Elle apparut, à l'autre tournant de la route. Vêtue de noir, elle se

détachait sur la clarté du ciel; derrière elle, deux enfants, un

garçon et une fille, de six à huit ans, jouaient, cueillaient des

fleurs. À quelques pas, ils se reconnurent. Leur émotion se trahit

dans leurs yeux; mais nulle exclamation, à peine un geste de surprise.

Lui, très troublé; elle... ses lèvres tremblaient un peu. Ils

s'arrêtèrent.

Presque à voix basse:

--Grazia!

--Vous ici!

Ils se donnèrent la main, et restèrent sans parler. La première,

Grazia fit un effort pour rompre le silence. Elle dit où elle habitait,

demanda où il était. Questions et réponses machinales, qu'ils

écoutaient à peine, qu'ils entendirent après, quand ils furent

séparés: ils se contemplaient. Les enfants l'avaient rejointe. Elle

les lui présenta. Il éprouvait pour eux un sentiment hostile. Il les

regarda sans bonté, et ne dit rien: il était plein d'elle, uniquement

occupé à étudier son beau visage souffrant et vieilli. Elle était

gênée par ses yeux. Elle dit:

--Voulez-vous venir, ce soir?

Elle nomma l'hôtel.

Il demanda où était son mari. Elle montra son deuil. Il était trop

ému pour continuer l'entretien. Il la quitta gauchement. Mais après

avoir fait deux pas, il revint vers les enfants, qui cueillaient des

fraises, il les prit avec brusquerie, les embrassa, et se sauva.

Le soir, il vint à l'hôtel. Elle était sous la véranda vitrée.

Ils s'assirent à l'écart. Peu de monde: deux ou trois vieilles

personnes. Christophe était sourdement irrité de leur présence.

Grazia le regardait. Il regardait Grazia, en répétant son nom,

tout bas.

--J'ai bien changé, n'est-ce pas? dit-elle.

Il avait le cœur gonflé d'émotion.

--Vous avez souffert, dit-il.

--Vous aussi, fit-elle avec pitié, en regardant son visage ravagé

par la peine et par la passion.

Ils ne trouvèrent plus de mots.

--Je vous en prie, dit-il après un instant, allons ailleurs!

Est-ce que nous ne pouvons pas nous parler dans un lieu où nous

soyons seuls?

--Non, mon ami, restons, restons ici, nous sommes bien. Qui

fait attention à nous?

--Je ne suis pas libre de parler.

--Cela est mieux, ainsi.

Il ne comprit pas pourquoi. Plus tard, quand il repassa l'entretien dans

sa mémoire, il pensa qu'elle n'avait pas confiance en lui. Mais

c'était qu'elle avait une peur instinctive des scènes d'émotion; elle

cherchait un abri contre les surprises de leurs cœurs; même, elle

aimait la gêne de cette intimité dans un salon d'hôtel, qui

protégeait la pudeur de son trouble secret.

Ils se dirent, à mi-voix, avec de fréquents silences, les grandes

lignes de leur vie. Le comte Berény avait été tué en duel, quelques

mois auparavant; et Christophe comprit qu'elle n'avait pas été très

heureuse avec lui. Elle avait aussi perdu un enfant, son premier-né.

Elle évitait toute plainte. Elle détourna l'entretien d'elle-même,

pour interroger Christophe, et elle témoigna, au récit de ses

épreuves, une affectueuse compassion.

Les cloches sonnaient. C'était un dimanche soir. La vie était

suspendue...

Elle lui demanda de revenir, le surlendemain. Il fut affligé

de ce qu'elle fût si peu pressée de le revoir. En son cœur se

mêlaient le bonheur et la peine.

Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de venir. Ce mot

banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, dans son salon particulier.

Elle était avec ses deux enfants. Il les regarda, avec un peu de

trouble encore et beaucoup de tendresse. Il trouva que la

petite,--l'aînée,--ressemblait à sa mère; il ne demanda pas à qui

ressemblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des livres

ouverts sur la table;--leurs yeux tenaient un autre langage. Il comptait

parvenir à lui parler plus intimement. Mais entra une amie d'hôtel. Il

vit l'aimable politesse, avec laquelle Grazia recevait cette

étrangère; elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux

visiteurs. Il en fut affligé; il ne lui en voulut pas. Elle proposa une

promenade ensemble, il accepta; la compagnie de cette autre femme,

pourtant jeune et agréable, le glaça; et sa journée fut gâtée.

