À l'aube, il se trouva dans un village français, très loin de la

frontière. Toute la nuit, il s'en était éloigné. Il entra dans une

auberge, mangea voracement, repartit, marcha encore. Dans la journée,

il s'écroula au milieu d'un pré, il y resta jusqu'au soir, endormi.

Lorsqu'il se réveilla, une nouvelle nuit commençait. Sa fureur était

tombée. Il ne lui restait plus qu'une douleur atroce, irrespirable. Il

se traîna jusqu'à une ferme, demanda un morceau de pain, une botte de

paille pour dormir. Le fermier le dévisagea, lui coupa une tranche de

miche, le conduisit dans l'étable, l'enferma. Couché dans la litière,

près des vaches à l'odeur fade, Christophe dévorait son pain. Son

visage ruisselait de larmes. Sa faim et sa douleur ne pouvaient

s'apaiser. Cette nuit encore, le sommeil le délivra, pour quelques

heures, de ses peines. Il se réveilla le lendemain, au bruit de la

porte qui s'ouvrait. Il resta étendu, sans bouger. Il ne voulait plus

revivre. Le fermier s'arrêta devant lui, et le regarda longuement; il

tenait à la main un papier sur lequel il jeta les yeux. Enfin, l'homme

fit un pas, et mit sous le nez de Christophe un journal. Son portrait,

en première page.

--C'est moi, dit Christophe. Livrez-moi.

--Levez-vous, dit le fermier.

Christophe se leva. L'homme lui fit signe de le suivre. Ils passèrent

derrière la grange, prirent un sentier qui tournait, au milieu des

arbres fruitiers. Arrivés à une croix, le fermier montra un chemin à

Christophe, et lui dit:

--La frontière est par là.

Christophe reprit sa route, machinalement. Il ne savait pourquoi il

marchait. Il était brisé de corps et d'âme; il avait envie de

s'arrêter, à chaque pas. Mais il sentait que s'il s'arrêtait, il ne

pourrait plus repartir de l'endroit où il serait tombé. Il marcha,

tout le jour encore. Il n'avait plus un sou pour acheter du pain.

D'ailleurs, il évitait de traverser les villages. Par un sentiment

bizarre qui échappait à sa raison, cet homme qui voulait mourir avait

peur d'être pris; son corps était comme un animal traqué qui fuit.

Ses misères physiques, la fatigue, la faim, une terreur obscure qui se

levait de son être épuisé, étouffaient pour l'instant sa détresse

morale. Il aspirait seulement à trouver un asile, où il lui fût

permis de s'enfermer avec elle et de s'en repaître.

Il passa la frontière. Au loin, il vit une ville que dominaient des

tours aux clochetons effilés et des cheminées d'usines, dont les

longues fumées, comme des rivières noires, monotones, coulaient,

toutes dans le même sens, sous la pluie, dans l'air gris. Il était

près de tomber. À cet instant, il se rappela qu'il connaissait dans

cette ville un docteur de son pays, un certain Erich Braun, qui lui

avait écrit, l'an passé, après un de ses succès, pour se rappeler à

lui. Si médiocre que fût Braun et si peu qu'il eût été mêlé à sa

vie, Christophe, par un instinct de bête blessée, fit un suprême

effort pour aller tomber chez quelqu'un qui ne lui fût pas tout à fait

un étranger.

Sous le voile de fumées et de pluie, il entra dans la ville grise et

rouge. Il marcha au travers, sans rien voir, demandant son chemin, se

trompant, revenant sur ses pas, errant au hasard. Il était à bout de

forces. Par une dernière tension de sa volonté bandée, il lui fallut

gravir des ruelles escarpées, des escaliers qui montaient au sommet

d'une étroite colline, chargée de maisons, serrées autour d'une

église sombre. Soixante marches en pierre rouge, groupées par trois ou

par six. Entre chaque groupe de marches, une plateforme exiguë pour la

porte d'une maison. À chacune, Christophe reprenait haleine, en

chancelant. Là-haut, au-dessus de la tour, des corbeaux tournoyaient.

Enfin, il lut sur une porte le nom qu'il cherchait. Il frappa.--La

ruelle était dans la nuit. De fatigue, il ferma les yeux. Nuit

noire en lui.... Des siècles passèrent...

