À partir de ce moment, l'existence de Christophe se réorganisa. Il ne

se maintint pas dans cet état d'exaltation passagère; il revint à sa

tristesse, mais à une tristesse normale, qui ne l'empêchait pas de

vivre. Revivre, il le fallait bien! Cet homme qui venait de perdre ce

qu'il aimait le plus au monde, cet homme que son chagrin minait, qui

portait la mort en lui, avait une telle force de vie, abondante,

tyrannique, qu'elle éclatait en ses paroles de deuil, elle rayonnait de

ses yeux, de sa bouche, de ses gestes. Mais au cœur de cette force, un

ver rongeur s'était logé. Christophe avait des accès de désespoir.

C'étaient des élancements. Il était calme, il s'efforçait de lire,

ou il se promenait: brusquement, le sourire d'Olivier, son visage las et

tendre... Un coup de couteau au cœur... Il chancelait, il portait la

main à sa poitrine, en gémissant. Une fois, il était au piano, il

jouait une page de Beethoven, avec sa fougue d'autrefois... Tout à

coup, il s'arrêtait, il se jetait par terre et, s'enfonçant la figure

dans les coussins d'un fauteuil, il criait:

--Mon petit!...

Le pire était l'impression du «déjà vécu»: il l'avait, à chaque

pas. Incessamment, il retrouvait les mêmes gestes, les mêmes mots, le

retour perpétuel des mêmes expériences. Tout lui était connu, il

avait tout prévu. Telle figure qui lui rappelait une figure ancienne

allait dire--(il en était sûr d'avance)--disait les mêmes choses

qu'il avait entendu dire à l'autre; les êtres analogues passaient par

des phases analogues, se heurtaient aux mêmes obstacles, et s'y usaient

de même. S'il est vrai que «_rien ne lasse de la vie, comme le

recommencement de l'amour_», combien plus le recommencement de tout!

C'était à devenir fou.--Christophe tâchait de n'y pas penser,

puisqu'il était nécessaire de n'y pas penser pour vivre, et puisqu'il

voulait vivre. Hypocrisie douloureuse, qui ne veut point se connaître,

par honte, par piété même, invincible besoin de vivre qui se cache!

Sachant qu'il n'est point de consolation, il se crée des consolations.

Convaincu que la vie n'a point de raisons d'être, il se forge des

raisons de vivre. Il se persuade qu'il faut qu'il vive, alors que

personne n'y tient que lui. Au besoin, il inventera que le mort

l'encourage à vivre. Et il sait qu'il prête au mort les paroles qu'il

veut lui faire dire. Misère!...

Christophe reprit sa route; son pas sembla retrouver l'ancienne

assurance; sur sa douleur la porte du cœur se referma; il n'en parlait

jamais aux autres; lui-même, il évitait de se trouver seul avec elle:

il paraissait calme.

«_Les peines vraies_, dit Balzac, _sont en apparence tranquilles

dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir,

mais où elles continuent à corroder l'âme._»

Qui eût connu Christophe et l'eût bien observé, allant, venant,

causant, faisant de la musique, riant même--(il riait maintenant!)--eût

senti qu'il y avait dans cet homme vigoureux, aux yeux brûlants de vie,

quelque chose de détruit, au plus profond de la vie.

Du moment qu'il était rivé à la vie, il devait s'assurer les moyens

de vivre. Il ne pouvait être question pour lui de quitter la ville. La

Suisse était l'abri le plus sûr; et où aurait-il trouvé hospitalité

plus dévouée?--Mais son orgueil ne pouvait s'accommoder de l'idée de

restera la charge d'un ami. Malgré les protestations de Braun, qui ne

voulait rien accepter, il ne fut pas tranquille jusqu'à ce qu'il eût

quelques leçons de musique qui lui permissent de payer une pension

régulière à ses hôtes. Ce ne fut pas facile. Le bruit de son

équipée révolutionnaire s'était répandu; et les familles

bourgeoises répugnaient à introduire chez elles un homme qui passait

pour dangereux, ou en tout cas pour extraordinaire, par conséquent pour

peu «convenable». Cependant, sa renommée musicale et les démarches

de Braun réussirent à lui ouvrir l'accès de quatre ou cinq maisons

moins timorées, ou plus curieuses, peut-être désireuses par snobisme

artistique de se singulariser. Elles ne furent pas les moins attentives

à le surveiller et à maintenir entre maître et élèves des distances

respectables.

