Feuillette, pour une commande. L'ouvrage terminé, Emmanuel le porta
chez Olivier; il avait guetté son retour à la maison, afin d'être
sûr de le trouver. Olivier, absorbé, fit peu attention à lui, paya,
ne disait rien; l'enfant semblait attendre, regardait à droite, à
gauche, s'en allait à regret. Olivier, avec sa bonté, devina ce qui se
passait en lui; il sourit, et essaya de lier conversation, malgré la
gêne qu'il avait toujours à causer avec quelqu'un du peuple. Cette
fois, il sut trouver les mots simples et directs. Une intuition de
souffrances lui faisait voir dans l'enfant--(d'une façon trop
simpliste)--un petit oiseau blessé par la vie, comme lui, et qui se
consolait, la tête sous son aile, recroquevillé en boule sur son
perchoir, en rêvant de vols fous dans la lumière. Un sentiment
analogue de confiance instinctive rapprochait de lui l'enfant; il
subissait l'attraction de cette âme silencieuse, qui ne criait point,
qui ne disait point de paroles rudes, où l'on était à l'abri des
brutalités de la rue; et la chambre, peuplée de livres, paroles
magiques des siècles, lui inspirait un respect religieux. Aux questions
d'Olivier il répondait volontiers, avec de brusques sursauts de
sauvagerie orgueilleuse; mais l'expression lui manquait. Olivier
démaillotait avec précaution cette âme obscure et bégayante; il
arrivait à y lire peu à peu sa foi ridicule et touchante dans le
renouvellement du monde. Il n'avait pas envie d'en rire, sachant qu'elle
rêvait de l'impossible et qu'elle ne changerait pas l'homme. Les
chrétiens aussi ont rêvé de l'impossible; et ils n'ont pas changé
l'homme. De l'époque de Périclès à celle de Monsieur Fallières, où
est-il le progrès moral?... Mais toute foi est belle; et quand
pâlissent celles dont le cycle est révolu, il faut saluer les
nouvelles qui s'allument: il n'y en aura jamais trop. Olivier regardait
avec une curiosité attendrie la lueur incertaine qui brûlait dans le
cerveau de l'enfant. Quel étrange caboche!... Olivier ne parvenait pas
à suivre le mouvement de cette pensée, incapable d'un effort de raison
continue, qui allait par saccades, et, quand on lui parlait, restait
loin derrière vous, arrêtée, agrippée à une vision surgie, on ne
savait comment, d'un mot dit tout à l'heure, puis soudain vous
rejoignait, vous dépassait d'un saut, faisant jaillir d'une pensée de
tout repos, d'une prudente parole bourgeoise, tout un monde enchanté,
un _credo_ héroïque et dément. Cette âme, qui somnolait, avec des
réveils bondissants, avait un besoin puéril et puissant d'optimisme;
à tout ce qu'on lui disait, art ou science, elle ajoutait une fin de
mélodrame complaisant qui répondait au vœu de ses chimères.
Olivier fit, par curiosité, quelques lectures au petit, le dimanche. Il
croyait l'intéresser avec des récits réalistes et familiers; il lui
lut les Souvenirs d'enfance de Tolstoy. Le petit n'en était pas
frappé; il disait:
--Ben oui, on sait ça.
Et il ne comprenait pas qu'on se donnât tant de mal pour écrire
des choses réelles.
--Un gosse, c'est un gosse, disait-il dédaigneusement.
