Dans ce moment où il était détrempé par la souffrance, arraché tout

vivant à la vie, châtré de l'égoïsme humain, il apercevait les

victimes de l'homme, le champ de bataille où l'homme triomphe, sur le

carnage des autres êtres; et son cœur était plein de pitié et

d'horreur. Même au temps où il était heureux, il avait toujours aimé

les bêtes; il ne pouvait supporter la cruauté à leur égard; il avait

pour la chasse une aversion, qu'il n'osait pas exprimer, par crainte du

ridicule; peut-être n'osait-il pas en convenir avec lui-même, mais

cette répulsion était la cause secrète de l'éloignement qu'il

éprouvait pour certains hommes: jamais il n'aurait pu accepter pour ami

un homme qui tuait un animal, par plaisir. Nulle sentimentalité: il

savait mieux que personne que la vie repose sur une somme de souffrance

et de cruauté infinie; l'on ne peut vivre sans faire souffrir. Il ne

s'agit pas de se fermer les yeux et de se payer de mots. Il ne s'agit

pas non plus de conclure qu'il faut renoncer à la vie, et de

pleurnicher comme un enfant. Non. S'il n'est pas aujourd'hui d'autre

moyen de vivre, il faut tuer pour vivre. Mais celui qui tue pour tuer

est un misérable. Un misérable, inconscient. Un misérable, tout de

même. L'effort incessant de l'homme doit être de diminuer la somme de

la souffrance et de la cruauté: c'est le premier devoir.

Ces pensées, dans la vie ordinaire, restaient ensevelies au fond du

cœur de Christophe. Il ne voulait pas y songer. À quoi bon? Qu'y

pouvait-il? Il lui fallait être Christophe, il lui fallait accomplir

son œuvre, vivre à tout prix, vivre aux dépens des plus faibles... Ce

n'était pas lui qui avait fait l'univers... N'y pensons pas, n'y

pensons pas!...

Mais après que le malheur l'eut précipité, lui aussi, dans les rangs

des vaincus, il fallut bien qu'il y pensât! Naguère, il avait blâmé

Olivier, qui s'enfonçait dans l'inutile remords et la compassion vaine

pour les malheurs que les hommes souffrent et font souffrir. Il allait

plus loin que lui, à présent; avec l'emportement de sa puissante

nature, il pénétrait jusqu'au fond de la tragédie de l'univers; il

souffrait de toutes les souffrances du monde, il était comme un

écorché. Il ne pouvait plus songer aux animaux sans un frémissement

d'angoisse. Il lisait dans les regards des bêtes, il lisait une âme

comme la sienne, une âme qui ne pouvait pas parler; mais les yeux

criaient pour elle:

--Que vous ai-je fait? Pourquoi me faites-vous mal?

Le spectacle le plus banal, qu'il avait vu cent fois,--un petit veau qui

se lamentait, enfermé dans une caisse à claires-voies; ses gros yeux

noirs saillants, dont le blanc est bleuâtre, ses paupières roses, ses

cils blancs, ses touffes blanches frisées sur le front, son museau

violet, ses genoux cagneux;--un agneau qu'un paysan emportait par les

quatre pattes liées ensemble, la tête pendante, tâchant de se

relever, gémissant comme un enfant, et bêlant et tendant sa langue

grise;--des poules empilées dans un panier;--au loin, les hurlements

d'un cochon qu'on saignait;--sur la table de la cuisine, un poisson que

l'on vide... Il ne pouvait plus le supporter. Les tortures sans nom que

l'homme inflige à ces innocents lui étreignaient le cœur. Prêtez à

l'animal une lueur de raison, imaginez le rêve affreux qu'est le monde

pour lui: ces hommes indifférents, aveugles et sourds, qui l'égorgent,

l'éventrent, le tronçonnent, le cuisent vivant, s'amusent de ses

contorsions de douleur. Est-il rien de plus atroce parmi les cannibales

d'Afrique? La souffrance des animaux a quelque chose de plus

intolérable encore pour une conscience libre que la souffrance des

hommes. Car, celle-ci du moins, il est admis qu'elle est un mal et que

qui la cause est criminel. Mais des milliers de bêtes sont massacrées

inutilement, chaque jour, sans l'ombre d'un remords. Qui y ferait

allusion se rendrait ridicule.--Et cela, c'est le crime irrémissible.