La vie s'arrangea chez Braun sur un plan méthodiquement réglé. Le

matin, chacun allait à ses affaires: le docteur à ses visites,

Christophe à ses leçons, Mme Braun au marché et à ses œuvres

édifiantes. Christophe rentrait vers une heure, d'habitude avant Braun,

qui défendait qu'on l'attendît; et il se mettait à table avec la

jeune femme. Ce ne lui était point agréable: car elle ne lui était

pas sympathique, et il ne trouvait rien à lui dire. Elle ne se donnait

aucun mal pour combattre cette impression, dont il était impossible

qu'elle n'eût pas conscience; elle ne se mettait en frais ni de

toilette, ni d'esprit; jamais elle n'adressait la parole à Christophe,

la première. La disgrâce de ses mouvements et de son habillement, sa

gaucherie, sa froideur, eussent éloigné tout homme, sensible comme

Christophe à la grâce féminine. Quand il se rappelait la spirituelle

élégance des Parisiennes, il ne pouvait s'empêcher, en regardant

Anna, de penser:

--Comme elle est laide!

Ce n'était pourtant pas juste; et il ne tarda pas à remarquer la

beauté de ses cheveux, de ses mains, de sa bouche, de ses yeux,--aux

rares instants où il lui arrivait de rencontrer ce regard, qui se

dérobait toujours. Mais son jugement n'en était pas modifié. Par

politesse, il s'obligeait à lui parler; il cherchait avec peine des

sujets de conversation; elle ne l'aidait en rien. Deux ou trois fois, il

essaya de l'interroger sur sa ville, sur son mari, sur elle-même: il

n'en put rien tirer. Elle répondait des choses banales; elle faisait

effort pour sourire; mais cet effort se sentait d'une façon

désagréable; son sourire était contraint, sa voix sourde; elle

laissait tomber chaque mot; chaque phrase était suivie d'un silence

pénible. Christophe finit par lui parler le moins possible; et elle lui

en sut gré. C'était un soulagement pour tous deux, quand le docteur

rentrait. Il était toujours de bonne humeur, bruyant, affairé,

vulgaire, excellent homme. Il mangeait, buvait, parlait, riait

abondamment. Avec lui, Anna causait un peu; mais il n'était guère

question, dans ce qu'ils disaient ensemble, que des plats qu'on mangeait

et du prix de chaque chose. Parfois, Braun s'amusait à la taquiner sur

ses œuvres pieuses et les sermons du pasteur. Elle prenait alors un air

raide, et se taisait, offensée, jusqu'à la fin du repas. Plus souvent,

le docteur racontait ses visites; il se complaisait à décrire certains

cas répugnants, avec une joviale minutie qui mettait hors de lui

Christophe. Celui-ci jetait sa serviette sur la table, et se levait,

avec des grimaces de dégoût, qui faisaient la joie du narrateur. Braun

cessait aussitôt, et apaisait son ami, en riant. Au repas suivant, il

recommençait. Ces plaisanteries d'hôpital semblaient avoir le don

d'égayer l'impassible Anna. Elle sortait de son silence par un rire

brusque et nerveux, qui avait quelque chose d'animal. Peut-être

n'éprouvait-elle pas moins de dégoût que Christophe pour ce dont elle

riait.

L'après-midi, Christophe avait peu d'élèves. Il restait d'ordinaire

à la maison, avec Anna, tandis que le docteur sortait. Ils ne se

voyaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Au début, Braun avait

prié Christophe de donner quelques leçons de piano à sa femme: elle

était, suivant lui, assez bonne musicienne. Christophe demanda à Anna

de lui jouer quelque chose. Elle ne se fit point prier, malgré le

déplaisir qu'elle en avait; mais elle y apporta son manque de grâce

habituel: elle avait un jeu mécanique, d'une insensibilité

inimaginable; toutes les notes étaient égales; nul accent nulle part;

ayant à tourner la page, elle s'arrêta froidement au milieu d'une

phrase, ne se hâta point, et reprit à la note suivante. Christophe en

fut si exaspéré qu'il eut peine à ne pas lui dire une grossièreté;

il ne put s'en défendre qu'en sortant avant la fin du morceau. Elle ne

s'en troubla point, continua imperturbablement jusqu'à la dernière

note, et ne se montra ni mortifiée, ni blessée de cette impolitesse;

