Vivre tranquille. C'était le vœu secret, la volonté de tous, même

des plus énergiques, de ceux qui dirigeaient l'action politique. Tel

petit Machiavel, maître de soi et des autres, le cœur aussi froid que

la tête, l'intelligence lucide et ennuyée, sachant, osant se servir de

tous moyens pour ses fins, prêt à sacrifier toutes ses amitiés à son

ambition, était capable de sacrifier son ambition à une seule chose:

le sacrosaint _quieto vivere._ Ils avaient besoin de longues périodes

d'anéantissement. Quand ils sortaient de là, ainsi que d'un bon

sommeil, ils étaient frais et dispos; ces hommes graves, ces

tranquilles madones, étaient pris brusquement d'une fringale de parole,

de gaieté, de vie sociale: il leur fallait se dépenser en une

volubilité de gestes et de mots, de saillies paradoxales, d'humour

burlesque: ils jouaient l'_opera buffa._ Dans cette galerie de portraits

italiens, on eût trouvé rarement l'usure de la pensée, cet éclat

métallique des prunelles, ces visages flétris par le travail

perpétuel de l'esprit, comme on en voit, au Nord. Pourtant il ne

manquait pas, ici comme partout, d'âmes qui se rongeaient et qui

cachaient leurs plaies, de désirs, de soucis qui couvaient sous

l'indifférence et, voluptueusement, s'enveloppaient de torpeur.

Sans parler, chez certains, d'étranges échappées, baroques,

déconcertantes, indices d'un déséquilibre obscur, propre aux très

vieilles races,--comme les failles qui s'ouvrent dans la Campagne

Romaine.

Il y avait bien du charme dans l'énigme nonchalante de ces âmes, de

ces yeux calmes et railleurs, où dormait un tragique caché. Mais

Christophe n'était pas d'humeur à le reconnaître. Il enrageait de

voir Grazia entourée de gens du monde. Il leur en voulait, et il loi en

voulait. Il la bouda, de même qu'il boudait Rome. Il espaça ses

visites, il se promit de repartir.

Il ne repartit pas. Il commençait de sentir, malgré lui, l'attrait

de ce monde italien, qui l'irritait.

Pour le moment, il s'isola. Il flâna dans Rome, et autour. La lumière

romaine, les jardins suspendus, la Campagne, que ceint, comme une

écharpe d'or, la mer ensoleillée, lui révélèrent peu à peu le

secret de la terre enchantée. Il s'était juré de ne pas faire un pas

pour aller voir ces monuments morts, qu'il affectait de dédaigner; il

disait en bougonnant qu'il attendrait qu'ils vinssent le trouver. Ils

vinrent: il les rencontra, au hasard de ses promenades, dans la Ville au

sol onduleux. Il vit, sans l'avoir cherché, le Forum rouge, au soleil

couchant, et les arches à demi écroulées du Palatin, au fond

desquelles l'azur profond se creuse, gouffre de lumière bleue. Il erra

dans la Campagne immense, près du Tibre rougeâtre, gras de boue, comme

de la terre qui marche,--et le long des aqueducs ruinés, gigantesques

vertèbres de monstres antédiluviens. D'épaisses masses de nuées

noires roulaient dans le ciel bleu. Des paysans à cheval poussaient, à

coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs

gris perle à longues cornes; et, sur la voie antique, droite,

poussiéreuse et nue, des pâtres chèvre-pieds, les cuisses recouvertes

de peaux velues, cheminaient en silence, avec des théories de petits

ânes et d'ânons. Au fond de l'horizon, la chaîne de la Sabine, aux

lignes olympiennes, déroulait ses collines; et sur l'autre rebord delà

coupe du ciel, les vieux murs de la ville, la façade de Saint-Jean,

surmontée de statues qui dansaient, profilaient leurs noires

silhouettes... Silence... Soleil de feu... Le vent passait sur la

plaine... Sur une statue sans tête, au bras emmailloté, battue par

les flots d'herbe, un lézard, dont le cœur paisible palpitait,

s'absorbait, immobile, dans son repas de lumière. Et Christophe, la

tête bourdonnante de soleil (et quelquefois aussi de vin des

_Castelli_), près du marbre brisé, assis sur le sol noir, souriant,

somnolent et baigné par l'oubli, buvait la force calme et violente de

Rome.--Jusqu'à la nuit tombante.--Alors, le cœur étreint d'une

angoisse, il fuyait la solitude funèbre où la lumière tragique

s'engloutissait... Ô terre, terre ardente, terre passionnée et muette!

