se maintint pas dans cet état d'exaltation passagère; il revint à sa
tristesse, mais à une tristesse normale, qui ne l'empêchait pas de
vivre. Revivre, il le fallait bien! Cet homme qui venait de perdre ce
qu'il aimait le plus au monde, cet homme que son chagrin minait, qui
portait la mort en lui, avait une telle force de vie, abondante,
tyrannique, qu'elle éclatait en ses paroles de deuil, elle rayonnait de
ses yeux, de sa bouche, de ses gestes. Mais au cœur de cette force, un
ver rongeur s'était logé. Christophe avait des accès de désespoir.
C'étaient des élancements. Il était calme, il s'efforçait de lire,
ou il se promenait: brusquement, le sourire d'Olivier, son visage las et
tendre... Un coup de couteau au cœur... Il chancelait, il portait la
main à sa poitrine, en gémissant. Une fois, il était au piano, il
jouait une page de Beethoven, avec sa fougue d'autrefois... Tout à
coup, il s'arrêtait, il se jetait par terre et, s'enfonçant la figure
dans les coussins d'un fauteuil, il criait:
--Mon petit!...
Le pire était l'impression du «déjà vécu»: il l'avait, à chaque
pas. Incessamment, il retrouvait les mêmes gestes, les mêmes mots, le
retour perpétuel des mêmes expériences. Tout lui était connu, il
avait tout prévu. Telle figure qui lui rappelait une figure ancienne
allait dire--(il en était sûr d'avance)--disait les mêmes choses
qu'il avait entendu dire à l'autre; les êtres analogues passaient par
des phases analogues, se heurtaient aux mêmes obstacles, et s'y usaient
de même. S'il est vrai que «_rien ne lasse de la vie, comme le
recommencement de l'amour_», combien plus le recommencement de tout!
C'était à devenir fou.--Christophe tâchait de n'y pas penser,
puisqu'il était nécessaire de n'y pas penser pour vivre, et puisqu'il
voulait vivre. Hypocrisie douloureuse, qui ne veut point se connaître,
par honte, par piété même, invincible besoin de vivre qui se cache!
Sachant qu'il n'est point de consolation, il se crée des consolations.
Convaincu que la vie n'a point de raisons d'être, il se forge des
raisons de vivre. Il se persuade qu'il faut qu'il vive, alors que
personne n'y tient que lui. Au besoin, il inventera que le mort
l'encourage à vivre. Et il sait qu'il prête au mort les paroles qu'il
veut lui faire dire. Misère!...
Christophe reprit sa route; son pas sembla retrouver l'ancienne
assurance; sur sa douleur la porte du cœur se referma; il n'en parlait
jamais aux autres; lui-même, il évitait de se trouver seul avec elle:
il paraissait calme.
«_Les peines vraies_, dit Balzac, _sont en apparence tranquilles
dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir,
mais où elles continuent à corroder l'âme._»
Qui eût connu Christophe et l'eût bien observé, allant, venant,
causant, faisant de la musique, riant même--(il riait maintenant!)--eût
senti qu'il y avait dans cet homme vigoureux, aux yeux brûlants de vie,
quelque chose de détruit, au plus profond de la vie.
Du moment qu'il était rivé à la vie, il devait s'assurer les moyens
de vivre. Il ne pouvait être question pour lui de quitter la ville. La
Suisse était l'abri le plus sûr; et où aurait-il trouvé hospitalité
plus dévouée?--Mais son orgueil ne pouvait s'accommoder de l'idée de
restera la charge d'un ami. Malgré les protestations de Braun, qui ne
voulait rien accepter, il ne fut pas tranquille jusqu'à ce qu'il eût
quelques leçons de musique qui lui permissent de payer une pension
régulière à ses hôtes. Ce ne fut pas facile. Le bruit de son
équipée révolutionnaire s'était répandu; et les familles
bourgeoises répugnaient à introduire chez elles un homme qui passait
pour dangereux, ou en tout cas pour extraordinaire, par conséquent pour
peu «convenable». Cependant, sa renommée musicale et les démarches
de Braun réussirent à lui ouvrir l'accès de quatre ou cinq maisons
moins timorées, ou plus curieuses, peut-être désireuses par snobisme
artistique de se singulariser. Elles ne furent pas les moins attentives
à le surveiller et à maintenir entre maître et élèves des distances
respectables.
