Ils étaient seuls ensemble, dans le salon dont le goût froid et

étriqué reflétait celui de la maîtresse. Ils ne disaient rien. Il

lisait. Elle cousait. Il se leva et alla à la fenêtre; il appuya sa

grosse figure contre les carreaux, et resta à rêver; cette lumière

blafarde qui se répercutait du ciel sombre à la terre livide lui

causait un étourdissement; sa pensée était inquiète; il essayait de

la fixer: elle lui échappait. Une angoisse l'envahit: il se sentait

engloutir; et dans le vide de son être, du fond des ruines amoncelées,

un vent brûlant se levait en lents tourbillons. Il tournait le dos à

Anna. Elle ne le voyait pas, elle s'absorbait dans sa tâche; mais un

frisson lui passait par le corps; elle se piqua plusieurs fois avec son

aiguille, elle ne le sentit point. Ils étaient tous les deux fascinés

par l'approche du danger.

Il s'arracha de son engourdissement et fit quelques pas à travers la

chambre. Le piano l'attirait et lui faisait peur. Il évitait de le

regarder. En passant à côté, sa main ne put résister; elle toucha

une note. Le son vibra comme une voix. Anna tressaillit et laissa tomber

son ouvrage. Déjà Christophe s'était assis et jouait. Il perçut,

sans la voir, qu'Anna s'était levée, qu'elle venait, qu'elle était

là. Avant de se rendre compte de ce qu'il faisait, il reprit l'air

religieux et passionné qu'elle avait chanté, la première fois qu'elle

s'était révélée à lui; il improvisa sur le thème de fougueuses

variations. Sans qu'il eût dit un mot, elle commença à chanter. Ils

perdirent le sentiment de ce qui les entourait. La frénésie sacrée de

la musique les emporta dans ses serres....

Ô musique, qui ouvres les abîmes de l'âme! Tu ruines l'équilibre

habituel de l'esprit. Dans la vie ordinaire, les âmes ordinaires sont

des chambres fermées. Se fanent, au dedans, les forces sans emploi, les

vertus et les vices dont l'usage nous gêne; la sage raison pratique, le

lâche sens commun, tiennent les clefs de la chambre. Ils n'en montrent

que quelques placards, bourgeoisement rangés. Mais la musique tient le

magique rameau qui fait tomber les serrures. Les portes s'ouvrent. Les

démons du cœur paraissent. Et l'âme se voit nue...--Tant que chante

la sirène, le dompteur tient sous son regard les fauves. La puissante

raison d'un grand musicien fascine les passions qu'il déchaîne. Mais

quand la musique s'est tue, quand le dompteur n'est plus là, les

passions qu'il a réveillées rugissent dans la cage ébranlée, et

elles cherchent leur proie...

La mélodie finit. Silence... Elle avait, en chantant, appuyé sa main

sur l'épaule de Christophe. Ils n'osaient plus remuer; et ils

tremblaient... Soudain--ce fut un éclair--elle se pencha sur lui, il se

leva vers elle; leurs bouches se joignirent; son souffle entra en lui...

Elle le repoussa et s'enfuit. Il resta sans bouger, dans l'ombre. Braun

rentra. Ils se mirent à table. Christophe était incapable de penser.

Anna semblait absente; elle regardait «ailleurs». Peu après le

souper, elle alla dans sa chambre. Christophe, qui n'aurait pu rester

seul avec Braun, se retira aussi.

Vers minuit, le docteur, déjà couché, fut appelé auprès d'un

malade. Christophe l'entendit descendre l'escalier et sortir. Il

neigeait depuis six heures. Les maisons et les rues étaient ensevelies.

L'air comme rembourré d'ouate. Ni pas, ni voitures au dehors. La ville

semblait morte. Christophe ne dormait pas. Il sentait une terreur, qui

croissait de minute en minute. Il ne pouvait bouger: cloué dans son

lit, sur le dos, les yeux ouverts. Une clarté métallique, qui sortait

de la terre et des toits blancs, frottait les parois de la chambre....