Il n'était pas plus sensible a l'intérêt de l'histoire; et la science
l'ennuyait; elle était pour lui une préface fastidieuse à un conte de
fées: les forces invisibles, mises au service de l'homme, tels des
génies terribles et terrassés. À quoi bon tant d'explications? Quand
on a trouvé quelque chose, on n'a pas besoin de dire comment on l'a
trouvé, mais ce qu'on a trouvé. L'analyse des pensées est du luxe
bourgeois. Ce qu'il faut aux âmes du peuple, c'est la synthèse, des
idées toutes faites, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, mais
qui mènent à l'action, des réalités grosses de vie et chargées
d'électricité. De la littérature qu'Emmanuel connaissait, ce qui le
toucha le plus, ce fut le pathos épique de Victor Hugo et la
rhétorique fuligineuse de ces orateurs révolutionnaires, qu'il ne
comprenait pas bien, et qui, non plus que Hugo, ne se comprenaient pas
toujours eux-mêmes. Le monde était pour lui, comme pour eux, non pas
un assemblage cohérent de raisons ou de faits, mais un espace infini,
noyé d'ombre et tremblant de lumière, où passaient dans la nuit de
grands coups d'aile ensoleillés. Olivier essayait en vain de lui
communiquer sa logique bourgeoise. L'âme rebelle et ennuyée lui
échappait des mains; et elle se complaisait dans le vague et le heurt
de ses sensations hallucinées, comme une femme en amour, qui se livre,
les yeux fermés.
Olivier était à la fois attiré et déconcerté par ce qu'il sentait
chez l'enfant de si proche de lui: solitude, faiblesse orgueilleuse,
ardeur idéaliste,--et de si différent:--ce déséquilibre, ces désirs
aveugles et effrénés, cette sauvagerie sensuelle qui n'avait aucune
idée du bien et du mal, tels que les définit la morale ordinaire. Il
ne faisait qu'entrevoir une partie de cette sauvagerie. Jamais il ne se
douta du monde de passions troubles qui grondaient dans le cœur de son
petit ami. Notre atavisme bourgeois nous a trop assagis. Nous n'osons
même pas regarder en nous. Si nous disions le centième des rêves que
fait un honnête homme, ou des étranges ardeurs qui passent dans le
corps d'une femme chaste, on crierait au scandale. Silence aux monstres!
Fermons la grille. Mais sachons qu'ils existent, et que dans les âmes
neuves, ils sont prêts à sortir.--Le petit avait tous les désirs
érotiques, que l'on regarde comme pervers; ils l'étreignaient à
l'improviste, par rafales; ils étaient exaspérés par sa laideur qui
l'isolait. Olivier n'en savait rien. Devant lui, Emmanuel avait honte.
Il subissait la contagion de cette paix. L'exemple d'une telle vie lui
était un dompteur. L'enfant ressentait pour Olivier un amour violent.
Ses passions comprimées se ruaient en rêves tumultueux: bonheur
humain, fraternité sociale, miracles de la science, aviation
fantastique, poésie enfantine et barbare,--tout un monde héroïque
d'exploits, de niaiseries, de luxures, de sacrifices, où, sa volonté
ivre cahotait dans la flânerie et dans la fièvre.
Il n'avait pas beaucoup de temps pour s'y abandonner, dans l'échoppe du
grand-père, qui ne restait pas un instant silencieux, sifflant, tapant,
jabotant, du matin au soir. Mais il y a toujours place pour le rêve.
Que de journées de songes on peut faire, debout, les yeux ouverts, en
une seconde de vie!--Le travail de l'ouvrier s'accommode assez bien
d'une pensée intermittente. Son esprit aurait peine à suivre, sans un
effort de volonté, une chaîne un peu longue de raisonnements serrés;
s'il parvient à le faire, il y manque, çà et là, quelques mailles;
mais dans les intervalles des mouvements rythmés, les idées
s'intercalent, les images surgissent; les gestes réguliers du corps les
font jaillir, comme le soufflet de forge. Pensée du peuple! Gerbe de
feu et de fumée, pluie d'étincelles qui s'éteignent, se rallument et
s'éteignent! Mais parfois l'une d'elles, emportée par le vent, va
mettre l'incendie aux riches meules bourgeoises...
Olivier réussit à faire entrer Emmanuel dans une imprimerie. C'était
le vœu de l'enfant; et le grand-père ne s'y opposa point: il voyait
volontiers son petit-fils plus instruit que lui; et il avait du respect
pour l'encre d'imprimerie. Dans le nouveau métier, le travail était
plus fatigant que dans l'ancien; mais parmi la foule des travailleurs,
le petit se sentait plus libre de penser que dans l'échoppe, seul, à
côté du grand-père.