Il ne revit plus Grazia que deux jours après. Pendant ces deux jours,

il ne vécut que pour l'heure qu'il allait passer avec elle.--Cette fois

encore, il ne réussit pas mieux à lui parler. Tout en se montrant

bonne, elle ne se départait pas de sa réserve. Christophe y ajouta par

quelques effusions de sentimentalité germanique, qui la gênèrent, et

contre lesquelles, d'instinct, elle réagit.

Il lui écrivit une lettre, qui la toucha. Il disait que la vie était

si courte! Et la leur, si avancée, déjà! Ils n'avaient plus que peu

de temps à se voir: il était douloureux, et presque criminel de ne pas

en profiter pour se parler librement.

Elle répondit, par un mot affectueux; elle s'excusait de garder,

malgré elle, une certaine méfiance, depuis que la vie l'avait

blessée; cette habitude de réserve, elle ne pouvait la perdre; toute

manifestation trop vive, même d'un sentiment vrai, la choquait,

l'effrayait. Mais elle sentait le prix de l'amitié retrouvée; et elle

en était aussi heureuse que lui. Elle le priait de venir dîner, le

soir.

Son cœur fut inondé de reconnaissance. Dans sa chambre d'hôtel,

couché sur son lit, la tête dans ses oreillers, il sanglota. C'était

la détente de dix ans de solitude. Car depuis la mort d'Olivier, il

était resté seul. Cette lettre apportait le mot de résurrection pour

son cœur affamé de tendresse. La tendresse!... Il croyait y avoir

renoncé: il lui avait bien fallu apprendre à s'en passer! Il sentait

aujourd'hui combien elle lui manquait, et tout ce qu'il avait accumulé

d'amour.

Douce et sainte soirée... Il ne put lui parler que de sujets

indifférents, malgré leur intention de ne se cacher rien. Mais que de

choses bienfaisantes il dit sur le piano, où elle l'invita du regard à

lui parler! Elle était frappée de l'humilité de cœur de cet homme,

qu'elle avait connu orgueilleux et violent. Quand il partit, l'étreinte

silencieuse de leurs mains dit qu'ils s'étaient retrouvés, qu'ils ne

se perdraient plus.--Il pleuvait, sans un souffle de vent. Le cœur de

Christophe chantait...

Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne

retarda pas d'une heure son départ, sans qu'il osât le lui demander,

ni s'en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les

enfants; à un moment, il était si plein d'amour et de bonheur qu'il

voulut le lui dire; mais d'un geste très doux, elle l'arrêta, en

souriant:

--Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire.

Ils s'assirent, au détour du chemin où ils s'étaient rencontrés.

Elle regardait, souriante toujours, la vallée à ses pieds; mais ce

n'était pas la vallée qu'elle voyait, il contemplait le suave visage

où les tourments avaient laissé leur marque; dans l'épaisse chevelure

noire, partout des fils blancs se montraient. Il ressentait une

adoration pitoyable et passionnée pour cette chair qui s'était

imprégnée des souffrances de l'âme. L'âme était partout visible en

ces blessures du temps.--Et il demanda, à voix basse et tremblante,

comme une faveur précieuse, qu'elle lui donnât... un de ses cheveux

blancs.

Elle partit. Il ne pouvait comprendre pourquoi elle ne voulait pas qu'il

l'accompagnât. Il ne doutait point de son amitié; mais sa réserve le

déconcertait. Il ne put rester deux jours dans le pays; il partit dans

une autre direction. Il tâcha d'occuper son esprit en voyages, en

travaux. Il écrivit à Grazia. Elle lui répondit, deux ou trois

semaines après, de courtes lettres, où se montrait une amitié

tranquille, sans impatience, sans inquiétude. Il en souffrait et il les

aimait. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui en faire un reproche;

leur affection était trop récente, trop récemment renouvelée! Il

tremblait de la perdre. Et pourtant, chaque lettre qui lui venait d'elle

respirait un calme loyal qui aurait dû le rassurer. Mais qu'elle était

différente de lui!...

Ils avaient convenu de se retrouver à Rome, vers la fin de l'automne.

