de mort, à son fils, ni à celle qu'elle n'avait pas voulu reconnaître
pour sa bru. Mais quand celle-ci ne fut plus,--la vengeance divine
étant assouvie,--elle prit l'enfant et la garda. C'était une femme
d'une dévotion étroite; riche et avare, elle tenait un magasin de
soieries dans une rue sombre de la vieille ville. Elle traita
la fille de son fils moins comme sa petite-fille que comme une
orpheline qu'on recueille par charité et qui vous doit en échange une
demi-domesticité. Pourtant, elle lui fit donner une éducation
soignée; mais elle ne se départit jamais envers elle d'une rigueur
méfiante; il semblait qu'elle considérât l'enfant comme coupable du
péché de ses parents et qu'elle s'acharnât à poursuivre le péché
en elle. Elle ne lui permit aucune distraction; elle traquait la nature
comme un crime, dans ses gestes, ses paroles, jusque dans ses pensées.
Elle tua la joie dans cette jeune vie. Anna fut habituée, de bonne
heure, à s'ennuyer au temple et à ne pas le montrer; elle fut
environnée des terreurs de l'enfer; ses yeux d'enfant aux paupières
sournoises les voyaient, chaque dimanche, à la porte du vieux
_Münster_, sous la forme des statues immodestes et contorsionnées
qu'un feu brûle entre les jambes et sur qui montent, le long des
cuisses, des crapauds et des serpents. Elle s'accoutuma à refouler ses
instincts, à se mentir à elle-même. Dès qu'elle fut d'âge à aider
sa grand'mère, elle fut employée, du matin au soir, dans l'obscur
magasin. Elle prit les habitudes qui régnaient autour d'elle, cet
esprit d'ordre, d'économie morose, de privations inutiles, cette
indifférence ennuyée, cette conception méprisante et maussade de la
vie, conséquence naturelle des croyances religieuses chez ceux qui ne
sont pas naturellement religieux. Elle s'absorba dans la dévotion, au
point de paraître exagérée même à la vieille femme; elle abusait
des jeûnes et des macérations; pendant un certain temps, elle s'avisa
de porter un corset garni d'épingles qui s'enfonçaient dans sa chair,
à chaque mouvement. On la voyait pâlir; on ne savait ce qu'elle avait.
À la fin, comme elle défaillait, on fit venir un médecin. Elle refusa
de se laisser examiner--(elle fût morte plutôt que de se déshabiller
devant un homme);--mais elle avoua; et le médecin fit une scène si
violente qu'elle promit de ne plus recommencer. La grand'mère, pour
plus de sûreté, soumit dès lors sa toilette à des inspections. Anna
ne trouvait pas à ces tortures, comme on aurait pu croire, une
jouissance mystique; elle avait peu d'imagination, elle n'eût pas
compris la poésie d'un François d'Assise ou d'une sainte Thérèse. Sa
dévotion était triste et matérielle. Quand elle se persécutait, ce
n'était pas pour les avantages qu'elle en attendait dans la vie future,
c'était par un ennui cruel qui se retournait contre elle, trouvant un
plaisir presque méchant au mal qu'elle se faisait. Par une exception
singulière, cet esprit dur et froid, comme celui de l'aïeule,
s'ouvrait a la musique, sans qu'elle sût jusqu'à quelle profondeur.
Elle était fermée aux autres arts; elle n'avait peut-être jamais
regardé un tableau; elle semblait n'avoir aucun sens de la beauté
plastique, tant elle manquait de goût, par indifférence orgueilleuse;
l'idée d'un beau corps n'éveillait en elle que l'idée de la nudité,
c'est-à-dire, comme chez le paysan dont parle Tolstoy, un sentiment de
répugnance; ce dégoût était d'autant plus fort chez Anna qu'elle
percevait obscurément, dans ses rapports avec les êtres qui lui
plaisaient, le sourd aiguillon du désir beaucoup plus que la tranquille
impression de jugements esthétiques. Elle ne se doutait pas plus de sa
beauté que de la force de ses instincts refoulés; ou plutôt, elle ne
voulait pas le savoir, et, avec l'habitude du mensonge intérieur, elle
réussissait à se donner le change.