La porte étroite s'entr'ouvrit. Sur le seuil parut une femme. Son

visage était dans l'ombre; mais sa silhouette se détachait sur le fond

clair d'un petit jardin, que l'on apercevait au bout du long corridor,

au couchant. Elle était grande, se tenait droite, sans parler,

attendant qu'il parlât. Il ne voyait pas ses yeux; il sentait leur

regard. Il demanda le docteur Erich Braun, et se nomma. Les mots

sortaient avec peine de sa gorge. Il était épuisé de fatigue, de soif

et de faim. Sans un mot, la femme rentra; et Christophe la suivit dans

une pièce aux volets clos. Dans l'obscurité, il se heurta contre elle;

ses genoux et son ventre pressèrent ce corps silencieux. Elle sortit et

ferma la porte sur lui, le laissant seul, sans lumière. Il restait

immobile, de crainte de renverser quelque chose, appuyé au mur, le

front contre la paroi lisse; ses oreilles bourdonnaient; dans ses yeux,

les ténèbres dansaient.

À l'étage au-dessus, une chaise remuée, des exclamations de surprise,

une porte fermée avec fracas. De lourds pas descendirent l'escalier.

--Où est-il? demandait une voix connue.

La porte de la chambre se rouvrit.

--Comment! On l'a laissé dans l'obscurité! Anna! Sacre-bleu! Une

lumière!

Christophe était si faible, il se sentait si perdu que le son de cette

voix bruyante, mais cordiale, lui fit du bien, dans sa misère. Il

saisit les mains qu'on lui tendait. La lumière était venue. Les deux

hommes se regardèrent. Braun était petit; il avait la figure rouge

avec une barbe noire, dure et mal plantée, de bons yeux qui riaient

derrière des lunettes, un large front bosselé, ridé, tourmenté,

inexpressif, des cheveux soigneusement collés au crâne et divisés par

une raie qui descendait jusqu'à la nuque. Il était parfaitement laid;

mais Christophe éprouvait un bien-être à le regarder et à serrer ses

mains. Braun ne cachait pas sa surprise.

--Bon Dieu! qu'il est changé! Dans quel état!

--Je viens de Paris, dit Christophe. Je me suis sauvé.

--Je sais, je sais, nous avons vu dans le journal, on disait que

vous étiez pris. Dieu soit loué! Nous avons bien pensé à vous, Anna

et moi.

Il s'interrompit, et montrant à Christophe la figure silencieuse

qui l'avait accueilli dans la maison:

--Ma femme.

Elle était restée à l'entrée de la chambre, une lampe à la main. Un

visage taciturne, au fort menton. La lumière tombait sur ses cheveux

bruns aux reflets roux et sur ses joues, d'un teint mat. Elle tendit la

main à Christophe, d'un geste raide, le coude serré au corps; il la

prit sans regarder. Il défaillait.

--Je suis venu... essaya-t-il d'expliquer. J'ai pensé que voudriez

bien... si je ne vous gêne pas trop... me recevoir, un jour...

Braun ne le laissa pas achever.

--Un jour!... Vingt jours, cinquante, autant qu'il vous plaira. Tant que

vous serez dans ce pays, vous logerez dans notre maison; et j'espère

que ce sera longtemps. C'est un honneur et un bonheur pour nous.

Ces affectueuses paroles bouleversèrent Christophe. Il se jeta dans

les bras de Braun.

--Mon bon Christophe, mon bon Christophe, disait Braun... Il

pleure... Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?.... Anna! Anna!... Vite!

Il s'évanouit...

Christophe s'était affaissé dans les bras de son hôte. La syncope

qu'il sentait venir depuis quelques heures l'avait terrassé.

Quand il rouvrit les yeux, il était couché dans un grand lit. Une

odeur de terre humide montait par la fenêtre ouverte. Braun était

penché sur lui.

--Pardon, balbutia Christophe, entachant de se relever.

--Mais il meurt de faim! cria Braun.

La femme sortit, revint avec une tasse, le fit boire. Braun lui

soutenait la tête. Christophe reprenait vie; mais la fatigue était

plus forte que la faim; à peine la tête remise sur l'oreiller, il

s'endormit. Braun et sa femme le veillèrent; puis, voyant qu'il n'avait

besoin que de repos, ils le laissèrent.