À lui seul, il justifie tout ce que l'homme pourra souffrir. Il crie

vengeance contre le genre humain. Si Dieu existe et le tolère, il crie

vengeance contre Dieu. S'il existe un Dieu bon, la plus humble des âmes

vivantes doit être sauvée. Si Dieu n'est bon que pour les plus forts,

s'il n'y a pas de justice pour les misérables, pour les êtres

inférieurs offerts en sacrifice à l'humanité, il n'y a pas de bonté,

il n'y a pas de justice...

Hélas! Les carnages accomplis par l'homme sont si peu de chose,

eux-mêmes, dans la tuerie de l'univers! Les animaux s'entre-dévorent.

Les plantes paisibles, les arbres muets sont entre eux des bêtes

féroces. Sérénité des forêts, lieu commun de rhétorique pour les

littérateurs qui ne connaissent la nature qu'au travers de leurs

livres!... Dans la forêt toute proche, à quelques pas de la maison, se

livraient des luttes effrayantes. Les hêtres assassins se jetaient sur

les sapins au beau corps rosé, enlaçaient leur taille svelte de

colonnes antiques, les étouffaient. Ils se ruaient sur les chênes, ils

les brisaient, ils s'en forgeaient des béquilles. Les hêtres Briarées

aux cent bras, dix arbres dans un arbre! Ils faisaient la mort autour

d'eux. Et quand, faute d'ennemis, ils se rencontraient ensemble, ils se

mêlaient avec rage, se perçant, se soudant, se tordant, comme des

monstres antédiluviens. Plus bas, dans la forêt, les acacias, partis

de la lisière, étaient entrés dans la place, attaquaient la

sapinière, étreignaient et griffaient les racines de l'ennemi, les

empoisonnaient de leurs sécrétions. Lutte à mort, où le vainqueur

s'emparait à la fois de la place et des dépouilles du vaincu. Alors,

les petits monstres achevaient l'œuvre des grands. Les champignons,

venus entre les racines, suçaient l'arbre malade, qui se vidait peu à

peu. Les fourmis noires broyaient le bois qui pourrissait. Des millions

d'insectes invisibles rongeaient, perforaient, réduisaient en

poussière ce qui avait été la vie... Et le silence de ces combats!...

Ô paix de la nature, masque tragique qui recouvre le visage douloureux

et cruel de la Vie!

Christophe coulait à pic. Mais il n'était pas homme à se laisser

noyer sans lutte, les bras collés au corps. Il avait beau vouloir

mourir, il faisait tout ce qu'il pouvait pour vivre. Il était de ceux,

comme disait Mozart, «_qui veulent agir, jusqu'à ce qu'enfin il n'y

ait plus moyen de rien faire_». Il se sentait disparaître, et il

cherchait dans sa chute, battant des bras, à droite, à gauche, un

appui où s'accrocher. Il crut l'avoir trouvé. Il venait de se rappeler

le petit enfant d'Olivier. Sur-le-champ, il reporta sur lui toute sa

volonté de vivre; il s'y agrippa. Oui, il devait le rechercher, le

réclamer, l'élever, l'aimer, prendre la place du père, faire revivre

Olivier dans son fils. Dans son égoïste douleur, comment n'y avait-il

pas songé? Il écrivit à Cécile, qui avait la garde de l'enfant. Il

attendit fiévreusement la réponse. Tout son être se tendait vers

cette unique pensée. Il se forçait au calme: une raison d'espérer lui

restait. Il avait confiance, il connaissait la bonté de Cécile.

La réponse vint. Cécile disait que, trois mois après la mort

d'Olivier, une dame en deuil s'était présentée chez elle, et lui

avait dit:

--Rendez-moi mon enfant!

