Elle naissait, à chaque instant. Car elle n'était pas encore

ossifiée, comme les âmes parvenues au terme de leur croissance, les

âmes qui vont mourir. Elle n'était pas la statue, mais le métal en

fusion. Chaque seconde faisait d'elle un nouvel univers. Christophe ne

songeait pas à fixer ses limites. Il s'abandonnait à cette joie de

l'homme qui, rejetant derrière lui le poids de son passé, part pour un

long voyage, le sang jeune, le cœur libre, et aspire l'air marin, et

croit que le voyage n'aura jamais de fin. Il était repris par la force

créatrice qui coule dans le monde; et la richesse du monde le

remplissait d'extase. Il aimait, il _était_ son prochain comme

lui-même. Et tout lui était «prochain», de l'herbe qu'il foulait à

la main qu'il serrait. Un arbre, l'ombre d'un nuage sur la montagne,

l'haleine des prairies, la ruche du ciel nocturne, bourdonnante des

essaims de soleils... c'était un tourbillon de sang... Il ne cherchait

pas à parler, ni penser... Rire, pleurer, se fondre dans cette

merveille vivante!... Écrire, pourquoi écrire? Est-ce qu'on peut

écrire l'indicible?... Mais que cela fût possible ou non, il fallait

qu'il écrivît. C'était sa loi. Les idées le frappaient, par

éclairs, en quelque lieu qu'il fût. Impossible d'attendre. Alors, il

écrivait, avec n'importe quoi, sur n'importe quoi; et il eût été

incapable souvent de dire ce que signifiaient ces phrases qui

jaillissaient de lui; et voici que pendant qu'il écrivait, d'autres

idées lui venaient, d'autres... il écrivait, il écrivait, sur ses

manches de chemise, sur la coiffe de son chapeau; si vite qu'il

écrivît, sa pensée allait plus vite, il devait user d'une sorte de

sténographie...

Ce n'étaient là que des notes informes. La difficulté commença

lorsqu'il voulut couler ces idées dans les formes musicales ordinaires;

il fit la découverte qu'aucun des moules anciens ne pouvait leur

convenir; s'il voulait fixer ses visions avec fidélité, il devait

commencer par oublier tout ce qu'il avait jusque-là entendu ou écrit,

faire table rase de tout formalisme appris, de la technique

traditionnelle, rejeter ces béquilles de l'esprit impotent, ce lit tout

fait pour la paresse de ceux qui, fuyant la fatigue de penser par

eux-mêmes, se couchent dans la pensée des autres. Naguère, lorsqu'il

se croyait arrivé à la maturité de sa vie et de son art,--(en fait,

il n'était qu'au bout d'une de ses vies),--il s'exprimait dans une

langue préexistante à sa pensée; son sentiment se soumettait à une

logique de développement préétablie, qui d'avance lui dictait une

partie de ses phrases et le menait docilement, par les chemins frayés,

au terme convenu où le public l'attendait. À présent, plus de route,

c'était au sentiment de la frayer; l'esprit n'avait qu'à suivre. Son

rôle n'était même plus de décrire la passion; il devait faire corps

avec elle et tâcher d'en épouser la loi intérieure.

Du même coup, tombaient les contradictions où Christophe se débattait

depuis longtemps, sans vouloir en convenir. Car, bien qu'il fût un pur

artiste, il avait mêlé souvent à son art des préoccupations

étrangères à l'art; il lui attribuait une mission sociale. Et il ne

s'apercevait pas qu'il y avait deux hommes en lui: l'artiste qui

créait, sans se soucier d'aucune fin morale, et l'homme d'action,

raisonneur, qui voulait que son art fût moral et social. Ils se

mettaient parfois l'un l'autre dans un étrange embarras. À présent

que toute idée créatrice s'imposait à lui, comme une réalité

supérieure avec sa loi organique, il était arraché à la servitude de

la raison pratique. Certes, il n'abdiquait rien de son mépris pour le

veule immoralisme du temps; certes, il pensait toujours que l'art impur

est le plus bas degré de l'art, parce qu'il en est une maladie, un

champignon qui pousse sur un tronc pourri; mais si l'art pour le plaisir

est l'art mis au bordel, Christophe ne lui opposait pas l'utilitarisme

plat de l'art pour la morale, ce Pégase hongre qui traîne la charrue.