à peine sembla-t-elle s'en être aperçue. Mais entre eux, il ne fut

plus question de musique. Les après-midis où Christophe sortait, il

lui arriva, rentrant à l'improviste, de trouver Anna qui étudiait au

piano, avec une ténacité glaciale et insipide, répétant cinquante

fois sans se lasser la même mesure, et ne s'animant jamais. Jamais elle

ne faisait de musique, quand elle savait Christophe à la maison. Elle

employait aux soins du ménage tout le temps qu'elle ne consacrait pas

à ses occupations religieuses. Elle cousait, recousait; elle

surveillait la domestique; elle avait le souci maniaque de l'ordre et de

la propreté. Son mari la tenait pour une brave femme, un peu

baroque,--«comme toutes les femmes», disait-il,--mais, «comme toutes

les femmes», dévouée. Sur ce dernier point Christophe faisait _in

petto_ des réserves: cette psychologie lui semblait trop simpliste;

mais il se disait qu'après tout, c'était l'affaire de Braun; et il n'y

pensait plus.

On se réunissait le soir, après dîner. Braun et Christophe causaient.

Anna travaillait. Sur les prières de Braun, Christophe avait consenti

à se remettre au piano; et il jouait jusqu'à une heure avancée, dans

le grand salon mal éclairé qui donnait sur le jardin. Braun était

dans l'extase... Qui ne connaît de ces gens, passionnés pour des

œuvres qu'ils ne comprennent point, ou qu'ils comprennent à

rebours!--(C'est bien pour cela qu'ils les aiment!)--Christophe ne se

fâchait plus; il avait déjà rencontré tant d'imbéciles, dans sa

vie! Mais, à certaines exclamations d'un enthousiasme saugrenu, il

cessait de jouer et il remontait dans sa chambre. Braun finit par en

soupçonner la cause, et il mit une sourdine à ses réflexions.

D'ailleurs, son amour pour la musique était vite repu; il n'en pouvait

écouter avec attention plus d'un quart d'heure de suite: il prenait son

journal, ou bien il somnolait, laissant Christophe tranquille. Anna,

assise au fond de la chambre, ne disait mot; elle avait un ouvrage sur

les genoux, et semblait travailler; mais ses yeux étaient fixes et ses

mains immobiles. Parfois, elle sortait sans bruit au milieu du morceau,

et on ne la revoyait plus.

Ainsi passaient les journées. Christophe reprenait ses forces. La

bonté lourde, mais affectueuse de Braun, le calme de la maison, la

régularité reposante de cette vie domestique, le régime de nourriture

singulièrement abondant, à la mode germanique, restauraient son

robuste tempérament. La santé physique était rétablie; mais la

machine morale était toujours malade. La vigueur renaissante ne faisait

qu'accentuer le désarroi de l'esprit, qui ne parvenait pas à retrouver

son équilibre, comme une barque mal lestée qui sursaute, au moindre

choc.

Son isolement était profond. Il ne pouvait avoir aucune intimité

intellectuelle avec Braun. Ses rapports avec Anna se réduisaient

presque aux saluts échangés le matin et le soir. Ses relations avec

ses élèves étaient plutôt hostiles: car il leur cachait mal que ce

qu'ils auraient eu de mieux à faire, c'était de ne plus faire de

musique. Il ne connaissait personne. La faute n'en était pas uniquement

à lui, qui depuis son deuil se terrait dans son coin. On le tenait à

l'écart.

