figures blêmes, des gueules crapuleuses, se glissaient dans le courant,
aux aguets, attendant l'heure et la proie à happer. La bourbe était
remuée. À chaque pas, la rivière se faisait plus trouble. Maintenant,
elle coulait, opaque. Comme des bulles d'air venues du fond qui montent
à la surface grasse, des voix qui s'appelaient, des coups de sifflet,
des cris de camelots, perçaient le bruissement de cette multitude et en
faisaient mesurer les couches amoncelées. Au bout de la rue, près du
restaurant d'Aurélie, c'était un bruit d'écluses. La foule se brisait
contre des barrages de police et de troupes. Devant l'obstacle, elle
formait une masse pressée, qui houlait, sifflait, chantait, riait, avec
des remous contradictoires... Rire du peuple, seul moyen d'exprimer
mille sentiments obscurs, qui ne peuvent trouver un débouché par les
mots!...
Cette foule n'était pas hostile. Elle ignorait ce qu'elle voulait. En
attendant qu'elle le sût, elle s'amusait,--à sa façon, nerveuse,
brutale, sans méchanceté encore,--à pousser et à être poussée, à
insulter les agents, ou à s'apostropher. Mais peu à peu, elle
s'énervait. Ceux qui venaient par derrière, impatientés de ne rien
voir, étaient d'autant plus provocants qu'ils avaient moins à risquer,
sous le couvert de ce bouclier humain. Ceux qui étaient devant,
écrasés entre ceux qui poussaient et ceux qui résistaient,
s'exaspéraient d'autant plus que leur situation devenait intolérable;
la force du courant qui les pressait centuplait leur propre force. Et
tous, à mesure qu'ils étaient plus serrés les uns contre les autres,
comme un bétail, sentaient la chaleur du troupeau qui leur pénétrait
la poitrine et les reins; il leur semblait qu'ils ne formaient qu'un
bloc; et chacun était tous, et chacun était un géant Briarée. Une
vague de sang refluait, par moments, au cœur du monstre à mille
têtes; les regards se faisaient haineux, et les cris meurtriers. Des
individus qui se dissimulaient, au troisième ou au quatrième rang,
commencèrent à jeter des pierres. Aux fenêtres des maisons, des
familles regardaient; elles se croyaient au spectacle; elles excitaient
la foule, et attendaient, avec un petit frémissement d'impatience
angoissée, que la troupe chargeât.
Au milieu de ces masses compactes, à coups de genoux et de coudes,
Christophe se frayait son chemin, comme un coin. Olivier le suivait. Le
bloc vivant s'entr'ouvrait, un instant, pour les laisser passer, et se
refermait aussitôt derrière eux. Christophe jubilait. Il avait
complètement oublié que, cinq minutes avant, il niait la possibilité
d'un mouvement populaire. À peine avait-il mis la jambe dans le courant
qu'il était happé: étranger à cette foule française et à ses
revendications, il s'y était subitement fondu; peu lui importait ce
qu'elle voulait: il voulait! Peu lui importait où il allait: il allait,
respirant ce souffle de démence...
Olivier suivait, entraîné, mais sans joie, lucide, ne perdant jamais
la conscience de soi, mille fois plus étranger que Christophe aux
passions de ce peuple qui était le sien, et emporté pourtant par elles
comme une épave. La maladie, qui l'avait affaibli, détendait ses liens
avec la vie. Qu'il se sentait loin de ces gens!... Comme il était sans
délire et que son esprit était libre, les plus petits détails des
choses s'inscrivaient en lui. Il regardait avec délices la nuque dorée
d'une fille devant lui, son cou pâle et fin. Et en même temps, l'âcre
odeur qui fermentait de ces corps entassés l'écœurait.
--Christophe! supplia-t-il.
Christophe n'écoutait pas.
--Christophe!
--Hé?
--Rentrons.
--Tu as peur? dit Christophe.
Il continua son chemin. Olivier, avec un sourire triste, le suivit.