L'art le plus haut, le seul digne de ce nom, est au-dessus des lois d'un

jour: il est une comète lancée dans l'infini. Que cette force soit

utile, ou qu'elle semble inutile, même dangereuse, dans l'ordre

pratique, elle est la force, elle est le feu; elle est l'éclair jailli

du ciel: par là, elle est sacrée, par là, elle est bienfaisante. Ses

bienfaits peuvent être, par fortune, même de l'ordre pratique; mais

ses vrais, ses divins bienfaits sont, comme la foi, de l'ordre

surnaturel. Elle est pareille au soleil, dont elle est issue. Le soleil

n'est ni moral, ni immoral. Il est Celui qui Est. Il vainc la nuit.

Ainsi, l'art.

Alors Christophe, qui lui était livré, eut la stupeur de voir surgir

de lui des puissances inconnues, qu'il n'eût pas soupçonnées: tout

autres que ses passions, ses tristesses, son âme consciente...--une

âme étrangère, indifférente à ce qu'il avait aimé et souffert, à

sa vie entière, une âme joyeuse, fantasque, sauvage, incompréhensible!

Elle le chevauchait, elle lui labourait les flancs à coups d'éperons.

Et, dans les rares moments où il pouvait reprendre haleine, il se

demandait, relisant ce qu'il venait d'écrire:

--Comment cela, cela a-t-il pu sortir de mon corps?

Il était en proie à ce délire de l'esprit, que connaît tout génie,

à cette volonté indépendante de la volonté, «_cette énigme

indicible du monde et de la vie_», que Gœthe appelait «_le

démoniaque_», et contre laquelle il restait armé, mais qui le

soumettait.

Et Christophe écrivait, écrivait. Pendant des jours, des semaines. Il

y a des périodes où l'esprit, fécondé, peut se nourrir uniquement de

soi, et continue de produire, d'une façon presque indéfinie. Il suffit

d'un effleurement, d'un pollen apporté par le vent, pour que lèvent

les germes intérieurs, les myriades de germes... Christophe n'avait pas

le temps de penser, il n'avait pas le temps de vivre. Sur les ruines de

la vie, l'âme créatrice régnait.

Et puis, cela s'arrêta. Christophe sortit de là, brisé, brûlé,

vieilli de dix ans,--mais sauvé. Il avait quitté Christophe,

il avait émigré en Dieu.

Des touffes de cheveux blancs étaient brusquement apparues dans la

chevelure noire, comme ces fleurs d'automne qui montent des prairies en

une nuit de septembre. Des rides nouvelles sabraient les joues. Mais les

yeux avaient reconquis leur calme, et la bouche s'était résignée. Il

était apaisé. Il comprenait, maintenant. Il comprenait la vanité de

son orgueil, la vanité de l'orgueil humain, sous le poing redoutable de

la Force qui meut les mondes. Nul n'est maître de soi, avec certitude.

Il faut veiller. Car si l'on s'endort, la Force se rue en nous et nous

emporte... dans quels abîmes? Ou le torrent se retire et nous laisse

dans son lit à sec. Il ne suffit même pas de vouloir, pour lutter. Il

faut s'humilier devant le Dieu inconnu, qui _fiat ubi vult_, qui souffle

quand il veut, où il veut, l'amour, la mort, ou la vie. La volonté de

l'homme ne peut rien sans la sienne. Une seconde lui suffit pour

anéantir des années de labeur et d'efforts. Et, s'il lui plaît, il

peut faire surgir l'éternel de la boue. Nul, plus que l'artiste qui

crée, ne se sent à sa merci: car, s'il est vraiment grand, il ne dit

que ce que l'Esprit lui dicte.

Et Christophe comprit la sagesse du vieux Haydn, se mettant à genoux,

chaque matin, avant de prendre la plume... _Vigila et Ora._ Veillez et

priez. Priez le Dieu, afin qu'il soit avec vous. Restez en communion

amoureuse et pieuse avec l'Esprit de vie!

Vers la fin de l'été, un ami parisien qui passait en Suisse découvrit

la retraite de Christophe. Il vint le voir. C'était un critique

musical, qui s'était toujours montré le meilleur juge de ses

compositions. Il était accompagné d'un peintre connu, qui se disait

mélomane et admirateur, lui aussi, de Christophe. Ils lui apprirent le

succès considérable de ses œuvres: on les jouait partout, en Europe.