Sans la pensée de la revoir, ce voyage aurait eu pour Christophe peu de

charme. Son long isolement l'avait rendu casanier; il n'avait plus de

goût à ces déplacements inutiles, où se complaît l'oisiveté

fiévreuse d'aujourd'hui. Il avait peur d'un changement d'habitudes,

dangereux pour le travail régulier de l'esprit. D'ailleurs, l'Italie ne

l'attirait point. Il ne la connaissait que par l'infâme musique des

«véristes» et par les airs de ténor que la terre de Virgile inspire

périodiquement aux littérateurs en voyage. Il éprouvait pour elle

l'hostilité méfiante d'un artiste d'avant-garde, qui a trop souvent

entendu invoquer le nom de Rome par les pires champions de la routine

académique. Enfin, ce vieux levain d'antipathie instinctive, qui couve

au fond des cœurs du Nord pour les hommes du Midi, ou du moins pour le

type légendaire de jactance oratoire qui représente, aux yeux des

hommes du Nord, les hommes du Midi. Rien que d'y penser, Christophe

faisait sa lippe dédaigneuse... Non, il n'avait nulle envie de faire

plus ample connaissance avec le peuple sans musique.--(Ainsi le

nommait-il, avec son outrance coutumière: «Car que comptent,

disait-il, dans la musique de l'Europe actuelle, ses grattements de

mandoline et ses vociférations de mélodrames hâbleurs?»)--Mais à ce

peuple pourtant, Grazia appartenait. Pour la retrouver, jusqu'où et par

quels chemins Christophe ne fût-il pas allé? Il en serait quitte pour

fermer les yeux, jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe.

Fermer les yeux, il y était habitué. Depuis tant d'années, ses volets

étaient clos sur sa vie intérieure! Dans cette fin d'automne, c'était

plus nécessaire que jamais. Trois semaines de suite, il avait plu sans

répit. Et depuis, une calotte grise d'impénétrables nuées pesait sur

les vallées de Suisse, grelottantes et mouillées. Les yeux avaient

perdu le souvenir de la saveur du soleil. Pour en retrouver en soi

l'énergie concentrée, il fallait commencer par faire nuit complète,

et, sous les paupières closes, descendre au fond de la mine, dans les

galeries souterraines du rêve. Là dormait dans, la houille le soleil

des jours morts. Mais à passer sa vie, accroupi, à creuser, on sortait

de là brûlé, l'échine et les genoux raides, les membres déformés,

le regard trouble, avec des yeux d'oiseau de nuit. Bien des fois,

Christophe avait rapporté de la mine le feu péniblement extrait, qui

réchauffe les cœurs transis. Mais les rêves du Nord sentent la

chaleur du poêle. On ne s'en doute pas, lorsqu'on vit, dedans; on aime

cette tiédeur lourde, on aime ce demi-jour et les songes entassés dans

la tête pesante. On aime ce qu'on a. Il faut bien s'en contenter!...

Lorsqu'au sortir de la barrière alpestre, Christophe, assoupi dans un

coin de son wagon, aperçut le ciel immaculé et la lumière qui coulait

sur les pentes des monts, il lui sembla rêver. De l'autre côté du

mur, il venait de laisser le ciel éteint, le jour crépusculaire. Si

brusque était le changement qu'il en sentit d'abord plus de surprise

que de joie. Il lui fallut quelque temps avant que l'âme, engourdie,

peu à peu se détendit, fendît l'écorce qui l'emprisonnait, et que le

cœur se dégageât des ombres du passé. Mais à mesure que la journée

s'avançait, la lumière moelleuse l'entourait de ses bras; et, perdant

le souvenir de tout ce qui avait été, il buvait avidement la volupté

de voir.

Plaines du Milanais. Œil du jour qui se reflète dans les canaux

bleutés, dont le réseau de veines sillonne les rizières duvetées.

Arbres d'automne, à la souple maigreur, au squelette élégant d'un

dessin contourné, avec des touffes de duvet roux. Montagnes de Vinci,

Alpes neigeuses à l'éclat adouci, dont la ligne orageuse encercle

l'horizon, frangée d'orange, d'or vert et d'azur pâle. Soir qui tombe

sur l'Apennin. Descente sinueuse le long des monts abrupts, aux courbes

serpentines, dont le rythme se répète et s'enchaîne, en une

farandole.--Et soudain, au bas de la pente, comme un baiser, l'haleine

de la mer, aux orangers mêlée. La mer, la mer latine et sa lumière

d'opale, où dorment, suspendues, des barques par volées, aux ailes

repliées...