À quelques rangs devant eux, dans la zone dangereuse où le peuple
refoulé formait comme une barre, il aperçut juché sur le toit d'un
kiosque à journaux son ami le petit bossu. Accroché des deux mains,
accroupi dans une pose incommode, il regardait en riant par delà la
muraille des troupes; et il se retournait vers la foule, d'un air de
triomphe. Il remarqua Olivier, et lui adressa un regard rayonnant; puis,
il se mit de nouveau à épier là-bas, du côté de la place, avec des
yeux élargis d'espoir, attendant... Quoi donc?--Ce qui devait venir...
Il n'était pas le seul. Bien d'autres, autour de lui, attendaient le
miracle! Et Olivier, regardant Christophe, vit que Christophe attendait
aussi...
Il appela l'enfant, lui cria de descendre. Emmanuel fit mine de ne pas
entendre, et ne regarda plus. Il avait vu Christophe. Il était bien
aise de s'exposer dans la bagarre, en partie pour montrer son courage à
Olivier, en partie pour le punir de ce qu'il était avec Christophe.
Cependant, ils avaient retrouvé dans la foule quelques-uns de leurs
amis,--Coquard à la barbe d'or, qui, lui, n'attendait rien que quelques
bousculades, et qui, d'un œil expert, surveillait le moment où le vase
allait déborder. Plus loin, la belle Berthe, qui échangeait des mots
verts avec ses voisins, en se faisant peloter. Elle avait réussi à se
glisser au premier rang, et elle s'enrouait à insulter les agents.
Coquard s'approcha de Christophe. Christophe, en le voyant, retrouva sa
gouaillerie:
--Qu'est-ce que j'avais dit? Il ne se passera rien du tout.
--Savoir! dit Coquard. Ne restez pas trop là. Ça ne tardera pas
à se gâter.
--Quelle blague! fit Christophe.
À ce moment, les cuirassiers, lassés de recevoir des pierres,
avancèrent pour déblayer les entrées de la place; les brigades
centrales marchaient devant, au pas de course. Aussitôt, la débandade
commença. Selon le mot de l'Évangile, les premiers furent les
derniers. Mais ils s'appliquèrent à ne pas le rester longtemps. Pour
se dédommager de leur déroute, les fuyards furieux huaient ceux qui
les poursuivaient, et criaient: «Assassins!» avant que le premier coup
eût été porté. Berthe filait entre les rangs, comme une anguille, et
poussait des cris aigus. Elle rejoignit ses amis; à l'abri derrière le
vaste dos de Coquard, elle reprit haleine, se serra contre Christophe,
lui pinça le bras, par peur ou pour toute autre raison, décocha une
œillade à Olivier, et montra le poing à l'ennemi, en glapissant.
Coquard prit Christophe par le bras, et lui dit:
--Allons chez Aurélie.
Ils n'avaient que quelques pas à faire. Avec Graillot, Berthe les y
avait précédés. Christophe allait entrer, suivi par Olivier. La rue
était en dos d'âne. Du trottoir, devant la crèmerie, on dominait la
chaussée, du haut de cinq à six marches. Olivier respirait, sorti du
flot. Il répugna à l'idée de se retrouver dans l'atmosphère
empestée du cabaret et les braillements de ces énergumènes. Il dit à
Christophe:
--Je vais à la maison.
--Va, mon petit, dit Christophe, je te rejoindrai dans une heure.
--Ne t'expose plus, Christophe!
--Trembleur! fit Christophe, en riant.
Il entra dans la crèmerie.
Olivier allait tourner l'angle de la boutique. Quelques pas encore, et
il était dans une ruelle transversale qui l'éloignait de la
bousculade. L'image de son petit protégé lui traversa l'esprit. Il se
retourna et le chercha des yeux. Il l'aperçut, à l'instant précis où
Emmanuel, qui s'était laissé choir de son poste d'observation, roulait
par terre, bousculé par la foule; les fuyards passaient dessus; les
agents arrivaient. Olivier ne réfléchit point: il sauta en bas des
marches, et courut au secours. Un terrassier vit le danger, les sabres
dégainés, Olivier qui tendait la main à l'enfant pour le relever, le
flot brutal des agents qui les renversaient tous deux. Il cria, et se
précipita, à son tour. Des camarades le suivirent en courant.
D'autres, qui étaient sur le seuil du cabaret. Puis, à leurs appels,
les autres qui étaient rentrés. Les deux bandes se prirent à la
gorge, comme des chiens. Et les femmes, restées en haut des marches,
hululaient.--Ainsi, le petit bourgeois aristocrate déclencha le ressort
de la bataille, que nul ne voulait moins que lui...
