était intermittente, désordonnée, sans but. Écrire? Pour qui
écrire? Pour les hommes? Il passait par une crise de misanthropie
aiguë. Pour lui? Il sentait trop la vanité de l'art, incapable de
combler le vide de la mort. Seule, sa force aveugle le soulevait, par
instants, d'une aile violente, et retombait, brisée. Il était une
nuée d'orage qui gronde dans les ténèbres. Olivier disparu, rien ne
restait,--rien. Il s'acharnait contre tout ce qui avait rempli sa vie,
contre les sentiments, contre les pensées qu'il avait cru partager avec
le reste de l'humanité. Il lui semblait aujourd'hui qu'il avait été
le jouet d'une illusion: toute la vie sociale reposait sur un immense
malentendu, dont le langage était la source... Tu crois que ta pensée
peut communiquer avec les autres pensées? Il n'y a de rapports qu'entre
des mots. Tu dis et tu écoutes des mots; pas un mot n'a le même sens
dans deux bouches différentes. Et ce n'est rien encore: pas un mot, pas
un seul, n'a tout son sens dans la vie. Les mots débordent la réalité
vécue. Tu dis: amour et haine... Il n'y a pas d'amour, pas de haine,
pas d'amis, pas d'ennemis, pas de foi, pas de passion, pas de bien, pas
de mal. Il n'y a que de froids reflets de ces lumières qui tombent de
soleils morts depuis des siècles... Des amis? Il ne manque pas de gens
qui revendiquent ce nom!... Quelle fade réalité! Qu'est-ce que leur
amitié, qu'est-ce que l'amitié, au sens du monde ordinaire? Combien de
minutes de sa vie celui qui se croit un ami donne-t-il au pâle souvenir
de l'ami? Que lui sacrifierait-il, non pas même de son nécessaire,
mais de son superflu, de son oisiveté, de son ennui? Qu'ai-je sacrifié
à Olivier?--(Car Christophe ne s'exceptait point, il exceptait Olivier
seul du néant où il englobait tous les êtres humains.)--L'art n'est
pas plus vrai que l'amour. Quelle place tient-il réellement dans la
vie? De quel amour l'aiment-ils, ceux qui s'en disent épris?... La
pauvreté des sentiments humains est inconcevable. En dehors de
l'instinct de l'espèce, de cette force cosmique, qui est le levier du
monde, rien n'existe qu'une poussière d'émotions. La plupart des
hommes n'ont pas assez de vie pour se donner tout entiers dans aucune
passion. Ils s'économisent, avec une prudente ladrerie. Ils sont de
tout, un peu, et ne sont tout à fait de rien. Celui qui se donne sans
compter, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il souffre, dans tout
ce qu'il aime, dans tout ce qu'il hait, celui-là est un prodige, le
plus grand qu'il soit accordé de rencontrer sur terre. La passion est
comme le génie: un miracle. Autant dire qu'elle n'existe pas!....
Ainsi pensait Christophe; et la vie s'apprêtait à lui infliger un
terrible démenti. Le miracle est partout, comme le feu dans la pierre:
un choc le fait jaillir. Nous ne soupçonnons pas les démons qui dorment
en nous...
... _Pero non mi destar, deh! parla basso!_...
Un soir que Christophe improvisait, au piano, Anna se leva et sortit,
comme elle faisait souvent, lorsque Christophe jouait. Il semblait que
la musique l'ennuyât. Christophe n'y prenait plus garde: il était
indifférent à ce qu'elle pouvait penser. Il continua de jouer; puis,
des idées lui venant qu'il désirait noter, il s'interrompit et courut
chercher dans sa chambre les papiers dont il avait besoin. Comme il
ouvrait la porte de la pièce voisine et, tête baissée, se jetait dans
l'obscurité, il se heurta violemment contre un corps immobile et
debout, à l'entrée. Anna... Le choc et la surprise arrachèrent un cri
à la jeune femme. Christophe, craignant de lui avoir fait mal, lui prit
affectueusement les deux mains. Les mains étaient glacées. Elle
semblait grelotter,--sans doute de saisissement? Elle murmura une
explication vague:
--Je cherchais dans la salle à manger...
