, non moins

que par le plaisir. Il y perdit des années, sans profiter des moyens

qu'il aurait eus de compléter son instruction musicale. Son orgueil

ombrageux, son mauvais caractère indépendant et susceptible,

l'empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander aucun conseil._

«_Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il

se mit à composer, sans avoir eu le courage d'acquérir la technique

nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le

goût du plaisir l'avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il

sentait vivement; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait; en

fin de compte, il n'exprimait que des banalités. Le pire était qu'il y

avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J'ai lu deux

de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes,

restées à l'état d'ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets

sur une tourbière... Et quel étrange cerveau! Il a voulu m'expliquer

les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus.

Mais une telle passion, un sérieux si profond! Les larmes lui viennent

aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu'il aime. Il

est touchant et burlesque. Dans le moment que fêtais près de lui rire

au nez, j'avais envie de l'embrasser... Une honnêteté foncière. Un

robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour

les fausses gloires,--tout en ne pouvant se défendre d'une naïve

admiration de petit bourgeois pour les gens à succès..._

«_Il avait un petit héritage. En quelques mois, il le mangea; et, se

trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils,

l'honnêteté criminelle d'épouser une fille sans ressources, qu'il

avait séduite; elle avait une belle voix et faisait de la musique, sans

amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et du médiocre talent

qu'il avait acquis à jouer du violoncelle. Naturellement, ils ne

tardèrent pas à voir leur commune médiocrité et à ne plus se

supporter. Une fille leur était venue. Le père reporta sur l'enfant

son pouvoir d'illusions; il pensa qu'elle serait ce qu'il n'avait pu

être. La fillette tenait de sa mère: c'était une pianoteuse, qui

n'avait pas ombre de talent; elle adorait son père et s'appliquait à

sa tâche, pour lui plaire. Pendant plusieurs années, ils coururent les

hôtels des villes d'eaux, ramassant plus d'affronts que de monnaie.

L'enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint

plus acariâtre, chaque jour. Et ce fut la misère sans fond, sans

espoir d'en sortir, avivée par le sentiment d'un idéal que l'on se

sait incapable d'atteindre..._

«_Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable de raté, dont la

vie n'a été qu'une suite de déboires: «Voilà ce que j'aurais pu

être. Nos âmes d'enfants avaient des traits communs, et certaines

aventures de notre vie se ressemblent; j'ai même trouvé quelque

parenté dans nos idées musicales; mais les siennes se sont arrêtées

en chemin. À quoi a-t-il tenu que je n'aie pas sombré, comme lui? Sans

doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de ta vie. Et même, à ne

prendre que ma volonté, est-ce uniquement à mes mérites que je la

dois? N'est-ce pas plutôt à ma race, à mes amis, à Dieu qui m'a

aidé?...» Ces pensées fendent humble. On se sent fraternel à tous

ceux qui aiment l'art et qui souffrent pour lui. Du plus bas au plus

haut, la distance n'est pas grande..._

«_Là-dessus, j'ai songé à ce que vous m'écriviez. Vous avez raison:

un artiste n'a pas le droit de se tenir à l'écart, tant qu'il peut

venir en aide à d'autres. Je resterai donc, je m'obligerai à passer

quelques mois par année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique

j'aie peine à me réhabituer à ces villes. Mais il ne faut pas

abdiquer. Si je ne réussie pas à être d'une grande utilité, comme

j'ai des raisons de le craindre, ce séjour me sera peut-être utile à

moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l'avez voulu. Et

puis,... (je neveux pas mentir)... je commence à y trouver du plaisir.

Adieu, tyran. Vous triomphez. J'en arrive, non seulement à faire ce que

vous voulez que je fasse, mais à l'aimer._

CHRISTOPHE.»

*

* *

Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa

curiosité d'artiste, réveillée, se laissait reprendre an spectacle de

l'art renouvelé. Tout ce qu'il voyait et faisait, il l'offrait en

pensée à Grazia; il le lui écrivait. Il savait bien qu'il se faisait

illusion sur l'intérêt qu'elle y pouvait trouver; il la soupçonnait

d'un peu d'indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas

trop la lui montrer.

Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine. Des lettres

affectueuses et mesurées, comme l'étaient ses gestes. En lui contant

sa vie, elle ne se départait pas d'une réserve tendre et fière. Elle

savait avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le cœur de

Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une

exaltation, où elle, ne roulait pas le suivre. Mais elle était trop

femme pour ignorer le secret de ne point décourager l'amour de son ami

et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que

des paroles indifférentes avaient causée. Christophe ne tarda pas à

deviner cette tactique; et, par une ruse d'amour, il s'efforçait à son

tour de contenir ses élans, d'écrire des lettres plus mesurées, afin

que les réponses de Grazia s'appliquassent moins à l'être.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 19 / 29 段