La vie s'arrangea chez Braun sur un plan méthodiquement réglé. Le
matin, chacun allait à ses affaires: le docteur à ses visites,
Christophe à ses leçons, Mme Braun au marché et à ses œuvres
édifiantes. Christophe rentrait vers une heure, d'habitude avant Braun,
qui défendait qu'on l'attendît; et il se mettait à table avec la
jeune femme. Ce ne lui était point agréable: car elle ne lui était
pas sympathique, et il ne trouvait rien à lui dire. Elle ne se donnait
aucun mal pour combattre cette impression, dont il était impossible
qu'elle n'eût pas conscience; elle ne se mettait en frais ni de
toilette, ni d'esprit; jamais elle n'adressait la parole à Christophe,
la première. La disgrâce de ses mouvements et de son habillement, sa
gaucherie, sa froideur, eussent éloigné tout homme, sensible comme
Christophe à la grâce féminine. Quand il se rappelait la spirituelle
élégance des Parisiennes, il ne pouvait s'empêcher, en regardant
Anna, de penser:
--Comme elle est laide!
Ce n'était pourtant pas juste; et il ne tarda pas à remarquer la
beauté de ses cheveux, de ses mains, de sa bouche, de ses yeux,--aux
rares instants où il lui arrivait de rencontrer ce regard, qui se
dérobait toujours. Mais son jugement n'en était pas modifié. Par
politesse, il s'obligeait à lui parler; il cherchait avec peine des
sujets de conversation; elle ne l'aidait en rien. Deux ou trois fois, il
essaya de l'interroger sur sa ville, sur son mari, sur elle-même: il
n'en put rien tirer. Elle répondait des choses banales; elle faisait
effort pour sourire; mais cet effort se sentait d'une façon
désagréable; son sourire était contraint, sa voix sourde; elle
laissait tomber chaque mot; chaque phrase était suivie d'un silence
pénible. Christophe finit par lui parler le moins possible; et elle lui
en sut gré. C'était un soulagement pour tous deux, quand le docteur
rentrait. Il était toujours de bonne humeur, bruyant, affairé,
vulgaire, excellent homme. Il mangeait, buvait, parlait, riait
abondamment. Avec lui, Anna causait un peu; mais il n'était guère
question, dans ce qu'ils disaient ensemble, que des plats qu'on mangeait
et du prix de chaque chose. Parfois, Braun s'amusait à la taquiner sur
ses œuvres pieuses et les sermons du pasteur. Elle prenait alors un air
raide, et se taisait, offensée, jusqu'à la fin du repas. Plus souvent,
le docteur racontait ses visites; il se complaisait à décrire certains
cas répugnants, avec une joviale minutie qui mettait hors de lui
Christophe. Celui-ci jetait sa serviette sur la table, et se levait,
avec des grimaces de dégoût, qui faisaient la joie du narrateur. Braun
cessait aussitôt, et apaisait son ami, en riant. Au repas suivant, il
recommençait. Ces plaisanteries d'hôpital semblaient avoir le don
d'égayer l'impassible Anna. Elle sortait de son silence par un rire
brusque et nerveux, qui avait quelque chose d'animal. Peut-être
n'éprouvait-elle pas moins de dégoût que Christophe pour ce dont elle
riait.
