Il est, dans la vie, des secondes décisives où, de même que

s'allument tout d'un coup dans la nuit d'une grande ville les lumières

électriques, s'allume dans l'âme obscure la flamme éternelle. Il

suffit d'une étincelle qui jaillisse d'une autre âme et transmette à

celle qui attend, le feu de Prométhée. Ce soir de printemps, la

tranquille parole d'Olivier alluma dans l'esprit que recélait le petit

corps difforme, comme une lanterne bossuée, la lumière qui ne

s'éteint plus. Aux raisonnements d'Olivier il ne comprenait rien, à

peine les entendait-il. Mais ces légendes, ces images qui étaient pour

Olivier de belles fables, des sortes de paraboles, en lui se faisaient

chair, devenaient réalité. Le conte de fées s'animait, palpitait

autour de lui. Et la vision qu'encadrait la fenêtre de la chambre, les

hommes qui passaient dans la rue, les riches et les pauvres, et les

hirondelles qui frôlaient les murs, et les chevaux harassés qui

traînaient leur fardeau, et les pierres des maisons qui buvaient

l'ombre du crépuscule, et le ciel pâlissant où mourait la

lumière,--tout ce monde extérieur s'imprima brusquement en lui, comme

un baiser. Ce ne fut qu'un éclair. Puis, cela s'éteignit. Il pensa à

Rainette, et dit:

--Mais ceux qui vont à la messe, ceux qui croient au bon Dieu,

c'est pourtant des toqués!

Olivier sourit:

--Ils croient, dit-il, comme nous. Nous croyons tous la même chose.

Seulement, ils croient moins que nous. Ce sont des gens qui, pour voir

la lumière, ont besoin de fermer leurs volets et d'allumer leur lampe.

Ils mettent Dieu dans un homme. Nous avons de meilleurs yeux. Mais c'est

toujours la même lumière que nous aimons.

Le petit retournait chez lui, par les rues sombres où les becs de gaz

n'étaient pas encore allumés. Les paroles d'Olivier bourdonnaient dans

sa tête. Il se disait qu'il est aussi cruel de se moquer des gens parce

qu'ils ont de mauvais yeux que parce qu'ils sont bossus. Et il pensait

à Rainette qui avait de jolis yeux; et il pensait qu'il les avait fait

pleurer. Cela lui fut insupportable. Il revint sur ses pas, il alla à

la maison du papetier. La fenêtre était encore entr'ouverte; il y

coula doucement la tête et appela à voix basse:

--Rainette...

Elle ne répondit pas.

--Rainette! Je te dis pardon.

La voix de Rainette, dans l'ombre, dit:

--Méchant! Je te déteste.

--Pardon, répéta-t-il.

Il se tut. Puis, d'un élan soudain, il dit, plus bas encore, troublé,

un peu honteux:

--Rainette, tu sais, je crois aussi à des bons Dieux, comme toi.

--C'est vrai?

--C'est vrai.

Il le disait surtout par générosité. Mais, après l'avoir dit, il y

croyait un peu.

Ils restèrent sans parler. Ils ne se voyaient pas. La belle nuit,

dehors! Le petit infirme murmura:

--Il fera bon, quand on sera mort!...

On entendait le souffle léger de Rainette.

Il dit:

--Bonne nuit, petite grenouille.

La voix attendrie de Rainette dit:

--Bonne nuit.

Il partit, allégé. Il était content que Rainette lui eût pardonné.

Et, tout au fond de lui, il ne déplaisait pas au petit souffre-douleur

qu'une autre eût souffert par lui.

Olivier était rentré dans sa retraite. Christophe ne tarda pas à l'y

rejoindre. Décidément, leur place n'était pas dans le mouvement

social révolutionnaire. Olivier ne pouvait pas s'enrôler avec ces

combattants. Et Christophe ne le voulait pas. Olivier s'en écartait, au

nom des faibles, opprimés; Christophe, au nom des forts, indépendants.