Il n'entendit pas ce qu'elle cherchait; et peut-être qu'elle ne l'avait
point dit. Il lui parut singulier qu'elle se promenât, sans lumière,
pour chercher quelque chose. Mais il était si habitué aux allures
bizarres d'Anna qu'il n'y prêta pas attention.
Une heure après, il était revenu dans le petit salon, où il passait
la soirée avec Braun et Anna. Il était assis devant la table, sous la
lampe, et il écrivait. Anna, au bout de la table, à droite, cousait,
penchée sur son ouvrage. Derrière eux, dans un fauteuil bas, près du
feu, Braun lisait une revue. Ils se taisaient tous trois. On entendait,
par intermittences, le trottinement de la pluie sur le sable du jardin.
Pour s'isoler tout à fait, Christophe, assis de trois quarts, tournait
le dos à Anna. En face de lui, au mur, une glace reflétait la table,
la lampe, et les deux figures baissées sur leur travail. Il sembla à
Christophe que Anna le regardait. Il ne s'en inquiéta point d'abord;
puis, l'insistance de cette idée finissant par le gêner, il leva tes
yeux vers la glace, et il vit... Elle regardait, en effet. De quel
regard! Il en resta pétrifié, retenant son souffle, observant. Elle ne
savait pas qu'il l'observait. La lumière de la lampe tombait sur sa
figure pâle, dont le sérieux et le silence habituels avaient un
caractère de violence concentrée. Ses yeux--ces yeux inconnus, qu'il
n'avait jamais pu saisir,--étaient fixés sur lui: bleu-sombre, avec de
larges prunelles, au regard brûlant et dur; ils étaient attachés à
lui, ils fouillaient en lui, avec une ardeur muette et obstinée. Ses
yeux? Se pouvait-il que ce fussent ses yeux? Il les voyait, et il n'y
croyait pas. Les voyait-il vraiment? Il se retourna brusquement... Les
yeux étaient baissés. Il essaya de lui parler, de la forcer à le
regarder en face. L'impassible figure répondit, sans lever de son
ouvrage son regard abrité sous l'ombre impénétrable des paupières
bleuâtres, aux cils courts et serrés. Si Christophe n'avait été sûr
de lui-même, il aurait cru qu'il avait été le jouet d'une illusion.
Mais il savait ce qu'il avait vu...
Cependant, son esprit étant repris par le travail et Anna l'intéressant
peu, cette étrange impression ne l'occupa point longtemps.
Une semaine plus tard, il essayait au piano un lied qu'il venait de
composer. Braun, qui avait la manie, par amour-propre de mari autant que
par taquinerie, de tourmenter sa femme pour qu'elle chantât ou jouât,
avait été particulièrement insistant, ce soir-là. D'ordinaire, Anna
se contentait de dire un non très sec; après quoi, elle ne se donnait
plus la peine de répondre aux demandes, prières, ou plaisanteries;
elle serrait les lèvres, et ne semblait pas entendre. Cette fois, au
grand étonnement de Braun et de Christophe, elle plia son ouvrage, se
leva et vint près du piano. Elle chanta ce morceau qu'elle n'avait
jamais lu. Ce fut une sorte de miracle:--le miracle. Sa voix, d'un
timbre profond, ne rappelait en rien la voix un peu rauque et voilée
qu'elle avait en parlant. Fermement posée dès la première note, sans
une ombre de trouble, sans effort, elle donnait à la phrase musicale
une grandeur émouvante et pure; et elle s'éleva à une violence de
passion qui fit frémir Christophe: car elle lui parut la voix de son
propre cœur. Il la regarda stupéfait, tandis qu'elle chantait, et il
la vit pour la première fois. Il vit ses yeux obscurs, où s'allumait
une lueur de sauvagerie, sa grande bouche passionnée aux lèvres bien
ourlées, le sourire voluptueux, un peu lourd et cruel, de ses dents
saines et blanches, ses belles et fortes mains, dont l'une s'appuyait
sur le pupitre du piano, et la robuste charpente d'un corps étriqué
par la toilette, amaigri par une vie trop réduite, mais qu'on devinait
jeune, vigoureux, et harmonieux.