L'après-midi, Christophe avait peu d'élèves. Il restait d'ordinaire
à la maison, avec Anna, tandis que le docteur sortait. Ils ne se
voyaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Au début, Braun avait
prié Christophe de donner quelques leçons de piano à sa femme: elle
était, suivant lui, assez bonne musicienne. Christophe demanda à Anna
de lui jouer quelque chose. Elle ne se fit point prier, malgré le
déplaisir qu'elle en avait; mais elle y apporta son manque de grâce
habituel: elle avait un jeu mécanique, d'une insensibilité
inimaginable; toutes les notes étaient égales; nul accent nulle part;
ayant à tourner la page, elle s'arrêta froidement au milieu d'une
phrase, ne se hâta point, et reprit à la note suivante. Christophe en
fut si exaspéré qu'il eut peine à ne pas lui dire une grossièreté;
il ne put s'en défendre qu'en sortant avant la fin du morceau. Elle ne
s'en troubla point, continua imperturbablement jusqu'à la dernière
note, et ne se montra ni mortifiée, ni blessée de cette impolitesse;
à peine sembla-t-elle s'en être aperçue. Mais entre eux, il ne fut
plus question de musique. Les après-midis où Christophe sortait, il
lui arriva, rentrant à l'improviste, de trouver Anna qui étudiait au
piano, avec une ténacité glaciale et insipide, répétant cinquante
fois sans se lasser la même mesure, et ne s'animant jamais. Jamais elle
ne faisait de musique, quand elle savait Christophe à la maison. Elle
employait aux soins du ménage tout le temps qu'elle ne consacrait pas
à ses occupations religieuses. Elle cousait, recousait; elle
surveillait la domestique; elle avait le souci maniaque de l'ordre et de
la propreté. Son mari la tenait pour une brave femme, un peu
baroque,--«comme toutes les femmes», disait-il,--mais, «comme toutes
les femmes», dévouée. Sur ce dernier point Christophe faisait _in
petto_ des réserves: cette psychologie lui semblait trop simpliste;
mais il se disait qu'après tout, c'était l'affaire de Braun; et il n'y
pensait plus.
On se réunissait le soir, après dîner. Braun et Christophe causaient.
Anna travaillait. Sur les prières de Braun, Christophe avait consenti
à se remettre au piano; et il jouait jusqu'à une heure avancée, dans
le grand salon mal éclairé qui donnait sur le jardin. Braun était
dans l'extase... Qui ne connaît de ces gens, passionnés pour des
œuvres qu'ils ne comprennent point, ou qu'ils comprennent à
rebours!--(C'est bien pour cela qu'ils les aiment!)--Christophe ne se
fâchait plus; il avait déjà rencontré tant d'imbéciles, dans sa
vie! Mais, à certaines exclamations d'un enthousiasme saugrenu, il
cessait de jouer et il remontait dans sa chambre. Braun finit par en
soupçonner la cause, et il mit une sourdine à ses réflexions.
D'ailleurs, son amour pour la musique était vite repu; il n'en pouvait
écouter avec attention plus d'un quart d'heure de suite: il prenait son
journal, ou bien il somnolait, laissant Christophe tranquille. Anna,
assise au fond de la chambre, ne disait mot; elle avait un ouvrage sur
les genoux, et semblait travailler; mais ses yeux étaient fixes et ses
mains immobiles. Parfois, elle sortait sans bruit au milieu du morceau,
et on ne la revoyait plus.
Ainsi passaient les journées. Christophe reprenait ses forces. La
bonté lourde, mais affectueuse de Braun, le calme de la maison, la
régularité reposante de cette vie domestique, le régime de nourriture
singulièrement abondant, à la mode germanique, restauraient son
robuste tempérament. La santé physique était rétablie; mais la
machine morale était toujours malade. La vigueur renaissante ne faisait
qu'accentuer le désarroi de l'esprit, qui ne parvenait pas à retrouver
son équilibre, comme une barque mal lestée qui sursaute, au moindre
choc.
Son isolement était profond. Il ne pouvait avoir aucune intimité
intellectuelle avec Braun. Ses rapports avec Anna se réduisaient
presque aux saluts échangés le matin et le soir. Ses relations avec
ses élèves étaient plutôt hostiles: car il leur cachait mal que ce
qu'ils auraient eu de mieux à faire, c'était de ne plus faire de
musique. Il ne connaissait personne. La faute n'en était pas uniquement
à lui, qui depuis son deuil se terrait dans son coin. On le tenait à
l'écart.