Mais qu'ils se fussent retirés, celui-ci à la proue, celui-là à la

poupe, ils n'en étaient pas moins sur le même bateau qui emportait

l'armée des ouvriers et la société entière. Libre et sûr de sa

volonté, Christophe contemplait, avec un intérêt provocant, la

coalition des prolétaires; il aimait à se retremper dans la cuve

populaire: cela le détendait; il en sortait plus gaillard et plus

frais. Il continuait de voir Coquard et prenait ses repas, de temps en

temps, chez Aurélie. Une fois là, il ne se surveillait guère, il

s'abandonnait à son humeur fantasque; le paradoxe ne l'effrayait pas;

et il trouvait un malin plaisir à pousser ses interlocuteurs jusqu'aux

extrêmes conséquences de leurs principes, absurdes et enragées. On ne

savait jamais s'il parlait ou non sérieusement: car il se passionnait

en parlant, et il finissait par oublier son intention paradoxale du

début. L'artiste se laissait griser par l'ivresse des autres.

En un de ces moments d'émotion esthétique, il improvisa, dans

l'arrière-boutique d'Aurélie, un chant révolutionnaire qui, aussitôt

répété, dès le lendemain se répandit parmi les groupes ouvriers. Il

se compromettait. La police le surveillait. Manousse, qui avait des

intelligences au cœur de la place, fut averti par un de ses amis,

Xavier Bernard, jeune fonctionnaire de la préfecture de police, qui se

mêlait de littérature et se disait toqué de la musique de

Christophe--(car le dilettantisme et l'esprit anarchique s'étaient

glissés jusque parmi les chiens de garde de la troisième République).

--Votre Krafft est en train de jouer un vilain jeu, lui avait dit

Bernard. Il fait le fier à-bras. Nous savons ce qu'il en faut penser;

mais on ne serait pas fâché, en haut lieu, de pincer un étranger--qui

plus est, un Allemand--dans ces mic-mac révolutionnaires: c'est le

moyen classique pour déconsidérer le parti et pour y jeter les

soupçons. Si ce nigaud ne fait pas attention, nous allons être

obligés de l'arrêter. C'est ennuyeux. Avertissez-le!

Manousse avertit Christophe; Olivier le supplia d'être prudent.

Christophe ne prit pas l'avis au sérieux.

--Bah! dit-il, chacun sait que je ne suis pas dangereux. J'ai bien le

droit de m'amuser! J'aime ces gens, ils travaillent comme moi, ils ont

une foi comme moi. À la vérité, ce n'est pas la même, nous ne sommes

pas du même camp... Très bien! On se battra donc. Ce n'est pas pour me

déplaire... Que veux-tu? Je ne peux pas rester, comme toi,

recroquevillé dans ma coquille. J'étouffe chez les bourgeois.

Olivier, qui n'avait pas des poumons aussi exigeants, se trouvait bien

de son logis étroit et de la calme société de ses deux amies, encore

que l'une d'elles, Mme Arnaud, se consacrât maintenant aux œuvres de

bienfaisance, et que l'autre, Cécile, fût absorbée dans les soins de

l'enfant, jusqu'à ne plus parler que de lui et avec lui, sur ce ton

gazouillant, bêtifiant, qui tâche de se modeler sur celui de l'oiselet

et de muer sa chanson informe en un parler humain.

De son passage dans les milieux ouvriers, il lui était resté deux

connaissances. Deux indépendants, comme lui. L'un, Guérin, était

tapissier. Il travaillait, à sa fantaisie, d'une façon capricieuse,

mais adroite. Il aimait son métier, il avait pour les objets d'art un

goût naturel, développé par l'observation, le travail, les visites

dans les musées. Olivier lui avait fait réparer un meuble ancien: le

travail était difficile, et l'ouvrier s'en était acquitté habilement;