Braun la rencontra, à un dîner de mariage où elle se trouvait, d'une
façon exceptionnelle: car on ne l'invitait guère, à cause de la
mauvaise réputation que continuait de lui faire l'indécence de son
origine. Elle avait vingt-deux ans. Il la remarqua. Ce n'était point
qu'elle cherchât à se faire remarquer. Assise à côté de lui, à
table, raide et mal fagotée, elle ouvrit à peine la bouche pour
parler. Mais Braun, qui ne cessa de causer avec elle, c'est-à-dire tout
seul, pendant tout le repas, revint enthousiasmé. Avec sa pénétration
ordinaire, il avait été frappé de la candeur virginale de sa voisine;
il avait admiré son bon sens et son calme; il appréciait aussi sa
belle santé et les solides qualités de ménagère qu'elle paraissait
avoir. Il fit visite à la grand'mère, revint, fit sa demande, et fut
agréé. Point de dot: Mme Senfl léguait à la ville, pour des missions
commerciales, la fortune de sa maison.
À aucun moment, la jeune femme n'avait eu d'amour pour son mari:
c'était là une pensée dont il ne lui semblait pas qu'il dût être
question dans une vie honnête, et qu'il allait plutôt écarter comme
coupable. Mais elle savait le prix de la bonté de Braun; elle lui
était reconnaissante, sans le lui montrer, de ce qu'il l'avait
épousée malgré son origine douteuse. Elle avait d'ailleurs un fort
sentiment de l'honneur conjugal. Depuis sept ans qu'ils étaient
mariés, rien n'avait troublé leur union. Ils vivaient l'un à côté
de l'autre, ne se comprenaient point, et ne s'en inquiétaient point:
ils étaient, aux yeux du monde, le type d'un ménage modèle. Ils
sortaient peu de chez eux. Braun avait une clientèle assez nombreuse;
mais il n'avait pas réussi à y faire agréer sa femme. Elle ne
plaisait point; et la tache de sa naissance n'était pas encore tout à
fait effacée. Anna, de son côté, ne faisait nul effort pour être
admise. Elle gardait rancune des dédains qui avaient attristé son
enfance. Puis, elle était gênée dans le monde, et ne se plaignait pas
qu'on l'oubliât. Elle faisait et recevait les visites indispensables,
qu'exigeait l'intérêt de son mari. Les visiteuses étaient de petites
bourgeoises curieuses et médisantes. Leurs commérages n'avaient aucun
intérêt pour Anna; elle ne prenait pas la peine de dissimuler son
indifférence. Cela ne se pardonne point. Aussi, les visites
s'espaçaient, et Anna restait seule. C'était ce qu'elle voulait: rien
ne venait plus troubler le rêve qu'elle ruminait, et le bourdonnement
obscur de sa chair.
Depuis quelques semaines, Anna semblait souffrante. Son visage se
creusait. Elle fuyait la présence de Christophe et de Braun. Elle
passait ses journées dans sa chambre; elle s'enfonçait dans ses
pensées; elle ne répondait pas quand on lui parlait. Braun ne
s'affectait pas trop, à l'ordinaire, de ces caprices de femme. Il les
expliquait à Christophe. Comme presque tous les hommes destinés à
être dupes des femmes, il se flattait de les connaître très bien. Et
il les connaissait assez bien, en effet: ce qui ne sert à rien. Il
savait qu'elles ont souvent des accès de rêverie têtue, de mutisme
opiniâtre et hostile; et il pensait qu'il faut alors les laisser
tranquilles, ne pas chercher à faire le jour, ni surtout à ce qu'elles
le fassent dans le dangereux monde subconscient où baigne leur esprit.