C'était celle qui avait abandonné naguère son enfant et

Olivier,--Jacqueline, mais si changée qu'on avait peine à la

reconnaître. Sa folie d'amour n'avait pas duré. Elle s'était lassée

plus vite de l'amant que l'amant ne s'était lassé d'elle. Elle était

revenue brisée, dégoûtée, vieillie. Le scandale trop bruyant de son

aventure lui avait fermé beaucoup de portes. Les moins scrupuleux

n'étaient pas les moins sévères. Sa mère elle-même lui avait

témoigné un dédain si offensant que Jacqueline n'avait pu rester chez

elle. Elle avait vu à fond l'hypocrisie du monde. La mort d'Olivier

avait achevé de l'accabler. Elle semblait si abattue que Cécile ne

s'était pas cru le droit de lui refuser ce qu'elle réclamait. C'était

bien dur de rendre un petit être qu'on s'était habitué à regarder

comme sien. Mais comment être plus dur encore pour quelqu'un qui a plus

de droits que vous et qui est plus malheureux? Elle eût voulu écrire

à Christophe, lui demander conseil. Mais Christophe n'avait jamais

répondu aux lettres qu'elle lui avait écrites, elle ne savait pas son

adresse, elle ne savait même pas s'il était vivant ou mort... La joie

vient, elle s'en va. Que faire? Se résigner. L'essentiel était que

l'enfant fût heureux et aimé...

La lettre arriva, le soir. Un retour d'hiver tardif avait ramené la

neige. Toute la nuit, elle tomba. Dans la forêt, où déjà les

feuilles nouvelles étaient apparues, les arbres sous le poids

craquaient et se rompaient. Une bataille d'artillerie. Christophe, seul

dans sa chambre, sans lumière, au milieu des ténèbres phosphorescentes,

écoutant la forêt tragique, sursautait à chaque coup; et il était

pareil à un de ces arbres qui plie sous le faix et craque. Il se disait:

--Maintenant, tout est fini.

La nuit passa, le jour revint; l'arbre ne s'était pas rompu. Toute la

journée nouvelle, et la nuit qui suivit, et les jours et les nuits

d'après, l'arbre continua de plier et de craquer; mais il ne se rompit

point. Christophe n'avait plus aucune raison de vivre; et il vivait. Il

n'avait plus aucun motif de lutter; et il luttait, pied à pied, corps

à corps, avec l'ennemi invisible qui lui broyait l'échine. Jacob avec

l'ange. Il n'attendait rien de la lutte, il n'attendait rien que la fin;

et il luttait toujours. Et il criait:

--Mais terrasse-moi donc! Pourquoi ne me terrasses-tu pas?

Les jours passèrent. Christophe sortit de là, vidé de sa vie. Il

persistait pourtant à se tenir debout, il sortait, il marchait.

Heureux, ceux qu'une race forte soutient, dans les éclipses de leur

vie! Les jambes du père et du grand-père portaient le corps du fils

prêt à s'écrouler; la poussée des robustes ancêtres soulevait

l'âme brisée, comme le cavalier mort que son cheval emporte.

Il allait, par un chemin de crête, entre deux ravins; il descendait

l'étroit sentier aux pierres aiguës, entre lesquelles serpentaient les

racines noueuses de petits chênes rabougris; sans savoir où il allait,

et plus sûr de ses pas que si une volonté lucide l'eût mené. Il

n'avait pas dormi; à peine avait-il mangé depuis plusieurs jours. Il

avait un brouillard devant les yeux. Il descendait vers la

vallée.--C'était la semaine de Pâques. Jour voilé. Le dernier assaut

de l'hiver était vaincu. Le chaud printemps couvait. Des villages d'en

bas, les cloches montèrent. De l'un d'abord, nid blotti dans un creux,

au pied de la montagne, avec ses toits de chaumes bariolés, noirs et

blonds, revêtus de mousse épaisse, comme velours. Puis, d'un autre,

invisible, sur l'autre versant du mont. Puis, d'autres dans la plaine,

au delà d'une rivière. Et le bourdon, très loin, d'une ville qui se

perdait dans la brume... Christophe s'arrêta. Son cœur était près de

défaillir. Ces voix semblaient lui dire:

--Viens avec nous! Ici est la paix. Ici, la douleur est morte. Morte,

avec la pensée. Nous berçons l'âme si bien qu'elle s'endort dans nos

bras. Viens, et repose-toi, tu ne t'éveilleras plus...