il y avait dépensé de la peine et du temps: il ne réclama à Olivier

qu'un modeste salaire, tant il était heureux d'avoir réussi. Olivier,

s'intéressant à lui, l'interrogea sur sa vie, tâcha de savoir ce

qu'il pensait du mouvement ouvrier. Guérin n'en pensait rien; il ne

s'en souciait pas. Il n'était pas de cette classe. Il n'était d'aucune

classe. Il était lui. Il lisait peu. Toute sa formation intellectuelle

s'était faite par les sens, l'œil, la main, le goût inné au vrai

peuple de Paris. Il était un homme heureux. Le type n'en est pas rare

dans la petite bourgeoisie ouvrière, qui est une des races les plus

intelligentes de la nation: car elle réalise un bel équilibre du

travail manuel et d'une activité saine de l'esprit.

L'autre connaissance d'Olivier était d'une espèce plus originale.

C'était un facteur, qui se nommait Hurteloup. Bel homme, grand, les

yeux clairs, petite barbe et moustache blondes, l'air ouvert et gai. Un

jour qu'il apportait une lettre recommandée, il était entré dans la

chambre d'Olivier. Pendant qu'Olivier signait, il faisait le tour de la

bibliothèque, le nez sur les titres des volumes:

--Ha! ha! fit-il, vous avez les classiques...

Il ajouta:

--Moi, je collectionne les bouquins d'histoire sur la Bourgogne.

--Vous êtes Bourguignon? demanda Olivier.

--«_Bourguignon salé,

L'épée au côté,

La barbe au menton,

Saute y Bourguignon!_»

répondit, en riant, le facteur. Je suis du pays d'Avallon. J'ai des

papiers de famille qui datent de 1200 et quelque...

Olivier, intrigué, voulut en savoir davantage. Hurteloup ne demandait

qu'à parler. Il appartenait en effet à une des plus vieilles familles

de Bourgogne. Un de ses ancêtres était à la croisade de Philippe

Auguste; un autre, secrétaire d'État sous Henri II. La décadence

avait commencé, dès le XVIIe siècle. Au temps de la Révolution, la

famille, ruinée et déchue, avait fait le plongeon dans la mare

populaire. Maintenant, elle revenait à la surface, par le probe

travail, la vigueur physique et morale du facteur Hurteloup, et sa

fidélité à sa race. Son meilleur passe-temps était de réunir des

documents historiques et généalogiques, se rapportant aux siens ou à

leur pays d'origine. À ses heures de congé, il allait aux Archives

copier de vieux papiers. Quand il ne les comprenait pas, il demandait

l'explication à un de ses clients, Chartiste ou Sorbonnard. Son

illustre ascendance ne lui tournait pas la tête; il en parlait, en

riant, sans l'ombre de récrimination contre le mauvais sort. Il avait

une gaieté insouciante et robuste, qui faisait plaisir à voir. Et

Olivier, le regardant, pensait au va-et-vient mystérieux de la vie des

races, qui coule à pleins bords pendant des siècles, pendant des

siècles disparaît sous terre, puis ressurgit après avoir drainé au

fond du sol des énergies nouvelles. Le peuple lui apparaissait un

réservoir immense où se perdent les fleuves du passé et d'où

ressortent les fleuves de l'avenir, qui, sous un autre nom, sont bien

souvent les mêmes.

Guérin et Hurteloup lui plaisaient; mais ils ne pouvaient lui être une

société; entre eux et lui, peu de conversation possible. Le petit

Emmanuel l'occupait davantage; il venait chez lui presque chaque soir.

Depuis l'entretien magique, une révolution s'était faite chez

l'enfant. Il s'était jeté dans la lecture avec une fureur de savoir.

Il sortait de ses livres, abruti. Il semblait moins intelligent

qu'avant; il parlait à peine; Olivier n'arrivait plus à lui arracher

que des monosyllabes; aux questions, Emmanuel répondait des âneries.