Sous ta paix fiévreuse, j'entends sonner encore les trompettes des

légions. Quelles fureurs de vie grondent dans ta poitrine! Quel désir

du réveil!

Christophe trouva des âmes, où brûlaient des tisons du feu

séculaire. Sous la poussière des morts, ils s'étaient conservés. On

eût pensé que ce feu se fût éteint, avec les yeux de Mazzini. Il

revivait. Le même. Bien peu voulaient le voir. Il troublait la

quiétude de ceux qui dormaient. C'était une lumière claire et

brutale. Ceux qui la portaient,--de jeunes hommes (le plus âgé n'avait

pas trente-cinq ans), libres intellectuels, qui différaient, entre eux,

de tempérament, d'éducation, d'opinions et de foi--étaient unis dans

le même culte pour cette flamme de la nouvelle vie. Les étiquettes de

partis, les systèmes de pensée ne comptaient point pour eux: la grande

affaire était de «penser avec courage». Être francs, et oser! Ils

secouaient rudement le sommeil de leur race. Après la résurrection

politique de l'Italie, réveillée de la mort à l'appel des héros,

après sa toute récente résurrection économique, ils avaient

entrepris d'arracher du tombeau la pensée italienne. Ils souffraient,

comme d'une injure, de l'atonie paresseuse et peureuse de l'élite, de

sa lâcheté d'esprit, de sa verbolâtrie. Leur voix retentissait dans

le brouillard de rhétorique et de servitude morale, accumulé depuis

des siècles sur l'âme de la patrie. Ils y soufflaient leur réalisme

impitoyable et leur intransigeante loyauté. Ils avaient la passion de

l'intelligence claire, que suit l'action énergique. Capables, à

l'occasion, de sacrifier les préférences de leur raison personnelle au

devoir de discipline que la vie nationale impose à l'individu, ils

réservaient pourtant leur autel le plus haut et leurs plus pures

ardeurs à la vérité. Ils l'aimaient, d'un cœur fougueux et pieux.

Insulté par ses adversaires, diffamé, menacé, un chef de ces jeunes

hommes[2] répondait, avec une calme grandeur:

«_Respectez la vérité! Je vous parle, à cœur ouvert, libre de toute

rancune. J'oublie le mal que j'ai reçu de vous et celui que je puis

vous avoir fait. Soyez vrais! Il n'est pas de conscience, il n'est pas

de hauteur de vie, il n'est pas de capacité de sacrifice, il n'est pas

de noblesse, là où n'existe pas un religieux, rigide et rigoureux

respect de la vérité. Exercez-vous dans ce devoir difficile. La

fausseté corrompt celui qui en use, avant de vaincre celui contre qui

on en use. Que vous y gagniez le succès immédiat, qu'importe? Les

racines de votre âme seront suspendues dans le vide, sur le sol rongé

par le mensonge. Je ne vous parle plus en adversaire. Nous sommes sur un

terrain supérieur à nos dissentiments, même si dans votre bouche

votre passion se pare du nom de patrie. Il est quelque chose de plus

grand que la patrie, c'est la conscience humaine. Il est des lois que

vous ne devez pas violer, sous peine d'être de mauvais Italiens. Vous

n'avez plus devant vous qu'un homme qui cherche la vérité; vous devez

entendre son cri. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui désire

ardemment vous voir grands et purs, et travailler avec vous. Car, que

vous le veuillez ou non, nous travaillons tous en commun avec tous ceux

dans le monde qui travaillent avec vérité. Ce qui sortira de nous (et

nous ne pouvons le prévoir) portera notre marque commune, si nous avons

agi avec vérité. L'essence de l'homme est là: dans sa merveilleuse

faculté de chercher la vérité, de la voir, de l'aimer, et de s'y

sacrifier.--Vérité, qui répands sur ceux qui te possèdent le souffle

magique de ta puissante santé!..._»