Un bruit imperceptible le fit tressaillir. Il fallait son oreille

fiévreuse pour l'entendre. Un frôlement sur le plancher du couloir.

Christophe se dressa dans son lit. Le bruit léger se rapprocha,

s'arrêta; une planche craqua. On était derrière la porte; on

attendait.... Immobilité complète, pendant plusieurs secondes,

plusieurs minutes peut-être... Christophe ne respirait plus, il était

baigné de sueur. Des flocons de neige, au dehors, effleuraient la

vitre, comme une aile. Une main tâtonna sur la porte, qui s'ouvrit. Sur

le seuil, une blancheur apparut, s'avança lentement; à quelques pas du

lit, fit une pause. Christophe ne distinguait rien; mais il l'entendait

respirer, et son propre cœur qui battait... Elle vint près du lit.

Elle s'arrêta encore. Leurs visages étaient si près que leurs

haleines se mêlaient. Leurs regards se cherchaient, sans se trouver,

dans l'ombre.... Elle tomba sur lui. Ils s'étreignirent en silence,

sans un mot, avec rage....

Une heure, deux heures, un siècle après. La porte de la maison

s'ouvrit. Anna se détacha de l'étreinte qui les nouait, glissa du lit,

et quitta Christophe, sans une parole, comme elle était venue. Il

entendit ses pieds nus s'éloigner, frôlant le parquet de leur toucher

rapide. Elle regagna sa chambre, où Braun la trouva couchée,

paraissant dormir. Ainsi, elle resta toute la nuit, les yeux ouverts,

sans un souffle, immobile, dans le lit étroit, près de Braun endormi.

Que de nuits elle avait déjà passées ainsi!

Christophe ne dormit pas non plus. Il était désespéré. Cet homme

apportait aux choses de l'amour et surtout du mariage un sérieux

tragique. Il haïssait la légèreté de ces écrivains, dont l'art se

fait un piment de l'adultère. L'adultère lui inspirait une répulsion,

où se combinaient sa brutalité plébéienne et sa hauteur morale. Il

éprouvait tout ensemble un respect religieux et un dégoût physique

pour la femme qui appartient à un autre. La promiscuité de chiens où

vit une certaine élite européenne lui soulevait le cœur. L'adultère,

consenti par le mari, est une ordure; à l'insu du mari, c'est un

mensonge ignoble de valet crapuleux, qui se cache pour trahir et pour

salir son maître. Que de fois il avait méprisé sans pitié ceux qu'il

avait vus coupables de cette lâcheté! Il avait rompu avec des amis qui

s'étaient ainsi déshonorés à ses yeux... Et voici qu'à son tour, il

s'était souillé de la même ignominie! Les circonstances de son crime

le rendaient plus odieux. Il était venu dans cette maison, malade et

misérable. Un ami l'avait recueilli, secouru, consolé. Jamais sa

bonté ne s'était démentie. Rien ne l'avait lassée. Il lui devait de

vivre encore. Et en reconnaissance, il venait de lui voler son honneur

et son bonheur, son humble bonheur domestique! Il l'avait trahi

bassement, et avec qui? Avec une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il

ne comprenait pas, qu'il n'aimait pas... Qu'il n'aimait pas? Tout son

sang se révolta. L'amour était un mot trop faible pour exprimer le

torrent de feu qui le brûlait, dès qu'il pensait à elle. Ce n'était

pas de l'amour, et c'était mille fois plus que l'amour... Il passa la

nuit dans une tempête. Il se levait, il se trempait la figure dans

l'eau glacée, il étouffait et il frissonnait. La crise se termina par

un accès de fièvre.