Olivier se décourageait; il tâchait de n'en rien montrer; mais il

croyait qu'il s'était trompé et que le petit était tout à fait

stupide. Il ne voyait pas le travail formidable d'incubation fiévreuse,

qui s'opérait dans cette âme. Il était un mauvais pédagogue, plus

capable de jeter au hasard dans les champs les poignées de bon grain

que de sarcler la terre et de creuser les sillons.--La présence de

Christophe ajoutait au trouble. Olivier éprouvait une gêne à exhiber

son petit protégé; il était honteux de la bêtise d'Emmanuel, qui

devenait accablante quand Christophe était là. L'enfant se renfermait

alors dans un mutisme farouche. Il haïssait Christophe, parce

qu'Olivier l'aimait; il ne supportait pas qu'un autre eût place dans le

cœur de son maître. Ni Christophe ni Olivier ne se doutait de la

frénésie d'amour et de jalousie qui rongeait cet enfant. Cependant,

Christophe avait passé par là, jadis! Mais il ne se reconnaissait pas

en cet être, fabriqué d'un autre métal que le sien. En cet amalgame

obscur d'hérédités malsaines, tout--l'amour et la haine et le génie

latent--rendait un autre son.

Le premier Mai approchait.

Une rumeur inquiète parcourait Paris. Les matamores de la C. G. T.

contribuaient à la répandre. Leurs journaux annonçaient le grand jour

arrivé, convoquaient les milices ouvrières, et lançaient le mot

d'épouvante qui atteint les bourgeois à l'endroit le plus sensible: au

ventre... _Feri ventrem!_... Ils les menaçaient de la grève

générale. Les Parisiens épeurés partaient pour la campagne, ou

s'approvisionnaient comme pour un siège. Christophe avait rencontré

Canet, dans son auto, rapportant deux jambons et un sac de pommes de

terre; il était hors de lui; il ne savait plus au juste de quel parti

il était; on le voyait tour à tour vieux républicain, royaliste, et

révolutionnaire. Son culte de la violence était une boussole affolée,

dont l'aiguille sautait du nord au midi et du midi au nord. En public,

il continuait de faire chorus aux rodomontades de ses amis; mais il eût

pris _in petto_ le premier dictateur venu, pour balayer le spectre

rouge.

Christophe riait de cette universelle poltronnerie. Il était convaincu

qu'il ne se produirait rien. Olivier en était moins sûr. De sa

naissance bourgeoise, il lui restait quelque chose de ce petit

tremblement éternel que cause à la bourgeoisie le souvenir et

l'attente de la Révolution.

--Allons donc! disait Christophe, tu peux dormir tranquille. Elle n'est

pas pour demain, ta Révolution! Vous en avez tous peur. La peur des

coups... Elle est partout. Chez les bourgeois, dans le peuple, par toute

la nation, par toutes les nations d'Occident. On n'a plus assez de sang,

on a peur de le perdre. Depuis quarante ans, tout se passe en paroles.

Regarde un peu votre fameuse Affaire! Avez-vous assez crié: «Mort!

Sang! Carnage!» ... Ô cadets de Gascogne! Que de salive et d'encre!

Combien de gouttes de sang?

--Ne t'y fie pas, disait Olivier. Cette peur du sang, c'est l'instinct

secret qu'au premier sang versé, la bête délirera; le masque du

civilisé tombera, la brute montrera son mufle aux crocs féroces, et

Dieu sait alors qui la pourra museler! Chacun hésite devant la guerre;

mais quand la guerre éclatera, elle sera atroce...

Christophe haussait les épaules, et disait que ce n'était pas pour

rien que l'époque avait pour héros Cyrano le hâbleur et le poulet

fanfaron, Chantecler,--les héros qui mentent.

Olivier hochait la tête. Il savait qu'en France hâbler est le

commencement d'agir. Toutefois, pour le premier Mai, il ne croyait pas

plus que Christophe à la Révolution: on l'avait trop annoncée, et le

gouvernement se tenait sur ses gardes. Il y avait lieu de croire que les

stratèges de l'émeute remettraient le combat à un moment plus

opportun.

