Dans cette ville, nul ne peut se flatter de cacher sa vie. C'est

étrange. Dans les rues, personne ne vous regarde; les portes des

maisons et les volets sont clos. Mais il y a des miroirs accrochés au

coin des fenêtres; et l'on entend, quand on passe, le bruit sec des

persiennes qui s'entrouvrent et se referment. Personne ne se soucie de

vous; il semble qu'on vous ignore; mais vous vous apercevez qu'aucune de

vos paroles, aucun de vos gestes n'a été perdu: on sait ce que vous

avez fait, ce que vous avez dit, ce que vous avez vu, ce que vous avez

mangé; on sait même, on se flatte de savoir ce que vous avez pensé.

Une surveillance occulte, universelle, vous enveloppe. Domestiques,

fournisseurs, parents, amis, indifférents, passants inconnus, tous

collaborent, d'un consentement tacite, à cet espionnage instinctif dont

les éléments dispersés se centralisent, on ne sait comment. On

n'observe pas seulement vos actes, on scrute votre cœur. Dans cette

ville, nul n'a le droit de réserver le secret de sa conscience; et

chacun a le droit de se pencher sur elle, de fouiller dans vos pensées

intimes, et, si elles choquent l'opinion, de vous en demander compte.

L'invisible despotisme de l'âme collective pèse sur l'individu; il

est, toute sa vie, un enfant en tutelle; rien de lui n'est à lui: il

appartient à la ville.

Il avait suffi qu'Anna, deux dimanches de suite, s'abstint de paraître

à l'église, pour éveiller les soupçons. En temps ordinaire, nul ne

semblait remarquer sa présence au culte; elle vivait à l'écart, et la

ville, eût-on dit, oubliait qu'elle existât.--Le soir du premier

dimanche où elle n'était pas venue, son absence était partout connue,

consignée dans le souvenir. Le dimanche suivant, aucun des pieux

regards qui suivaient les paroles saintes dans le Livre, ou sur les

lèvres du pasteur, ne parut distrait de sa grave attention; aucun

n'avait omis de constater à l'entrée, de vérifier à la sortie que la

place d'Anna était demeurée vide. Le lendemain, Anna commençait à

recevoir la visite de personnes qu'elle n'avait point vues depuis

plusieurs mois; elles venaient, sous des prétextes variés, les unes

craignant qu'elle ne fût malade, les autres prenant un intérêt

nouveau à ses affaires, à son mari, à sa maison; quelques-unes se

montraient singulièrement bien informées de ce qui se passait chez

elle; aucune ne fit allusion--(par une maladroite adresse)--à son

abstention de deux dimanches au culte. Anna se dit souffrante, parla de

ses occupations. Les visiteuses l'écoutaient attentives, approuvaient:

Anna savait qu'elles n'en croyaient pas un mot. Leur regard se promenait

autour d'elles, dans la chambre, fouillait, notait, enregistrait. Elles

ne se départaient pas de leur bonhomie froide, au débit bruyant et

affecté; mais on voyait dans leurs yeux la curiosité indiscrète qui

les dévorait. Deux ou trois demandèrent, avec une indifférence

exagérée, des nouvelles de M. Krafft.