C'était un de ces sommeils qui semblent durer des années, sommeil

accablé, accablant, comme du plomb au fond d'un lac. On est la proie de

la lassitude amoncelée et des hallucinations monstrueuses qui rôdent

éternellement aux portes de la volonté. Il voulait s'éveiller,

brûlant, brisé, perdu dans cette nuit inconnue; il entendait des

horloges sonner d'éternelles demies; il ne pouvait respirer, ni penser,

ni bouger; il était ligoté, bâillonné, comme un homme que l'on noie,

il voulait se débattre et retombait au fond.--L'aube arriva enfin,

l'aube tardive et grise d'un jour pluvieux. L'intolérable chaleur qui

le consumait tomba; mais son corps gisait sous une montagne. Il se

réveilla. Réveil terrible...

--Pourquoi rouvrir les yeux? Pourquoi me réveiller? Rester, comme

mon pauvre petit, qui est couché sous la terre...

Étendu sur le dos, il ne faisait pas un mouvement, bien qu'il souffrît

de sa position dans le lit; ses bras et ses jambes étaient lourds comme

pierre. Il était dans un tombeau. Lumière blafarde. Quelques gouttes

de pluie frappaient les carreaux. Un oiseau dans le jardin poussait de

petits cris plaintifs. Ô misère de vivre! Inutilité cruelle!...

Les heures s'écoulèrent. Braun entra. Christophe ne tourna pas la

tête. Braun, lui voyant les yeux ouverts, l'interpella joyeusement; et

comme Christophe continuait de fixer le plafond, d'un regard morne, il

entreprit de secouer sa mélancolie; il s'assit sur le lit et bavarda

bruyamment. Ce bruit était insupportable à Christophe. Il fit un

effort, qui lui sembla surhumain, pour dire:

--Je vous en prie, laissez-moi.

Le brave homme changea de ton, aussitôt.

--Vous voulez être seul? Comment donc! Certainement. Restez bien

tranquillement. Reposez-vous, ne parlez pas, on vous montera les

repas, personne ne dira rien.

Mais il lui était impossible d'être bref. Après d'interminables

explications, il quitta la chambre sur le bout de ses gros souliers

qui faisaient craquer le parquet. Christophe resta de nouveau

seul, enfoncé dans sa lassitude mortelle. Sa pensée se diluait

dans un brouillard de souffrance. Il s'épuisait à comprendre...

«Pourquoi l'avait-il connu? Pourquoi l'avait-il aimé? À quoi avait-il

servi qu'Antoinette se dévouât? Quel sens avaient toutes ces vies, toutes

ces générations,--une telle somme d'épreuves et d'espoirs!--qui

aboutissaient à cette vie et s'étaient engouffrées avec elle dans le

vide?»... Non-sens de la vie. Non-sens de la mort. Un être raturé,

toute une race disparue, sans qu'il en reste aucune trace. On ne sait ce

qui l'emporte, de l'odieux ou du grotesque. Il lui venait un rire

mauvais, de désespoir et de haine. Son impuissance d'une telle douleur,

sa douleur d'une telle impuissance, le tuaient. Il avait le cœur

broyé....

Nul bruit dans la maison, que les pas du docteur, sortant pour ses

visites. Christophe avait perdu toute notion du temps, lorsque Anna

parut. Elle portait le dîner sur un plateau. Il la regarda sans faire

un mouvement, sans même remuer les lèvres, pour remercier; mais dans

ses yeux fixes, qui semblaient ne rien voir, l'image de la jeune femme

se grava avec une netteté photographique. Longtemps après, quand il la

connut mieux, c'est ainsi qu'il continua de la voir; les images plus

récentes ne parvinrent pas à effacer ce premier souvenir. Elle avait

des cheveux épais, tirés en lourd chignon, le front bombé, de larges

joues, le nez court et droit, les yeux obstinément baissés, ou qui,

lorsqu'ils rencontraient d'autres yeux, se dérobaient avec une

expression peu franche et sans bonté, les lèvres un peu grosses,

serrées l'une contre l'autre, l'air butté, presque dur. Elle était

grande, elle semblait robuste et bien faite, mais étriquée dans ses

vêtements et raide dans ses mouvements. Elle alla sans parole et sans

bruit, posa le plateau sur la table près du lit, et repartit, les bras

collés au corps, le front baissé. Christophe ne songea pas à

s'étonner de cette apparition étrange et un peu ridicule; il ne toucha

pas au dîner, et continua de souffrir en silence.