Quand il se leva, brisé, il pensa combien elle devait être, plus

encore que lui, accablée de honte. Il alla à sa fenêtre. Le soleil

brillait sur la neige éblouissante. Dans le jardin, Anna étendait du

linge sur une corde. Attentive à sa tâche, rien ne semblait la

troubler. Elle avait une dignité de démarche et de gestes qui lui

était nouvelle et qui lui faisait trouver, sans y penser, des

mouvements de statue.

Au dîner de midi, ils se revirent. Braun était absent, pour toute la

journée. Jamais Christophe n'eût supporté de se rencontrer avec lui.

Il voulait parler à Anna. Mais ils n'étaient pas seuls: la domestique

allait et venait; ils devaient se surveiller. Christophe cherchait en

vain le regard d'Anna. Elle ne le regardait pas. Nul indice de trouble,

et toujours dans ses moindres mouvements, cette assurance et cette

noblesse inhabituelles. Après dîner, il espéra qu'ils pourraient

enfin causer; mais la domestique s'attardait à desservir; et lorsqu'ils

passèrent dans la chambre voisine, elle s'arrangea de façon à les y

suivre; elle avait toujours quelque chose à prendre ou à rapporter;

elle furetait dans le corridor, près de la porte entr'ouverte, qu'Anna

ne se pressait point de fermer: on eût dit qu'elle les épiait. Anna

s'assit près de la fenêtre, avec son éternel ouvrage. Christophe,

enfoncé dans un fauteuil, le dos tourné au jour, avait un livre

ouvert, qu'il ne lisait pas. Anna, qui pouvait l'entrevoir de profil,

aperçut d'un coup d'œil son visage tourmenté, qui regardait le mur;

et elle sourit, cruelle. Du toit de la maison, de l'arbre du jardin, la

neige qui fondait s'égouttait sur le sable avec un tintement fin. Au

loin, des rires d'enfants qui se poursuivaient dans la rue, à coup de

boules de neige. Anna semblait assoupie. Le silence torturait

Christophe; il eût crié de souffrance.

Enfin, la domestique descendit à l'étage au-dessous, et sortit de la

maison. Christophe se leva, il se tourna vers Anna, il allait dire:

--Anna! Anna! qu'avons-nous fait?

Anna le regardait; ses yeux, obstinément baissés, venaient de se

rouvrir; ils posaient sur Christophe leur feu dévorant. Christophe

reçut le choc dans ses yeux, et chancela; tout ce qu'il voulait dire

fut raturé, d'un trait. Ils allèrent l'un à l'autre, et de nouveau

ils se saisirent...

L'ombre du soir se répandait. Leur sang grondait encore. Elle était

allongée sur le lit, sa robe arrachée, les bras étendus, sans même

faire un geste pour recouvrir son corps. Il s'était enfoncé la figure

dans l'oreiller, et gémissait. Elle se souleva vers lui, elle lui prit

la tête, lui caressant les yeux, la bouche avec ses doigts; elle

approcha son visage, elle plongea son regard dans le regard de

Christophe. Ses yeux avaient une profondeur de lac; ils souriaient,

indifférents aux peines. La conscience s'effaça. Il se tut. Des

frissons les remuaient comme de grandes ondes...

Cette nuit-là, seul, rentré dans sa chambre, Christophe songea à

se tuer.

Le jour suivant, à peine levé, il chercha Anna. C'était lui

maintenant, dont les yeux évitaient les yeux de l'autre. Dès qu'il les

rencontrait, ce qu'il avait à dire fuyait de sa pensée. Il fit effort

pourtant et commença à parler de la lâcheté de leur acte. À peine

eut-elle compris qu'elle lui ferma violemment la bouche avec sa main.

Elle s'écarta de lui, les sourcils contractés, les lèvres serrées,

avec une expression mauvaise. Il continua. Elle jeta par terre l'ouvrage

qu'elle tenait, et ouvrit la porte, voulut sortir. Il lui empoigna les

mains, il referma la porte, il dit amèrement qu'elle était bien

heureuse de pouvoir effacer de son esprit l'idée du mal commis. Elle se

débattait furieusement, et elle cria avec colère:

--Tais-toi!... Lâche! Tu ne vois donc pas que je souffre!... Je

ne veux pas que tu parles. Laisse-moi!