Quelques jours après,--(c'était pendant l'absence de Christophe),--le

pasteur vint lui-même. Bel homme, et bonhomme, de santé florissante,

affable, avec la tranquillité imperturbable que donne la conscience

d'avoir à soi la vérité, toute la vérité. Il s'enquit avec

sollicitude de la santé de sa cliente, écouta poli et distrait les

excuses qu'elle lui donna, et qu'il ne demandait pas, accepta une tasse

de thé, plaisanta agréablement, à propos de boisson émit l'opinion

que le vin dont mention est faite dans la Bible n'était pas une boisson

alcoolisée, fit quelques citations, raconta une anecdote, et, au moment

de partir, eut une allusion obscure au danger des mauvaises compagnies,

à certaines promenades, à l'esprit d'impiété, à l'impureté de la

danse, aux sales convoitises. Il paraissait s'adresser au siècle en

général, non à Anna. Il se tut un moment, toussa, se leva, chargea

Anna de ses compliments cérémonieux pour monsieur Braun, fit une

plaisanterie en latin, salua et sortit.--Anna resta glacée par

l'allusion. Était-ce une allusion? Comment aurait-il pu savoir la

promenade de Christophe et d'Anna? Ils n'avaient rencontré là-bas

personne qui les connût. Mais tout ne se sait-il pas, dans cette ville?

Le musicien aux traits caractéristiques et la jeune femme en noir qui

dansaient à l'auberge s'étaient fait remarquer; leur signalement avait

été donné; et comme tout se répète, le bruit en était venu en

ville, où la malveillance éveillée n'avait pas manqué de

reconnaître Anna. Sans doute, ce n'était encore là qu'un soupçon,

mais singulièrement attirant; et s'y ajoutaient les renseignements

fournis par la domestique d'Anna. La curiosité publique était

maintenant aux aguets, attendant qu'ils se compromissent, les épiant

par mille yeux invisibles. La ville silencieuse et sournoise les

traquait, comme un chat à l'affût.

Malgré le danger, Anna n'eût peut-être pas cédé; peut-être le

sentiment de cette lâche hostilité l'eût-elle poussée à la

provoquer rageusement, si elle n'avait porté en elle l'esprit

pharisaïque de cette société qui lui était ennemie. L'éducation

avait asservi sa nature. Elle avait beau juger la tyrannie et la

niaiserie de l'opinion: elle la respectait; elle souscrivait à ses

arrêts, même quand ils la frappaient; s'ils avaient été en

opposition avec sa conscience, elle eût donné tort à sa conscience.

Elle méprisait la ville; et le mépris de la ville lui eût été

impossible à supporter.

Or, le moment venait où l'occasion allait s'offrir à la médisance

publique de s'épancher. Le carnaval était proche.

Le carnaval, dans cette ville, avait gardé jusqu'au temps où se

déroule cette histoire--(il a changé, depuis)--un caractère de

licence et d'âpreté archaïque. Fidèle à ses origines, où il était

une détente au dévergondage de l'esprit humain asservi, volontairement

ou non, au joug de la raison, nulle part il n'eut plus d'audace qu'aux

époques et dans lés pays où pesaient lourdement les mœurs et les

lois, gardiennes de la raison. Aussi, la ville d'Anna devait-elle rester

une de ses terres d'élection. Plus le rigorisme moral y paralysait les

gestes, y bâillonnait les voix, plus durant quelques jours les gestes

étaient hardis et les voix affranchies. Tout ce qui s'amassait dans les

bas-fonds de l'âme: jalousies, haines secrètes, curiosité impudique,

instincts de malveillance inhérents à la bête sociable, crevaient

d'un coup avec le fracas et la joie d'une revanche. Chacun avait le

droit de descendre dans la rue et, masqué prudemment, de clouer au

pilori, en pleine place publique, celui qu'il détestait, d'étaler aux

passants tout ce que lui avait appris un an d'efforts patients, tout son

trésor de secrets scandaleux, goutte à goutte amassés. Tel en faisait

la parade sur des chars. Tel promenait des lanternes transparentes, où

s'affichait en inscriptions et en images l'histoire secrète de la

ville. Tel osait même se faire le masque de son ennemi, si facilement

reconnaissable que les polissons du ruisseau le désignaient de son nom.

Des journaux de médisances paraissaient pendant ces trois jours. Des

gens de la société se mêlaient sournoisement à ce jeu de _Pasquino._

Nul contrôle exercé, sauf pour les allusions politiques,--cette âpre

liberté ayant été la cause, à diverses reprises, de contestations

entre le gouvernement de la ville et les représentants des États

étrangers. Mais rien ne protégeait les citoyens contre les citoyens;

et cette appréhension de l'outrage public, constamment suspendue, ne

devait pas peu contribuer à maintenir dans les mœurs l'apparence

impeccable dont la ville s'honorait.