Il était dans une vieille ville, pleine d'intelligence et de force,

mais d'orgueil patricien, renfermé en soi et satisfait de soi. Une

aristocratie bourgeoise, qui avait le goût du travail et de la haute

culture, mais étroite, piétiste, tranquillement convaincue de sa

supériorité et de celle de la cité, se complaisait en son isolement

familial. D'antiques familles aux vastes ramifications. Chaque famille

avait son jour de réunion pour les siens. Pour le reste, elle

s'entr'ouvrait à peine. Ces puissantes maisons, aux fortunes

séculaires, n'éprouvaient nul besoin de montrer leur richesse. Elles

se connaissaient: c'était assez; l'opinion des autres ne comptait

point. On voyait des millionnaires, mis comme de petits bourgeois, et

parlant leur dialecte rauque aux expressions savoureuses, aller

consciencieusement à leur bureau, tous les jours de leur vie, même à

l'âge où les plus laborieux s'accordent le droit au repos. Leurs

femmes s'enorgueillissaient de leur science domestique. Point de dot

donnée aux filles. Les riches laissaient leurs enfants refaire, à leur

tour, le dur apprentissage qu'eux-mêmes ils avaient fait. Une stricte

économie pour la vie journalière. Mais un emploi très noble de ces

grandes fortunes à des collections d'art, à des galeries de

tableaux, à des œuvres sociales; des dons énormes et continuels,

presque toujours anonymes, pour des fondations charitables, pour

l'enrichissement des musées. Un mélange de grandeur et de ridicules,

également d'un autre âge. Ce monde, pour qui le reste du monde ne

semblait pas exister,--(bien qu'il le connût fort bien, par la pratique

des affaires, par ses relations étendues, par les longs et lointains

voyages d'études auxquels ils obligeaient leurs fils),--ce monde,

pour qui une grande renommée, une célébrité étrangère, ne comptait

qu'à partir du jour où elle s'était fait accueillir et reconnaître

par lui,--exerçait sur lui-même la plus rigoureuse des disciplines.

Tous se tenaient, et tous se surveillaient. Il en était résulté une

conscience collective qui recouvrait les différences individuelles,--plus

accusées qu'ailleurs entre ces rudes personnalités,--sous le

voile de l'uniformité religieuse et morale. Tout le monde pratiquait,

tout le monde croyait. Pas un n'avait un doute, ou n'en voulait

convenir. Impossible de se rendre compte de ce qui se passait

au fond de ces âmes qui se fermaient d'autant plus hermétiquement

aux regards qu'elles se savaient environnées d'une surveillance

étroite, et que chacun s'arrogeait le droit de regarder dans

la conscience d'autrui. On disait que même ceux qui étaient

sortis du pays et se croyaient affranchis,--aussitôt qu'ils y

remettaient les pieds, étaient ressaisis par les traditions, les

habitudes, l'atmosphère de la ville: les plus incroyants étaient

aussitôt contraints de pratiquer et de croire. Ne pas croire leur eût

semblé contre nature. Ne pas croire était d'une classe inférieure,

qui avait de mauvaises manières. Il n'était pas admis qu'un homme de

leur monde se dérobât aux devoirs religieux. Qui ne pratiquait pas se

mettait en dehors de sa classe et n'y était plus reçu.

Le poids de cette discipline n'avait pas encore paru suffisant. Ces

hommes ne se trouvaient pas assez liés dans leur caste. À l'intérieur

de ce grand _Verein_, ils avaient formé une multitude de petits

_Vereine_, afin de se ligoter tout à fait. On en comptait plusieurs

centaines; et leur nombre augmentait, chaque année. Il y en avait pour

tout: pour la philanthropie, pour les œuvres pieuses, pour les œuvres

commerciales, pour les œuvres pieuses et commerciales à la fois, pour

les arts, pour les sciences, pour le chant, la musique, pour les

exercices spirituels, pour les exercices physiques, pour se réunir,

tout simplement, pour se divertir ensemble; il y avait des _Vereine_ de

quartiers, de corporations; il y en avait pour ceux qui avaient le même

état, le même chiffre de fortune, qui pesaient le même poids, qui

portaient le même prénom. On disait qu'on avait voulu former un

_Verein_ des _Vereinlosen_ (de ceux qui n'appartenaient à aucun

_Verein_): on n'en avait pas trouvé douze.