Sur le bord de la mer, à un village de pécheurs, le train restait

arrêté. On expliquait aux voyageurs qu'à la suite des grandes pluies,

un éboulement s'était produit dans un tunnel, sur la voie de Gênes à

Pise; tous les trains avaient des retards de plusieurs heures.

Christophe, qui avait pris un billet direct pour Rome, fut ravi de cette

malchance qui soulevait les protestations de ses compagnons. Il sauta

sur le quai et profita de l'arrêt pour courir vers la mer, dont le

regard l'attirait. Il fut si bien attiré qu'une ou deux heures après,

quand siffla le train qui reparlait, Christophe était dans une barque,

et, le voyant passer, lui cria: «Bon voyage!» Sur la mer lumineuse,

dans la nuit lumineuse, il se laissait bercer, longeant les promontoires

bordés de cyprès enfantins. Il s'installa dans le village, il y passa

cinq jours dans une joie perpétuelle. Il était comme un homme qui sort

d'un long jeûne, et qui dévore. De tous ses sens affamés, il mangeait

la splendide lumière.... Lumière, sang du monde, fleuve de vie, qui,

par nos yeux, nos narines, nos lèvres, tous les pores de la peau,

t'infiltres dans la chair, lumière plus nécessaire à la vie que le

pain,--qui te voit dévêtue de tes voiles du Nord, pure, brûlante et

nue, se demande comment il a jamais pu vivre sans te posséder, et sait

qu'il ne pourra plus jamais vivre sans te désirer.

Cinq jours, Christophe se plongea dans une soulerie de soleil. Cinq

jours, il oublia--pour la première fois--qu'il était musicien. La

musique de son être s'était muée en lumière. L'air, la mer et la

terre: symphonie du soleil! Et de cet orchestre, avec quel art inné

l'Italie sait user! Les autres peuples peignent d'après la nature;

l'Italien collabore avec elle; il peint avec le soleil. Musique des

couleurs. Tout est musique, tout chante. Un mur du chemin, rouge,

craquelé d'or; au-dessus, deux cyprès à la toison crêpelée; le ciel

d'un bleu avide, autour. Un escalier de marbre, blanc et raide, qui

monte entre des murs roses, vers une façade bleue. Des maisons

multicolores, abricot, citron, cédrat, qui luisent parmi les oliviers,

fruits merveilleux, dans le feuillage... La vision italienne est une

sensualité; les yeux jouissent des couleurs, comme la langue d'un fruit

juteux et parfumé. Sur ce régal nouveau, Christophe se jetait, avec

gourmandise; il prenait sa revanche de l'ascétisme des visions grises

auxquelles il avait été jusque-là condamné. Son abondante nature,

étouffée par le sort, prenait soudain conscience des puissances de

jouir dont il n'avait rien fait; elles s'emparaient de la proie qui leur

était offerte: odeurs, couleurs, musique des voix, des cloches et de la

mer, voluptueuses caresses de l'air et de la lumière.... Christophe ne

pensait à rien. Il était dans la béatitude. Il n'en sortait que pour

faire part de sa joie à ceux qu'il rencontrait; à son batelier, un

vieux pêcheur, aux yeux vifs et plissés, coiffé d'une toque rouge de

sénateur vénitien;--à son unique commensal, un Milanais, qui mangeait

du macaroni, en roulant des yeux d'Othello, atroces, noirs de haine

furieuse, homme apathique;--au garçon de restaurant, qui, pour porter

un plateau, ployait le cou, tordait les bras et le torse, comme un ange

de Bernin;--au petit saint Jean, dardant des œillades coquettes, qui

mendiait sur le chemin, en offrant une orange avec la branche verte. Il

interpellait les voiturins, vautrés, la tête en bas au fond de leurs

chariots, et poussant, par accès intermittents, les mille et un

couplets d'un chant nasillard. Il se surprenait à fredonner _Cavalliera

rusticana!_ Le but de son voyage était oublié. Oubliée, sa hâte

d'arriver au but, de rejoindre Grazia....

Jusqu'au jour où l'image aimée se réveilla. Fut-ce au choc d'un

regard, rencontré sur la route, ou d'une inflexion de voix, grave et

chantante? Il n'en eut pas conscience. Mais une heure vint où, de tout

ce qui l'entourait, du cercle des collines couvertes d'oliviers, et des

hautes arêtes polies de l'Apennin, que sculptent l'ombre épaisse et le

soleil ardent, et des bois d'orangers, et de la respiration profonde de

la mer, rayonna la figure souriante de l'amie. Par les yeux innombrables

de l'air, les yeux de Grazia le regardaient. Elle fleurissait de cette

terre, comme une rose d'un rosier.