Dans la seconde quinzaine d'avril, Olivier eut un accès de grippe; elle

le reprenait, chaque hiver, à peu près vers la même date, et elle

réveillait une bronchite ancienne. Christophe s'installa chez lui, deux

ou trois jours. Le mal fut assez léger et passa rapidement. Mais il

amena, comme à l'ordinaire, chez Olivier, une fatigue morale et

physique qui persista quelque temps après que la fièvre fut tombée.

Il restait au lit, étendu, pendant des heures, et il n'avait pas envie

de bouger, il regardait. Christophe qui lui tournait le dos, travaillant

à sa table.

Christophe s'absorbait dans son travail. Quand il était las d'écrire,

il se levait brusquement et allait au piano; il jouait, non ce qu'il

avait écrit, mais ce qui lui venait sous les doigts. Alors, se passait

un phénomène étrange. Tandis que ce qu'il écrivait était conçu

dans un style qui rappelait ses œuvres antérieures, ce qu'il jouait

paraissait d'un autre homme. C'était un monde au souffle rauque et

déréglé. Il y avait là un égarement, une incohérence violente ou

brisée, ne rappelant en rien la puissante logique qui régnait dans le

reste de sa musique. On eût dit que ces improvisations irréfléchies,

qui échappaient à l'œil de la conscience, qui jaillissaient de la

chair plus que de la pensée, comme un cri d'animal, révélassent un

déséquilibre de l'âme, un orage se préparant, au fond de l'avenir.

Christophe ne s'en apercevait pas; mais Olivier écoutait, regardait

Christophe, et il était vaguement inquiet. Dans son état de faiblesse,

il avait une pénétration singulière, lointaine: il apercevait des

choses que nul ne remarquait.

Christophe, plaquant un dernier accord, s'arrêta en sueur, hagard; il

promena autour de lui son regard encore trouble, rencontra le regard

d'Olivier, se mit à rire, et retourna à sa table. Olivier demanda:

--Qu'est-ce que c'était, Christophe?

--Rien du tout, dit Christophe. Je remue l'eau, pour attirer le

poisson.

--Est-ce que tu vas écrire cela?

--Cela? Quoi, cela?

--Ce que tu as dit.

--Et qu'est-ce que j'ai dit? Je ne me souviens déjà plus.

--Mais à quoi pensais-tu?

--Je ne sais pas, dit Christophe, se passant la main sur le front.

Il se remit à écrire. Le silence retomba dans la chambre des deux

amis. Olivier continuait de regarder Christophe. Christophe sentait ce

regard; et il se retourna. Les yeux d'Olivier le couvaient avec tant

d'affection!

--Paresseux! dit-il gaiement.

Olivier soupira.

--Qu'as-tu? demanda Christophe.

--Ô Christophe! dire qu'il y a tant de choses en toi, là, près

de moi, des trésors que tu donneras aux autres et dont je n'aurai pas

ma part!...

--Es-tu fou? Qu'est-ce qui te prend?

--Quelle sera ta vie? Par quels dangers, par quelles épreuves

passeras-tu encore?... Je voudrais être avec toi... Je ne verrai rien

de tout cela. Je resterai stupidement en chemin.

--Pour stupide, tu l'es. Crois-tu, par hasard, que même si tu le

voulais, je te laisserais en route?

--Tu m'oublieras, dit Olivier.

Christophe se leva, et alla s'asseoir sur le lit, près d'Olivier; il

lui prit les poignets, moites d'une sueur de faiblesse. Le col de la

chemise s'était ouvert; on voyait la maigre poitrine, la peau frêle et

tendue comme une voile qu'un souffle de vent gonfle et qui va se

déchirer. Les robustes doigts de Christophe reboutonnèrent

maladroitement le col. Olivier se laissait faire.

--Cher Christophe! dit-il tendrement, j'ai eu pourtant un grand

bonheur dans ma vie!