Sa figure s'était creusée, son regard était haineux et peureux, comme

une bête à qui l'on a fait mal; s'ils avaient pu, ses yeux l'auraient

tué.--Il la lâcha. Elle courut, pour se mettre à l'abri, à l'autre

coin de la pièce. Il n'avait pas envie de la poursuivre. Il avait le

cœur serré d'amertume et d'effroi. Braun rentra. Ils le regardaient,

stupides. Hors leur souffrance, rien n'existait.

Christophe sortit. Braun et Anna se mirent à table. Au milieu du

dîner, Braun se leva brusquement pour ouvrir la fenêtre: Anna

s'était évanouie.

Christophe disparut, pour quinze jours, de la ville, prétextant un

voyage. Anna resta, toute la semaine, enfermée dans sa chambre, sauf

aux heures des repas. Elle était reprise par sa conscience, ses

habitudes, toute cette vie passée dont elle s'ôtait crue dégagée,

dont on ne se dégage jamais. Elle avait beau se fermer les yeux. Chaque

jour, le souci cheminait davantage, allait plus loin dans le cœur; il

finit par s'y installer. Le dimanche suivant, elle refusa encore d'aller

au temple. Mais le dimanche d'après, elle y retourna, et elle ne le

quitta plus. Elle était, non soumise, mais vaincue. Dieu était

l'ennemi,--un ennemi dont elle ne pouvait se délivrer. Elle allait à

lui, avec la sourde colère d'un esclave, forcé d'obéir. Son visage,

pendant le culte, ne laissait voir qu'une froideur hostile; mais dans

les profondeurs de l'âme, toute sa vie religieuse était une lutte

farouche, d'une exaspération muette, contre le Maître, dont le

reproche la persécutait. Elle feignait de ne pas l'entendre. Il fallait

qu'elle l'entendît; et elle discutait âprement avec Dieu, les

mâchoires serrées, le front barré d'une ride entêtée, le regard

dur. Elle pensait à Christophe avec haine. Elle ne lui pardonnait pas

de l'avoir un instant arrachée à la prison de l'âme, et de l'y

laisser retomber, en proie à ses bourreaux. Elle ne dormait plus; elle

ressassait, jour et nuit, les mêmes pensées torturantes; elle ne se

plaignait pas; elle allait, obstinée, continuant de diriger tout dans

la maison, de faire toute sa tâche, et gardant jusqu'au bout le

caractère intraitable et têtu de sa volonté dans la vie quotidienne,

dont elle accomplissait les besognes avec une régularité de machine.

Elle s'amaigrissait, elle semblait rongée par un mal intérieur. Braun

l'interrogea, avec une affection inquiète; il voulut l'ausculter. Elle

le repoussa rageusement. Plus elle avait de remords envers lui, plus

elle se montrait dure.

Christophe avait résolu de ne plus revenir. Il se brisait de fatigues.

Il faisait de grandes courses, des exercices pénibles, il ramait, il

marchait, il grimpait des montagnes. Rien ne parvenait â éteindre le

feu.

Il était livré à la passion. Elle est, chez les génies, une

nécessité de la nature. Même les plus chastes, Beethoven, Bruckner,

il faut qu'ils aiment constamment; toutes les forces humaines en eux

sont exaltées; et comme en eux les forces sont captées par

l'imagination, leur cerveau est la proie de passions perpétuelles. Ce

sont, le plus souvent, des flammes passagères; l'une détruit l'autre;

et toutes sont absorbées dans l'incendie de l'esprit créateur. Mais

que l'ardeur de la forge cesse de remplir l'âme, et l'âme sans

défense est livrée aux passions dont elle ne peut se priver; elle les

veut, elle les crée; il faut qu'elles la dévorent...--Et puis, avec

l'âpre désir qui laboure la chair, il y a le besoin de tendresse qui

pousse l'homme meurtri et déçu par la vie vers les bras maternels de

la consolatrice. Un grand homme est plus enfant qu'un autre; plus qu'un

autre, il a besoin de se confier à une femme, de reposer son front sur

la paume des mains douces, dans le creux de la robe tendue entre les

genoux...