Le jour passa. Le soir revint, et de nouveau Anna avec de nouveaux

plats. Elle trouva intacts ceux qu'elle avait apportés, le matin; et

elle les remporta, sans une observation. Elle n'eut pas un de ces mots

affectueux que toute femme trouve, d'instinct, pour s'adresser à un

malade. Il semblait que Christophe n'existât pas pour elle, ou qu'elle

existât à peine. Christophe éprouvait une sourde hostilité, en

suivant, avec impatience cette fois, ses mouvements gauches et guindés.

Pourtant, il lui était reconnaissant de ne pas essayer de parler.--Il

le fut encore plus, quand il eut à subir, après son départ, l'assaut

du docteur, qui venait de s'apercevoir que Christophe n'avait pas

touché à son premier repas. Indigné contre sa femme de ce qu'elle ne

l'eût pas fait manger de force, il voulait y contraindre Christophe.

Pour avoir la paix, Christophe dut avaler quelques gorgées de lait.

Après quoi, il lui tourna le dos.

La seconde nuit fut plus calme. Le lourd sommeil recouvrit Christophe de

son néant. Plus trace de l'odieuse vie...--Mais le réveil fut encore

plus asphyxiant. Il se remémorait tous les détails de la fatale

journée, la répugnance d'Olivier à sortir de la maison, ses instances

pour rentrer, et il se disait avec désespoir:

--C'est moi qui l'ai tué....

Impossible de rester seul, enfermé, immobile, sous la griffe du sphinx

aux yeux féroces, qui continuait de lui souffler au visage le vertige

de ses questions et son souffle de cadavre. Il se leva, fiévreux; il se

traîna hors de la chambre, il descendit l'escalier; il avait le besoin

instinctif et peureux de se serrer contre d'autres hommes. Et dès qu'il

entendit une autre voix, il eût voulu s'enfuir.

Braun était dans la salle à manger. Il accueillit Christophe avec ses

démonstrations d'amitié ordinaires. Tout de suite, il se mit a

l'interroger sur les événements parisiens. Christophe lui saisit le

bras:

--Non, dit-il, ne me demandez rien. Plus tard... Il ne faut pas

m'en vouloir. Je ne puis pas. Je suis las à mourir, je suis las...

--Je sais, je sais, dit Braun affectueusement. Les nerfs sont

ébranlés. Ce sont les émotions des jours précédents. Ne parlez pas.

Ne vous contraignez en rien. Vous êtes libre, vous êtes chez vous. On

ne s'occupera pas de vous.

Il tint parole. Pour éviter de fatiguer son hôte, il tomba dans

l'excès opposé: il n'osait plus causer, devant lui, avec sa femme; on

parlait à voix basse, on marchait sur le bout des pieds; la maison

devint muette. Il fallut que Christophe, agacé par cette affectation de

silence chuchotant, priât Braun de continuer à vivre comme par le

passé.

Les jours suivants, on ne s'occupa donc plus de Christophe. Il restait

assis, pendant des heures, dans le coin d'une chambre, ou bien il

circulait à travers la maison, comme un homme qui rêve. À quoi

pensait-il? Il n'aurait pu le dire. À peine s'il avait encore la force

de souffrir. Il était anéanti. La sécheresse de son cœur lui faisait

horreur. Il n'avait qu'un désir: être enterré avec «lui», et que

tout fût fini.--Une fois, il trouva la porte du jardin ouverte, et il

sortit. Mais ce lui fut une sensation si pénible de se retrouver dans

la lumière qu'il revint précipitamment et se barricada dans sa

chambre, volets clos. Les jours de beau temps le torturaient. Il

haïssait le soleil. La nature l'accablait de sa brutale sérénité. À

table, il mangeait en silence ce que Braun lui servait, et, les yeux

fixés sur la table, il restait sans parler, Braun lui montra, un jour,

dans le salon, un piano; Christophe s'en détourna avec terreur. Tout

bruit lui était odieux. Le silence, le silence, et la nuit!... Il n'y

avait plus en lui que le vide et le besoin du vide. Fini de sa joie de

vivre, de ce puissant oiseau de joie qui jadis s'élevait, par élans

emportés, en chantant! Des journées, assis dans sa chambré, il

n'avait d'autre sensation de vivre que le pouls boiteux de l'horloge,

dans la chambre voisine, qui lui semblait battre dans son cerveau. Et

pourtant, le sauvage oiseau de joie était encore en lui, il avait de

brusques envolées, il se cognait aux barreaux; et c'était au fond de

l'âme un affreux tumulte de douleur,--«_le cri de détresse d'un être

demeuré seul dans une vaste étendue dépeuplée_...»