Le meilleur moment était à l'heure du déjeuner. Loin du flot des
ouvriers qui envahissait les petites tables sur le trottoir et les
débits de vins du quartier, il s'échappait en clopinant vers le square
voisin; et là, à cheval sur un banc, sous le dais d'un marronnier,
près d'un faune de bronze qui dansait, une grappe à la main, il
déballait son pain et le morceau de charcuterie enveloppé dans un
papier gras; et il le savourait lentement, au milieu d'un cercle de
moineaux. Sur la pelouse verte, de petits jets d'eau faisaient tomber
leur fine pluie en réseau grésillant. Dans un arbre ensoleillé, des
pigeons bleu d'ardoise, à l'œil rond, roucoulaient. Et tout autour,
c'était le ronflement perpétuel de Paris, le grondement des voitures,
la mer bruissante des pas, les cris familiers de la rue, le lointain
flûteau rieur d'un raccommodeur de faïence, un marteau de terrassier
tintant sur les pavés, la noble musique d'une fontaine,--enveloppe
fiévreuse et dorée du rêve parisien...--Et le petit bossu, à cheval
sur son banc, la bouche pleine, ne se pressant pas d'avaler,
s'alanguissait dans une torpeur, où il ne sentait plus son échine
douloureuse et son âme chétive; il était baigné d'un bonheur
imprécis et grisant...
--«... Tiède lumière, soleil de la justice qui luira demain pour
nous, déjà ne luis-tu pas? Tout est si bon, si beau! On est riche, on
est fort, on se porte bien, on aime... J'aime, j'aime tous et tous
m'aiment... Ah! qu'on est bien! Qu'on sera bien, demain!...»
Les sirènes d'usines sifflaient; l'enfant s'éveillait, avalait sa
bouchée, buvait une longue gorgée à la Wallace voisine, et, rentré
dans sa carapace bossue, il allait, de sa démarche sautillante et
boiteuse, reprendre sa place à l'imprimerie, devant les casiers aux
lettres magiques, qui écriraient un jour le _Mane Thecel Pharès_ de la
Révolution.
Le père Feuillet avait un vieil ami, Trouillot, le papetier, de l'autre
côté de la rue. Une papeterie-mercerie, où l'on voyait, à la
devanture, des bonbons roses et verts dans des bocaux, et des poupées
en carton sans bras ni jambes. D'un trottoir à l'autre, l'un sur le pas
de sa porte, l'autre dans son échoppe, ils échangeaient clignements
d'yeux, hochements de tête, et pantomimes variées. À certaines
heures, quand le savetier était las de taper et qu'il avait, disait-il,
la crampe dans les fesses, ils se hélaient, La Feuillette de son
gueuloir glapissant, Trouillot d'un mugissement de veau enroué; et ils
allaient siroter un verre au comptoir voisin. Ils ne se pressaient pas
de revenir. C'étaient de sacrés bavards. Ils se connaissaient depuis
près d'un demi-siècle. Le papetier avait joué, lui aussi, son bout de
rôle dans le grand mélodrame de 1871. On ne s'en serait pas douté, à
voir ce gros homme placide, une toque noire sur la tête, vêtu d'une
blouse blanche, avec sa moustache grise de vieux troupier, ses yeux
vagues d'un bleu pâle striés de rouge, sous lesquels les paupières
faisaient des poches, ses joues flasques et luisantes, toujours en
transpiration, traînant la jambe, goutteux, le souffle court, la langue
lourde. Mais il n'avait rien perdu de ses illusions d'antan. Réfugié
en Suisse pendant quelques années, il y avait rencontré des compagnons
de diverses nations, et notamment des Russes, qui l'avaient initié aux
beautés de l'anarchie fraternelle. Là-dessus, il n'était pas d'accord
avec La Feuillette, qui était un vieux Français, partisan de la
manière forte et de l'absolutisme dans la liberté. Pour le reste,
fermes croyants l'un et l'autre dans la révolution sociale et la
Salente ouvrière de l'avenir. Chacun était épris d'un chef en qui il
incarnait l'idéal de ce qu'il aurait voulu être. Trouillot était pour
Joussier, et La Feuillette pour Coquard. Ils discutaient
interminablement sur ce qui les divisait, estimant que leurs pensées
communes étaient démontrées;--(peu s'en fallait qu'entre deux rasades