Sous ce triple corset, de la ville, de la caste, et de l'association,

l'âme était ficelée. Une contrainte cachée comprimait les

caractères. La plupart y étaient faits depuis l'enfance,--depuis des

siècles; et ils la trouvaient saine; ils eussent jugé malséant et

malsain de se passer de corset. À voir leur sourire satisfait, nul ne

se fût douté de la gêne qu'ils pouvaient éprouver. Mais la nature

prenait sa revanche. De loin en loin, sortait de là quelque

individualité révoltée, un vigoureux artiste ou un penseur sans

frein, qui brisait brutalement ses liens et qui donnait du fil à

retordre aux gardiens de la cité. Ils étaient si intelligents que,

quand le révolté n'avait pas été étouffé dans l'œuf, quand il

était le plus fort, jamais ils ne s'obstinaient à le combattre:--(le

combat eût risqué d'amener des éclats scandaleux):--ils

l'accaparaient. Peintre, ils le mettaient au musée; penseur, dans les

bibliothèques. Il avait beau s'époumoner à dire des énormités: ils

affectaient de ne pas l'entendre. En vain, protestait-il de son

indépendance: ils se l'incorporaient. Ainsi, l'effet du poison était

neutralisé: c'était le traitement par l'homéopathie.--Mais ces cas

étaient rares, la plupart des révoltes n'arrivaient pas au jour. Ces

paisibles maisons renfermaient des tragédies inconnues. Il arrivait

qu'un de leurs hôtes s'en allât, de son pas tranquille, sans

explication, se jeter dans le fleuve. Ou bien l'on s'enfermait pour six

mois, on enfermait sa femme dans une maison de santé, afin de se curer

l'esprit. On en parlait sans gêne, comme d'une chose naturelle, avec

cette placidité qui était un des beaux traits de la ville, et qu'on

savait garder vis-à-vis de la souffrance et de la mort.

Cette solide bourgeoisie, sévère pour elle-même parce qu'elle savait

son prix, l'était moins pour les autres parce qu'elle les estimait

moins. À l'égard des étrangers qui séjournaient dans la ville, comme

Christophe, des professeurs allemands, des réfugiés politiques, elle

se montrait même assez libérale: car ils lui étaient indifférents.

Au reste, elle aimait l'intelligence. Les idées avancées ne

l'inquiétaient point: elle savait que sur ses fils elles resteraient

sans effet. Elle témoignait à ses hôtes une bonhomie glacée, qui les

tenait à distance.

Christophe n'avait pas besoin qu'on insistât. Il se trouvait

dans un état de sensibilité frémissante, où son cœur était à nu:

il n'était que trop disposé à voir partout l'égoïsme, l'indifférence,

et à se replier sur soi.

De plus, la clientèle de Braun, le cercle fort restreint, auquel

appartenait sa femme, faisaient partie d'un petit monde protestant,

particulièrement rigoriste. Christophe y était doublement mal vu,

comme papiste d'origine et comme incroyant de fait. De son côté, il y

trouvait beaucoup de choses qui le choquaient. Il avait beau ne plus

croire, il portait la marque séculaire de son catholicisme, moins

raisonné que poétique, indulgent à la nature, et qui ne se

tourmentait pas tant d'expliquer ou de comprendre que d'aimer ou de

n'aimer point; et il portait aussi les habitudes de liberté

intellectuelle et morale, qu'il avait sans le savoir ramassées à

Paris. Il devait fatalement se heurter à ce petit monde piétiste, où

s'accusaient avec exagération les défauts d'esprit du calvinisme; un

rationalisme religieux, qui coupait les ailes de la foi, et la laissait

ensuite suspendue sur l'abîme: car il partait d'un _a priori_ aussi

discutable que tous les mysticismes: ce n'était plus de la poésie, ce

n'était pas de la prose, c'était de la poésie mise en prose. Un

orgueil intellectuel, une foi absolue, dangereuse, en la raison,--en

leur raison. Ils pouvaient ne pas croire à Dieu, ni à l'immortalité;

mais ils croyaient à la raison, comme un catholique croit au pape, ou

un fétichiste à son idole. Il ne leur venait même pas à l'idée de

la discuter. La vie avait beau la contredire, ils eussent nié plutôt

la vie. Manque de psychologie, incompréhension de la nature, des forces

cachées, des racines de l'être, de «l'Esprit de la Terre». Ils se

fabriquaient une vie et des êtres enfantins, simplifiés,

schématiques. Certains d'entre eux étaient gens instruits et

pratiques; ils avaient beaucoup lu, beaucoup vu. Mais ils ne voyaient,

ni ne lisaient aucune chose comme elle était; ils s'en faisaient des

réductions abstraites. Ils étaient pauvres de sang; ils avaient de

hautes qualités morales; mais ils n'étaient pas assez humains: et

c'est le péché suprême. Leur pureté de cœur, très réelle souvent,

noble et naïve, parfois comique, devenait malheureusement, en certains

cas, tragique; elle les menait à la dureté vis-à-vis des autres, à

une inhumanité tranquille, sans colère, sûre de soi, qui effarait.