Christophe témoigna peu d'intérêt à cette nouvelle: le passé était

mort pour lui, ces œuvres ne comptaient plus. Sur la demande de son

visiteur, il lui montra ce qu'il avait écrit récemment. L'autre n'y

comprit rien. Il pensa que Christophe était devenu fou.

--Pas de mélodie, pas de mesure, pas de travail thématique; une sorte

de noyau liquide, de matière en fusion qui n'est pas refroidie, qui

prend toutes les formes et qui n'en a aucune; ça ne ressemble a rien:

des lueurs dans un chaos.

Christophe sourit:

--C'est à peu près cela, dit-il. «_Les yeux du chaos qui luisent

à travers le voile de l'ordre..._»

Mais l'autre ne comprit pas le mot de Novalis.

(--Il est vidé, pensa-t-il.)

Christophe ne chercha pas à se faire comprendre.

Quand ses hôtes prirent congé, il les accompagna un peu, afin de leur

faire les honneurs de sa montagne. Mais il n'alla pas bien loin. À

propos d'une prairie, le critique musical évoquait des décors de

théâtre parisien; et le peintre notait des tons, sans indulgence pour

la maladresse de leurs combinaisons, qu'il trouvait d'un goût suisse,

tarte à la rhubarbe, aigres et plates, à la Hodler; il affichait

d'ailleurs, à l'égard de la nature, une indifférence qui n'était pas

tout à fait simulée. Il feignait de l'ignorer.

--La nature! qu'est-ce que c'est que ça? Connais pas! Lumière,

couleur, à la bonne heure! La nature, je m'en fous...

Christophe leur serra la main et les laissa partir. Tout cela ne

l'affectait plus. Ils étaient de l'autre côté du ravin. C'était bien.

Il ne dirait à personne:

--Pour venir jusqu'à moi, prenez le même chemin.

Le feu créateur qui l'avait brûlé pendant des mois était tombé.

Mais Christophe en gardait dans son cœur la chaleur bienfaisante. Il

savait que le feu renaîtrait: si ce n'était en lui, ce serait dans un

autre. Où que ce fût, il l'aimerait autant: ce serait toujours le

même feu. En cette fin de journée de septembre, il le sentait répandu

dans la nature entière.

Il remonta vers sa maison. Un orage avait passé. C'était maintenant le

soleil. Les prairies fumaient. Des pommiers, les fruits mûrs tombaient

dans l'herbe humide. Tendues aux branches des sapins, des toiles

d'araignées, brillantes encore de pluie, étaient pareilles aux roues

archaïques de chariots mycéniens. À l'orée de la forêt mouillée,

le pivert secouait son rire saccadé. Et des myriades de petites

guêpes, qui dansaient dans les rayons de soleil, remplissaient la

voûte des bois de leur pédale d'orgue continue et profonde.

Christophe se trouva dans une clairière, au creux d'un plissement de la

montagne, un vallon fermé, d'un ovale régulier, que le soleil couchant

inondait de sa lumière: terre rouge; au milieu, un petit champ doré,

blés tardifs, et joncs couleur de rouille. Tout autour, une ceinture de

bois, que l'automne mûrissait: hêtres de cuivre rouge, châtaigniers

blonds, sorbiers aux grappes de corail, flammes des cerisiers aux

petites langues de feu, broussailles de myrtils aux feuilles orange,

cédrat, brun, amadou brûlé. Tel, un buisson ardent. Et du centre de

cette coupe enflammée, une alouette, ivre de grain et de soleil,

montait.

Et l'âme de Christophe était comme l'alouette. Elle saurait qu'elle

retomberait tout à l'heure, et bien des fois encore. Mais elle savait

aussi qu'infatigable ment elle remonterait dans le feu, chantant son

tireli, qui parle à ceux qui sont en bas de la lumière des cieux.

[Footnote 1: Allusion à un discours ridicule d'un rhéteur de la Chambre.]

LA NOUVELLE JOURNÉE

PRÉFACE AU DERNIER VOLUME

_J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je

n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa

tristesse pesante y de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques

et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine:

toute une_ Somme _du monde, une morale, une esthétique, une foi, une

humanité nouvelle à refaire.--Voilà ce que nous fûmes._

_Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos

corps un marchepied, et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus

heureux que nous._

_Moi-même, je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière

moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de

résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître!_

R. R.

Octobre 1912.

