Il alla et chercha. Tout au fond, il vit un revolver. Braun l'avait

acheté, quand il était étudiant. Il ne s'en était jamais servi. Dans

une boîte crevée, Christophe trouva quelques cartouches. Il les

rapporta vers le lit. Anna regarda, et détourna aussitôt les yeux vers

la ruelle. Christophe attendit, puis il demanda:

--Tu ne veux plus?

Anna se retourna vivement:

--Je veux... Vite!

Elle pensait:

--Rien ne peut plus me sauver maintenant de l'abîme éternel. Un

peu plus, un peu moins, ce sera toujours de même.

Christophe chargea maladroitement le revolver.

--Anna, dit-il d'une voix tremblante, l'un des deux verra mourir

l'autre.

Elle lui arracha l'arme des mains, et dit avec égoïsme:

--Moi, d'abord.

Ils se regardèrent encore... Hélas! dans ce moment même où ils

allaient mourir l'un pour l'autre, ils se sentaient si loin l'un de

l'autre!... Chacun pensait, avec terreur:

--Mais qu'est-ce que je fais? Qu'est-ce que je fais?

Et chacun le lisait dans les yeux de l'autre. L'absurdité de l'acte

frappait surtout Christophe. Toute sa vie, inutile; inutiles, ses

luttes; inutiles, ses souffrances; inutiles, ses espoirs; tout, jeté au

vent, gâché; un geste médiocre allait tout effacer... Dans son état

normal, il eût arraché le revolver des mains d'Anna, il l'eût jeté

par la fenêtre, il eût crié:

--Non! Je ne veux pas.

Mais huit mois de souffrances, de doutes, et de deuil torturants, et par

là-dessus cette rafale de passion démente, avaient ruiné ses forces,

brisé sa volonté; il sentait qu'il n'y pouvait plus rien, il n'était

plus le maître... Ah! qu'importe, après tout?

Anna, sûre de la mort éternelle, tendait son être dans la possession

de cette dernière minute de vie: la figure douloureuse de Christophe,

éclairée par la bougie vacillante, les ombres sur le mur, un bruit de

pas dans la rue, le contact de l'acier qu'elle tenait dans sa main...

Elle s'accrochait à ces sensations, comme un naufragé à l'épave qui

s'enfonce avec lui. Après, tout est terreur. Pourquoi ne pas prolonger

l'attente? Mais elle se répéta:

--Il faut...

Elle dit adieu à Christophe, sans tendresse, avec la hâte d'un

voyageur pressé qui craint de manquer le train; elle ouvrit sa chemise,

tâta le cœur, et y appuya le canon du revolver. Christophe,

agenouillé, se cachait la figure dans les draps. Au moment de tirer,

elle posa sa main gauche sur la main de Christophe. Le geste d'un enfant

qui a peur de marcher dans la nuit...

Alors s'écoulèrent quelques secondes effroyables... Anna ne tirait

pas. Christophe voulait relever la tête, il voulait saisir le bras

d'Anna; et il craignait que ce mouvement même ne la décidât à tirer.

Il n'entendait plus rien, il perdait connaissance... Un gémissement...

Il se redressa. Il vit Anna, le visage décomposé de terreur. Le

revolver était tombé sur le lit, devant elle. Elle répétait

plaintivement:

--Christophe!... Le coup n'est pas parti!...

Il prit l'arme; le long oubli où elle était restée l'avait rouillée;

mais le fonctionnement était bon. Peut-être la cartouche avait été

détériorée par l'air.--Anna tendit la main vers le revolver.

--Assez! supplia-t-il.

Elle ordonna:

--Les cartouches!

Il les lui remit. Elle les examina, en prit une, chargea sans cesser

de trembler, appuya de nouveau l'arme sur son sein, et tira.--Le

coup rata encore.

Anna jeta le revolver dans la chambre.