Il était dans une vieille ville, pleine d'intelligence et de force,
mais d'orgueil patricien, renfermé en soi et satisfait de soi. Une
aristocratie bourgeoise, qui avait le goût du travail et de la haute
culture, mais étroite, piétiste, tranquillement convaincue de sa
supériorité et de celle de la cité, se complaisait en son isolement
familial. D'antiques familles aux vastes ramifications. Chaque famille
avait son jour de réunion pour les siens. Pour le reste, elle
s'entr'ouvrait à peine. Ces puissantes maisons, aux fortunes
séculaires, n'éprouvaient nul besoin de montrer leur richesse. Elles
se connaissaient: c'était assez; l'opinion des autres ne comptait
point. On voyait des millionnaires, mis comme de petits bourgeois, et
parlant leur dialecte rauque aux expressions savoureuses, aller
consciencieusement à leur bureau, tous les jours de leur vie, même à
l'âge où les plus laborieux s'accordent le droit au repos. Leurs
femmes s'enorgueillissaient de leur science domestique. Point de dot
donnée aux filles. Les riches laissaient leurs enfants refaire, à leur
tour, le dur apprentissage qu'eux-mêmes ils avaient fait. Une stricte
économie pour la vie journalière. Mais un emploi très noble de ces
grandes fortunes à des collections d'art, à des galeries de
tableaux, à des œuvres sociales; des dons énormes et continuels,
presque toujours anonymes, pour des fondations charitables, pour
l'enrichissement des musées. Un mélange de grandeur et de ridicules,
également d'un autre âge. Ce monde, pour qui le reste du monde ne
semblait pas exister,--(bien qu'il le connût fort bien, par la pratique
des affaires, par ses relations étendues, par les longs et lointains
voyages d'études auxquels ils obligeaient leurs fils),--ce monde,
pour qui une grande renommée, une célébrité étrangère, ne comptait
qu'à partir du jour où elle s'était fait accueillir et reconnaître
par lui,--exerçait sur lui-même la plus rigoureuse des disciplines.
Tous se tenaient, et tous se surveillaient. Il en était résulté une
conscience collective qui recouvrait les différences individuelles,--plus
accusées qu'ailleurs entre ces rudes personnalités,--sous le
voile de l'uniformité religieuse et morale. Tout le monde pratiquait,
tout le monde croyait. Pas un n'avait un doute, ou n'en voulait
convenir. Impossible de se rendre compte de ce qui se passait
au fond de ces âmes qui se fermaient d'autant plus hermétiquement
aux regards qu'elles se savaient environnées d'une surveillance
étroite, et que chacun s'arrogeait le droit de regarder dans
la conscience d'autrui. On disait que même ceux qui étaient
sortis du pays et se croyaient affranchis,--aussitôt qu'ils y
remettaient les pieds, étaient ressaisis par les traditions, les
habitudes, l'atmosphère de la ville: les plus incroyants étaient
aussitôt contraints de pratiquer et de croire. Ne pas croire leur eût
semblé contre nature. Ne pas croire était d'une classe inférieure,
qui avait de mauvaises manières. Il n'était pas admis qu'un homme de
leur monde se dérobât aux devoirs religieux. Qui ne pratiquait pas se
mettait en dehors de sa classe et n'y était plus reçu.
Le poids de cette discipline n'avait pas encore paru suffisant. Ces
hommes ne se trouvaient pas assez liés dans leur caste. À l'intérieur
de ce grand _Verein_, ils avaient formé une multitude de petits
_Vereine_, afin de se ligoter tout à fait. On en comptait plusieurs
centaines; et leur nombre augmentait, chaque année. Il y en avait pour
tout: pour la philanthropie, pour les œuvres pieuses, pour les œuvres
commerciales, pour les œuvres pieuses et commerciales à la fois, pour
les arts, pour les sciences, pour le chant, la musique, pour les
exercices spirituels, pour les exercices physiques, pour se réunir,
tout simplement, pour se divertir ensemble; il y avait des _Vereine_ de
quartiers, de corporations; il y en avait pour ceux qui avaient le même
état, le même chiffre de fortune, qui pesaient le même poids, qui
portaient le même prénom. On disait qu'on avait voulu former un
_Verein_ des _Vereinlosen_ (de ceux qui n'appartenaient à aucun
_Verein_): on n'en avait pas trouvé douze.