[Illustration]

La vie passe. Le corps et l'âme s'écoulent comme un flot. Les ans

s'inscrivent sur la chair de l'arbre qui vieillit. Le monde entier des

formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle

Musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes

prunelles claires, la vie ne mire pas son visage morose. Au loin de toi

s'enfuient, troupeau des nuées, les jours, brûlants, glacés,

fiévreux, que l'inquiétude chasse, que jamais rien ne fixe. Toi seule

ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule.

Tu as ton soleil, qui mène ta ronde des planètes, ta gravitation, tes

nombres et tes lois. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le

champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux,--charrues d'argent que

mène l'invisible bouvier.

Musique, amie sereine, ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués

par le brutal éclat du soleil d'ici-bas. L'âme qui se détourne de

l'abreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent la vase avec leurs

pieds, se presse sur ton sein et suce à tes mamelles le ruisseau de

lait du rêve. Musique, vierge mère, qui portes en ton corps immaculé

toutes les passions, qui contiens dans le lac de tes yeux couleur de

joncs, couleur de l'eau vert-pâle qui coule des glaciers, tout le bien,

tout le mal,--tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui chez

toi fait son nid vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne

sera qu'un seul jour; et la mort qui tout mord s'y brisera les dents.

Musique qui berças mon âme endolorie, Musique qui me l'as rendue

calme, ferme et joyeuse,--mon amour et mon bien,--je baise ta bouche

pure, dans tes cheveux de miel je cache mon visage, j'appuie mes

paupières qui brûlent sur la paume douce de tes mains. Nous nous

taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière ineffable de tes

yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette; et blotti sur ton

cœur, j'écoute le battement de la vie éternelle.

_PREMIÈRE PARTIE_

Christophe ne compte plus les années qui s'enfuient. Goutte à goutte,

la vie s'en va. Mais _sa_ vie est ailleurs. Elle n'a plus d'histoire.

Son histoire, c'est l'œuvre qu'il crée. Le chant incessant de la

source Musique remplit l'âme et la rend insensible au fracas du dehors.

Christophe a vaincu. Son nom s'est imposé. Ses cheveux ont blanchi.

L'âge est venu. Il ne s'en soucie point; son cœur est toujours jeune;

il n'a rien abdiqué de sa force et de sa foi. Il a de nouveau le calme;

mais ce n'est plus le même qu'avant d'avoir passé par le Buisson

Ardent. Il garde au fond de lui le tremblement de l'orage et de ce que

la mer soulevée lui a montré de l'abîme. Il sait que nul ne doit se

vanter d'être maître de soi qu'avec la permission du Dieu qui règne

dans la bataille. Il porte en son âme deux âmes. L'une est un haut

plateau, battu des vents et des nuages. L'autre, qui la domine, est un

sommet neigeux qui baigne dans la lumière. On n'y peut séjourner; mais

quand on est glacé par les brouillards d'en bas, on connaît le chemin

qui monte vers le soleil. Dans son âme de brume, Christophe n'est

jamais-seul. Il sent auprès de lui la présente de la robuste amie,

sainte Cécile, aux yeux larges qui écoutent le ciel; et, comme

l'apôtre Paul,--dans le tableau de Raphaël,--qui se tait et qui songe,

appuyé sur l'épée, il ne s'irrite plus, il ne pense plus à

combattre; il édifie son rêve.

Il écrivait surtout, dans cet âge de sa vie, des compositions, pour

clavier et pour musique de chambre. On y est bien plus libre d'oser

davantage; il y a moins d'intermédiaires entre la pensée et sa

réalisation: celle-là n'a pas eu le temps de s'affaiblir en route.

Frescobaldi, Couperin, Schubert et Chopin, par leurs témérités

d'expression et de style, ont devancé de cinquante ans les

révolutionnaires de l'orchestre. De la pâte sonore que pétrissaient

les fortes mains de Christophe sortaient des agglomérations harmoniques

inconnues, des successions d'accords vertigineux, issus des plus

lointaines parentés de sons accessibles à la sensibilité

d'aujourd'hui; ils exerçaient sur l'esprit un envoûtement

sacré.--Mais il faut du temps au public pour s'habituer aux conquêtes

qu'un grand artiste rapporte de ses plongées au fond de l'océan. Bien

peu suivaient Christophe dans l'audace de ses dernières compositions.