--Ah! c'est trop! c'est trop! cria-t-elle. Il ne veut pas que

je meure!

Elle se tordait dans ses draps; elle était comme folle. Il voulut

l'approcher; elle le repoussa, avec des cris. Enfin, elle eut une

attaque de nerfs. Christophe resta près d'elle, jusqu'au matin. Elle

finit par se calmer; mais sans souffle, les yeux fermés, les os du

front et les pommettes tendant la peau livide: elle semblait une morte.

Christophe refit le lit bouleversé, ramassa le revolver, remit la

serrure arrachée, rangea tout dans la chambre, et partit: car il était

sept heures, et Bäbi allait venir.

Quand Braun rentra, le matin, il trouva Anna dans la même prostration.

Il vit bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire; mais

il ne put rien savoir de Bäbi, ni de Christophe. De tout le jour, Anna

ne bougea point; elle n'ouvrit pas les yeux; son pouls était si faible

qu'on le sentait à peine; par moments, il s'arrêtait, et Braun eut

l'angoisse de croire, un instant, que le cœur avait cessé de battre.

Son affection le faisait douter de sa science; il courut chez un

confrère, et il le ramena. Les deux hommes examinèrent Anna et ne

purent décider s'il s'agissait d'une fièvre qui commençait, ou d'un

cas de névrose hystérique: il fallait tenir la malade en observation.

Braun ne quitta pas le chevet d'Anna. Il refusa de manger. Vers le soir,

le pouls d'Anna n'indiquait pas de fièvre, mais une faiblesse extrême.

Braun tâcha de lui introduire dans la bouche quelques cuillerées de

lait; elle les rendit aussitôt. Son corps s'abandonnait dans les bras

de son mari, comme un mannequin brisé. Braun passa la nuit, assis près

d'elle, se levant à tout instant pour l'écouter. Bäbi, que la maladie

d'Anna ne troublait guère, mais qui était la femme du devoir, refusa

de se coucher, et veilla avec Braun.

Le vendredi, Anna ouvrit les yeux. Braun lui parla; elle ne prit pas

garde à sa présence. Elle était immobile, les yeux fixés sur un

point de la muraille. Vers midi, Braun vit de grosses larmes qui

coulaient le long de ses joues maigres; il les essuya avec douceur; une

à une, les larmes continuaient de couler. De nouveau, Braun essaya de

lui faire prendre quelque aliment. Elle se laissa faire, passivement.

Dans la soirée, elle se mit à parler: c'étaient des mots sans suite.

Il s'agissait du Rhin; elle voulait se noyer, mais il n'y avait pas

assez d'eau. Elle persistait en rêve dans ses tentatives de suicide,

imaginant des formes de mort bizarres: toujours la mort se dérobait.

Parfois, elle discutait avec quelqu'un, et sa figure prenait alors une

expression de colère et de peur; elle s'adressait à Dieu, et

s'entêtait à lui prouver que la faute était à lui. Ou la flamme d'un

désir s'allumait dans ses yeux; et elle disait des mots impudiques,

qu'il ne semblait pas qu'elle pût connaître. Un moment, elle remarqua

Bäbi, et lui donna avec précision des ordres pour la lessive du

lendemain. Dans la nuit, elle s'assoupit. Tout à coup, elle se souleva;

Braun accourut. Elle le regarda, d'une façon étrange, balbutiant des

mots impatients et informes. Il lui demanda:

--Ma chère Anna, que veux-tu?

Elle dit, d'une voix âpre:

--Va le chercher!

--Qui? demanda-t-il.

Elle le regarda encore, avec la même expression, brusquement éclata

de rire; puis, elle se passa les mains sur le front, et gémit:

--Ah! mon Dieu! oublier!...

Le sommeil la reprit. Elle fut calme jusqu'au jour. Vers l'aube, elle

fit quelque mouvement; Braun lui souleva la tête, pour lui donner à

boire; elle avala docilement quelques gorgées, et, se penchant vers les

mains de Braun, elle les embrassa. Elle s'assoupit de nouveau.