Comme il se sentait las! Qu'il eût voulu dormir! Mais il secoua

la tête, et dit:

--Ce n'est pas la paix que je cherche, c'est la vie.

Il se remit en marche. Il parcourait des lieues, sans s'en apercevoir.

Dans son état de faiblesse hallucinée, les sensations les plus simples

avaient des résonnances inattendues. Sa pensée projetait, sur la terre

et dans l'air, des lueurs fantastiques. Une ombre qui courait devant

lui, sans qu'il en vît la cause, sur la route blanche et déserte au

soleil, le fit tressaillir.

Au débouché d'un bois, il se trouva près d'un village. Il rebroussa

chemin: la vue des hommes lui faisait mal. Il ne put éviter pourtant de

passer près d'une maison isolée, au-dessus du hameau; elle était

adossée au flanc de la montagne; elle ressemblait à un sanatorium; un

grand jardin, exposé au soleil, l'entourait; quelques êtres erraient,

à pas incertains, par les allées sablées. Christophe n'y prit pas

garde; mais à un détour du sentier, il se trouva face à face avec un

homme aux yeux pâles, figure grasse et jaune, qui regardait devant lui,

affaissé sur un banc, au pied de deux peupliers. Un autre homme était

assis, auprès; ils se taisaient tous deux. Christophe les dépassa.

Mais après quatre pas, il s'arrêta: ces yeux lui étaient connus. Il

se retourna. L'homme n'avait pas bougé, il continuait de fixer,

immobile, un objet devant lui. Mais son compagnon regardait Christophe,

qui lui fit signe. Il vint.

--Qui est ce? demanda Christophe.

--Un pensionnaire de la maison de santé, dit l'homme, montrant

l'habitation.

--Je crois le connaître, dit Christophe.

--C'est possible, fit l'autre. Il était un écrivain très connu

en Allemagne.

Christophe dit un nom.--Oui, c'était bien ce nom-là.--Il l'avait vu

jadis, au temps où il écrivait dans la revue de Mannheim. Alors, ils

étaient ennemis; Christophe ne faisait que débuter, l'autre était

déjà célèbre. C'était un homme fort, sûr de lui, méprisant de

tout ce qui n'était pas lui, un romancier fameux, dont l'art réaliste

et sensuel dominait la médiocrité des productions courantes.

Christophe, qui le détestait, ne pouvait s'empêcher d'admirer la

perfection de cet art matériel, sincère et borné.

--Ça l'a pris, il y a un an, dit le gardien. On l'a soigné, on l'a cru

guéri, il est reparti chez lui. Et puis, ça l'a repris. Un soir, il

s'est jeté de sa fenêtre. Dans les premiers temps qu'il était ici, il

s'agitait et il criait. Maintenant, il est bien tranquille. Il passe ses

journées, comme vous le voyez, assis.

--Que regarde-t-il? dit Christophe.

Il s'approcha du banc. Il contempla avec pitié la blême figure du

vaincu, les grosses paupières qui retombaient sur les yeux; l'un d'eux

était presque fermé. Le fou ne semblait pas savoir que Christophe

était là. Christophe l'appela par son nom, lui prit la main,--la main

molle et humide, qui s'abandonnait comme une chose morte; il n'eut pas

le courage de la garder dans ses mains; l'homme leva, un instant, vers

Christophe ses yeux chavirés, puis se remit à regarder devant lui,

avec son sourire hébété. Christophe demanda:

--Qu'est-ce que vous regardez?

L'homme, immobile, dit, à mi-voix:

--J'attends.