Sous ce triple corset, de la ville, de la caste, et de l'association,
l'âme était ficelée. Une contrainte cachée comprimait les
caractères. La plupart y étaient faits depuis l'enfance,--depuis des
siècles; et ils la trouvaient saine; ils eussent jugé malséant et
malsain de se passer de corset. À voir leur sourire satisfait, nul ne
se fût douté de la gêne qu'ils pouvaient éprouver. Mais la nature
prenait sa revanche. De loin en loin, sortait de là quelque
individualité révoltée, un vigoureux artiste ou un penseur sans
frein, qui brisait brutalement ses liens et qui donnait du fil à
retordre aux gardiens de la cité. Ils étaient si intelligents que,
quand le révolté n'avait pas été étouffé dans l'œuf, quand il
était le plus fort, jamais ils ne s'obstinaient à le combattre:--(le
combat eût risqué d'amener des éclats scandaleux):--ils
l'accaparaient. Peintre, ils le mettaient au musée; penseur, dans les
bibliothèques. Il avait beau s'époumoner à dire des énormités: ils
affectaient de ne pas l'entendre. En vain, protestait-il de son
indépendance: ils se l'incorporaient. Ainsi, l'effet du poison était
neutralisé: c'était le traitement par l'homéopathie.--Mais ces cas
étaient rares, la plupart des révoltes n'arrivaient pas au jour. Ces
paisibles maisons renfermaient des tragédies inconnues. Il arrivait
qu'un de leurs hôtes s'en allât, de son pas tranquille, sans
explication, se jeter dans le fleuve. Ou bien l'on s'enfermait pour six
mois, on enfermait sa femme dans une maison de santé, afin de se curer
l'esprit. On en parlait sans gêne, comme d'une chose naturelle, avec
cette placidité qui était un des beaux traits de la ville, et qu'on
savait garder vis-à-vis de la souffrance et de la mort.
Cette solide bourgeoisie, sévère pour elle-même parce qu'elle savait
son prix, l'était moins pour les autres parce qu'elle les estimait
moins. À l'égard des étrangers qui séjournaient dans la ville, comme
Christophe, des professeurs allemands, des réfugiés politiques, elle
se montrait même assez libérale: car ils lui étaient indifférents.
Au reste, elle aimait l'intelligence. Les idées avancées ne
l'inquiétaient point: elle savait que sur ses fils elles resteraient
sans effet. Elle témoignait à ses hôtes une bonhomie glacée, qui les
tenait à distance.
Christophe n'avait pas besoin qu'on insistât. Il se trouvait
dans un état de sensibilité frémissante, où son cœur était à nu:
il n'était que trop disposé à voir partout l'égoïsme, l'indifférence,
et à se replier sur soi.
De plus, la clientèle de Braun, le cercle fort restreint, auquel
appartenait sa femme, faisaient partie d'un petit monde protestant,
particulièrement rigoriste. Christophe y était doublement mal vu,
comme papiste d'origine et comme incroyant de fait. De son côté, il y
trouvait beaucoup de choses qui le choquaient. Il avait beau ne plus
croire, il portait la marque séculaire de son catholicisme, moins
raisonné que poétique, indulgent à la nature, et qui ne se
tourmentait pas tant d'expliquer ou de comprendre que d'aimer ou de
n'aimer point; et il portait aussi les habitudes de liberté
intellectuelle et morale, qu'il avait sans le savoir ramassées à
Paris. Il devait fatalement se heurter à ce petit monde piétiste, où
s'accusaient avec exagération les défauts d'esprit du calvinisme; un
rationalisme religieux, qui coupait les ailes de la foi, et la laissait
ensuite suspendue sur l'abîme: car il partait d'un _a priori_ aussi
discutable que tous les mysticismes: ce n'était plus de la poésie, ce
n'était pas de la prose, c'était de la poésie mise en prose. Un
orgueil intellectuel, une foi absolue, dangereuse, en la raison,--en
leur raison. Ils pouvaient ne pas croire à Dieu, ni à l'immortalité;
mais ils croyaient à la raison, comme un catholique croit au pape, ou
un fétichiste à son idole. Il ne leur venait même pas à l'idée de
la discuter. La vie avait beau la contredire, ils eussent nié plutôt
la vie. Manque de psychologie, incompréhension de la nature, des forces
cachées, des racines de l'être, de «l'Esprit de la Terre». Ils se
fabriquaient une vie et des êtres enfantins, simplifiés,
schématiques. Certains d'entre eux étaient gens instruits et
pratiques; ils avaient beaucoup lu, beaucoup vu. Mais ils ne voyaient,
ni ne lisaient aucune chose comme elle était; ils s'en faisaient des
réductions abstraites. Ils étaient pauvres de sang; ils avaient de
hautes qualités morales; mais ils n'étaient pas assez humains: et
c'est le péché suprême. Leur pureté de cœur, très réelle souvent,
noble et naïve, parfois comique, devenait malheureusement, en certains
cas, tragique; elle les menait à la dureté vis-à-vis des autres, à
une inhumanité tranquille, sans colère, sûre de soi, qui effarait.