Le samedi matin, elle s'éveilla vers neuf heures. Sans dire un mot,

elle sortit les jambes du lit, et voulut descendre. Braun se précipita

vers elle et essaya de la recoucher. Elle s'obstina. Il lui demanda ce

qu'elle voulait faire. Elle répondit:

--Aller au culte.

Il essaya de la raisonner, de lui rappeler que ce n'était pas dimanche,

que le temple était fermé. Elle se taisait; mais assise sur la chaise,

près du lit, elle passait ses vêtements, de ses doigts grelottants. Le

docteur, ami de Braun, entra. Il joignit ses instances à celles de

Braun; puis, voyant qu'elle ne cédait pas, il l'examina, et finalement

consentit. Il prit Braun à part, et lui dit que la maladie de sa femme

semblait toute morale, qu'on devait pour l'instant éviter de la

contrarier, et qu'il ne voyait pas de danger à ce qu'elle sortît,

pourvu que Braun l'accompagnât. Braun dit donc à Anna qu'il irait avec

elle. Elle refusa et voulut aller seule. Mais dès les premiers pas dans

la chambre, elle trébucha. Alors, sans un mot, elle prit le bras de

Braun, et ils sortirent. Elle était très faible et s'arrêtait en

route. Plusieurs fois, il lui demanda si elle voulait rentrer. Elle se

remit à marcher. Arrivés à l'église, comme il le lui avait dit, ils

trouvèrent porte close. Anna s'assit sur un banc, près de l'entrée,

et resta, frissonnante, jusqu'à ce que midi sonnât. Puis, elle reprit

le bras de Braun, et ils revinrent en silence. Mais le soir, elle voulut

retourner à l'église. Les supplications de Braun furent inutiles. Il

fallut repartir.

Christophe avait passé ces deux jours, dans l'isolement. Braun était

trop inquiet pour songer à lui. Une seule fois, le matin du samedi,

cherchant à détourner Anna de son idée fixe de sortir, il lui avait

demandé si elle voulait voir Christophe. Elle avait eu une expression

d'épouvante et de répulsion si forte qu'il en avait été frappé; et

le nom de Christophe n'avait plus été prononcé.

Christophe s'était enfermé dans sa chambre. Inquiétude, amour,

remords, tout un chaos de douleur s'entrechoquait en lui. Il s'accusait

de tout. Il succombait sous le dégoût de lui-même. Plusieurs fois, il

s'était levé pour tout avouer à Braun,--aussitôt arrêté par

l'idée, en s'accusant, de faire un malheureux de plus. La passion ne

lui faisait pas grâce. Il rôdait dans le couloir, devant la chambre

d'Anna; et dès qu'il entendait, à l'intérieur, des pas s'approcher de

la porte, il s'enfuyait chez lui.

Quand Braun et Anna sortirent dans l'après-midi, il les guetta, caché

derrière le rideau de sa fenêtre. Il vit Anna. Elle, si droite et si

fière, elle avait le dos voûté, la tête courbée, le teint jaune;

vieillie, écrasée par le manteau et le châle dont son mari l'avait

couverte, elle était laide. Mais Christophe ne vit pas sa laideur, il

ne vit que sa misère; et son cœur déborda de pitié et d'amour. Il

eût voulu courir à elle, se prosterner dans la boue, baiser ses pieds,

ce corps ravagé par la passion, implorer son pardon. Et il pensait, la

regardant:

--Mon ouvrage... Le voici!

Mais son regard, dans la glace, rencontra sa propre image; il vit

sur ses traits la même dévastation; il vit la mort inscrite en lui,

ainsi qu'en elle, et il pensa:

--Mon ouvrage? Non pas. L'ouvrage du maître cruel, qui affole

et qui tue.