--Quoi?

--La Résurrection.

Christophe tressauta. Il partit précipitamment. La parole l'avait

pénétré d'un trait de feu.

Il s'enfonça dans la forêt, il remonta la pente, dans la direction de

sa maison. Dans son trouble, il perdit le chemin; il se trouva au milieu

des grands bois de sapins. Ombre et silence. Quelques taches de soleil

d'un blond roux, venues on ne savait d'où, tombaient dans l'épaisseur

de l'ombre. Christophe était hypnotisé par ces plaques de lumière.

Tout semblait nuit, autour. Il allait sur le tapis d'aiguilles, buttant

contre les racines qui saillaient comme des veines gonflées. Au pied

des arbres, pas une plante, pas une mousse. Dans les branches, pas un

chant d'oiseau. Les rameaux du bas étaient morts. Toute la vie s'était

réfugiée en haut, où était le soleil. Bientôt, cette vie même

s'éteignît. Christophe entra dans une partie du bois que rongeait un

mal mystérieux. Des sortes de lichens longs et fins, comme des toiles

d'araignées, enveloppaient de leurs résilles les branches de sapins

rouges, les ligotaient des pieds à la tête, passaient d'un arbre à

l'autre, étouffaient la forêt. On eût dit des algues sous-marines aux

tentacules sournoises. Et c'était le silence des profondeurs

océaniques. En haut, le soleil pâlissait. Des brouillards, qui

s'étaient insidieusement glissés au travers de la forêt morte,

cernèrent Christophe. Tout disparut; plus rien. Pendant une demi-heure,

Christophe erra au hasard, dans le réseau de brume blanche, qui peu h

peu se resserrait, noircissait, lui entrait dans la gorge; il croyait

marcher droit, et il tournait en cercle sous les gigantesques toiles

d'araignées qui pendaient des sapins étouffés; le brouillard, en les

traversant, y laissait attachées des gouttes grelottantes. Enfin, les

mailles se détendirent, une trouée se fit, et Christophe réussit à

sortir de la forêt sous-marine. Il retrouva les bois vivants et la

lutte silencieuse des sapins et des hêtres. Mais c'était toujours

même immobilité. Ce silence qui couvait depuis des heures angoissait.

Christophe s'arrêta pour l'entendre...

Soudain, ce fut au loin une houle qui venait. Un coup de vent

précurseur se levait du fond de la forêt. Comme un cheval au galop, il

arriva sur les cimes des arbres, qui ondulèrent. Tel le Dieu de

Michel-Ange, qui passe dans une trombe. Il passa au-dessus de la tête

de Christophe. La forêt et le cœur de Christophe frémirent. C'était

l'annonciateur...

Le silence retomba. Christophe, en proie à une terreur sacrée,

hâtivement rentra, les jambes flageolantes. Sur le seuil de la maison,

comme un homme poursuivi, il jeta un coup d'œil inquiet derrière lui.

La nature semblait morte. Les forêts qui couvraient les pentes de la

montagne dormaient, appesanties sous une lourde tristesse. L'air

immobile avait une transparence magique. Nul bruit. Seule, la musique

funèbre d'un torrent--l'eau qui ronge le roc--sonnait le glas de la

terre. Christophe se coucha, avec la fièvre. Dans l'étable voisine,

les bêtes, inquiètes comme lui, s'agitaient...

La nuit. Il s'était assoupi. Dans le silence, la houle de nouveau,

lointaine, se leva. Le vent revenait, en ouragan cette fois,--le _fœhn_

du printemps, qui réchauffe de sa brûlante haleine la terre frileuse

qui dort encore, le _fœhn_ qui fond les glaces et amasse les pluies

fécondes. Il grondait comme le tonnerre, de l'autre côté du ravin,

dans les forêts. Il se rapprocha, s'enfla, monta les pentes au pas de

charge; la montagne entière mugit. Dans l'étable, un cheval hennit et

les vaches meuglèrent. Christophe, dressé sur son lit, les cheveux

hérissés, écoutait. La rafale arriva, hulula, fit grincer les

girouettes, fit voler des tuiles du toit, fit trembler la maison. Un pot

de fleurs tomba et se brisa. La fenêtre de Christophe, mal fermée,

s'ouvrit avec fracas. Et le vent chaud entra. Christophe le reçut en

pleine face et sur sa poitrine nue. Il sauta du lit, la bouche ouverte,

suffoqué. C'était comme si dans son âme vide se ruait le Dieu vivant.