Alors, il reprit le train pour Rome, sans s'arrêter nulle part. Rien ne

l'intéressait des souvenirs italiens, des villes d'art du passé. De

Rome il ne vit rien, il ne chercha à rien voir; et ce qu'il en

aperçut, au passage, d'abord, des quartiers neufs sans style, des

bâtisses carrées, ne lui inspira pas le désir d'en connaître

davantage.

Aussitôt arrivé, il alla chez Grazia. Elle lui demanda:

--Par quel chemin êtes-vous venu? Vous êtes-vous arrêté à Milan,

à Florence?

--Non, dit-il. Pourquoi faire?

Elle rit.

--Belle réponse! Et que pensez-vous de Rome?

--Rien, dit-il, je n'ai rien vu.

--Mais encore?

--Rien. Pas un monument. Au sortir de l'hôtel, je suis venu

chez vous.

--Il suffit de dix pas, pour voir Rome... Regardez ce mur, en

face... Il n'y a qu'à voir sa lumière.

--Je ne vois que vous, dit-il.

--Vous êtes un barbare, vous ne voyez que votre idée. Et quand

êtes-vous parti de Suisse?

--Il y a huit jours.

--Qu'avez-vous donc fait, depuis?

--Je ne sais pas. Je me suis arrêté, par hasard, dans un pays près de

la mer. J'ai à peine fait attention au nom. J'ai dormi pendant huit

jours. Dormi, les yeux ouverts. Je ne sais pas ce que j'ai vu, je ne

sais pas ce que j'ai rêvé. Je crois que j'ai rêvé de vous. Je sais

que c'était très beau. Mais le plus beau, c'est que j'ai tout

oublié...

--Merci, dit-elle.

(Il n'écouta pas.)

--... Tout, reprit-il, tout ce qui était alors, tout ce qui

était avant. Je suis comme un homme nouveau, qui recommence

à vivre.

--C'est vrai, dit-elle, en le regardant avec ses yeux riants.

Vous avez changé, depuis notre dernière rencontre.

Il la regardait aussi, et ne la trouvait pas moins différente de celle

qu'il se rappelait. Non pas qu'elle eût changé pourtant, depuis deux

mois. Mais il la voyait avec des yeux tout neufs. Là-bas, en Suisse,

l'image des jours anciens, l'ombre légère de la jeune Grazia

s'interposait entre son regard et l'amie présente. Maintenant, au

soleil d'Italie, les rêves du Nord s'étaient fondus; il voyait dans la

clarté du jour l'âme et le corps réels de l'aimée. Qu'elle était

loin de la chevrette sauvage prisonnière à Paris, loin de la jeune

femme au sourire de saint Jean, qu'il avait retrouvée un soir, peu

après son mariage, pour la reperdre aussitôt! De la petite madone

Ombrienne avait fleuri une belle Romaine:

_Color verus, corpus solidum et succi plenum._

Ses formes avaient pris une harmonieuse plénitude; son corps était

baigné d'une fière langueur. Le génie du calme l'entourait. Elle

avait cette gourmandise du silence ensoleillé, de la contemplation

immobile, cette jouissance voluptueuse de la paix de vivre, que les

âmes du Nord ne connaîtront jamais bien. Ce qu'elle avait conservé

surtout du passé, c'était sa grande bonté, qui se mêlait à tous ses

autres sentiments. Mais on lisait des choses nouvelles dans son lumineux

sourire: une indulgence mélancolique, un peu de lassitude, une pointe

d'ironie, un paisible bon sens. L'âge l'avait voilée d'une certaine

froideur, qui l'abritait contre les illusions du cœur; elle se livrait

rarement; et sa tendresse se tenait en garde, avec un sourire

clairvoyant, contre les emportements de passion que Christophe avait

peine à réprimer. Avec cela, des faiblesses, des moments d'abandon au

souffle des jours, une coquetterie qu'elle raillait elle-même, mais

qu'elle ne combattait point. Nulle révolte contre les choses, ni contre

soi: un fatalisme très doux, dans une nature toute bonne et un peu

fatiguée.