Elle cessa de chanter, et alla se rasseoir, les mains posées sur ses
genoux. Braun la complimenta; mais il trouvait qu'elle avait chanté,
sans moelleux. Christophe ne lui dit rien. Il la contemplait. Elle
souriait vaguement, sachant qu'il la regardait. Il y eut, ce soir-là,
un grand silence entre eux. Elle se rendait compte qu'elle venait de
s'élever au-dessus d'elle-même, ou peut-être, qu'elle avait été
«elle», pour la première fois. Elle ignorait pourquoi.
À partir de ce jour, Christophe se mit à observer attentivement Anna.
Elle était retombée dans son mutisme, sa froide indifférence et sa
rage de travail, qui agaçait jusqu'à son mari, et où elle endormait
les pensées obscures de sa trouble nature. Christophe avait beau la
guetter, il ne retrouvait plus en elle que la bourgeoise guindée des
premiers temps. À des moments, elle restait absorbée, sans rien faire,
les yeux fixes. On la quittait ainsi, on la retrouvait ainsi, un quart
d'heure après: elle n'avait point bougé. Quand son mari lui demandait
à quoi elle pensait, elle s'éveillait de sa torpeur, souriait, et
disait qu'elle ne pensait à rien. Et elle disait vrai.
Rien n'était capable de la faire sortir de sa tranquillité. Un jour
qu'elle faisait sa toilette, sa lampe à alcool éclata. En un instant,
Anna fut entourée de flammes. La domestique s'enfuit, en hurlant au
secours. Braun perdit la tête, s'agita, poussa des cris, et faillit se
trouver mal. Anna arracha les agrafes de son peignoir, fit couler de ses
hanches sa jupe qui commençait à brûler, et la mit sous ses pieds.
Quand Christophe accourut affolé, avec une carafe qu'il avait
stupidement saisie, il vit Anna, montée sur une chaise, en jupon et les
bras nus, qui sans trouble éteignait les rideaux en feu avec ses mains.
Elle se brûla, n'en parla point, et parut seulement dépitée qu'on
l'eût vue en ce costume. Elle rougit, se cacha gauchement les épaules
avec ses bras, et s'en fut, d'un air de dignité offensée, dans la
chambre voisine. Christophe admira son calme; mais il n'aurait pu dire
si ce calme prouvait plus son courage, ou son insensibilité. Il
penchait pour la dernière explication. En vérité, cette femme
semblait ne s'intéresser à rien, ni aux autres, ni à elle. Christophe
doutait qu'elle eût un cœur.
Il n'eut plus aucun doute, après un fait dont il fut le témoin. Anna
avait une petite chienne noire, aux yeux intelligents et doux, qui
était l'enfant gâtée de la maison. Braun l'adorait. Christophe la
prenait chez lui, quand il s'enfermait dans sa chambre pour travailler,
et, la porte close, au lieu de travailler, souvent, il s'amusait avec
elle. Lorsqu'il sortait, elle était là, sur le seuil, le guettant, et
s'attachant à ses pas: car il lui fallait un compagnon de promenade.
Elle courait devant lui, tricotant de ses quatre pattes qui grattaient
la terre si vite qu'elles semblaient voltiger. De temps en temps, elle
s'arrêtait, fière de son agilité; et elle le regardait, la poitrine
en avant, bien cambrée. Elle faisait l'importante; elle aboyait
furieusement à un morceau de bois; mais dès qu'elle apercevait au loin
un autre chien, elle détalait et se réfugiait, tremblante, entre les
jambes de Christophe. Christophe s'en moquait et l'aimait. Depuis qu'il
s'éloignait des hommes, il se sentait plus rapproché des bêtes; il
les trouvait pitoyables. Ces pauvres animaux, lorsqu'on est bon pour
eux, s'abandonnent à vous avec tant de confiance! L'homme est si
absolument le maître de leur vie et de leur mort que s'il maltraite ces
faibles qui lui sont livrés, il commet un abus de pouvoir odieux.