Néanmoins, il commençait à s'inquiéter pour la santé d'Anna. Il
jugea que son étiolement venait de son genre de vie, éternellement
renfermée, sans jamais sortir de la ville, à peine de la maison. Il
voulut qu'elle se promenât. Il ne pouvait guère l'accompagner: le
dimanche, elle était prise par ses devoirs de piété; les autres
jours, il avait ses consultations. Quant à Christophe, il évitait de
sortir avec elle. Une ou deux fois, ils avaient fait une courte
promenade ensemble, aux portes de la ville: ils s'étaient ennuyés à
périr. La conversation chômait. La nature semblait ne pas exister pour
Anna; elle ne voyait rien; tous les pays étaient pour elle de l'herbe
et des pierres; son insensibilité glaçait. Christophe avait tâché de
lui faire admirer un beau site. Elle regarda, sourit froidement, et dit,
faisant effort pour lui être agréable:
--Oh! oui, c'est mystique...
De la même façon qu'elle eût dit:
--Il y a beaucoup de soleil.
D'irritation, Christophe s'était enfoncé les ongles dans la paume
des mains. Depuis, il ne lui demandait plus rien; et lorsqu'elle
sortait, il trouvait un prétexte pour rester chez lui.
En réalité, il était faux qu'Anna fût insensible à la nature. Elle
n'aimait pas ce qu'on est convenu d'appeler les beaux paysages: elle ne
les distinguait pas des autres. Mais elle aimait la campagne, n'importe
laquelle--la terre et l'air. Seulement, elle ne s'en doutait pas plus
que de ses autres sentiments forts; et qui vivait avec elle s'en doutait
encore moins.
À force d'insister, Braun décida sa femme à faire une course d'une
journée aux environs. Elle céda par ennui, afin d'avoir la paix. On
arrangea la promenade pour un dimanche. Au dernier moment, le docteur,
qui s'en faisait une joie enfantine, fut retenu par un cas de maladie
urgente. Christophe partit avec Anna.
Beau temps d'hiver sans neige: air pur et froid, ciel clair, grand
soleil, avec une bise glacée. Ils prirent un petit chemin de fer local,
qui rejoignait une de ces lignes de collines bleues formant autour de la
ville une lointaine auréole. Leur compartiment était plein; ils furent
séparés l'un de l'autre. Ils ne se parlaient pas. Anna était sombre:
la veille, elle avait déclaré, à la surprise de Braun, qu'elle
n'irait pas au culte du lendemain. Pour la première fois de sa vie,
elle y manquait. Était-ce une révolte?... Qui eût pu dire les combats
qui se livraient en elle? Elle regardait fixement la banquette devant
elle; elle était blême...
Ils descendirent du train. Leur froideur ennemie ne se dissipa point,
durant le commencement de la promenade. Ils marchaient côte à côte;
elle allait d'un pas ferme, ne faisant attention à rien; elle avait les
mains libres; ses bras se balançaient; ses talons sonnaient sur la
terre gelée.--Peu à peu, sa figure s'anima. La rapidité de sa marche
rougissait ses joues pâles. Sa bouche s'entr'ouvrait pour boire la
fraîcheur de l'air. Au détour d'un sentier qui montait en lacets, elle
se mit a escalader la colline, en ligne droite, comme une chèvre; le
long d'une carrière, au risque de tomber, elle s'accrochait aux
arbustes. Christophe la suivit. Elle grimpait plus vite, glissant, se
rattrapant, avec les mains, aux herbes. Christophe lui cria de
s'arrêter. Elle ne répondit pas, et continua de monter, courbée à
quatre pattes. Ils traversèrent les brouillards qui traînaient
au-dessus de la vallée, comme une gaze argentée, se déchirant aux
buissons; ils se trouvèrent dans le chaud soleil d'en haut. Arrivée au
sommet, elle se retourna; sa figure s'était éclairée; sa bouche,
ouverte, respirait. Elle regarda, ironique, Christophe qui gravissait la
pente, enleva son manteau, le lui jeta au nez, puis, sans attendre qu'il
soufflât, elle reprit sa course. Christophe lui fit la chasse. Ils
prenaient goût au jeu; l'air les grisait. Elle se lança sur une pente
rapide; les pierres roulaient sous ses pieds; elle ne trébuchait point,
elle glissait, sautait, filait comme une flèche. De temps en temps,
elle jetait un coup d'œil en arrière, pour mesurer l'avance qu'elle
avait sur Christophe. Il se rapprochait d'elle. Elle se jeta dans un
bois. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas; les branches
qu'elle avait écartées le fouettaient au visage. Elle butta contre les
racines d'un arbre. Il la saisit. Elle se débattit, luttant des pieds
et des mains, lui donnant de forts coups, cherchant à le faire tomber;
elle criait et riait. Sa poitrine haletait, appuyée contre lui; leurs
joues se frôlèrent; il but la sueur qui mouillait les tempes d'Anna;
il respira l'odeur de ses cheveux humides. D'une robuste poussée, elle
se dégagea, et le regarda, sans trouble, de ses yeux qui le défiaient.