Sa gloire était due toute à ses premières œuvres. Le sentiment de

l'incompréhension publique dans le succès, plus pénible encore que

dans l'insuccès, car elle paraît sans remède, avait aggravé chez

Christophe, depuis la mort de son unique ami, une tendance un peu

morbide à s'isoler du monde.

Cependant, les portes de l'Allemagne s'étaient rouvertes à lui. En

France, l'oubli était tombé sur la tragique échauffourée. Il était

libre d'aller où il voulait. Mais il avait peur des souvenirs qui

l'attendaient, à Paris. Et bien qu'il fût rentré pour quelques mois

en Allemagne, bien qu'il y revînt de temps en temps, pour diriger des

exécutions de ses œuvres, il ne s'y était point fixé. Trop de choses

l'y blessaient. Elles n'étaient pas spéciales à l'Allemagne; il les

trouvait ailleurs. Mais on est plus exigeant pour son pays que pour un

autre, et on souffre davantage de ses faiblesses. Au reste, il était

vrai que l'Allemagne portait la plus lourde charge des péchés de

l'Europe. Quand on a la victoire, on en est responsable, on contracte

une dette envers ceux qu'on a vaincus; on prend l'engagement tacite de

marcher devant eux, de leur montrer le chemin. Louis XIV vainqueur

apportait à l'Europe la splendeur de la raison française. Quelle

lumière l'Allemagne de Sedan a-t-elle apportée au monde? L'éclair des

baïonnettes? Une pensée sans ailes, une action sans générosité, un

réalisme brutal, qui n'a même pas l'excuse d'être sain; la force et

l'intérêt: Mars commis-voyageur. Quarante ans, l'Europe s'était

traînée dans la nuit, sous la peur. Le soleil était caché sous le

casque du vainqueur. Si des vaincus trop faibles pour soulever

l'éteignoir n'ont droit qu'à une pitié, mêlée d'un peu de mépris,

quel sentiment mérite l'homme au casque?

Depuis peu, le jour commençait à renaître; des trouées de lumière

passaient par les fissures. Pour être des premiers à voir lever le

soleil, Christophe était sorti de l'ombre du casque; il revenait

volontiers dans le pays dont il avait été naguère l'hôte forcé: en

Suisse. Comme tant d'esprits d'alors, altérés de liberté, qui

suffoquaient dans le cercle étroit des nations ennemies, il cherchait

un coin de terre où l'on pût respirer au-dessus de l'Europe. Jadis, au

temps de Gœthe, la Rome des libres papes était l'île où les pensées

de toute race venaient se poser, ainsi que des oiseaux, à l'abri de la

tempête. Maintenant, quel refuge? L'île a été recouverte par la mer.

Rome n'est plus. Les oiseaux se sont enfuis des Sept Collines.--Les

Alpes leur demeurent. Là se maintient, (pour combien de temps encore?)

au milieu de l'Europe avide, l'ilot des Vingt-quatre Cantons. Certes, il

ne rayonne point le mirage poétique de la Ville Séculaire; l'histoire

n'y a point mêlé à l'air que l'on respire l'odeur des dieux et des

héros; mais une puissante musique monte de la Terre nue; les lignes des

montagnes ont des rythmes héroïques; et plus qu'ailleurs, ici, l'on se

sent en contact avec les forces élémentaires. Christophe n'y venait

point chercher un plaisir romantique. Un champ, quelques arbres, un

ruisseau, le grand ciel, lui eussent suffi pour vivre. Le calme visage

de sa terre natale lui était plus fraternel que la Gigantomachie

Alpestre. Mais il ne pouvait oublier qu'ici, il avait recouvré sa

force; ici, Dieu lui était apparu dans le Buisson Ardent; il n'y

retournait jamais sans un frémissement de gratitude et de foi. Il

n'était pas le seul. Que de combattants de la vie, que la vie a

meurtris, ont retrouvé sur ce sol l'énergie nécessaire pour reprendre

le combat et pour y croire encore!