La misère du monde est qu'on n'y a presque jamais un compagnon. Des

compagnes peut-être, et des amis de rencontre. On est prodigue de ce

beau nom d'ami. En réalité, on n'a guère qu'un ami dans la vie. Et

bien rares ceux qui l'ont. Mais ce bonheur est si grand qu'on ne sait

plus vivre, quand on ne l'a plus. Il remplissait la vie, sans qu'on y

eût pris garde. Il s'en va: la vie est vide. Ce n'est pas seulement

l'aimé qu'on a perdu, c'est toute raison d'aimer, toute raison d'avoir

aimé. Pourquoi a-t-il vécu? Pourquoi a-t-on vécu?...

Le coup de cette mort était d'autant plus terrible pour Christophe

qu'elle le frappait à un moment où son être se trouvait déjà

secrètement ébranlé. Il est, dans la vie, des âges où s'opère, au

fond de l'organisme, un sourd travail de transformation; alors, le corps

et l'âme sont plus livrés aux atteintes du dehors; l'esprit se sent

affaibli, une tristesse vague le mine, une satiété des choses, un

détachement de ce qu'on a fait, une incapacité de voir encore ce qu'on

pourra faire d'autre. Aux âges où se produisent ces crises, la plupart

des hommes sont liés par les devoirs domestiques: sauvegarde pour eux,

qui leur enlève, il est vrai, la liberté d'esprit nécessaire pour se

juger, s'orienter, se refaire une forte vie nouvelle. Que de tristesses

cachées, que d'amers dégoûts!... Marche! Marche! Il te faut passer

outre... La tâche obligée, le souci de la famille dont on est

responsable, tiennent l'homme ainsi qu'un cheval qui dort debout et

continue d'avancer, harassé, entre les brancards.--Mais l'homme tout à

fait libre n'a rien qui le soutienne, à ces heures de néant, et qui le

force à marcher. Il va, par habitude; il ne sait où il va. Ses forces

sont troublées, sa conscience obscurcie. Malheur à lui si, dans ce

moment où il est assoupi, un coup de tonnerre vient interrompre sa

marche de somnambule! Il s'écroule...

Quelques lettres de Paris, qui finirent par le joindre, arrachèrent

pour un instant Christophe à son apathie désespérée. Elles venaient

de Cécile et de madame Arnaud. Elles lui apportaient des consolations.

Pauvres consolations! Consolations inutiles.... Ceux qui parlent sur la

douleur ne sont pas ceux qui souffrent.... Elles lui apportaient surtout

un écho de la voix disparue... Il n'eut pas le courage de répondre; et

les lettres se turent. Dans son abattement, il cherchait à effacer sa

trace. Disparaître... La douleur est injuste: tous ceux qu'il avait

aimés n'existaient plus pour lui. Un seul être existait: celui qui

n'existait plus. Pendant des semaines, il s'acharna à le faire revivre;

il conversait avec lui; il lui écrivait:

--«Mon âme, je n'ai pas reçu ta lettre aujourd'hui. Où es-tu?

Reviens, reviens, parle-moi, écris-moi!...»

Mais la nuit, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à le revoir en

rêve. On rêve peu à ceux qu'on a perdus, tant que leur perte nous

déchire. Ils reparaissent plus tard, quand l'oubli vient.

Cependant, la vie du dehors s'infiltrait peu à peu dans ce tombeau de

l'âme. Christophe commença par réentendre les divers bruits de la

maison et s'y intéresser sans qu'il s'en aperçût. Il sut à quelle

heure la porte s'ouvrait et se fermait, combien de fois dans la

journée, et de quelles façons différentes, suivant les visiteurs. Il

connut le pas de Braun; il s'imaginait voir le docteur, au retour de ses

visites, arrêté dans le vestibule, et accrochant son chapeau et son

manteau, toujours de la même manière méticuleuse et maniaque. Et

lorsqu'un des bruits accoutumés cessait de se faire entendre dans

l'ordre prévu, il cherchait malgré lui la raison du changement. À

table, il se mit à écouter machinalement la conversation. Il

s'aperçut que Braun parlait presque toujours seul. Sa femme ne lui

faisait que de brèves répliques. Braun n'était pas troublé du manque

d'interlocuteurs; il racontait, avec une bonhomie bavarde, les visites

qu'il venait de faire et les commérages recueillis. Il arriva que

Christophe le regardât, tandis que Braun parlait; Braun en était tout

heureux, il s'ingéniait à l'intéresser.