Anna était sous le poids de cette peur,--d'ailleurs injustifiée. Elle

avait peu de raisons de craindre. Elle tenait trop peu de place dans

l'opinion de la ville pour qu'on eût l'idée de l'attaquer. Mais dans

l'isolement absolu où elle se murait, dans l'état d'épuisement et de

surexcitation nerveuse où l'avaient mise plusieurs semaines

d'insomnies, son imagination était prête à accueillir les terreurs

les plus déraisonnables. Elle s'exagérait l'animosité de ceux qui ne

l'aimaient point. Elle se disait que les soupçons étaient sur sa

piste; il suffisait d'un rien pour la perdre; et qui l'assurait que ce

n'était pas fait? Alors, c'était l'injure, le déshabillage sans

pitié, l'étalage de son cœur offert en proie aux passants: un

déshonneur si cruel qu'Anna mourait de honte en y songeant. On se

contait que, quelques années avant, une jeune fille, livrée à cette

persécution, avait dû fuir du pays avec les siens... Et l'on ne

pouvait rien, rien faire pour se défendre, rien faire pour l'empêcher,

rien faire même pour savoir ce qui allait arriver. Le doute était plus

affolant encore que la certitude. Anna jetait autour d'elle des yeux de

bête aux abois. Dans sa propre maison, elle se savait cernée.

La domestique d'Anna avait passé la quarantaine: elle se nommait Bäbi:

grande, forte, la face rétrécie et décharnée aux tempes et au front,

large et longue à la base, soufflée sous la mâchoire, telle une poire

tapée; elle avait un sourire perpétuel et des yeux perçants comme des

vrilles, enfoncés, sucés en dedans, sous des paupières rouges aux

cils invisibles. Elle ne se départait pas d'une expression de gaieté

mignarde: toujours enchantée des maîtres, toujours de leur avis,

s'inquiétant de leur santé avec un intérêt attendri; souriant, quand

on lui donnait des ordres; souriant, quand on lui faisait des reproches.

Braun la croyait d'un dévouement à toute épreuve. Son air béat

faisait contraste avec la froideur d'Anna. En beaucoup de choses

pourtant, elle lui ressemblait: comme elle, parlant peu, vêtue d'une

façon sévère et soignée; comme elle, fort dévote, raccompagnant au

culte, accomplissant exactement ses devoirs de piété, ayant le souci

scrupuleux de ses devoirs de maison: propreté, ponctualité, mœurs et

cuisine sans reproches. Elle était, en un mot, une servante exemplaire,

et le type accompli de l'ennemie domestique. Anna, dont l'instinct

féminin ne se trompait guère sur les pensées secrètes des femmes, ne

se faisait aucune illusion à son égard. Elles se détestaient, le

savaient, et ne s'en montraient rien.

La nuit qui suivit le retour de Christophe, lorsque Anna, en proie à

ses tourments, alla le retrouver, malgré la résolution qu'elle avait

prise de ne plus le revoir jamais, elle venait furtivement, tâtonnant

les murs, dans les ténèbres; elle était près d'entrer dans la

chambre de Christophe, quand elle sentit sous ses pieds nus, au lieu du

contact habituel du parquet lisse et froid, une poussière tiède qui

s'écrasait mollement. Elle se baissa, toucha avec les mains, et

comprit: une mince couche de cendres fines avait été répandue dans

toute la largeur du couloir, sur un espace de deux à trois mètres.