À vivre dans ce pays, il avait appris à le connaître. La plupart de

ceux qui passent n'en voient que les verrues: la lèpre des hôtels, qui

déshonore les plus beaux traits de cette robuste terre, ces villes

d'étrangers, monstrueux entrepôts où le peuple gras du monde vient

acheter la santé, ces mangeoires de tables d'hôte, ces ignobles

gâchages de viandes jetées dans la fosse aux bêtes, ces musiques de

casinos dont le bruit accompagne celui des petits chevaux, ces pitres

italiens dont les braillements dégoûtants font pâmer d'aise les

riches imbéciles qui s'ennuient, la sottise des étalages de

boutiques: ours de bois, chalets, bibelots niais, servilement

répétés, sans aucune invention, les honnêtes libraires aux brochures

scandaleuses,--toute la bassesse morale de ces milieux où s'engouffrent,

chaque année, sans plaisir, les millions de ces oisifs, incapables

de trouver des amusements plus relevés que ceux de la canaille,

ni simplement aussi vifs.

Et ils ne connaissent rien de la vie de ce peuple, qui est leur hôte.

Ils ne se doutent pas des réserves de force morale et de liberté

civique qui s'y sont amassés, depuis des siècles, des charbons de

l'incendie de Calvin et de Zwingli, qui brûlent encore sous la cendre,

du vigoureux esprit démocratique qu'ignorera toujours la République

napoléonienne, de cette simplicité d'institutions et de cette largesse

d'œuvres sociales, de l'exemple donné au monde par ces États-Unis des

trois races principales d'Occident, miniature de l'Europe de l'avenir.

Ils ignorent encore plus la Daphné qui se cache sous cette dure

écorce, le rêve fulgurant et sauvage de Bœcklin, le rauque héroïsme

de Hodler, la sereine bonhomie et la verte franchise de Gottfried

Keller, l'épopée Titanique, la lumière Olympienne du grand aède

Spitteler, les traditions vivantes des fêtes populaires, et la sève de

printemps qui travaille l'arbre rude et antique: tout cet art encore

jeune, qui tantôt râpe la langue, comme les fruits pierreux des

poiriers sauvages, tantôt à la fadeur sucrée des myrtils noirs et

bleus, mais du moins sent la terre, est l'œuvre, d'autodidactes qu'une

culture archaïque ne sépare point de leur peuple et qui lisent, avec

lui, dans le même livre de vie.

Christophe avait de la sympathie pour ces hommes qui cherchent

moins à paraître qu'à être, et qui, sous le vernis récent d'un

industrialisme germano-américain, conservent certains des traits les

plus reposants de l'ancienne Europe rustique et bourgeoise. Il s'était

fait parmi eux deux ou trois bons amis, graves, sérieux et fidèles,

qui vivaient isolés et murés dans leurs regrets du passé; ils

assistaient à la disparition lente de la vieille Suisse, avec une sorte

de fatalisme religieux, un pessimisme calviniste: de grandes âmes

grises. Christophe les voyait rarement. Ses blessures anciennes

s'étaient cicatrisées en! apparence; mais elles avaient été trop

profondes pour guérir tout à fait. Il avait peur de renouer des liens

avec les hommes. Il avait peur de se reprendre à la chaîne

d'affections et de douleurs. C'était un peu pour cela qu'il se trouvait

bien dans un pays où il était facile de vivre à l'écart, étranger

parmi la foule des étrangers. Au reste, il était rare qu'il

séjournât longtemps au même lieu; il changeait souvent de gîte:

vieil oiseau nomade, qui a besoin d'espace, et pour qui la patrie est

dans l'air... «_Mein Reich ist in der Luft..._»

Un soir d'été.

Il se promenait dans la montagne, au-dessus d'un village. Il allait, son

chapeau à la main, par un chemin en lacets qui montait. Arrivé à un

tournant, le sentier sinuait, à l'ombre, entre deux pentes; des

buissons de noisetiers, des sapins, le bordaient. C'était comme un

petit monde fermé. À l'un et l'autre coudes, le chemin semblait fini,

cabré au bord du vide. Au delà, les lointains bleuâtres, l'air

lumineux. Le calme du soir s'épandait goutte à goutte, comme un filet

d'eau qui tintait sous la mousse...

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 15 / 29 段