La Résurrection!... L'air entrait dans sa gorge, le flot de vie

nouvelle le pénétrait jusqu'aux entrailles. Il se sentait éclater, il

voulait crier, crier de douleur et de joie; et il ne sortait de sa

bouche que des sons inarticulés. Il trébuchait, il frappait les murs

de ses bras, au milieu des papiers que l'ouragan faisait voler. Il

s'abattit, au milieu de la chambre, en criant:

--Ô toi, toi! Tu es enfin revenu!

--Tu es revenu, tues revenu! Ô toi, que j'avais perdu. Pourquoi

m'as-tu abandonné?

--Pour accomplir ma tâche, que tu as abandonnée.

--Quelle tâche?

--Combattre.

--Qu'as-tu besoin de combattre? N'es-tu pas le maître de tout?

--Je ne suis pas le maître.

--N'es-tu pas Tout ce qui Est?

--Je ne suis pas tout ce qui est. Je suis la Vie qui combat le Néant.

Je ne suis pas le Néant. Je suis le Feu qui brûle dans la Nuit. Je ne

suis pas la Nuit. Je suis le Combat éternel; et nul destin éternel ne

plane sur le combat. Je suis la Volonté libre, qui lutte

éternellement. Lutte et brûle avec moi.

--Je suis vaincu. Je ne suis plus bon à rien.

--Tu es vaincu? Tout te semble perdu? D'autres seront vainqueurs.

Ne pense pas à toi, pense à ton armée.

--Je suis seul, je n'ai que moi, et je n'ai pas d'armée.

--Tu n'es pas seul, et tu n'es pas à toi. Tu es une de mes voix, tu es

un de mes bras. Parle et frappe pour moi. Mais si le bras est rompu, si

la voix est brisée, moi, je reste debout; je combats par d'autres voix,

d'autres bras que les tiens. Vaincu, tu fais partie de l'armée qui

n'est jamais vaincue. Souviens-toi, et tu vaincras jusque dans ta mort.

--Seigneur, je souffre tant!

--Crois-tu que je ne souffre pas aussi! Depuis les siècles, la mort me

traque et le néant me guette. Ce n'est qu'à coups de victoires que je

me fraie le chemin. Le fleuve de la vie est rouge de mon sang.

--Combattre, toujours combattre?

--Il faut toujours combattre. Dieu combat, lui aussi. Dieu est un

conquérant. Il est un lion qui dévore. Le néant l'enserre, et Dieu le

terrasse. Et le rythme du combat fait l'harmonie suprême. Cette

harmonie n'est pas pour tes oreilles mortelles. Il suffit que tu saches

qu'elle existe. Fais ton devoir en paix, et laisse faire aux Dieux.

--Je n'ai plus de forces.

--Chante pour ceux qui sont forts.

--Ma voix est brisée.

--Prie.

--Mon cœur est souillé.

--Arrache-le. Prends le mien.

--Seigneur, ce n'est rien de s'oublier soi-même, de rejeter son

âme morte. Mais puis-je rejeter mes morts, puis-je oublier mes aimés?

--Abandonne-les, morts, avec ton âme morte. Tu les retrouveras,

vivants, avec mon âme vivante.

--Ô toi qui m'as laissé, me laisseras-tu encore?

--Je te laisserai encore. N'en doute point. C'est à toi de ne

me plus laisser.

--Mais si ma vie s'éteint?

--Allumes-en d'autres.

--Si la mort est en moi?

--La vie est ailleurs. Va, ouvre-lui tes portes. Insensé, qui

t'enfermes dans ta maison en ruines! Sors de toi. Il est d'autres

demeures.