Il était stupéfait de la force qui était en elle, et dont elle ne
faisait rien dans la vie ordinaire.
Ils allèrent au prochain village, foulant allègrement le chaume sec,
qui rebondissait sous leurs pas. Devant eux s'envolaient les corbeaux
qui fouillaient les champs. Le soleil brûlait, et la bise mordait.
Christophe tenait le bras d'Anna. Elle avait une robe peu épaisse; il
sentait sous l'étoffe le corps moite et baigné de chaleur. Il voulut
qu'elle remît son manteau; elle refusa et, par bravade, défit l'agrafe
du col. Ils s'attablèrent à une auberge, dont l'enseigne portait
l'image d'un «homme sauvage» (_Zum wilden Mann_). Devant la porte,
poussait un petit sapin. La salle était décorée de quatrains
allemands, de deux chromos, l'une sentimentale: _Au printemps_ (_Im
Frühling_), l'autre patriotique: _La bataille de Saint-Jacques_, et
d'un crucifix avec un crâne au pied de la croix. Anna avait un appétit
vorace, que Christophe ne lui connaissait pas. Ils burent gaillardement
du petit vin blanc. Après le repas, ils repartirent à travers champs,
comme deux bons compagnons. Nulle pensée équivoque. Ils ne songeaient
qu'au plaisir de la marche, de leur sang qui chantait, de l'air qui les
fouettait. La langue d'Anna s'était déliée. Elle ne se méfiait plus;
elle disait, au hasard, tout ce qui lui venait à l'esprit.
Elle parla de son enfance: sa grand'mère l'emmenait chez une amie qui
habitait près de la cathédrale; tandis que les vieilles dames
causaient, on l'envoyait dans le grand jardin, sur lequel pesait l'ombre
du _Münster._ Elle s'asseyait dans un coin et elle ne bougeait plus;
elle écoutait les frémissements des feuilles, elle épiait le
fourmillement des insectes; et elle avait plaisir et peur.--Elle
omettait de dire qu'elle avait peur des diables: son imagination en
était obsédée; on lui avait conté qu'ils rôdaient autour des
églises, sans oser y entrer; et elle croyait les voir sous la forme des
bêtes: araignées, lézards, fourmis, tout le petit monde difforme qui
grouillait sous les feuilles, sur la terre, ou dans les fentes des
murs.--Ensuite, elle parla de la maison où elle vivait, de sa chambre
sans soleil; elle s'en souvenait avec plaisir; elle y passait des nuits
sans dormir, à se raconter des choses...
--Quelles choses?
--Des choses folles.
--Racontez.
Elle secoua la tête, pour dire que non.
--Pourquoi?
Elle rougit, puis rit, et ajouta:
--Et aussi le jour, pendant que je travaillais.
Elle y pensa un moment, rit de nouveau, et conclut:
--C'étaient des choses folles, des choses mauvaises.
Il dit, en plaisantant:
--Vous n'aviez donc pas peur?
--De quoi?
--D'être damnée?
Sa figure se glaça.
--Il ne faut pas parler de cela, dit-elle.