Si aimante que la gentille bête fût pour tous, elle avait une
préférence marquée pour Anna. Celle-ci ne faisait rien pour
l'attirer; mais elle la caressait volontiers, la laissait se blottir sur
ses genoux, veillait à sa nourriture, et paraissait l'aimer autant
qu'elle était capable d'aimer. Un jour, la chienne ne sut pas se garer
des roues d'une automobile. Elle fut écrasée, presque sous les yeux de
ses maîtres. Elle vivait encore et criait lamentablement. Braun courut
hors de la maison, nu-tête; il ramassa la loque sanglante, et il
tâchait au moins de soulager ses souffrances. Anna vint, regarda sans
se baisser, fit une moue dégoûtée, et s'en alla. Braun, les larmes
aux yeux, assistait à l'agonie du petit être. Christophe se promenait
à grands pas dans le jardin, et crispait les poings. Il entendit Anna
qui donnait tranquillement des ordres à la domestique. Il lui dit:
--Cela ne vous fait donc rien, à vous?
Elle répondit:
--On n'y peut rien, n'est-ce pas? C'est mieux de n'y pas penser.
Il se sentit de la haine pour elle; puis, le burlesque de la réponse le
frappa; et il rit. Il se disait qu'Anna devrait bien lui donner sa
recette pour ne pas penser aux choses tristes, et que la vie était
aisée à ceux qui ont la chance d'être dénués de cœur. Il songea
que si Braun mourait, Anna n'en serait guère troublée, et il se
félicita de n'être point marié. Sa solitude lui semblait moins triste
que cette chaîne d'habitudes qui vous attache pour la vie à un être
pour qui vous êtes un objet de haine, ou, (bien pire!) pour qui vous
n'êtes rien. Décidément, cette femme n'aimait personne. Le piétisme
l'avait desséchée.
Elle surprit Christophe, un jour de la fin d'octobre.--Ils étaient à
table. Il causait avec Braun d'un crime passionnel, dont toute la ville
était occupée. Dans la campagne, deux filles italiennes, deux sœurs,
s'étaient éprises du même homme. Ne pouvant, l'une ni l'autre, se
sacrifier de plein gré, elles avaient joué au sort qui des deux
céderait la place. La vaincue devait se jeter dans le Rhin. Mais quand
le sort eut parlé, celle qu'il n'avait pas favorisée montra peu
d'empressement à accepter la décision. L'autre fut révoltée par un
tel manque de foi. Des injures on en vint aux coups, même aux coups de
couteau; puis, brusquement, le vent tourna; on s'embrassa en pleurant,
on jura qu'on ne pourrait vivre l'une sans l'autre; et comme on ne
pouvait cependant pas se résigner à partager le galant, on décida de
le tuer. Ainsi fut fait. Une nuit, les deux amoureuses firent venir dans
leur chambre l'amant enorgueilli de sa double bonne fortune; et tandis
que l'une le liait passionnément de ses bras, l'autre passionnément le
poignardait dans le dos. Ses cris furent entendus. On vint, on l'arracha
en assez piteux état à l'étreinte de ses amies; et on les arrêta.
Elles protestaient que cela ne regardait personne, qu'elles étaient
seules intéressées dans l'affaire, et que du moment qu'elles étaient
d'accord pour se débarrasser de ce qui était à elles, nul n'avait a
s'en mêler. La victime n'était pas loin d'approuver ce raisonnement;
mais la justice ne le comprit point. Et Braun, pas davantage.
--Elles sont folles, disait-il, folles à lier! il faut les enfermer
dans un hospice d'aliénés... Je comprends qu'on se tue par amour. Je
comprends même qu'on tue celui ou celle qu'on aime et qui vous
trompe... C'est-à-dire, je ne l'excuse pas; mais je l'admets, comme un
reste d'atavisme féroce; c'est barbare, mais logique: on tue qui vous
fait souffrir. Mais tuer ce qu'on aime, sans rancune, sans haine,
simplement parce que d'autres l'aiment, c'est de la démence... Tu
comprends cela, Christophe?