La maison était vide. Bäbi était sortie, pour raconter aux voisins

les événements de la journée. Le temps passait. Cinq heures

sonnèrent. Une terreur prit Christophe, à l'idée d'Anna qui allait

rentrer, et de la nuit qui venait. Il sentit qu'il n'aurait pas la force

de rester, cette nuit, sous le même toit. Il sentit sa raison craquer

sous le poids de la passion. Il ne savait ce qu'il ferait, il ne savait

ce qu'il voulait, sinon qu'il voulait Anna. À quelque prix que ce fût.

Il pensa a cette misérable figure qu'il avait vu passer tout à

l'heure, sous sa fenêtre, et il se dit:

--La sauver de moi!...

Un coup de volonté souffla. Il ramassa, par poignées, les liasses de

papiers qui traînaient sur sa table, les ficela, prit son chapeau, son

manteau, et sortit. Dans le corridor, près de la porte d'Anna, il

précipita le pas, pris de peur. En bas, il jeta un dernier coup d'œil

sur le jardin désert. Il se sauva comme un voleur. Un brouillard glacé

traversait la peau avec des aiguilles. Christophe rasait le mur des

maisons, craignant de rencontrer une figure connue. Il alla à la gare.

Il monta dans un train qui partait pour Lucerne. À la première

station, il écrivit à Braun. Il disait qu'une affaire urgente

l'appelait, pour quelques jours, hors de la ville, et qu'il se désolait

de le laisser en un pareil moment; il le priait de lui envoyer des

nouvelles, à une adresse qu'il lui indiqua. À Lucerne, il prit le

train du Gothard. Dans la nuit, il descendit a une petite station entre

Altorf et Gœschenen. Il n'en sut pas le nom, il ne le sut jamais. Il

entra dans la première hôtellerie, près de la gare. Des mares d'eau

coupaient le chemin. Il pleuvait à torrents; il plut toute la nuit; il

plut tout le lendemain. Avec un bruit de cataracte, l'eau tombait d'une

gouttière crevée. Le ciel et la terre étaient noyés, dissous, comme

sa pensée. Il se coucha dans des draps humides, qui sentaient la fumée

du chemin de fer. Il ne put rester couché. L'idée des dangers que

courait Anna l'occupait trop pour qu'il eût le temps de sentir sa

propre souffrance. Il fallait donner le change a la malignité publique,

la lancer sur une autre piste. Dans la fièvre ou il était, il eut une

idée bizarre: il inventa d'écrire à un des rares musiciens avec qui

il se fût un peu lié dans la ville, à Krebs, l'organiste confiseur.

Il lui laissa entendre qu'une affaire de cœur l'entraînait en Italie,

qu'il subissait déjà cette passion quand il était venu s'installer

chez Braun, qu'il avait essayé de s'y soustraire, mais qu'elle était

la plus forte. Le tout, en des termes assez clairs pour que Krebs

comprit, assez voilés pour qu'il pût y ajouter, de son propre fonds.

Christophe priait Krebs de lui garder le secret. Il savait que le brave

homme était d'un bavardage maladif, et il comptait--justement--qu'à

peine la nouvelle reçue, Krebs courrait la colporter par toute la

ville. Pour achever de détourner l'opinion, Christophe terminait sa

lettre par quelques mots très froids, sur Braun et sur la maladie

d'Anna.

Il passa le reste de la nuit et de la journée suivante, incrusté dans

son idée fixe... Anna... Anna... Il revivait avec elle les derniers

mois, jour par jour; il la voyait au travers d'un mirage passionné.