Il détourna la conversation. Il admira la force qu'elle avait montrée
tout à l'heure, en luttant. Elle reprit son expression confiante et
raconta ses prouesses de fillette--(elle disait: «de garçon», car,
lorsqu'elle était enfant, elle eût voulu se mêler aux jeux et aux
batailles des garçons).--Une fois, se trouvant avec un petit camarade,
plus grand qu'elle de la tête, elle lui avait brusquement lancé un
coup de poing, espérant qu'il répondrait. Mais il s'était sauvé, en
criant qu'elle le battait. Une autre fois, à la campagne, elle avait
grimpé sur le dos d'une vache noire qui paissait; la bête effarée
l'avait jetée contre un arbre; Anna avait failli se tuer. Elle s'avisa
aussi de sauter par la fenêtre d'un premier étage, parce qu'elle
s'était défiée elle-même de le faire; elle eut la chance d'en être
quitte, avec une entorse. Elle inventait des exercices bizarres et
dangereux, quand on la laissait seule à la maison; elle soumettait son
corps à des épreuves étranges et variées.
--Qui croirait cela de vous, dit-il, quand on vous voit si grave?...
--Oh! dit-elle, si l'on me voyait, certains jours dans ma chambre,
quand je suis seule?
--Quoi! encore à présent?
Elle rit. Elle lui demanda--sautant d'un sujet à l'autre--s'il
chassait. Il protesta que non. Elle dit qu'elle avait une fois tiré un
coup de fusil sur un merle et qu'elle l'avait touché. Il s'indigna.
--Bon! dit-elle, qu'est-ce que cela fait?
--Vous n'avez donc pas de cœur?
--Je n'en sais rien.
--Ne pensez-vous pas que les bêtes sont des êtres comme nous?
--Si, dit-elle. Justement, je voulais vous demander: est-ce que
vous croyez que les bêtes ont une âme?
--Oui, je le crois.
--Le pasteur dit que non. Et moi, je pense qu'ils en ont une.
D'abord, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je crois que j'ai
été animal, dans une vie antérieure.
Il se mit à rire.
--Il n'y a pas de quoi rire, dit-elle. (Elle riait aussi.) C'est là une
des histoires que je me racontais, lorsque j'étais petite. Je
m'imaginais être chat, chien, oiseau, poulain, génisse. Je me sentais
leurs désirs. J'aurais voulu être, une heure, dans leur poil ou leur
plume; il me semblait que j'y étais. Vous ne comprenez pas cela?
--Vous êtes une étrange bête. Mais si vous vous sentez cette
parenté avec les bêtes, comment pouvez-vous leur faire du mal?
--On fait toujours du mal à quelqu'un. Les uns me font du mal, je fais
du mal à d'autres. C'est dans l'ordre. Je ne me plains pas. Il ne faut
pas être si douillet, dans la vie! Je me fais bien du mal à moi, par
plaisir!
--À vous?
--À moi. Regardez. Un jour, avec un marteau, je me suis enfoncé
un clou dans cette main.
--Pourquoi?
--Pour rien.
(Elle ne disait pas qu'elle avait voulu se crucifier.)
--Donnez-moi la main, dit-elle.
--Qu'en voulez-vous faire?
--Donnez.
Il lui donna la main. Elle la saisit et la serra, à le faire crier. Ils
jouèrent, comme deux paysans, à se faire le plus de mal possible. Ils
étaient heureux, sans arrière-pensée. Tout le reste du monde, les
chaînes de leur vie, les tristesses du passé, l'appréhension de
l'avenir, l'orage qui s'amassait en eux, tout avait disparu.
Ils avaient fait plusieurs lieues; ils ne sentaient point la fatigue.