ils ne les crussent réalisées).--Des deux, le plus raisonneur était
le savetier. Il croyait, par raison; du moins, il s'en flattait: car
Dieu sait que sa raison était d'une espèce singulière! Elle n'eût pu
chausser d'autre pied que le sien. Cependant, moins expert en raison
qu'en chaussures, il prétendait que les autres esprits se chaussassent
à son pied. Le papetier, plus paresseux, ne se donnait pas la peine de
démontrer sa foi. On ne démontre que ce dont on doute. Il ne doutait
point. Son optimisme perpétuel voyait les choses comme il les
désirait, et ne les voyait pas quand elles étaient autrement, ou il
les oubliait. Les expériences fâcheuses glissaient sur son cuir, sans
y laisser de traces.--Tous deux étaient de vieux enfants romanesques,
qui n'avaient pas le sens de la réalité; la révolution, dont le nom
seul les grisait, était pour eux une belle histoire qu'on se raconte et
dont on ne sait plus très bien si elle arrivera jamais, ou si elle est
arrivée. Et tous deux avaient foi dans l'Humanité-Dieu, par
transposition de leurs habitudes héréditaires, pliées durant des
siècles devant le Fils de l'Homme.--Inutile d'ajouter que tous deux
étaient anticléricaux.
Le plaisant était que le bon papetier habitait avec une nièce fort
dévote, qui faisait de lui ce qu'elle voulait. Cette petite femme très
brune, grassouillette, aux yeux vifs, douée d'une volubilité de parole
que relevait encore un fort accent de Marseille, était veuve d'un
rédacteur au ministère du commerce. Restée seule sans fortune, avec
une fillette, et recueillie par l'oncle, cette bourgeoise, qui avait des
prétentions, n'était pas loin de croire qu'elle faisait une grâce à
son parent le boutiquier, en vendant, à son magasin; elle trônait avec
des airs de reine déchue, que, fort heureusement pour les affaires de
l'oncle et pour la clientèle, tempérait son exubérance naturelle.
Royaliste et cléricale, comme il convenait a une personne de sa
distinction, Mme Alexandrine étalait ses sentiments avec un zèle
indiscret, stimulé par le malin plaisir de taquiner le vieux mécréant
chez qui elle s'était installée. Elle s'était constituée la
maîtresse du logis, responsable de la conscience de toute la
maisonnée; si elle ne pouvait convertir l'oncle--(et elle se jurait
bien de l'attraper in extremis),--elle s'en donnait à cœur joie de
tremper le diable dans l'eau bénite. Elle épinglait aux murs des
images de Notre-Dame de Lourdes et de saint Antoine de Padoue; elle
ornait la cheminée de fétiches peinturlurés sous des globes de verre;
et, la saison venue, elle installait dans l'alcôve de sa fille une
chapelle du mois de Marie, avec de petites bougies bleues. On ne savait
ce qui l'emportait, dans sa dévotion agressive, d'une affection réelle
pour l'oncle qu'elle souhaitait de convertir, ou de la joie qu'elle
avait à l'embêter.
Le brave homme, apathique et un peu endormi, laissait faire; il ne se
risquait pas à relever les provocations batailleuses de sa terrible
nièce: avec une langue si bien pendue, impossible de lutter; avant
tout, il voulait la paix, Une seule fois, il se fâcha, lorsqu'un petit
saint Joseph tenta subrepticement de se glisser dans sa chambre,
au-dessus de son lit; sur ce point, il eut gain de cause: car il faillit
en avoir une attaque, et la nièce prit peur; l'expérience ne fut pas
renouvelée. Pour tout le reste, il céda, affectant de ne pas voir;
cette odeur de bon Dieu lui causait bien quelque malaise; mais il ne
voulait pas y penser. Au fond, il admirait sa nièce, et il éprouvait
un certain plaisir à être malmené par elle. Et puis, ils
s'accordaient pour choyer la fillette, la petite Reine, ou Rainette.
Elle avait treize ans, et elle était toujours malade. Depuis des mois,
une coxalgie la tenait étendue et captive, tout un côté du corps
moulé dans une gouttière, comme une petite Daphné dans son écorce.