Toujours, il l'avait créée à l'image de son désir, lui prêtant une

grandeur morale, une conscience tragique, dont il avait besoin pour

l'aimer davantage. Ces mensonges de la passion redoublaient d'assurance,

maintenant que la présence d'Anna ne les contrôlait plus. Il voyait

une saine et libre nature, opprimée, qui se débattait contre ses

chaînes, qui aspirait à une vie franche, large, au plein air de

l'âme, et puis, qui en avait peur, qui combattait ses instincts, parce

qu'ils ne pouvaient s'accorder avec sa destinée et qu'ils la lui

rendaient plus douloureuse encore. Elle lui criait: «À l'aide!» Il

étreignait son beau corps. Ses souvenirs le torturaient; il trouvait un

plaisir meurtrier à redoubler leurs blessures. À mesure que la

journée avançait, le sentiment de tout ce qu'il avait perdu lui devint

si atroce qu'il ne pouvait plus respirer.

Sans savoir ce qu'il faisait, il se leva, sortit, paya l'hôtel, et

reprit le premier train qui revenait à la ville d'Anna. Il arriva, dans

la nuit; il alla droit à la maison. Un mur séparait la ruelle du

jardin contigu à celui de Braun. Christophe escalada le mur, sauta dans

le jardin étranger, passa de là dans le jardin de Braun. Il se

trouvait devant la maison. Tout était dans le noir, sauf une lueur de

veilleuse qui teintait d'un reflet d'ocre une fenêtre,--la fenêtre

d'Anna. Anna était là. Elle souffrait là. Il n'avait plus qu'un pas

à faire pour entrer. Il avança la main vers la poignée de la porte.

Puis, il regarda sa main, la porte, le jardin; il prit soudain

conscience de son acte; et, s'éveillant de l'hallucination qui le

possédait depuis sept à huit heures, il frémit, il s'arracha par un

sursaut à la force d'inertie qui lui rivait les pieds au sol; il courut

au mur, le repassa, et s'enfuit.

Dans la même nuit, il quittait la ville, pour la seconde fois; et le

lendemain, il allait se terrer dans un village de montagne, sous des

rafales de neige... Ensevelir son cœur, endormir sa pensée, oublier,

oublier!...

--«_E però leva su, vinci l'ambascia

con l'animo che vince ogni battaglia,

se col suo grave corpo non s'accascia..._»

_Leva'mi allor, mostrandomi fornito

meglio di lena ch'io non mi sentia;

e dissi: «Va, ch'io son forte ed ardito._»

INF. XXIV.

Mon Dieu, que t'ai-je fait? Pourquoi m'accables-tu? Dès l'enfance, tu

m'as donné pour lot la misère, la lutte. J'ai lutté sans me plaindre.

J'ai aimé ma misère. J'ai tâché de conserver pure cette âme que tu

m'avais donnée, de sauver ce feu que tu avais mis en moi... Seigneur,

c'est toi, c'est toi qui t'acharnes à détruire ce que tu avais créé,

tu as éteint ce feu, tu as souillé cette âme, tu m'as dépouillé de

tout ce qui me faisait vivre. J'avais deux seuls trésors au monde: mon

ami et mon âme. Je n'ai plus rien, tu m'as tout pris. Un seul être

était mien dans le désert du monde, tu me l'as enlevé. Nos cœurs

n'en faisaient qu'un, tu les as déchirés, tu ne nous as fait

connaître la douceur d'être ensemble que pour nous faire mieux

connaître l'horreur de nous être perdus. Tu as creusé le vide autour

de moi, en moi. J'étais brisé, malade, sans volonté, sans armes,

pareil à un enfant qui pleure dans la nuit. Tu as choisi cette heure

pour me frapper. Tu es venu à pas sourds, par derrière, comme un

traître, et tu m'as poignardé; tu as lâché sur moi la passion, ton

chien féroce; j'étais sans force, tu le savais, et je ne pouvais

lutter; elle m'a terrassé, elle a tout saccagé en moi, tout sali, tout

détruit... J'ai le dégoût de moi. Si je pouvais au moins crier ma

douleur et ma honte! ou bien les oublier, dans le torrent de la force

qui crée! Mais ma force est brisée, ma création desséchée. Je suis

un arbre mort... Mort, que ne le suis-je! Ô Dieu, délivre-moi, romps

ce corps et cette âme, arrache-moi à la terre, déracine-moi de la

vie, ne me laisse pas sans fin me débattre dans la fosse! Je crie

grâce... Tue-moi!