Elle recevait beaucoup, et sans beaucoup choisir,--du moins en

apparence;--mais comme ses intimes appartenaient, en général, au même

monde, respiraient la même atmosphère, avaient été façonnés par

les mêmes habitudes, cette société formait une harmonie assez

homogène, très différente de celles que Christophe avait entendues,

en Allemagne et en France. La plupart étaient de vieille race

italienne, vivifiée çà et là par des mariages étrangers; il

régnait parmi eux un cosmopolitisme de surface, où se mêlaient avec

aisance les quatre langues principales et le bagage intellectuel des

quatre grandes nations d'Occident. Chaque peuple y apportait son appoint

personnel, les Juifs leur inquiétude et les Anglo-Saxons leur flegme;

mais le tout, aussitôt fondu dans le creuset italien. Quand des

siècles de grands barons pillards ont gravé dans une race tel profil

hautain et rapace d'oiseau de proie, le métal peut changer, l'empreinte

reste la même. Certaines de ces figures qui semblaient le plus

italiennes, un sourire de Luini, un regard voluptueux et calme de

Titien, fleurs de l'Adriatique ou des plaines lombardes, s'étaient

épanouies sur des arbustes du Nord transplantés dans le vieux sol

latin. Quelles que soient les couleurs broyées sur la palette de Rome,

la couleur qui ressort est toujours le romain.

Christophe, sans pouvoir analyser son impression, admirait le parfum de

culture séculaire, de vieille civilisation, que respiraient ces âmes,

souvent assez médiocres, et, quelques-unes même, au-dessous du

médiocre. Impalpable parfum, qui tenait à des riens, une grâce

courtoise, une douceur de manières qui savait être affectueuse, tout

en gardant sa malice et son rang, une finesse élégante de regard, de

sourire, d'intelligence alerte et nonchalante, sceptique, diverse et

aisée. Rien de raide et de rogue. Rien de livresque. On n'avait pas à

craindre de rencontrer ici un de ces psychologues de salons parisiens,

embusqué derrière son lorgnon, ou le caporalisme de quelque docteur

allemand. Des hommes, tout simplement, et des hommes très humains, tels

que l'étaient déjà les amis de Térence et de Scipion l'Emilien...

_Homo sum..._

Belle façade! La vie était plus apparente que réelle. Par dessous,

l'incurable frivolité, commune à la société mondaine de tous les

pays. Mais ce qui donnait à celle-ci ses caractères de race, c'était

son indolence. La frivolité française s'accompagne d'une fièvre

nerveuse, un mouvement perpétuel du cerveau, même quand il se meut à

vide. Le cerveau italien sait se reposer. Il ne le sait que trop. Il est

doux de sommeiller à l'ombre chaude, sur le tiède oreiller d'un mol

épicurisme et d'une intelligence ironique, très souple, assez

curieuse, et prodigieusement indifférente, au fond.

Tous ces hommes manquaient d'opinions décidées. Ils se mêlaient à la

politique et a l'art, avec le même dilettantisme. On voyait là des

natures charmantes, de ces belles figures italiennes de patriciens aux

traits fins, aux yeux intelligents et doux, aux manières tranquilles,

qui aimaient d'un cœur affectueux la nature, les vieux peintres, les

fleurs, les femmes, les livres, la bonne chère, la patrie, la

musique... Ils aimaient tout. Ils ne préféraient rien. On avait le

sentiment parfois qu'ils n'aimaient rien. L'amour tenait pourtant une

large place dans leur vie; mais c'était à condition qu'il ne la

troublât point. Il était indolent et paresseux, comme eux; même dans

la passion, il prenait volontiers un caractère familial. Leur

intelligence, bien faite et harmonieuse, s'accommodait d'une inertie où

les contraires de la pensée se rencontraient, sans heurts,

tranquillement associés, souriants, émoussés, rendus inoffensifs. Ils

avaient peur des croyances entières, des partis excessifs, et se

trouvaient à l'aise dans les demi-solutions et les demi-pensées. Ils

étaient d'esprit conservateur-libéral. Il leur fallait une politique

et un art à mi-hauteur: des stations climatiques, où l'on ne risque

pas d'avoir le souffle coupé et des palpitations. Ils se

reconnaissaient dans le théâtre paresseux de Goldoni, ou dans la

lumière égale et diffuse de Manzoni. Leur aimable nonchaloir n'en

était pas inquiété. Ils n'eussent pas dit, comme leurs grands

ancêtres: «_Primum vivere..._», mais plutôt: «_Dapprima, quieto

vivere._»

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 16 / 29 段