--Ô vie, ô vie! Je vois... Je te cherchais en moi, dans mon âme vide

et close. Mon âme se brise; par les fenêtres de mes blessures, l'air

afflue; je respire, je te retrouve, ô vie!...

--Je te retrouve... Tais-toi, et écoute.

Et Christophe entendit, comme un murmure de source, le chant de la vie

qui remontait en lui. Penché sur le bord de sa fenêtre, il vit la

forêt, morte hier, qui dans le vent et le soleil bouillonnait,

soulevée comme la mer. Sur l'échine des arbres, des vagues de vent,

frissons de joie, passaient; et les branches ployées tendaient leurs

bras d'extase vers le ciel éclatant. Et le torrent sonnait comme un

rire de cloche. Le même paysage, hier dans le tombeau, était

ressuscité; la vie venait d'y rentrer, en même temps que l'amour dans

le cœur de Christophe. Miracle de l'âme que la grâce a touchée! Elle

se réveille à la vie! Et tout revit autour d'elle. Le cœur se remet

à battre. Les fontaines taries recommencent à couler.

Et Christophe rentra dans la bataille divine... Comme ses propres

combats, comme les combats des hommes se perdent au milieu de cette

mêlée gigantesque, où pleuvent les soleils comme des flocons de neige

que l'ouragan balaie!... Il avait dépouillé son âme. Ainsi que dans

ces rêves suspendus dans l'espace, il planait au-dessus de lui-même,

il se voyait d'en haut, dans l'ensemble des choses; et, d'un regard, lui

apparut le sens de ses souffrances. Ses luttes faisaient partie du grand

combat des mondes. Sa déroute était un épisode, aussitôt réparé.

Il combattait pour tous, tous combattaient pour lui. Ils partageaient

ses peines, il partageait leur gloire.

--«Compagnons, ennemis, marchez, piétinez-moi, que je sente sur mon

corps passer les roues des canons qui vaincront! Je ne pense pas au fer

qui me laboure la chair, je ne pense pas au pied qui me foule la tête,

je pense à mon Vengeur, au Maître, au Chef de l'innombrable armée.

Mon sang est le ciment de sa victoire future...»

Dieu n'était pas pour lui le Créateur impassible, le Néron qui

contemple, du haut de sa tour d'airain, l'incendie de la Ville que

lui-même alluma. Dieu souffre. Dieu combat. Avec ceux qui combattent et

pour tous ceux qui souffrent. Car il est la Vie, la goutte de lumière

qui, tombée dans la nuit, s'étend et boit la nuit. Mais la nuit est

sans bornes, et le combat divin ne s'arrête jamais; et nul ne peut

savoir quelle en sera l'issue. Symphonie héroïque, où les dissonances

même qui se heurtent et se mêlent forment un concert serein! Comme la

forêt de hêtres qui livre dans le silence des combats furieux, ainsi

la Vie guerroie dans l'éternelle paix.

Ces combats, cette paix, résonnaient dans Christophe. Il était un

coquillage où l'océan bruit. Des appels de trompettes, des rafales de

sons, des cris d'épopées passaient sur l'envolée de rythmes

souverains. Car tout se muait en sons dans cette âme sonore. Elle

chantait la lumière. Elle chantait la nuit. Et la vie. Et la mort. Pour

ceux qui étaient vainqueurs. Pour lui-même, vaincu. Elle chantait.

Tout chantait. Elle n'était plus que chant.

Comme les pluies de printemps, les torrents de musique s'engouffraient

dans ce sol crevassé par l'hiver. Hontes, chagrins, amertumes,

révélaient à présent leur mystérieuse mission: elles avaient

décomposé la terre, et elles l'avaient fertilisée; le soc de la

douleur, en déchirant le cœur, avait ouvert de nouvelles sources de

vie. La lande refleurissait. Mais ce n'étaient plus les fleurs de

l'autre printemps. Une autre âme était née.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 14 / 29 段