Mais Christophe ne comprenait pas... Il ne croyait pas à la fatalité

de la passion,--cette bêtise des romantiques! Il croyait au devoir et

au pouvoir de lutter, à la force de sa volonté... Sa volonté! Où

était-elle? Il n'en restait plus trace. Il était possédé.

L'aiguillon du souvenir le harcelait, jour et nuit. L'odeur du corps

d'Anna enfiévrait sa bouche et ses narines. Il était une lourde

barque, désemparée, sans gouvernail, livrée au vent. En vain, il

s'épuisait à fuir: il se retrouvait toujours ramené à la même

place; et il criait au vent:

--Brise-moi donc! Que veux-tu de moi?

Pourquoi, pourquoi cette femme?... Pourquoi l'aimait-il? Pour ses

qualités de cœur et d'esprit? Il ne manquait pas d'autres plus

intelligentes et meilleures. Pour sa chair? Il avait eu d'autres

maîtresses, que ses sens préféraient. Alors? qu'est-ce qui le

tenait?--«On aime, parce qu'on aime.»--Oui, mais il y a une raison,

même si elle dépasse la raison ordinaire! Folie? c'est ne rien dire.

Pourquoi cette folie?

Parce qu'il y a une âme cachée, des puissances aveugles, des démons,

que chaque homme porte emprisonnés en lui. Tout l'effort humain, depuis

que l'homme existe, a été d'opposer à cette mer intérieure les

digues de sa raison et de ses religions. Mais que se lève une tempête

(et les âmes plus riches sont plus sujettes aux tempêtes), que les

digues aient cédé, que les démons aient le champ libre, qu'ils se

heurtent à d'autres âmes soulevées par de semblables démons... Ils

se jettent l'un sur l'autre, et s'étreignent. Haine? Amour? Fureur de

destruction mutuelle?...--La passion, c'est l'âme de proie.

Après quinze jours d'efforts inutiles pour fuir, Christophe

revint dans la maison d'Anna. Il ne pouvait plus vivre loin

d'elle. Il étouffait.

Cependant, il continuait de lutter. Le soir de son retour, ils

trouvèrent des prétextes pour ne pas se voir, pour ne pas dîner

ensemble; la nuit, ils s'enfermèrent à clef, peureusement, chacun dans

sa chambre.--Mais ce fut plus fort que tout. Au milieu de la nuit, elle

accourut, pieds nus, elle vint frapper à sa porte; il ouvrit; elle

entra dans son lit, et, contre lui, elle s'étendit, glacée. Elle

pleurait tout bas. Christophe, sur sa joue, sentait couler ces pleurs.

Elle tachait de s'apaiser; mais sa peine l'emportant, elle sanglota, ses

lèvres sur le cou de Christophe. Bouleversé par cette douleur, il

oubliait la sienne; il tentait de la calmer, en disant des mots tendres.

Elle gémissait:

--Je suis malheureuse, je voudrais être morte...

Ses plaintes lui perçaient le cœur. Il voulut l'embrasser. Elle le

repoussa:

--Je vous hais!... Pourquoi êtes-vous venu?

Elle s'arracha de ses bras, se jeta de l'autre côté du lit. Le lit

était étroit. Malgré leurs efforts pour s'éviter, ils se touchaient.

Anna tournait le dos à Christophe et tremblait de rage et de douleur.

Elle le haïssait jusqu'à la mort. Christophe se taisait, atterré.