Ainsi, la douleur de Christophe appelait un Dieu, à qui sa raison

ne croyait pas.

Il s'était réfugié dans une ferme, isolée, du Jura suisse. La

maison, adossée aux bois, se dissimulait dans le repli d'un haut

plateau bossué. Des renflements de terrain la protégeaient des vents

du Nord. Par devant, dévalaient des prairies, de longues pentes

boisées; la roche, brusquement, s'arrêtait, tombait à pic; des sapins

contorsionnés s'accrochaient au bord; des hêtres aux larges bras se

rejetaient en arrière. Ciel éteint. Vie disparue. Une étendue

abstraite aux lignes effacées. Tout dormait sous la neige. Seuls, la

nuit, dans la forêt, les renards glapissaient. C'était la fin de

l'hiver. Hiver tardif. Interminable hiver. Lorsqu'il semblait fini, il

recommençait toujours.

Cependant, depuis une semaine, la vieille terre engourdie sentait son

cœur renaître. Un premier printemps trompeur s'insinuait dans l'air et

sous l'écorce glacée. Des branches de hêtres étendues comme des

ailes qui planent, la neige s'égouttait. Au travers du manteau blanc

qui couvrait les prairies, déjà quelques fils d'herbe d'un vert tendre

pointaient; autour de leurs fines aiguilles, par les déchirures de la

neige, comme par de petites bouches, le sol noir et humide respirait.

Quelques heures par jour, la voix de l'eau engourdie dans sa robe de

glace, de nouveau murmurait. Dans le squelette des bois, quelques

oiseaux sifflaient de clairs chants aigrelets.

Christophe ne remarquait rien. Tout était le même pour lui. Il

tournait indéfiniment dans sa chambre. Ou il marchait, dehors.

Impossible de rester en repos. Son âme était écartelée par les

démons intérieurs. Ils s'entre-déchiraient. La passion, refoulée,

continuait de battre furieusement les parois de la maison. Le dégoût

de la passion n'était pas moins enragé; ils se mordaient à la gorge;

et dans leur lutte, ils lacéraient le cœur. Et c'étaient en même

temps le souvenir d'Olivier, le désespoir de sa mort, la hantise de

créer qui ne pouvait se satisfaire, l'orgueil qui se cabrait devant le

trou du néant. Tous les diables en lui. Pas un instant de répit. Ou,

s'il se produisait une menteuse accalmie, si les flots soulevés

retombaient un moment, il se retrouvait seul, et il ne retrouvait plus

rien de lui: pensée, amour, volonté, tout avait été tué.

Créer! c'était le seul recours. Abandonner aux flots l'épave de sa

vie! Se sauver à la nage dans le rêve de l'art!... Créer! Il le

voulait... Il ne le pouvait plus.

Christophe n'avait jamais eu de méthode de travail. Quand il était

fort et sain, il était plutôt gêné de sa surabondance qu'inquiet de

la voir s'appauvrir; il suivait son caprice; il travaillait, à sa

fantaisie, au hasard des circonstances, sans aucune règle fixe. En

réalité, il travaillait en tout lieu, à tout moment; son cerveau ne

cessait d'être occupé. Bien des fois, Olivier, moins riche et plus

réfléchi, l'avait averti:

--Prends garde. Tu te fies trop à ta force. Torrent des montagnes.

Plein aujourd'hui, demain peut-être à sec. Un artiste doit capter son

génie; il ne lui permet pas de s'éparpiller, au hasard. Canalise ta

force. Contrains-toi à des habitudes, à une hygiène de travail

quotidien, à heures fixes. Elles sont aussi nécessaires à l'artiste

que l'habitude des gestes et des pas militaires à l'homme qui doit se

battre. Viennent les moments de crise--(et il en vient toujours)--cette

armature de fer empêche l'âme de tomber. Je le sais bien, moi! Si je

ne suis pas mort, c'est qu'elle m'a sauvé.