Christophe, entraîné par les ouvriers, s'était jeté dans la bagarre,
sans savoir qui l'avait causée. Il était à cent lieues de penser
qu'Olivier s'y trouvait mêlé. Il le croyait bien loin déjà, tout à
fait à l'abri. Impossible de rien voir du combat. Chacun avait assez à
faire de regarder qui l'attaquait. Olivier avait disparu dans le
tourbillon: une barque qui coule au fond... Un coup de pointe, qui ne
lui était pas destiné, l'avait atteint au sein gauche; il venait de
tomber; la foule le piétinait. Christophe avait été balayé par un
remous jusqu'à l'autre extrémité du champ de bataille. Il n'y
apportait aucune animosité; il se laissait pousser et poussait avec
allégresse, ainsi qu'à une foire de village. Il pensait si peu à la
gravité des choses qu'il eut l'idée bouffonne, empoigné par un agent
à la carrure énorme et l'empoignant à bras-le-corps, de lui dire:
--Un tour de valse, mademoiselle?
Mais un second agent lui ayant sauté sur le dos, il se secouait comme
un sanglier, et il les bourrait de coups de poing tous les deux: il
n'entendait pas se laisser prendre. L'un de ses adversaires, celui qui
l'avait saisi par derrière, roula sur les pavés. L'autre, furieux,
dégaina. Christophe vit la pointe du sabre à deux doigts de sa
poitrine; il l'esquiva et, tordant le poignet de l'homme, il tâcha de
lui arracher l'arme. Il ne comprenait plus; jusqu'à ce moment, ce lui
avait semblé un jeu... Ils restaient là à lutter, et ils se
soufflaient au visage. Il n'eut pas le temps de réfléchir. Il aperçut
le meurtre dans les yeux de l'autre; et le meurtre s'éveilla en lui. Il
vit qu'il allait être égorgé comme un mouton. D'un brusque mouvement,
il retourna le poignet et le sabre contre la poitrine de l'homme; il
enfonça, il sentit qu'il tuait, il tua. Et soudain, tout changea, à
ses yeux; il était ivre, il hurla.
Ses cris produisirent un effet inimaginable. La foule avait flairé le
sang. En un instant, elle devint une meute féroce. On tirait, de tous
côtés. Aux fenêtres des maisons parut le drapeau rouge. Et le vieil
atavisme des révolutions parisiennes fit surgir une barricade. La rue
fut dépavée, des becs de gaz tordus, des arbres abattus, un omnibus
renversé. On utilisa une tranchée ouverte depuis des mois pour les
travaux du Métropolitain. Les grilles de fonte, autour des arbres,
brisées en morceaux, fournirent des projectiles. Des armes sortaient
des poches et du fond des maisons. En moins d'une heure, ce fut
l'insurrection: tout le quartier en état de siège. Et sur la
barricade, Christophe, méconnaissable, hurlait son chant
révolutionnaire, que vingt voix répétaient.
Olivier avait été porté chez Aurélie. Il était sans connaissance.
On l'avait déposé dans l'arrière-boutique sombre, sur un lit. Au
pied, le petit bossu se tenait, atterré. Berthe avait eu d'abord une
grosse émotion: elle avait cru, de loin, que Graillot était blessé,
et son premier cri, en reconnaissant Olivier, avait été:
--Quel bonheur! Je croyais que c'était Léopold...
Maintenant apitoyée, elle embrassait Olivier, et lui soutenait la tête
sur l'oreiller. Avec sa tranquillité habituelle, Aurélie avait défait
les vêtements et appliquait un premier pansement. Manousse Heimann se
trouvait là fort à propos, avec Canet, son inséparable. Par
curiosité, comme Christophe, ils étaient venus regarder la
manifestation; ils avaient assisté à la bagarre et vu tomber Olivier.
Canet pleurait comme un veau; et en même temps, il pensait:
--Que suis-je venu faire dans cette galère?