La première fois que Christophe entendit ces paroles, elles lui

semblèrent l'écho de sa propre voix; et il sentit que ces hommes et

lui étaient frères. Les hasards de la lutte des peuples et des idées

pouvaient les jeter, un jour, les uns contre les autres, dans la

mêlée; mais amis ou ennemis, ils étaient, ils seraient toujours de la

même famille humaine. Ils le savaient, comme lui. Ils le savaient avant

lui. Il était connu d'eux, avant qu'il les connût. Car ils étaient

déjà les amis d'Olivier. Christophe découvrit que les œuvres de son

ami--(quelques volumes de vers, des essais de critique),--qui

n'étaient à Paris lues que d'un petit nombre, avaient été traduites

par ces Italiens et leur étaient familières.

Plus tard, il devait découvrir les distances infranchissables qui

séparaient ces âmes de celle d'Olivier. Dans leur façon de juger les

autres, ils restaient uniquement Italiens, enracinés dans la pensée de

leur race. De bonne foi, ils ne cherchaient dans les œuvres

étrangères que ce que voulait y trouver leur instinct national;

souvent, ils n'en prenaient que ce qu'ils y avaient mis d'eux-mêmes, à

leur insu. Critiques médiocres et piètres psychologues, ils étaient

trop entiers, pleins d'eux-mêmes et de leurs passions, même quand ils

étaient épris de la vérité. L'idéalisme italien ne sait pas

s'oublier; il ne s'intéresse point aux rêves impersonnels du Nord; il

ramène tout à soi, à ses désirs, à son orgueil de race, qu'il

transfigure. Consciemment ou non, il travaille toujours pour la _terza

Roma._ Il faut convenir que, pendant des siècles, il ne s'est pas

donné grand mal pour la réaliser! Ces beaux Italiens, bien taillés

pour l'action, n'agissent que par passion, et se lassent vite

d'agir; mais quand la passion souffle, elle les soulève plus haut

que tous les autres peuples: on l'a vu par l'exemple de leur

_Risorgimento._--C'était un de ces grands vents qui commençait à

passer sur la jeunesse italienne de tous les partis: nationalistes,

socialistes, néo-catholiques, libres idéalistes, tous Italiens

irréductibles, tous, d'espoir et de vouloir, citoyens de la Rome

impériale, reine de l'univers.

Tout d'abord, Christophe ne remarqua que leur généreuse ardeur et les

communes antipathies qui l'unissaient à eux. Ils ne pouvaient manquer

de s'entendre avec lui, dans le mépris de la société mondaine, à

laquelle Christophe gardait rancune des préférences de Grazia. Ils

haïssaient plus que lui cet esprit de prudence, cette apathie, ces

compromis et ces arlequinades, ces choses dites à moitié, ces pensées

amphibies, ce subtil balancement entre toutes les possibilités, sans se

décider pour aucune. Robustes autodidactes, qui s'étaient faits de

toutes pièces, et qui n'avaient pas eu les moyens ni le loisir de se

donner le dernier coup de rabot, ils outraient volontiers leur rudesse

naturelle et leur ton un peu âpre de _contadini_ mal dégrossis. Ils

voulaient être entendus. Ils voulaient être combattus. Tout, plutôt

que l'indifférence! Ils eussent, pour réveiller les énergies de leur

race, consenti joyeusement à en être les premières victimes.