C'était Bäbi qui avait, sans le savoir, retrouvé la vieille ruse

employée, au temps des lais bretons, par le nain Frocin pour surprendre

Tristan se rendant au lit d'Yseut: tant il est vrai qu'un nombre

restreint de types, dans le bien comme dans le mal, servent pour tous

les siècles. Grande preuve en faveur de la sage économie de

l'univers!--Anna n'hésita point; elle continua son chemin, par une

bravade méprisante; elle entra chez Christophe, ne lui parla de rien,

malgré son inquiétude; mais au retour, elle prit le balai du poêle,

et effaça soigneusement sur la cendre la trace de ses pas, après

qu'elle eut passé.--Quand Anna et Bäbi se retrouvèrent, dans la

matinée, ce fut, l'une avec sa froideur, l'autre avec son sourire

accoutumés.

Bäbi recevait parfois la visite d'un parent un peu plus âgé qu'elle;

il remplissait au temple les fonctions de gardien; on le voyait, à

l'heure du _Gottesdienst_ (du service divin), faire sentinelle devant la

porte de l'église, avec un brassard blanc à raies noires et gland

d'argent, appuyé sur un jonc à bec recourbé. De son métier, il

était fabricant de cercueils. Il se nommait Sami Witschi. Il était

très grand, maigre, la tête un peu penchée, avec une face rasée et

sérieuse de vieux paysan. Il était pieux, et connaissait comme pas un

tous les bruits qui couraient sur toutes les âmes de la paroisse. Bäbi

et Sami pensaient à s'épouser; ils appréciaient, l'un dans l'autre,

leurs qualités sérieuses, leur foi solide et leur méchanceté. Mais

ils ne se pressaient pas de conclure; ils s'observaient

prudemment.--Dans les derniers temps, les visites de Sami étaient

devenues plus fréquentes. Il entrait sans qu'on le sût. Toutes les

fois qu'Anna passait près de la cuisine, par la porte vitrée elle

apercevait Sami assis près du fourneau, et Bäbi à quelques pas,

cousant. Ils avaient beau parler, on n'entendait aucun bruit. On voyait

la figure épanouie de Bäbi et ses lèvres qui remuaient; la grande

bouche sévère de Sami se plissait, sans s'ouvrir, d'un rire

grimaçant: rien ne sortait du gosier; la maison semblait muette. Quand

Anna entrait dans la cuisine, Sami se levait respectueusement et restait

debout, sans parler, jusqu'à ce qu'elle fût sortie. Bäbi, en

entendant la porte qui s'ouvrait, interrompait avec affectation un sujet

indifférent, et tournait vers Anna un sourire obséquieux, en attendant

ses ordres. Anna pensait qu'ils parlaient d'elle; mais elle les

méprisait trop pour s'abaisser à les écouter en cachette.

Le jour après qu'Anna eut déjoué le piège ingénieux des cendres,

entrant dans la cuisine, le premier objet qu'elle vit, ce fut, dans les

mains de Sami, le petit balai dont elle s'était servie, la nuit, pour

effacer l'empreinte de ses pieds nus. Elle l'avait pris dans la chambre

de Christophe; et, à cette minute même, elle se ressouvint brusquement

qu'elle avait oublié de l'y reporter; elle l'avait laissé dans sa

propre chambre, où les yeux perçants de Bäbi l'avaient aussitôt

remarqué. Les deux compères avaient reconstitué l'histoire. Anna ne

broncha point. Bäbi, suivant le regard de sa maîtresse, sourit avec

exagération, et expliqua:

--Le balai était cassé; je l'ai donné à Sami, pour qu'il le réparât.

Anna ne se donna pas la peine de relever le grossier mensonge; elle ne

parut même pas entendre; elle regarda l'ouvrage de Bäbi, fit ses

observations, et sortit, impassible. Mais, la porte fermée, elle perdit

toute fierté; elle ne put s'empêcher d'écouter, cachée dans l'angle

du corridor--(elle était humiliée jusqu'à l'âme de recourir à de

pareils moyens...)--Un gloussement de rire très bref. Puis, un

chuchotement, si bas qu'on ne pouvait rien distinguer. Mais, dans son

affolement, Anne crut entendre; sa terreur lui soufflait les mots

qu'elle craignait d'entendre; elle s'imagina qu'ils parlaient des

mascarades prochaines et d'un charivari. Nul doute: ils voulaient y

introduire l'épisode des cendres... Probablement, elle se trompait;

mais au point d'exaltation morbide où elle était, hantée depuis

quinze jours par l'idée fixe de l'avanie, elle ne s'arrêta même pas

à considérer l'incertain comme possible, elle le regarda comme

certain.