Manousse examina le blessé; tout de suite il le jugea perdu. Il avait
de la sympathie pour Olivier; mais il n'était pas homme à s'attarder
sur l'irrémédiable; et il ne s'occupa plus de lui, pour songer à
Christophe. Il admirait Christophe, comme un cas pathologique. Il savait
ses idées sur la Révolution; et il voulait l'arracher au danger
stupide que Christophe courait pour une cause qui n'était pas la
sienne. Le risque de se faire casser la tête dans l'échauffourée
n'était pas le seul: si Christophe était pris, tout le désignait à
des représailles. On l'en avait prévenu depuis longtemps, la police le
guettait; on lui ferait endosser non seulement ses sottises, mais aussi
celles des autres. Xavier Bernard, que Manousse venait de rencontrer,
rôdant parmi la foule, autant par amusement que par devoir
professionnel, lui avait fait signe en passant, et lui avait dit:
--Votre Krafft est idiot. Croiriez-vous qu'il est en train de
faire le joli cœur sur la barricade! Nous ne le raterons pas,
cette fois. Nom de Dieu! Faites-le filer.
Plus facile à dire qu'à faire! Si Christophe venait à savoir
qu'Olivier mourait, il deviendrait fou furieux, il tuerait, il
serait tué. Manousse dit à Bernard:
--S'il ne part pas sur-le-champ, il est perdu. Je vais l'enlever.
--Comment?
--Dans l'auto de Canet, qui est là, au coin de la rue.
--Mais pardon, pardon... dit Canet, suffoqué.
--Tu le mèneras à Laroche, continua Manousse. Vous arriverez à
temps pour l'express de Pontarlier. Tu l'emballeras pour la Suisse.
--Il ne voudra jamais.
--Il voudra. Je vais lui dire que Jeannin l'y rejoindra, qu'il
est déjà parti.
Sans écouter les objections de Canet, Manousse alla chercher Christophe
sur la barricade. Il n'était pas fort brave, il faisait le gros dos,
chaque fois qu'il entendait un coup de feu; et il comptait les pavés
sur lesquels il marchait,--(nombre pair ou impair)--pour savoir s'il
serait tué. Mais il ne recula pas, il alla jusqu'au bout. Quand il
arriva, Christophe, juché sur une roue de l'omnibus renversé,
s'amusait à tirer en l'air des coups de revolver. Autour de la
barricade, la tourbe de Paris, vomie des pavés, avait grossi comme
l'eau sale d'un égout après une forte pluie. Les premiers combattants
étaient noyés par elle. Manousse héla Christophe, qui lui tournait le
dos. Christophe n'entendit pas. Manousse grimpa vers lui, le tira par la
manche. Christophe le repoussa, faillit le faire tomber. Manousse,
tenace, de nouveau se hissa, et cria:
--Jeannin...
Dans le vacarme, le reste de la phrase se perdit. Christophe se tut
brusquement, laissa tomber son revolver, et, dégringolant de son
échafaudage, il rejoignit Manousse, qui l'entraîna.
--Il faut fuir, dit Manousse.
--Où est Olivier?
--Il faut fuir, répéta Manousse.
--Pourquoi diable? dit Christophe.
--Dans une heure, la barricade sera prise. Ce soir, vous serez arrêté.
--Et qu'est-ce que j'ai fait?
--Regardez vos mains... Allons!... Votre affaire est claire, on ne
vous épargnera pas. Tous vous ont reconnu. Pas un instant à perdre.
--Où est Olivier?
--Chez lui.
--Je vais le rejoindre.
--Impossible. La police vous attend, à la porte. Il m'envoie vous
prévenir. Filez.
--Où voulez-vous que j'aille?
--En Suisse. Canet vous enlève dans son auto.
--Et Olivier?
--Nous n'avons pas le temps de causer...
--Je ne pars pas sans le voir.
--Vous le verrez là-bas. Il vous retrouvera demain. Il prend le
premier train. Vite! Je vous expliquerai.
Il empoigna Christophe. Christophe, étourdi par le bruit et par le vent
de folie qui venait de souffler en lui, incapable de comprendre ce qu'il
avait fait et ce qu'on demandait de lui, se laissa entraîner. Manousse
le prit par un bras, de l'autre main prit Canet, qui n'était pas ravi
du rôle qu'on lui attribuait dans l'affaire; et il les installa dans
l'auto. Le bon Canet eût été navré que Christophe fût pris; mais il
eût préféré que ce fût un autre que lui qui le sauvât. Manousse le
connaissait. Et comme sa poltronnerie lui inspirait des doutes, sur le
point de les quitter, au moment où l'auto s'ébrouait pour partir, il
se ravisa soudain, et monta auprès d'eux.