En attendant, ils n'étaient pas aimés et ils ne faisaient rien pour

l'être. Christophe eut peu de succès, quand il voulut parler à Grazia

de ses nouveaux amis. Ils étaient déplaisants à cette nature éprise

de mesure et de paix. Il fallait bien reconnaître avec elle qu'ils

avaient une façon de soutenir les meilleures causes, qui donnait envie

parfois de s'en déclarer l'ennemi. Ils étaient ironiques et agressifs,

d'une dureté de critique qui touchait à l'insulte, même avec des gens

qu'ils ne voulaient point blesser. Ils étaient trop sûrs d'eux-mêmes,

trop pressés de généraliser, d'affirmer brutalement. Arrivés à

l'action publique avant d'être arrivés à la maturité de leur

développement, ils passaient d'un engouement à l'autre, avec

la même intolérance. Passionnément sincères, se donnant tout

entiers, sans rien économiser, ils étaient consumés par leur excès

d'intellectualisme, par leur labeur précoce et forcené. Il n'est pas

sain pour de jeunes pensées, au sortir de la gousse, de s'exposer au

soleil cru. L'âme en reste brûlée. Rien ne se fait de fécond qu'avec

le temps et le silence. Le temps et le silence leur avaient manqué.

C'est le malheur de trop de talents italiens. L'action violente et

hâtive est un alcool. L'intelligence qui y a goûté a peine ensuite à

s'en déshabituer; et sa croissance normale risque d'en rester faussée

pour toujours.

Christophe appréciait la fraîcheur acide de cette verte franchise, par

contraste avec la fadeur des gens du juste milieu, des _vie di mezzo_,

qui ont une peur éternelle de se compromettre et un subtil talent de ne

dire ni oui ni non. Mais bientôt, il dut convenir que ces derniers,

avec leur intelligence calme et courtoise, avaient aussi leur prix.

L'état de perpétuel combat où vivaient ses amis était lassant.

Christophe croyait de son devoir d'aller chez Grazia, afin de les

défendre. Il y allait parfois, afin de les oublier. Sans doute, ils lui

ressemblaient. Ils lui ressemblaient trop, lia étaient aujourd'hui ce

qu'il avait été, à vingt ans. Et le cours de la vie ne se remonte

pas. Au fond, Christophe savait bien qu'il avait dit adieu, pour son

compte, à ces violences, et qu'il s'acheminait vers la paix, dont les

yeux de Grazia semblaient tenir le secret. Pourquoi donc se

révoltait-il contre elle?... Ah! c'est qu'il eût voulu, par un

égoïsme d'amour, être seul à en jouir. Il ne pouvait souffrir que

Grazia en dispensât les bienfaits à tout venant, qu'elle fût prodigue

envers tous de son charmant accueil.

Elle lisait en lui; et, avec son aimable franchise, elle lui

dit, un jour:

--Vous m'en voulez d'être comme je suis? Il ne faut pas m'idéaliser,

mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu'une autre. Je ne

cherche pas le monde; mais j'avoue qu'il m'est agréable, de même que

j'ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à

lire des livres insignifiants, que vous dédaignez, mais qui me reposent

et qui m'amusent. Je ne puis me refuser à rien.

--Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles?

--La vie m'a enseigné à n'être pas difficile. On ne doit pas trop lui

demander. C'est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à

de braves gens, pas méchants, assez bons... (naturellement, à

condition de ne rien attendre d'eux! Je sais bien que si j'en avais

besoin, je ne trouverais plus grand monde...) Pourtant, ils me sont

attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais

bon marché du reste. Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Pardonnez-moi

d'être médiocre. Je sais faire du moins la différence de ce qu'il y a

de meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c'est le

meilleur.

--Je voudrais tout, dit-il, d'un ton boudeur.

Il sentait bien, pourtant, qu'elle disait vrai. Il était si sûr de

son affection qu'après avoir hésité pendant des semaines, un jour

il lui demanda:

--Est-ce que vous ne voudrez jamais...?

--Quoi donc?

--Être à moi.

Il se reprit:

--... que je sois à vous?

Elle sourit:

--Mais vous êtes à moi, mon ami.