Dans le silence, Anna entendit son souffle oppressé; elle se retourna

brusquement, de ses bras lui enlaça le cou:

--Pauvre Christophe! dit-elle, je te fais souffrir...

Pour la première fois, il lui entendait cette voix de pitié.

--Pardonne-moi, dit-elle.

--Pardonnons-nous.

Elle se souleva, comme si elle ne pouvait plus respirer. Assise

dans le lit, courbant le dos, accablée, elle dit:

--Je suis perdue... Dieu l'a voulu. Il m'a livrée... Que puis-je

contre Lui?

Elle resta ainsi longtemps, puis elle se recoucha, et elle ne bougea

plus. Une faible lueur annonça l'aube. Dans le demi-jour, il vit le

douloureux visage qui touchait le sien. Il murmura:

--Le jour.

Elle ne fit pas un mouvement.

Il dit

--Soit. Qu'importe?

Elle rouvrit les yeux, sortit du lit, avec une expression de

lassitude mortelle. Assise sur le bord, elle regardait le plancher.

D'une voix sans couleur, elle dit:

--J'ai pensé le tuer, cette nuit.

Il eut un sursaut d'effroi.

--Anna! dit-il.

Elle fixait la fenêtre, d'un air sombre.

--Anna! répéta-il. Au nom du ciel!... Pas lui!... Il est le

meilleur!...

Elle répéta.

--Pas lui. Oui.

Ils se regardèrent.

Il y avait longtemps qu'ils le savaient. Ils savaient quelle était la

seule issue. Ils ne pouvaient supporter de vivre dans le mensonge. Et

jamais ils n'avaient envisagé même la possibilité de s'enfuir

ensemble. Ils n'ignoraient pas que cela ne résoudrait rien: car la pire

souffrance n'était pas dans les obstacles extérieurs qui les

séparaient, mais en eux, dans leurs âmes différentes. Il leur était

aussi impossible de vivre ensemble que de ne pas vivre ensemble. Aucune

issue.

À partir de ce moment, ils ne se touchèrent plus: l'ombre de la

mort était sur eux; ils étaient sacrés l'un pour l'autre.

Mais ils évitaient de se fixer un délai. Ils se disaient: «Demain,

demain...» Et de ce demain ils détournaient les yeux. L'âme puissante

de Christophe avait des sursauts de révolte; il ne consentait pas à la

défaite; il méprisait le suicide, et il ne pouvait se résigner à

cette conclusion piteuse et écourtée d'une grande vie. Quant à Anna,

comment eût-elle accepté sans y être contrainte l'idée d'une mort

qui menait à la mort éternelle? Mais la nécessité meurtrière les

traquait, et le cercle se resserrait autour d'eux.

Ce matin, pour la première fois depuis sa trahison, Christophe se

trouva seul avec Braun. Jusque-là, il avait réussi à l'éviter. Cette

rencontre lui était intolérable. Il lui fallut trouver un prétexte

pour ne pas donner la main à Braun. Il lui fallut trouver un prétexte

pour ne pas manger, à table, assis à ses côtés: les morceaux lui

restaient dans la gorge. Serrer sa main, manger son pain, le baiser de

Judas!... Le plus odieux n'était pas le mépris qu'il éprouvait pour

lui-même, c'était l'angoisse de la souffrance de Braun, s'il venait à

apprendre... Cette pensée le crucifiait. Il savait trop bien que le

pauvre Braun ne se vengerait jamais, qu'il n'aurait peut-être pas même

la force de les haïr; mais quel écroulement!... De quels yeux le

regarderait-il! Christophe se sentait incapable d'affronter le reproche

de ces yeux.--Et il était fatal que tôt ou tard Braun fût averti.