Elle avait des yeux de biche blessée et le teint décoloré des plantes
privées de soleil; une tête trop grosse, que ses cheveux blond pâle,
très fins et très tirés, faisaient paraître encore plus grosse; mais
un visage mobile et délicat, un vivant petit nez, et un bon sourire
enfantin. La dévotion de la mère avait pris chez l'enfant souffrante
et désœuvrée un caractère exalté. Elle passait des heures à
réciter son chapelet de corail, que le pape avait bénit; et elle
s'interrompait pour le baiser avec emportement. Elle ne faisait presque
rien, de toute la journée; les travaux à l'aiguille la fatiguaient;
Mme Alexandrine ne lui en avait pas donné le goût. À peine si elle
lisait quelques _Tracts_ insipides, quelque fade histoire miraculeuse,
ont le style prétentieux et plat lui semblait la poésie même,--ou les
récits des crimes avec illustrations coloriées dans les journaux du
Dimanche, que sa stupide mère lui mettait dans les mains. À peine si
elle faisait quelques mailles de crochet, en remuant les lèvres, moins
attentive à son ouvrage qu'à la conversation qu'elle tenait avec une
sainte de ses amies, ou même avec le bon Dieu. Car il ne faut pas
croire qu'il soit nécessaire d'être une Jeanne d'Arc, pour avoir de
ces visites; nous en avons tous reçu. Seulement, à l'ordinaire, les
visiteurs célestes nous laissent parler seuls, assis à notre foyer; et
ils ne disent mot. Rainette ne songeait pas à s'en formaliser: qui ne
dit mot consent. D'ailleurs, elle avait tant à leur dire qu'à peine
leur laissait-elle le temps de répondre: elle répondait pour eux. Elle
était une bavarde silencieuse; elle tenait de sa mère la volubilité
de langue; mais ce flot s'infiltrait en paroles intérieures, comme un
ruisseau qui disparaît sous terre.--Naturellement, elle faisait partie
de la conspiration contre l'oncle, afin de le convertir; elle se
réjouissait de chaque pouce de la maison conquis sur l'esprit de
ténèbres par les esprits de lumière; elle cousait des médailles
saintes dans les doublures d'habit du vieux, ou bien elle lui glissait
dans les poches un grain de chapelet, que l'oncle, pour faire plaisir à
sa petite nièce, affectait de ne pas remarquer.--Cette mainmise des
deux dévotes sur le mangeur de prêtres causait l'indignation et la
joie du savetier. Il ne tarissait pas en grosses plaisanteries sur les
femmes qui portent culotte; et il se gaussait de son ami, qui se
laissait mettre sous la pantoufle. Il n'avait pas lieu de faire le
malin: car lui-même avait été affligé pendant vingt ans d'une femme
acariâtre et sobre, qui le traitait de pochard, et devant qui il
baissait la crête. Il se gardait d'en faire mention. Le papetier, un
peu honteux, se défendait mollement, professant d'une langue pâteuse
une tolérance à la Kropotkine.
Rainette et Emmanuel étaient amis. Depuis leur petite enfance, ils se
voyaient chaque jour. Emmanuel osait rarement se glisser dans la maison.
Mme Alexandrine le regardait d'un mauvais œil, comme petit-fils d'un
mécréant et comme sale petit gniaf. Mais Rainette passait ses
journées sur une chaise longue près de la fenêtre, au rez-de-chaussée.