--Peuh! fit Christophe, je suis habitué à ne pas comprendre. Qui
dit amour dit déraison.
Anna, qui se taisait sans paraître écouter, leva la tête, et dit,
de sa voix calme:
--Il n'y a là rien de déraisonnable. C'est tout naturel. Quand on
aime, on veut détruire ce qu'on aime, afin que personne autre ne
puisse l'avoir.
Braun regarda sa femme, stupéfait; il frappa sur la table, se croisa
les bras, et dit:
--Où a-t-elle été pêcher cela?... Comment! il faut que tu dises
ton mot, toi? Qu'est-ce que diable tu en sais?
Anna rougit légèrement, et se tut. Braun reprit:
--Quand on aime, on veut détruire?....Voilà une monstrueuse sottise!
Détruire ce qui vous est cher, c'est se détruire soi-même... Mais,
tout au contraire, quand on aime, le sentiment naturel est de faire du
bien à qui vous fait du bien, de le choyer, de le défendre, d'être
bon pour lui, d'être bon pour toutes choses! Aimer, c'est le paradis
sur terre.
Anna, les yeux fixés dans l'ombre, le laissa parler, et, secouant
la tête, elle dit froidement:
--On n'est pas bon quand on aime.
Christophe ne renouvelait pas l'épreuve d'entendre chanter Anna. Il
craignait... une désillusion, ou quoi? Il n'eût pas su le dire. Anna
avait la même crainte. Elle évitait de se trouver dans le salon, quand
il commençait à jouer.
Mais un soir de novembre qu'il lisait auprès du feu, il vit Anna
assise, son ouvrage sur ses genoux, et plongée dans une de ses
songeries. Elle regardait le vide, et Christophe crut voir passer dans
son regard des lueurs de l'ardeur étrange de l'autre soir. Il ferma son
livre. Elle se sentit observée et se remit à coudre. Sous ses
paupières baissées, elle voyait toujours tout. Il se leva et dit:
--Venez.
Elle fixa sur lui ses yeux ou flottait encore un peu de trouble,
comprit, et le suivit.
--Où allez-vous? demanda Braun.
--Au piano, répondit Christophe.
Il joua. Elle chanta. Aussitôt, il la retrouva telle qu'elle lui était
apparue, une première fois. Elle entrait de plain-pied dans ce monde
héroïque, comme s'il était le sien. Il continua l'expérience,
prenant un second morceau, puis un troisième plus emporté,
déchaînant en elle le troupeau des passions, l'exaltant, s'exaltant;
puis, arrivés au paroxysme, il s'arrêta net, et lui demanda, les yeux
dans les yeux:
--Mais enfin, qui êtes-vous?
Anna répondit:
--Je ne sais pas.
Il dit brutalement;
--Qu'est-ce que vous avez dans le corps, pour chanter ainsi?
Elle répondit:
--J'ai ce que vous me faites chanter.
--Oui? Eh bien, il n'y est pas déplacé. Je me demande si c'est moi
qui l'ai créé, ou si c'est vous. Vous pensez donc des choses comme
cela, vous?
--Je ne sais pas. Je crois qu'on, n'est plus soi, quand on chante.
--Et moi, je crois que c'est alors seulement que vous êtes vous.
Ils se turent. Elle avait les joues moites d'une légère buée. Son
sein se soulevait, en silence. Elle fixait la lumière des flambeaux, et
grattait machinalement la bougie qui avait coulé sur le rebord du
chandelier. Il tapotait les touches, en la regardant. Ils se dirent
encore quelques mots gênés, d'un ton rude, puis essayèrent de paroles
banales, et se turent tout à fait, craignant d'approfondir.