--Vous savez bien ce que je veux dire.

Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le

regarda franchement:

--Non, mon ami, dit-elle avec tendresse.

Il ne put parler. Elle vit qu'il était affligé.

--Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez

cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis.

--Des amis, dit-il tristement. Rien de plus?

--Ingrat! Que voulez-vous de plus? M'épouser?... Vous souvenez-vous

d'autrefois, lorsque vous n'aviez d'yeux que pour ma belle cousine?

J'étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour

vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Maintenant, je pense que

c'est mieux, ainsi; c'est mieux que nous n'ayons pas exposé notre

amitié à l'épreuve de la vie en commun, de cette vie quotidienne, où

ce qu'il y a de plus pur finit par s'avilir...

--Vous dites cela, parce que vous m'aimez moins.

--Oh! non, je vous aime toujours autant.

--Ah! c'est la première fois que vous me le dites.

--Il ne faut plus qu'il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous, je

ne crois plus beaucoup au mariage. Le mien, je le sais, n'est pas un

exemple suffisant. Mais j'ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils

sont rares, les mariages heureux. C'est un peu contre nature. On ne peut

enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu'en mutilant l'une

d'elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là,

peut-être, des souffrances où l'âme ait profit à être trempée.

--Ah! dit-il, j'y vois une si belle chose, au contraire, l'union

de deux sacrifices, deux âmes mêlées en une!

--Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez

plus que qui que ce soit.

--Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une

famille, des enfants?... Ne me dites pas cela! Je les aimerais tant!

Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi?

--Je ne sais pas. Je ne crois pas... Peut-être avec une bonne

femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée,

et ne vous comprendrait pas.

--Que vous êtes mauvaise!... Mais vous avez tort de vous moquer.

C'est bon, une bonne femme, même qui n'a pas d'esprit.

--Je crois bien! Voulez-vous que je vous en trouve une?

--Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment

pouvez-vous parler ainsi?

--Qu'est-ce que j'ai dit?

--Vous ne m'aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à

me marier avec une autre?

--Mais c'est au contraire parce que je vous aime, que je serais

heureuse de faire ce qui pourrait vous rendre heureux.

--Alors, si c'est vrai...

--Non, non, n'y revenez pas! Je vous dis que ce serait votre

malheur...

--Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d'être heureux! Mais dites

la vérité: vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi?

--Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop,

pour être jamais malheureuse avec vous... Et puis, je vous dirai: je

crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à

présent. J'ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe... Mais à

parler franchement,--(n'est-ce pas? vous me le demandez, vous ne vous

fâcherez pas?)--eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être

assez sotte, au bout de quelques mois, pour n'être pas tout à fait

heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j'ai

pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde

puisse la ternir.

Lui, tristement:

--Oui, vous dites ainsi, pour m'adoucir la pilule. Je vous déplais.

Il y a des choses, en moi, qui vous sont odieuses.

--Mais non, je vous assure! N'ayez pas l'air si penaud. Vous êtes

un bon et cher homme.

--Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas

nous convenir?

--Parce que nous sommes trop différents, d'un caractère trop

accusé, tous deux, trop personnels.

--C'est pour cela que je vous aime.

--Moi aussi. Mais c'est aussi pour cela que nous nous trouverions

en conflit.

--Mais non!

--Mais si! Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me

reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je

l'étoufferais, je me tairais, et je souffrirais.

Les larmes viennent aux yeux de Christophe.

--Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J'aime mieux tous les

malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi.

--Mon ami, ne vous affectez pas... Vous savez, je dis ainsi,

je me flatte peut-être... Peut-être que je ne serais pas assez bonne

pour me sacrifier à vous.

--Tant mieux!

--Mais alors, c'est vous que je sacrifierais, et c'est moi qui me

tourmenterais, à mon tour... Vous voyez bien, c'est insoluble, d'un

côté comme de l'autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu'il y a

quelque chose de meilleur que notre amitié?

Il hoche la tête, en souriant avec un peu d'amertume.