Dès lors, sa décision fut prise.

Le soir du même jour--(c'était le mercredi qui précède les jours

gras),--Braun fut appelé en consultation, à une vingtaine de

kilomètres de la ville: il ne devait revenir que le lendemain matin.

Anna ne descendit pas dîner, et resta dans sa chambre. Elle avait

choisi cette nuit pour exécuter l'engagement tacite qu'elle avait

souscrit. Mais elle avait décidé de l'exécuter seule, sans rien dire

à Christophe. Elle le méprisait. Elle pensait:

--Il a promis. Mais il est homme, il est égoïste et menteur, il

a son art, il aura vite oublié.

Et puis, il y avait peut-être, dans ce cœur violent qui semblait

inaccessible à la bonté, il y avait peut-être place pour un sentiment

de pitié, à l'égard de son compagnon. Mais elle était trop rude et

trop passionnée pour se l'avouer.

Bäbi dit à Christophe que sa maîtresse la chargeait de l'excuser,

qu'elle était un peu souffrante et voulait se reposer. Christophe soupa

donc seul, sous la surveillance de Bäbi, qui le fatiguait de son

verbiage, tâchait de le faire parler, et protestait pour Anna d'un

zèle si outré que Christophe, malgré la facilité qu'il avait à

croire dans la bonne foi des gens, fut mis en défiance. Il comptait

justement profiter de cette soirée pour avoir avec Anna un entretien

décisif. Lui non plus, il ne pouvait différer davantage. Il n'avait

pas oublié l'engagement qu'ils avaient pris ensemble, à l'aube de

cette triste journée. Il était prêt à le tenir si Anna l'exigeait.

Mais il voyait l'absurdité de cette double mort, qui ne résolvait

rien, et dont la douleur et le scandale devaient retomber sur Braun. Il

pensait que le mieux était qu'ils s'arrachassent l'un à l'autre, qu'il

essayât encore une fois de partir,--si du moins il avait la force de

rester éloigné d'elle: il en doutait, après l'épreuve inutile qu'il

venait de faire; mais il se disait qu'au cas où il ne pourrait le

supporter, il aurait toujours le temps de recourir, seul, au suprême

moyen.

Il espéra qu'après le souper il pourrait s'échapper un moment pour

monter dans la chambre d'Anna. Mais Bäbi ne quittait point ses pas.

D'habitude, elle terminait de bonne heure son ouvrage; ce soir-là, elle

n'en finit plus de laver la cuisine; et lorsque Christophe crut en être

délivré, elle inventa de ranger un placard dans le corridor qui menait

à la chambre d'Anna. Christophe la trouva solidement installée sur un

escabeau; il comprit qu'elle ne délogerait pas, de toute la soirée. Il

sentait une furieuse démangeaison de la jeter en bas avec ses piles

d'assiettes; mais il se contint et la pria d'aller voir comment sa

maîtresse se trouvait, et s'il ne pourrait lui souhaiter le bonsoir.

Bäbi alla, revint, et dit, en l'observant avec une joie maligne, que

Madame allait mieux, qu'elle avait sommeil et demandait que personne

n'entrât. Christophe, irrité et nerveux, essaya de lire, ne put, et

monta dans sa chambre. Bäbi guetta sa lumière jusqu'à ce qu'elle fût

éteinte, et monta à son tour, se promettant de veiller; elle eut la

précaution de laisser sa porte entr'ouverte, afin de pouvoir entendre

tous les bruits de la maison. Malheureusement pour elle, elle ne pouvait

se mettre au lit sans s'endormir aussitôt, et d'un sommeil si puissant

que ni le tonnerre, ni sa curiosité même, n'eussent été capables de

l'éveiller, avant qu'il fût jour. Ce sommeil n'était un secret pour

personne. L'écho en arrivait jusqu'à l'étage au-dessous.