Mais Christophe riait, et disait:

--Bon pour toi, mon petit! Pas de danger que je perde jamais le

goût de vivre! J'ai trop bon appétit.

Olivier haussait les épaules:

--Le trop amène le trop peu. Il n'est pas de pires malades que

les trop bien portants.

La parole d'Olivier se vérifiait maintenant. Après la mort de l'ami,

la source de vie intérieure ne s'était pas tout de suite tarie; mais

elle était devenue étrangement intermittente; elle coulait par

brusques gorgées, puis se perdait sous terre. Christophe n'y prenait

pas garde; que lui importait? Sa douleur et la passion naissante

absorbaient sa pensée.--Mais après qu'eut passé l'ouragan, lorsqu'il

chercha de nouveau la fontaine pour y boire, il ne trouva plus rien. Le

désert. Pas un filet d'eau. L'âme était desséchée. En vain, il

voulut creuser le sable, faire jaillir l'eau des nappes souterraines,

créer à tout prix: la machine de l'esprit refusait d'obéir. Il ne

pouvait pas évoquer l'aide de l'habitude, l'alliée fidèle, qui,

lorsque toutes les raisons de vivre nous ont fuis, seule, tenace et

constante, demeure à nos côtés, et ne dit pas un mot, et ne fait pas

un geste, les yeux fixes, les lèvres muettes, mais de sa main très

sûre qui n'a jamais la fièvre, nous conduit au travers du défilé

dangereux, jusqu'à ce que soient revenus la lumière du jour et le

goût à la vie. Christophe était sans aide; et sa main ne rencontrait

aucune main dans la nuit. Il ne pouvait plus remonter à la lumière du

jour.

Ce fut l'épreuve suprême. Alors, il se sentit aux limites de la folie.

Tantôt une lutte absurde et démente contre son cerveau, des obsessions

de maniaque, une hantise de nombres: il comptait les planches du

parquet, les arbres dans la forêt; des chiffres et des accords, dont le

choix lui échappait, se livraient dans sa tête des batailles rangées.

Tantôt un état de prostration, comme un mort.

Personne ne s'occupait de lui. Il habitait une aile de la maison, à

l'écart. Il faisait lui-même sa chambre,--il ne la faisait pas, tous

les jours. On lui déposait sa nourriture, en bas; il ne voyait pas un

visage humain. Son hôte, un vieux paysan, taciturne et égoïste, ne

s'intéressait pas à lui. Que Christophe mangeât ou ne mangeât point,

c'était son affaire. À peine prenait-on garde si, le soir, Christophe

était rentré. Une fois, il se trouva perdu dans la forêt, enfoncé

dans la neige jusqu'aux cuisses; il s'en fallut de peu qu'il ne pût

revenir. Il cherchait à se tuer de fatigue, pour ne pas penser. Il n'y

réussissait pas. Seulement, de loin en loin, quelques heures de sommeil

harassé.

Un seul être vivant semblait se soucier de son existence: un vieux

chien Saint-Bernard, qui venait poser sa grosse tête aux yeux sanglants

sur les genoux de Christophe, lorsque Christophe était assis sur le

banc devant la maison. Ils se regardaient longuement. Christophe ne le

repoussait pas. Comme le maladif Goethe, ces yeux ne l'inquiétaient

point.

Il n'avait pas envie de leur crier:

--Va-t'en!... Tu auras beau faire, larve, tu ne me happeras point!

Il ne demandait qu'à se laisser prendre par ces yeux suppliants et

somnolents, à leur venir en aide; il sentait là une âme emprisonnée,

qui l'implorait.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 13 / 29 段