--Oui, tout cela, c'est qu'au fond vous n'aimez pas assez.

Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit,

avec un soupir:

--Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune,

mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n'est pas très

fort, comme vous... Oh! vous, il y a des moments, quand je vous

regarde, vous avez l'air d'un gamin de dix-huit ans.

--Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint flétri!

--Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être plus.

Je le vois. Mais vous me regardez quelquefois, avec des yeux

d'adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche.

Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! a mon ardeur

d'autrefois! Comme dit l'autre, c'était le bon temps alors, j'étais

bien malheureuse! À présent, je n'ai plus assez de force pour l'être.

Je n'ai qu'un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour

oser l'épreuve du mariage. Ah! autrefois, autrefois!... Si quelqu'un

que je connais m'avait fait signe!...

--Eh bien, eh bien, dites...

--Non, ce n'est pas la peine...

--Ainsi, autrefois, si j'avais... Oh! mon Dieu!

--Quoi! si vous aviez? Je n'ai rien dit.

--J'ai compris. Vous êtes cruelle.

--Eh bien, autrefois, j'étais folle, voilà tout.

--Ce que vous dites là est encore pis.

--Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse

du mal. Je ne dirai donc plus rien.

--Mais si! Dites-moi... Dites quelque chose!...

--Quoi?

--Quelque chose de bon.

Elle rit.

--Ne riez pas.

--Et vous, ne soyez pas triste.

--Comment voulez-vous que je ne le sois pas?

--Vous n'en avez pas de raison, je vous assure.

--Pourquoi?

--Parce que vous avez une amie qui vous aime bien.

--C'est vrai?

--Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas?

--Dites-le encore!

--Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez plus insatiable?

Vous saurez vous contenter de notre chère amitié?

--Il faut bien!

--Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je

crois que je vous aime plus que vous ne m'aimez.

--Ah! si cela se pouvait!

Il dit cela, d'un tel élan d'égoïsme amoureux qu'elle rit. Lui

aussi. Il insistait:

--Dites!

Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha son visage de

celui de Christophe, et l'embrassa. Cela fut si inattendu! Il en fut

bouleversé d'émotion. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle

s'était dégagée. À la porte du salon, elle le regarda, un doigt sur

ses lèvres, faisant: «Chut!»--et disparut.

À partir de ce jour, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut

moins gêné dans ses relations avec elle. À des alternatives de

silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité

simple et recueillie. C'est le bienfait de la franchise en amitié. Plus

de sous-entendus, plus d'illusions ni de craintes. Ils connaissaient,

chacun, le fond de la pensée de l'autre. Lorsque Christophe se

retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui

l'irritaient, quand l'impatience le reprenait d'entendre son amie

échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l'ordinaire es

salons, elle s'en apercevait, le regardait, souriait. C'était assez, il

savait qu'ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui.

La présence de ce qu'on aime arrache à l'imagination son dard

envenimé; la fièvre du désir tombe; l'âme s'absorbe dans la chaste

possession de la présence aimée.--Grazia rayonnait d'ailleurs sur ceux

qui l'entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute

exagération, même involontaire, d'un geste ou d'un accent, la

blessait, comme quelque chose qui n'était pas simple et qui n'était

pas beau. Par là, elle agit à la longue sur Christophe. Après avoir

rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une

maîtrise de soi, une force d'autant plus grande qu'elle ne se

dépensait plus en vaines violences.

Leurs âmes se mêlaient. Le demi-sommeil de Grazia, souriante en son

abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l'énergie

morale de Christophe. Elle se prit, pour les choses de l'esprit, d'un

intérêt plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui

relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une

affection paresseuse, elle commença d'éprouver la curiosité d'autres

pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d'idées

modernes, qu'elle n'ignorait pas, mais où elle n'avait aucun goût à

s'aventurer seule, ne l'intimidait plus, maintenant qu'elle avait, pour

l'y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout

en s'en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs

iconoclastes lui avaient longtemps déplu.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 17 / 29 段