Christophe tâcha de se reprendre à la vie... Quelle fatigue! Il se

sentait vieux, vieux comme le monde!... Le matin, quand il se levait,

quand il se voyait dans la glace, il était las de son corps, de ses

gestes, de sa forme stupide. Se lever, s'habiller, pourquoi?... Il fit

d'immenses efforts pour travailler: c'était à vomir! À quoi bon

créer, puisque tout est destiné au néant? La musique lui était

devenue impossible. On ne juge bien de l'art--(comme du reste)--que par

le malheur. Le malheur est la pierre de touche. Alors seulement, on

connaît ceux qui traversent les siècles, les plus forts que la mort.

Bien peu résistent. On est frappé de la médiocrité de certaines

âmes sur lesquelles on comptait--(des artistes qu'on aimait, des amis

dans la vie).--Qui surnage? Que la beauté du monde sonne creux sous le

doigt de la douleur!

Mais la douleur se lasse, et sa main s'engourdit. Les nerfs de

Christophe se détendaient. Il dormait, dormait sans cesse. On eût dit

qu'il ne parviendrait jamais à assouvir cette faim de dormir.

Et une nuit enfin, il eut un sommeil si profond qu'il ne s'éveilla que

dans l'après-midi suivante. La maison était déserte. Braun et sa

femme étaient sortis. La fenêtre était ouverte, l'air lumineux riait.

Christophe se sentait déchargé d'un poids écrasant. Il se leva et

descendit au jardin. Un rectangle étroit, enfermé dans de hauts murs,

à l'aspect de couvent. Quelques allées sablées, entre des carrés de

gazon et de fleurs bourgeoises; un berceau où s'enroulaient une treille

et des roses. Un filet d'eau minuscule s'égouttait d'une grotte en

rocaille; un acacia adossé au mur penchait ses branches odorantes sur

le jardin voisin. Par delà s'élevait la vieille tour de l'église, en

grès rouge. Il était quatre heures du soir. Le jardin se trouvait

déjà dans l'ombre. Le soleil baignait encore la cime de l'arbre et le

clocher rouge. Christophe s'assit sous la tonnelle, le dos tourné au

mur, la tête renversée en arrière, regardant le ciel limpide parmi

les entrelacs de la vigne et des roses. Il lui semblait s'éveiller d'un

cauchemar. Un silence immobile régnait. Au-dessus de sa tête, une

liane de roses languissamment pendait. Soudain, la plus belle

s'effeuilla, expira; la neige de ses pétales se répandit dans l'air.

C'était comme une belle vie innocente qui mourait. Si simplement!...

Dans l'esprit de Christophe, cela prit une signification d'une douceur

déchirante. Il suffoqua; et, se cachant la figure dans ses mains, il

sanglota...

Les cloches de la tour sonnèrent. D'une église à l'autre, d'autres

voix répondirent... Christophe n'eut pas conscience du temps qui

s'écoula. Quand il releva la tête, les cloches s'étaient tues, le

soleil avait disparu. Christophe était soulagé par ses larmes; son

esprit était lavé. Il écoutait en lui sourdre un filet de musique, et

regardait le fin croissant de lune glisser dans le ciel du soir. Un

bruit de pas qui rentraient l'éveilla. Il remonta dans sa chambre,

s'enferma à double tour, et il laissa couler la fontaine de musique.

Braun l'appela pour dîner, il frappa à la porte, il essaya d'ouvrir:

Christophe ne répondit pas. Braun, inquiet, regarda par la serrure, et

se rassura, en voyant Christophe à demi couché sur sa table, au milieu

de papiers qu'il noircissait.

Quelques heures après, Christophe, épuisé, descendit, et trouva dans

la salle du bas le docteur qui l'attendait patiemment, en lisant. Il

l'embrassa, lui demanda pardon de ses façons d'agir depuis son

arrivée, et, sans que Braun l'interrogeât, il se mit à lui raconter

les dramatiques événements des dernières semaines. Ce fut la seule

fois qu'il lui en parla; encore n'était-il pas sûr que Braun eût bien

compris: car Christophe discourait sans suite, la nuit était avancée,

et malgré sa curiosité, Braun mourait de sommeil. À la fin,--(deux

heures sonnaient)--Christophe s'en aperçut. Ils se dirent bonne nuit.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 7 / 29 段