Brusquement, elle s'arrêta, elle se jeta par terre, s'étendit sur les
chaumes, ne dit plus rien. Couchée sur le dos, les bras derrière la
tête, elle regardait le ciel. Quelle paix! Quelle douceur!... À
quelques pas, une fontaine cachée sourdait, d'un jet intermittent,
comme une artère qui bat, tantôt faible, tantôt plus forte. L'horizon
était nacré. Une buée flottait sur la terre violette, d'où montaient
les arbres nus et noirs. Soleil de fin d'hiver, jeune soleil blond pâle
qui s'endort. Comme des flèches brillantes, des oiseaux fendaient
l'air. Les voix gentilles des cloches paysannes s'appelaient, se
répondaient, de village en village... Assis près d'elle, Christophe
contemplait Anna. Elle ne songeait pas à lui. Sa belle bouche riait en
silence. Il pensait:
--_Est-ce bien vous? Je ne vous reconnais plus._
--_Moi non plus, moi non plus. Je crois que je suis une autre. Je n'ai
plus peur; je n'ai plus peur de Lui... Ah! comme Il m'étouffait, comme
Il m'a fait souffrir! Il me semble que j'étais clouée dans mon
cercueil.... Maintenant, je respire; ce corps, ce cœur est à moi. Mon
corps. Mon libre corps. Mon libre cœur. Ma force, ma beauté, ma joie!
Et je ne les connaissais pas, je ne me connaissais pas! Qu'aviez-vous
fait de moi?..._»
Ainsi, il croyait l'entendre soupirer doucement. Mais elle ne
pensait à rien, sinon qu'elle était heureuse, et que tout était bien.
Le soir tombait déjà. Sous des rideaux de brume grise et lilas, dès
quatre heures, le soleil, fatigué de vivre, disparaissait. Christophe
se leva, et s'approcha d'Anna. Il se pencha sur elle. Elle tourna vers
lui son regard, encore plein du vertige du grand ciel sur lequel elle
était suspendue. Quelques secondes passèrent avant qu'elle le
reconnût. Alors, ses yeux le fixèrent avec un sourire énigmatique,
qui lui communiqua leur trouble. Afin d'y échapper, un instant il ferma
les yeux. Quand il les rouvrit, elle le regardait toujours; et il lui
parut qu'il y avait des jours qu'ils se regardaient ainsi. Ils lisaient
dans l'âme l'un de l'autre. Mais ils ne voulurent pas savoir ce qu'ils
avaient lu.
Il lui tendit la main. Elle la prit, sans un mot. Ils revinrent au
village, dont on voyait là-bas, dans le creux du vallon, les tours
coiffées en as de pique; l'une d'elle portait sur le faîte de son toit
de tuile moussue, comme une toque sur le front, un nid vide de cigogne.
Au carrefour de deux chemins, près de l'entrée du village, ils
passèrent devant une fontaine sur laquelle une petite sainte
catholique, une Madeleine en bois, gracieuse, un peu mignarde, se tenait
debout, tendant les bras. Répondant à son geste, Anna, d'un mouvement
instinctif, lui tendit ses bras aussi, et, montant sur la margelle, elle
remplit les mains de la jolie déesse avec des branches de houx et des
grappes de sorbiers aux baies rouges, que le bec des oiseaux et le gel
avaient épargnées.
Ils croisaient sur la route des groupes de paysans et de paysannes
endimanchés. Des femmes à la peau très brune, aux joues très
colorées, avec d'épais chignons, enroulés en coquilles, robes
claires, chapeaux fleuris. Elles avaient des gants blancs et des
poignets rouges. Elles chantaient des chants honnêtes, avec des voix
aiguës, placides, pas très justes. À l'intérieur d'une étable, une
vache meuglait. Un enfant qui avait la coqueluche toussait dans une
maison. D'un peu plus loin venaient des sons de clarinette nasillarde et
de cornet à piston. On dansait sur la place du village, entre le
cabaret et le cimetière. Juchés sur une table, quatre musiciens
jouaient. Anna et Christophe s'assirent devant l'auberge et regardèrent
les danseurs. Les couples se heurtaient et s'apostrophaient à grand
bruit. Les filles poussaient des cris, pour le plaisir de crier. Les
buveurs marquaient la mesure sur les tables, avec leurs poings. En un
autre temps, cette joie lourde eût dégoûté Anna; ce soir, elle en
jouissait; elle avait ôté son chapeau, et regardait, la figure