Olivier n'avait pas repris connaissance. Il n'y avait plus dans la
chambre qu'Aurélie et le petit bossu. La triste chambre, sans air et
sans lumière! Il faisait presque nuit... Olivier, un instant, émergea
de l'abîme. Sur sa main il sentit les lèvres et les larmes d'Emmanuel.
Il sourit faiblement, et mit avec effort sa main sur la tête de
l'enfant. Comme sa main était lourde!... Il disparut de nouveau...
Près de la tête du mourant, sur l'oreiller, Aurélie avait placé un
petit bouquet du premier Mai, quelques brins de muguet. Un robinet mal
fermé s'égouttait dans la cour, sur un seau. Des images tremblèrent,
une seconde, au fond de la pensée, comme une lumière qui va
s'éteindre... Une maison de province, des glycines aux murs; un jardin,
où un enfant jouait: il était couché sur une pelouse; un jet d'eau
s'égrenait dans la vasque de pierre. Une petite fille riait...
DEUXIÈME PARTIE
Ils sortirent de Paris. Ils traversèrent les vastes plaines ensevelies
dans le brouillard. C'était par un soir semblable que Christophe, dix
ans avant, était arrivé à Paris. Il fuyait alors, déjà, comme
aujourd'hui. Mais alors, l'ami vivait, l'ami qui l'aimait; et
Christophe, sans le savoir, alors, fuyait vers lui...
Pendant la première heure, Christophe était encore dans l'excitation
de la lutte; il parlait beaucoup et fort; il racontait, d'une façon
saccadée, ce qu'il avait vu et fait; il était fier de ses prouesses.
Manousse et Canet parlaient aussi pour l'étourdir. Peu à peu, la
fièvre tomba, et Christophe se tut; ses deux compagnons continuèrent
seuls de parler. Il était ahuri par les aventures de l'après-midi,
mais nullement abattu. Il se souvint du temps où il s'était enfui
d'Allemagne. Fuir, toujours fuir... Il rit. C'était sans doute sa
destinée! Quitter Paris ne lui causait pas de peine: la terre est
vaste; les hommes sont partout les mêmes. Où qu'il fût, ce ne lui
importait guère, pourvu qu'il fût avec son ami. Il comptait le
rejoindre, le matin suivant...
Ils arrivèrent à Laroche. Manousse et Canet ne le quittèrent point
qu'ils ne l'eussent vu dans le train qui partait. Christophe se fit
répéter l'endroit où il devait descendre, et le nom de l'hôtel, et
la poste où il trouverait des nouvelles. Malgré eux, en le quittant,
ils avaient des mines funèbres. Christophe leur serra gaiement la main.
--Allons, leur cria-t-il, ne faites pas ces figures d'enterrement.
On se reverra, que diable! Ce n'est pas une affaire! Nous vous écrirons
demain.
Le train partit. Ils le regardèrent s'éloigner.
--Pauvre diable! dit Manousse.
Ils remontèrent dans l'auto. Ils se taisaient. Au bout de quelque
temps, Canet dit à Manousse:
--Je crois que nous venons de commettre un crime.
Manousse ne répondit rien d'abord, puis il dit:
--Bah! les morts sont morts. Il faut sauver les vivants.
Avec la nuit qui était venue, l'excitation de Christophe tomba tout à
fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait,
dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang, qui
n'était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du
meurtre reparut. Il se rappela qu'il avait tué; et il ne savait plus
pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille; mais
il la voyait, cette fois, avec d'autres yeux. Il ne comprenait plus
comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée,
depuis l'instant où il était sorti de la maison avec Olivier; il refit
avec lui le chemin à travers Paris, jusqu'au moment où il avait été
aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre; la
chaîne de ses pensées se rompait: comment avait-il pu crier, frapper,
vouloir avec ces hommes dont il ne partageait pas la foi? Ce n'était
pas lui!... Éclipse de sa conscience et de sa volonté!... Il en était
stupéfait et honteux. Il n'était donc pas son maître? Et qui était
son maître?... Il était emporté par l'express dans la nuit; et la
nuit intérieure où il était emporté n'était pas moins sombre, ni la
force inconnue moins vertigineuse..... Il secoua son trouble; mais ce
fut pour changer de souci. À mesure qu'il approchait du but, il pensait
davantage à Olivier; et il commençait à ressentir une inquiétude,
sans raison.