Comment eussent-ils hésité? N'avaient-ils pas la vérité, le droit,

la vertu avec eux? N'en recevaient-ils pas la révélation directe de

leur sainte raison? La raison est un soleil dur; il éclaire, mais il

aveugle. Dans cette lumière sèche, sans vapeurs et sans ombres, les

âmes poussent décolorées, le sang de leur cœur est bu.

Or, si quelque chose était en ce moment, pour Christophe, vide de sens,

c'était la raison. Ce soleil-là n'éclairait, à ses yeux, que les

parois de l'abîme, sans lui montrer les moyens d'en sortir, sans même

lui permettre d'en mesurer le fond.

Quant au monde artistique, Christophe avait peu l'occasion et encore

moins le désir de frayer avec lui. Les musiciens étaient en général

d'honnêtes conservateurs de l'époque néo-schumannienne et

«brahmine», contre laquelle Christophe avait jadis rompu des lances.

Deux faisaient exception: l'organiste Krebs, qui tenait une confiserie

renommée, brave homme, bon musicien, qui l'eût été davantage si,

pour reprendre le mot d'un de ses compatriotes, «il n'eût été assis

sur un Pégase auquel il donnait trop d'avoine»,--et un jeune

compositeur juif, talent original, plein de sève vigoureuse et trouble,

qui faisait le commerce d'articles suisses: sculptures en bois, chalets

et ours de Berne. Plus indépendants que les autres, sans doute parce

qu'ils ne faisaient pas de leur art un métier, ils eussent été bien

aises de se rapprocher de Christophe; et, en un autre temps, Christophe

eût été curieux de les connaître; mais à ce moment de sa vie, toute

curiosité artistique et humaine était émoussée en lui; il sentait

plus ce qui le séparait des hommes que ce qui l'unissait à eux.

Son seul ami, le confident de ses pensées, était le fleuve qui

traversait la ville,--le même fleuve puissant et paternel, qui

là-haut, dans le nord, baignait sa ville natale. Christophe retrouvait

auprès de lui les souvenirs de ses rêves d'enfance... Mais dans le

deuil qui l'enveloppait, ils prenaient, comme le Rhin, une teinte

funèbre. À la tombée du jour, appuyé sur le parapet d'un quai, il

regardait le fleuve fiévreux, cette masse en fusion, lourde, opaque, et

hâtive, qui était toujours passée, où l'on ne distinguait rien que

de grands crêpes mouvants, des milliers de ruisseaux, e courants, de

tourbillons, qui se dessinaient, s'effaçaient; tel, un chaos d'images

dans une pensée hallucinée; éternellement, elles s'ébauchent, et se

fondent éternellement. Sur ce songe crépusculaire glissaient comme des

cercueils des bacs fantomatiques, sans une forme humaine. La nuit

s'épaississait. Le fleuve devenait de bronze. Les lumières de la rive

faisaient luire son armure d'un noir d'encre, qui jetait des éclairs

sombres. Reflets cuivrés du gaz, reflets lunaires des fanaux

électriques, reflets sanglants des bougies derrière les vitres des

maisons. Le murmure du fleuve remplissait les ténèbres. Éternel

bruissement, plus triste que la mer, par sa monotonie...

Christophe aspirait, des heures, ce chant de mort et d'ennui. Il avait

peine à s'en arracher; il remontait ensuite au logis par les ruelles

escarpées aux marches rouges, usées dans le milieu; le corps et l'âme

accablés, il s'accrochait aux rampes de fer, scellées au mur,

luisantes, qu'éclairait le réverbère d'en haut sur la place déserte

devant l'église vêtue de nuit...

Il ne comprenait plus pourquoi les hommes vivaient. Quand il se

souvenait des luttes dont il avait été le témoin, il admirait

amèrement cette humanité avec sa foi chevillée au corps. Les

idées succédaient aux idées opposées, les réactions aux

actions:--démocratie, aristocratie; socialisme, individualisme;

romantisme, classicisme; progrès, tradition;--et ainsi, pour

l'éternité. Chaque génération nouvelle, brûlée en moins de dix

ans, croyait avec le même entrain être seule arrivée au faîte, et

faisait dégringoler ses prédécesseurs, à coups de pierres; elle

s'agitait, criait, se décernait le pouvoir et la gloire, dégringolait

sous les pierres des nouveaux arrivants, disparaissait. À qui le

tour?...

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 8 / 29 段