--Ah! çà, qu'est-ce que ces idées? dit Christophe, tu vas aussi

bien que moi.

--Oui, dit Olivier.

--Alors, pourquoi dis-tu des sottises?

--J'ai tort, fit Olivier, honteux et souriant. C'est cette grippe

qui m'abat.

--Il faut se secouer. Houp! Lève-toi.

--Pas maintenant. Plus tard.

Il restait à rêver. Le lendemain, il se leva. Mais ce fut pour

continuer de rêvasser, au coin du feu.

Avril était doux et brumeux. À travers le voile tiède des brouillards

argentés, les petites feuilles vertes dépliaient leurs cocons, les

oiseaux invisibles chantaient le soleil caché. Olivier dévidait le

fuseau de ses souvenirs. Il se revoyait enfant, dans le train qui

l'emportait de sa petite ville, au milieu du brouillard, avec sa mère

qui pleurait. Antoinette était seule, à l'autre coin du wagon... De

délicats profils, des paysages fins, se peignaient au fond de ses yeux.

De beaux vers venaient d'eux-mêmes agencer leurs syllabes et leurs

rythmes chantants. Il était près de sa table; il n'avait qu'à

étendre le bras pour prendre sa plume et noter ces visions poétiques.

Mais la volonté lui manquait; il était las; il savait que le parfum de

ses rêves s'évaporerait dès qu'il voudrait les fixer. C'était

toujours ainsi: le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer; son

esprit était un vallon plein de fleurs; mais nul n'en avait l'accès;

et dès qu'on les cueillait, les fleurs se flétrissaient. À peine

quelques-unes avaient pu languissamment survivre, quelques frêles

nouvelles, quelques pièces de vers, qui exhalaient une haleine suave et

mourante. Cette impuissance artistique avait été longtemps un des plus

gros chagrins d'Olivier. Sentir tant de vie en soi, que l'on ne peut pas

sauver!...--Maintenant, il était résigné. Les fleurs n'ont pas besoin

qu'on les voie, pour fleurir. Elles n'en sont que plus belles dans les

champs où nulle main ne les cueille. Heureux, les champs en fleurs qui

rêvent, au soleil!--De soleil, il n'y en avait guère; mais les rêves

d'Olivier n'en fleurissaient que mieux. Que d'histoires, tristes,

tendres, fantasques, il se raconta, ces jours-là! Elles venaient on ne

sait d'où, voguaient comme des nuages blancs sur un ciel d'été, elles

se fondaient dans l'air, d'autres leur succédaient; il en était

peuplé. Parfois, le ciel restait vide; dans sa lumière, Olivier

s'engourdissait, jusqu'au moment où de nouveau glissaient, leurs ailes

éployées, les barques silencieuses du rêve.

Le soir, le petit bossu venait. Olivier était si plein de ses histoires

qu'il lui en conta une, souriant et absorbé. Que de fois il parlait

ainsi, regardant devant lui, sans que l'enfant soufflât mot! Il

finissait par oublier sa présence... Christophe, qui arriva au milieu

du récit, fut saisi de sa beauté, et demanda à Olivier de recommencer

l'histoire. Olivier s'y refusa:

--Je suis comme toi, dit-il, je ne la sais déjà plus.

--Ce n'est pas vrai, dit Christophe; toi, tu es un diable de

Français qui sait toujours tout ce qu'il dit et fait, tu n'oublies

jamais rien.

--Hélas! fit Olivier.

--Recommence, alors.

--Cela me fatigue. À quoi bon?

Christophe était fâché.

--Ce n'est pas bien, dit-il. À quoi te sert ta pensée? Ce que tu as,

tu le jettes. C'est perdu pour jamais.

--Rien n'est perdu, dit Olivier.

Le petit bossu sortit de l'immobilité ou il était resté pendant le

récit d'Olivier,--tourné vers la fenêtre, les yeux vagues, la figure

froncée, l'air hostile, sans qu'on pût deviner ce qu'il pensait. Il se

leva et dit:

--Il fera beau, demain.