Au moment d'arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la
gare, la chère figure connue... Personne. Il descendit, regardant
toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l'illusion... Non, ce
n'était pas «lui». Il alla à l'hôtel convenu. Olivier n'y était
point. Christophe n'avait pas lieu d'en être surpris: comment Olivier
l'y eût-il devancé?... Mais dès lors, l'angoisse de l'attente
commença.
C'était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il
déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d'avoir l'esprit libre;
il regardait le lac, les étalages des boutiques; il plaisantait avec la
fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés... Il ne
s'intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers
sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné
plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant
qu'aussitôt que viendrait l'ami qu'il attendait, on le conduisît chez
lui. Il s'assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n'avait
rien pour l'occuper, aucun bagage, aucun livre; seulement un journal,
qu'il venait d'acheter; il se forçait à le lire; son attention était
ailleurs: il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens
étaient surexcités par la fatigue d'une journée d'attente et d'une
nuit sans sommeil.
Brusquement, il entendit qu'on ouvrait la porte. Un sentiment
indéfinissable fit qu'il ne se retourna pas d'abord. Il sentit une main
s'appuyer sur son épaule. Alors, il se retourna, et vit Olivier, qui
souriait. Il ne s'en étonna pas, il dit:
--Ah! te voilà enfin!
Le mirage s'effaça...
Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui
tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant
des dents...
À partir de cette minute,--(il avait beau ne rien savoir, et se
répéter: «Je ne sais rien»)--il savait tout. Il était sûr de ce qui
allait venir.
Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha
pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l'hôtel, le
portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu'elle serait
là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire.
Il l'ouvrit, il vit qu'Olivier était mort. Et il s'évanouit.
La lettre était de Manousse. Manousse disait qu'en lui cachant ce
malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n'avaient fait
qu'obéir au vœu d'Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé,--qu'il
n'eût servi de rien à Christophe de rester, sinon pour se perdre
aussi,--qu'il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et
pour ses autres amis, et pour sa propre gloire... etc... etc... Aurélie
avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire
qu'elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur...
Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait
tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l'hôtel était
vide, les rues désertes; dans la nuit, les rares passants attardés ne
remarquèrent pas cet homme aux yeux tous, qui haletait. Il était
cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue qui mord: «Tuer
Manousse! Tuer!...» Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit
était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin.
Impossible d'attendre! Il prit le premier train qui partait dans la
direction de Paris. Un train qui s'arrêtait à toutes les stations.
Seul, dans le wagon, Christophe criait:
--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!
À la deuxième station après la frontière française, le train
s'arrêta tout à fait; il n'allait pas plus loin. Christophe,
frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant,
se heurtant à l'indifférence des employés à demi endormis. Quoi
qu'il fit, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne
parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant.
Que faire? Que vouloir? Continuer? Revenir? À quoi bon? À quoi bon?...
Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de
vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne
partait plus, dans l'une ou l'autre direction, avant deux ou trois
heures. Christophe s'assit dans la salle d'attente, ne put rester,
sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva
au milieu de la campagne déserte,--des prairies, coupées ça et là de
bouquets de sapins, avant-garde d'une forêt. Il s'y enfonça. À peine
y eut-il fait quelques pas qu'il se jeta par terre, et cria:
--Olivier!
Il se coucha en travers de la route, et sanglota.
Longtemps après, un sifflet de train, au loin, le fit se relever. Il
voulut retourner à la gare. Il se trompa de chemin. Il marcha, toute la
nuit. Que lui importait, ici ou là? Marcher pour ne pas penser, marcher
jusqu'à ce qu'on ne pense plus, jusqu'à ce qu'on tombe mort. Ah! si
l'on pouvait être mort!...