Dès que Christophe entendit ce bruit familier, il alla chez Anna. Il

fallait qu'il lui parlât. Une inquiétude le travaillait. Il arriva à

la porte, il tourna le bouton: la porte était fermée. Il frappa

doucement: point de réponse. Il colla sa bouche contre la serrure,

supplia à voix basse, puis avec insistance: nul mouvement, nul bruit.

Il avait beau se dire qu'Anna dormait, une angoisse le prit. Et comme,

tâchant vainement d'entendre, il appuyait sa joue contre la porte, une

odeur le frappa, qui semblait sortir du seuil; il se pencha, et il la

reconnut: c'était l'odeur du gaz. Son sang se glaça. Il secoua la

porte, sans penser qu'il pouvait réveiller Bäbi: la porte ne céda

pas... Il avait compris: Anna avait, dans le cabinet de toilette

attenant à sa chambre, un petit poêle à gaz; elle l'avait ouvert. Il

fallait défoncer la porte; mais, dans son trouble, Christophe garda

assez de raison pour se rappeler qu'à aucun prix Bäbi ne devait

entendre. Il pesa sur un des battants, d'une énorme poussée, en

silence. La porte, solide et bien close, craqua sur ses gonds, mais ne

bougea point. Une autre porte donnait accès de la chambre d'Anna au

cabinet de Braun. Il y courut. Elle était également fermée; mais ici,

la serrure était en dehors. Il entreprit de l'arracher. Ce n'était pas

aisé. Il devait enlever les quatre grosses vis, encastrées dans le

bois, il n'avait que son couteau; et il ne voyait rien: car il n'osait

pas allumer une bougie; il eût risqué de faire sauter l'appartement.

En tâtonnant, il réussit à introduire son couteau dans la tête d'une

vis, puis d'une autre, cassant les lames, se coupant; il lui semblait

que les vis étaient d'une longueur diabolique, qu'il ne finirait jamais

de les arracher; et en même temps, dans sa précipitation fébrile qui

lui inondait le corps d'une sueur glacée, un souvenir d'enfance lui

revenait à l'esprit: il se revoyait, à dix ans, enfermé par punition

dans le cabinet noir; il avait enlevé la serrure et fui de la maison...

La dernière vis céda. La serrure sortit, avec un grésillement de

sciure de bois. Christophe se précipita dans la chambre, courut à la

fenêtre, l'ouvrit. Une nappe d'air froid entra. Christophe, trébuchant

aux meubles, dans l'obscurité trouva le lit, tâtonna, rencontra le

corps d'Anna, de ses mains frémissantes palpa à travers les draps les

jambes immobiles, remonta jusqu'à la taille: Anna était assise sur son

lit, et tremblait. Elle n'avait pas eu le temps d'éprouver les premiers

effets de l'asphyxie: la chambre était haute de plafond; l'air

circulait par les fentes de la fenêtre et des portes mal jointes.

Christophe la prit dans ses bras. Elle se dégagea avec fureur, criant:

--Va-t'en!... Ah! qu'est-ce que tu as fait?

Elle le frappa; mais brisée d'émotion, elle retomba sur l'oreiller;

elle sanglotait:

--Ho! ho! tout est à recommencer!

Christophe lui prit les mains, l'embrassant, la grondant, lui disant

des paroles tendres et rudes:

--Mourir! Et mourir seule, sans moi!

--Oh! toi! dit-elle amèrement.

Son ton disait assez:

--Toi, tu veux vivre.

Il la rudoya, il voulut violenter sa volonté.