animée. Christophe pouffait de la gravité burlesque de la musique et
des musiciens. Il chercha dans ses poches, prit un crayon et, sur
l'envers d'une note d'auberge, il se mit à tracer des barres et des
points: il écrivait des danses. La feuille fut bientôt remplie; il en
demanda d'autres, qu'il couvrit, comme la première, de sa grosse
écriture impatiente et maladroite. Anna, la joue près de la sienne,
lisait par-dessus son épaule, chantonnant à mi-voix; elle tâchait de
deviner la fin des phrases, et elle battait des mains, quand elle avait
deviné, ou quand ses prévisions étaient déroutées par une saillie
inattendue. Après avoir fini, Christophe porta aux musiciens ce qu'il
venait d'écrire. C'étaient de braves Souabes, qui savaient leur
métier: ils déchiffrèrent sans broncher. Les airs avaient un humour
sentimental et burlesque, avec des rythmes heurtés, comme ponctués
d'éclats de rire. Impossible de résister à leur impétueuse
bouffonnerie: les jambes dansaient malgré soi. Anna se jeta dans la
ronde, elle saisit au hasard deux mains, elle tourna comme une folle;
une épingle d'écaille sauta de ses cheveux; des boucles se défirent
et tombèrent sur ses joues. Christophe ne la quittait pas des yeux; il
admirait ce bel animal robuste, qu'une discipline impitoyable avait
condamné jusque-là au silence et à l'immobilité; elle lui
apparaissait comme nul ne l'avait vue, comme elle était réellement
sous le masque emprunté: une Bacchante, ivre de force. Elle l'appela.
Il courut à elle et l'empoigna. Ils dansèrent, jusqu'à ce qu'ils
allassent se jeter, en tournant, contre un mur. Ils s'arrêtèrent,
étourdis. La nuit était complète. Ils se reposèrent un moment, puis
prirent congé de la compagnie. Anna, d'ordinaire si roide avec les gens
du peuple, par gêne ou par mépris, tendit la main gentiment aux
musiciens, à l'hôte, aux garçons du village, à côté de qui elle
était dans la ronde.
Ils se retrouvèrent seuls, sous le ciel brillant et glacé, refaisant
à travers champs le chemin qu'ils avaient suivi le matin. Anna était
encore tout animée. Peu à peu, elle parla moins, puis elle cessa de
parler, prise par la fatigue ou par l'émotion mystérieuse de la nuit.
Elle s'appuyait affectueusement sur Christophe. En redescendant la pente
qu'elle avait grimpée, quelques heures avant, elle soupira. Ils
arrivaient à la station. Près de la première maison, il s'arrêta
pour la regarder. Elle le regarda aussi, et lui sourit avec mélancolie.
Dans le train, même foule qu'en venant. Ils ne purent causer. Assis en
face d'elle, il la couvait des yeux. Elle avait les yeux baissés; elle
les leva vers lui; puis elle les détourna, et il ne parvint plus à les
attirer de son côté. Elle regardait dehors, dans la nuit. Un vague
sourire flottait sur ses lèvres, avec un peu de fatigue aux coins.
Puis, le sourire disparut. L'expression devint morne. Il crut qu'elle
s'endormait dans le rythme du train, et il essaya de lui parler. Elle
répondit froidement, d'un mot, sans tourner la tête. Il tâcha de se
persuader que la fatigue était cause de ce changement; mais il savait
bien que la raison était autre. À mesure qu'on se rapprochait de la
ville, il voyait le visage d'Anna se figer, la vie s'éteindre, ce beau
corps à la grâce sauvage rentrer dans sa gaine de pierre. En
descendant du wagon, elle ne s'appuya pas sur la main qu'il lui tendait.
Ils revinrent en silence.
Quelques jours après, vers quatre heures du soir, ils étaient seuls
ensemble. Braun était sorti. Depuis la veille, la ville était
enveloppée dans un brouillard vert pâle. Le grondement du fleuve
invisible montait. Les éclairs des trams électriques éclataient dans
la brume. La lumière du jour s'éteignait, étouffée; elle ne semblait
plus d'aucun temps: c'était une de ces heures où se perd toute
conscience du réel, une heure qui est hors des siècles. Après la
brise mordante des jours précédents, l'air humide, subitement adouci,
était devenu tiède et mou. La neige gonflait le ciel, qui ployait sous
le poids.