Déjà, ne soupçonnait-il rien? En le revoyant après une absence de

quinze jours, Christophe fut frappé du changement: Braun n'était plus

le même. Sa gaieté avait disparu, ou elle avait quelque chose de

contraint. À table, il jetait à la dérobée des regards sur Anna, qui

ne parlait pas, qui ne mangeait pas, qui se consumait comme une lampe.

Avec des prévenances timides et touchantes, il essaya de s'occuper

d'elle; elle repoussa ses attentions, âprement; alors, il baissa le nez

sur son assiette et se tut. Au milieu du repas, Anna, qui étouffait,

jeta sa serviette sur la table, et sortit. Les deux hommes achevèrent

en silence de diner, ou ils firent semblant; ils n'osaient pas lever les

yeux. Quand ce fut fini, Christophe allait partir, Braun lui prit

brusquement un bras avec ses deux mains.

--Christophe!... dit-il.

Christophe, troublé, le regarda.

--Christophe, répéta Braun,--(sa voix tremblait),--sais-tu ce

qu'elle a?

Christophe se sentit transpercé; il fut un moment sans répondre.

Braun le regardait timidement; très vite, il s'excusait:

--Tu la vois souvent, elle a confiance en toi...

Christophe fut sur le point d'embrasser les mains de Braun, de lui

demander pardon. Braun vit le visage bouleversé de Christophe; et

aussitôt, terrifié, il ne voulut plus voir; le suppliant du regard, il

bredouilla précipitamment, il lui souffla:

--Non, n'est-ce pas? tu ne sais rien?

Christophe, accablé, dit:

--Non.

Ô douleur de ne pouvoir s'accuser, s'humilier, puisque ce serait

déchirer le cœur de celui qu'on a outragé! Douleur de ne pouvoir dire

la vérité, quand on lit dans les yeux de celui qui vous la demande,

qu'il ne veut pas, il ne veut pas savoir la vérité!...

--Bien, bien, merci, je te remercie... fit Braun.

Il restait, les mains accrochées à la manche de Christophe, comme

s'il voulait lui demander encore quelque chose, n'osant pas, évitant

ses yeux. Puis, il le lâcha, soupira, et s'en alla.

Christophe était écrasé par son nouveau mensonge. Il courut

chez Anna. Il lui raconta, en bégayant de trouble, ce qui s'était

passé. Anna écouta, d'un air morne, et dit:

--Eh bien, qu'il sache! Qu'importe?

--Comment peux-tu parler ainsi? cria Christophe. À aucun prix,

à aucun prix, je neveux qu'il souffre!

Anna s'emporta.

--Et quand il souffrirait! Est-ce que je ne souffre pas, moi?

Qu'il souffre aussi!

Ils se dirent des paroles amères. Il l'accusa de n'aimer qu'elle.

Elle lui reprocha de penser plus à son mari qu'à elle.

Mais un moment après, quand il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre

ainsi, qu'il allait tout avouer à Braun, ce fut elle à son tour qui

le traita d'égoïste, criant qu'elle se souciait peu de la conscience

de Christophe, mais que Braun ne devait rien savoir.

Malgré ses dures paroles, elle pensait à Braun, autant que Christophe.

Sans avoir pour son mari d'affection véritable, elle lui était

attachée. Elle avait le respect religieux des liens sociaux et des

devoirs qu'ils établissent. Elle ne pensait peut-être pas que

l'épouse eût le devoir d'être bonne et d'aimer son mari; mais elle

pensait qu'elle était obligée de remplir scrupuleusement les charges

du ménage et de rester fidèle. Il lui semblait ignoble d'avoir manqué

à cette obligation.

Et mieux que Christophe, elle savait que Braun apprendrait tout

bientôt. Elle avait quelque mérite à le cacher à Christophe, soit

qu'elle ne voulût pas ajouter à son trouble, soit plutôt par fierté.

Si fermée que fût la maison de Braun, si secrète que restât la

tragédie bourgeoise qui s'y jouait, quelque chose en avait transpiré,

au dehors.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 11 / 29 段