--Je parie, dit Christophe à Olivier, qu'il n'a même pas écouté.

--Demain, le premier Mai, continua Emmanuel, dont la figure

maussade s'illuminait.

--C'est son histoire, à lui, dit Olivier. Tu me la conteras demain.

--Balivernes! dit Christophe.

Le lendemain, Christophe vint prendre Olivier, pour faire une promenade

dans Paris. Olivier était guéri; mais il éprouvait toujours son

étrange lassitude; il ne tenait pas à sortir, il avait une crainte

vague, il n'aimait pas à se mêler à la foule. Son cœur et son esprit

étaient braves; la chair était débile. Il avait peur des cohues, des

bagarres, de toutes les brutalités; il savait trop qu'il était fait

pour en être victime, sans pouvoir--sans vouloir--se défendre: car il

avait horreur de faire souffrir, autant que de souffrir. Les corps

maladifs répugnent plus que les autres à la souffrance physique, parce

qu'ils la connaissent mieux, et que leur imagination la leur représente

plus immédiate et plus saignante. Olivier rougissait de cette lâcheté

de son corps que contredisait le stoïcisme de sa volonté, et il

s'efforçait de la combattre. Mais, ce matin, tout contact avec les

hommes lui était pénible, il eût voulu rester enfermé, tout le jour.

Christophe le semonça, le railla, voulut à tout prix qu'il sortit,

pour s'arracher à sa torpeur: depuis dix jours il n'avait pas pris

l'air. Olivier faisait mine de ne pas entendre. Christophe dit:

--C'est bon, je m'en vais sans toi. Je vais voir leur premier Mai.

Si je ne suis pas revenu ce soir, tu te diras que je suis coffré.

Il partit. Dans l'escalier, Olivier le rejoignit. Il ne voulait

pas laisser son ami aller seul.

Peu de monde dans les rues. Quelques petites ouvrières, fleuries d'un

brin de muguet. Des ouvriers endimanchés se promenaient, d'un air

désœuvré. À des coins de rues, près des stations du Métro, des

agents, par paquets, se tenaient dissimulés. Les grilles du Luxembourg

étaient fermées. Le temps restait toujours brumeux et tiède. Il y

avait si longtemps qu'on n'avait vu le soleil!... Les deux amis allaient

au bras l'un de l'autre. Ils parlaient peu; ils s'aimaient bien.

Quelques mots évoquaient des choses intimes et passées. Devant une

mairie, ils s'arrêtèrent pour regarder le baromètre, qui avait une

tendance à remonter.

--Demain, dit Olivier, je verrai le soleil.

Ils étaient tout près de la maison de Cécile. Ils pensèrent à entrer

pour embrasser l'enfant.

--Non, ce sera pour le retour.

De l'autre côté de l'eau, ils commencèrent à rencontrer plus de

monde. Des promeneurs paisibles, des costumes et des visages du

dimanche; des badauds avec leurs enfants; des ouvriers qui flânaient.

Deux ou trois portaient à la boutonnière l'églantine rouge; ils

avaient l'air inoffensifs: c'étaient des révolutionnaires qui se

forçaient à l'être; on sentait chez eux un cœur optimiste, qui se

satisfaisait des moindres occasions de bonheur: qu'il fit beau ou

simplement passable, en ce jour de congé, ils en étaient

reconnaissants... ils ne savaient trop à qui... à tout ce qui les

entourait. Ils allaient sans se presser, épanouis, admirant les

bourgeons des arbres, les toilettes des petites filles qui passaient;

ils disaient avec orgueil:

--Il n'y a qu'à Paris qu'on peut voir des enfants aussi bien

habillés...

Christophe plaisantait le fameux mouvement prédit... Bonnes gens!...

Il avait de l'affection pour eux, avec un grain de mépris.

Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée · 第 5 / 29 段