Le lendemain, ils se parlèrent à peine, ils se regardaient à la
dérobée, avec une sorte de peur. Mais ils prirent l'habitude de faire,
le soir, de la musique ensemble. Ils en firent même bientôt dans
l'après-midi; et chaque jour, davantage. Toujours la même passion
incompréhensible s'emparait d'elle, dès les premiers accords, la
brûlait de la tête aux pieds, et faisait de cette bourgeoise
piétiste, pour le temps que durait la musique, une Vénus impérieuse,
l'incarnation de toutes les fureurs de l'âme.
Braun, étonné de l'engouement subit d'Anna pour le chant, n'avait pas
pris la peine de chercher l'explication de ce caprice de femme; il
assistait à ces petits concerts, marquait la mesure avec sa tête,
donnait son avis, et était parfaitement heureux, quoiqu'il eût
préféré une musique plus douce: cette dépense de forces lui
paraissait exagérée. Christophe respirait dans l'air un danger; mais
la tête lui tournait: affaibli par la crise qu'il venait de traverser,
il ne résistait pas; il perdait conscience de ce qui se passait en lui,
et il ne voulait pas savoir ce qui se passait dans Anna. Une
après-midi, au milieu d'un morceau, débordant d'ardeurs frénétiques,
elle s'interrompit et, sans explication, elle sortit de la pièce.
Christophe l'attendit: elle ne reparut plus. Une demi-heure après,
comme il passait dans le corridor, près de la chambre d'Anna, par la
porte entr'ouverte il l'aperçut au fond, absorbée dans des prières
mornes, la figure glacée.
Cependant, un peu, très peu de confiance s'insinuait entre eux. Il
tâchait de la faire parler de son passé; elle ne disait que des choses
banales; à grand'peine, il lui arrachait morceau par morceau quelques
détails précis. Grâce à la bonhomie, facilement indiscrète, de
Braun, il réussit à entrevoir le secret de sa vie.
Elle était née dans la ville. De son nom de famille, elle s'appelait
Anna-Maria Senfl. Son père, Martin Senfl, appartenait à une vieille
maison de marchands, séculaire et millionnaire, où l'orgueil de caste
et le rigorisme religieux étaient montés en graine. D'esprit
aventureux, il avait, comme beaucoup de ses compatriotes, passé
plusieurs années au loin, en Orient, en Amérique du Sud; il avait
même fait des explorations hardies au centre de l'Asie, où le
poussaient à la fois les intérêts commerciaux de sa maison, l'amour
de la science, et son propre plaisir. À rouler à travers le monde, non
seulement il n'avait pas amassé mousse, mais il s'était défait de
celle qui le couvrait, de tous ses vieux préjugés. Si bien que, de
retour au pays, étant de tempérament chaud et d'esprit entêté, il
épousa, aux protestations indignées des siens, la fille d'un fermier
des environs, de réputation douteuse, qu'il avait commencé par prendre
comme maîtresse. Ce mariage avait été le seul moyen qu'il eût
trouvé pour garder à soi cette belle fille, dont il ne pouvait plus se
passer. La famille, après avoir mis vainement son veto, se ferma tout
entière à celui qui méconnaissait son autorité sacro-sainte. La
ville,--tous ceux qui comptaient, se montrant, comme d'habitude,
solidaires pour ce qui touchait à la dignité morale de la communauté,
prirent parti en masse contre le couple imprudent. L'explorateur apprit
à ses dépens qu'il n'y a pas moins de péril à contrecarrer les
préjugés des gens, au pays des sectateurs du Christ que chez ceux du
Grand Lama. Il n'était pas assez fort pour pouvoir se passer de
l'opinion du monde. Il avait plus qu'entamé sa portion de fortune; il
ne trouva d'emploi nulle part: tout lui était fermé. Il s'usa en
colères inutiles contre les avanies de la ville implacable. Sa santé,
minée par les excès et par les fièvres, n'y résista point. Il mourut
d'un coup de sang, cinq mois après le mariage. Quatre mois plus tard,
sa femme, bonne personne, mais faible et de peu de cervelle, qui depuis
ses noces n'avait passé aucun jour sans pleurer, mourait en couches,
jetant sur la rive qu'elle quittait la petite Anna.