--Folle! dit-il, tu ne sais donc pas que tu pouvais faire sauter

la maison!

--C'était ce que je voulais, fit-elle avec rage.

Il tâcha de réveiller ses craintes religieuses: c'était la corde

juste. À peine y eut-il touché qu'elle commença à crier, à le

supplier de se taire. Il persista sans pitié, pensant que c'était le

seul moyen de ramener la volonté de vivre. Elle ne disait plus rien,

elle avait des hoquets convulsifs. Quand il eut fini, elle lui dit, d'un

ton de haine concentrée:

--Tu es content maintenant? Tu as bien travaillé! Tu as achevé de

me désespérer. Et maintenant, qu'est-ce que je vais faire?

--Vivre, dil-il.

--Vivre! cria-t-elle, mais tu ne sais donc pas que c'est impossible!

Tu ne sais rien! Tu ne sais rien!

Il demanda:

--Qu'y a-t-il?

Elle haussa les épaules:

--Écoute.

Elle lui raconta, en phrases brèves, hachées, tout ce qu'elle lui

avait caché jusqu'à présent: l'espionnage de Bäbi, les cendres, la

scène avec Sami, le carnaval, l'affront imminent. Elle ne distinguait

plus, en racontant, ce que sa crainte avait forgé de ce qu'elle avait

raison de craindre. Il écoutait, consterné, plus incapable qu'elle

encore de discerner, dans le récit, le danger réel de l'imaginaire. Il

était à mille lieues de soupçonner la chasse qu'on leur faisait. Il

cherchait à comprendre; il ne pouvait rien dire: contre de tels ennemis

il était désarmé. Il ressentait seulement une fureur aveugle, le

désir de frapper. Il dit:

--Pourquoi n'as-tu pas chassé Bäbi?

Elle dédaigna de répondre. Bäbi chassée eût été plus venimeuse

encore que Bäbi tolérée; et Christophe comprit le non-sens de sa

question. Ses pensées se heurtaient; il cherchait un parti à prendre,

une action immédiate. Il dit, les poings crispés:

--Je les tuerai.

--Qui? fit-elle, méprisante pour ces mots inutiles.

Sa force tomba. Il se vit perdu dans ce réseau de trahisons obscures,

où l'on ne pouvait rien saisir, où tous étaient complices.

--Lâches! cria-t-il, accablé.

Il s'effondra, a genoux devant le lit, son visage pressé contre le

corps d'Anna.--Ils se turent. Elle éprouvait un mélange de mépris et

de pitié pour cet homme qui ne savait ni la défendre, ni se défendre.

Il sentait contre sa joue trembler de froid les jambes d'Anna. La

fenêtre était restée ouverte, et dehors il gelait: dans le ciel lisse

comme un miroir, frissonnaient les étoiles glacées.

Quand elle eut savouré l'amère jouissance de le voir brisé comme

elle, elle dit, d'un ton dur et lassé:

--Allumez une bougie.

Il alluma. Anna claquait des dents, ramassée sur elle-même, les bras

serrés contre les seins, les genoux repliés sous le menton. Il ferma

la fenêtre. Il s'assit sur le lit. Il prit dans ses mains les pieds

d'Anna, d'un froid de glace, il les réchauffa avec ses mains, avec sa

bouche. Elle fut attendrie.

--Christophe! dit-elle.

Elle avait des yeux lamentables.

--Anna! dit-il.

--Qu'allons-nous faire?

Il la regarda, et dit:

--Mourir.

Elle eut un cri de joie:

--Oh! tu veux bien? tu veux aussi?... Je ne serai pas seule!

Elle l'embrassait.

--Croyais-tu donc que j'allais te laisser?

Elle répondit, à voix basse:

--Oui.

Il sentit ce qu'elle avait dû souffrir.

Après quelques instants, il l'interrogea du regard. Elle comprit:

--Dans le bureau, dit-elle. À droite. Le tiroir du bas.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 12 / 29 段