Comment eussent-ils hésité? N'avaient-ils pas la vérité, le droit,
la vertu avec eux? N'en recevaient-ils pas la révélation directe de
leur sainte raison? La raison est un soleil dur; il éclaire, mais il
aveugle. Dans cette lumière sèche, sans vapeurs et sans ombres, les
âmes poussent décolorées, le sang de leur cœur est bu.
Or, si quelque chose était en ce moment, pour Christophe, vide de sens,
c'était la raison. Ce soleil-là n'éclairait, à ses yeux, que les
parois de l'abîme, sans lui montrer les moyens d'en sortir, sans même
lui permettre d'en mesurer le fond.
Quant au monde artistique, Christophe avait peu l'occasion et encore
moins le désir de frayer avec lui. Les musiciens étaient en général
d'honnêtes conservateurs de l'époque néo-schumannienne et
«brahmine», contre laquelle Christophe avait jadis rompu des lances.
Deux faisaient exception: l'organiste Krebs, qui tenait une confiserie
renommée, brave homme, bon musicien, qui l'eût été davantage si,
pour reprendre le mot d'un de ses compatriotes, «il n'eût été assis
sur un Pégase auquel il donnait trop d'avoine»,--et un jeune
compositeur juif, talent original, plein de sève vigoureuse et trouble,
qui faisait le commerce d'articles suisses: sculptures en bois, chalets
et ours de Berne. Plus indépendants que les autres, sans doute parce
qu'ils ne faisaient pas de leur art un métier, ils eussent été bien
aises de se rapprocher de Christophe; et, en un autre temps, Christophe
eût été curieux de les connaître; mais à ce moment de sa vie, toute
curiosité artistique et humaine était émoussée en lui; il sentait
plus ce qui le séparait des hommes que ce qui l'unissait à eux.
Son seul ami, le confident de ses pensées, était le fleuve qui
traversait la ville,--le même fleuve puissant et paternel, qui
là-haut, dans le nord, baignait sa ville natale. Christophe retrouvait
auprès de lui les souvenirs de ses rêves d'enfance... Mais dans le
deuil qui l'enveloppait, ils prenaient, comme le Rhin, une teinte
funèbre. À la tombée du jour, appuyé sur le parapet d'un quai, il
regardait le fleuve fiévreux, cette masse en fusion, lourde, opaque, et
hâtive, qui était toujours passée, où l'on ne distinguait rien que
de grands crêpes mouvants, des milliers de ruisseaux, e courants, de
tourbillons, qui se dessinaient, s'effaçaient; tel, un chaos d'images
dans une pensée hallucinée; éternellement, elles s'ébauchent, et se
fondent éternellement. Sur ce songe crépusculaire glissaient comme des
cercueils des bacs fantomatiques, sans une forme humaine. La nuit
s'épaississait. Le fleuve devenait de bronze. Les lumières de la rive
faisaient luire son armure d'un noir d'encre, qui jetait des éclairs
sombres. Reflets cuivrés du gaz, reflets lunaires des fanaux
électriques, reflets sanglants des bougies derrière les vitres des
maisons. Le murmure du fleuve remplissait les ténèbres. Éternel
bruissement, plus triste que la mer, par sa monotonie...
Christophe aspirait, des heures, ce chant de mort et d'ennui. Il avait
peine à s'en arracher; il remontait ensuite au logis par les ruelles
escarpées aux marches rouges, usées dans le milieu; le corps et l'âme
accablés, il s'accrochait aux rampes de fer, scellées au mur,
luisantes, qu'éclairait le réverbère d'en haut sur la place déserte
devant l'église vêtue de nuit...
Il ne comprenait plus pourquoi les hommes vivaient. Quand il se
souvenait des luttes dont il avait été le témoin, il admirait
amèrement cette humanité avec sa foi chevillée au corps. Les
idées succédaient aux idées opposées, les réactions aux
actions:--démocratie, aristocratie; socialisme, individualisme;
romantisme, classicisme; progrès, tradition;--et ainsi, pour
l'éternité. Chaque génération nouvelle, brûlée en moins de dix
ans, croyait avec le même entrain être seule arrivée au faîte, et
faisait dégringoler ses prédécesseurs, à coups de pierres; elle
s'agitait, criait, se décernait le pouvoir et la gloire, dégringolait
sous les pierres des nouveaux arrivants, disparaissait. À qui le
tour?...