Emmanuel tambourinait aux carreaux, en passant; et, le nez écrasé
contre la vitre, il grimaçait un bonjour. En été, quand la fenêtre
restait ouverte, il s'arrêtait, les bras appuyés un peu haut
sur la barre de la fenêtre;--(il s'imaginait que cette pose
l'avantageait, que ses épaules remontées dans une attitude familière
donnaient le change sur sa difformité).--Rainette, qui n'était pas
gâtée par les visites, ne songeait plus à remarquer qu'Emmanuel fût
bossu. Emmanuel, qui avait peur des filles, peur et dégoût, faisait
exception pour Rainette. Cette petite malade, à demi pétrifiée, lui
était quelque chose d'intangible et de lointain. Seulement le soir où
la belle Berthe lui baisa la bouche, et encore le jour suivant, il
s'écarta de Rainette, avec une répulsion instinctive; il longea la
maison, sans s'arrêter, baissant la tête; et il rôdait à distance,
méfiant, comme un chien sauvage. Puis, il revint. Elle était si peu
une femme!... À la sortie de l'atelier, quand il passait, tâchant de
se faire aussi petit que possible, au milieu des brocheuses dans leurs
longues blouses de travail, telles que des chemises de nuit,--ces
grandes filles rieuses, dont les yeux affamés vous déshabillaient en
passant,--il détalait vers la fenêtre de Rainette. Il savait gré à
son amie de ce qu'elle était infirme: il pouvait, vis-à-vis d'elle, se
donner des airs de supériorité, et même de protection. Il racontait
les événements de la rue; il s'y mettait en bonne place. Parfois,
quand il était en veine de galanterie, il apportait à Rainette, en
hiver, des marrons grillés, en été, un bouquet de cerises. Elle, de
son côté, lui donnait de ces bonbons multicolores qui remplissaient
les deux bocaux, à la devanture; et ils regardaient ensemble les cartes
postales illustrées. C'étaient d'heureux moments; ils oubliaient tous
deux le triste corps qui tenait en cage leur âme d'enfant.
Mais il arrivait aussi qu'ils se missent à discuter, comme les grands,
des choses politiques et de la religion. Alors, ils devenaient aussi
stupides que les grands. La bonne entente cessait. Elle, parlait de
miracles, de neuvaines, ou de pieuses images bordées de dentelles en
papier et de jours d'indulgences. Lui, disait que c'étaient des
bêtises et des mômeries, comme il avait entendu dire à son
grand-père. Mais quand il voulait à son tour raconter les réunions
publiques où le vieux l'avait emmené, elle l'interrompait avec mépris
et disait que tous ces gens-là étaient des soulards. La conversation
s'aigrissait. Ils en venaient à parler de leurs parents; ils se
répétaient, l'un sur le compte de la mère, l'autre sur celui du
grand-père, les propos injurieux du grand-père et de la mère. Puis,
ils parlaient d'eux-mêmes. Ils cherchaient à se dire des choses
désagréables. Ils y arrivaient sans peine. Il disait les plus
grossières. Mais elle savait trouver les mots les plus méchants.
Alors, il s'en allait; et quand il revenait, il racontait qu'il avait
été avec d'autres filles, et qu'elles étaient jolies, et qu'ils
avaient bien ri ensemble, et qu'ils devaient se retrouver, le dimanche
prochain. Elle, ne disait rien; elle faisait semblant de mépriser ce
qu'il disait; et brusquement, elle se mettait en rage, elle lui lançait
son crochet à la tête, en lui criant de partir, et qu'elle le
détestait; et elle se cachait la figure dans ses mains. Il partait, pas
fier de sa victoire. Il avait envie d'écarter les petites mains
maigres, de dire que ce n'était pas vrai. Mais il se forçait, par
orgueil, à ne pas revenir.
Un jour, Rainette fut vengée.--Il était avec ses camarades d'atelier.
Ils ne l'aimaient guère, parce qu'il se tenait en dehors d'eux et qu'il
ne parlait pas, ou qu'il parlait trop bien, d'une façon naïvement
prétentieuse, comme un livre, ou plutôt comme un article de
journal--(il en était farci).--Ce jour-là, ils s'étaient mis à
causer de la révolution et des temps futurs. Il s'exaltait, et il
était ridicule. Un camarade l'apostropha brutalement:
--D'abord, toi, n'en faut plus, tu es trop laid. Dans la société
future, il n'y aura plus de boscos. On les fout à l'eau en naissant.
Cela le fit dégringoler, du haut de son éloquence. Il se tut,
consterné. Les autres se tordaient de rire. De tout l'après-midi il ne
desserra plus les dents. Le soir, il s'en retournait chez lui; il avait
hâte d'être rentré, pour se cacher dans un coin, et pour souffrir
seul. Olivier le rencontra; il fut frappé de son visage terreux.
--Tu as de la peine. Pourquoi?
Emmanuel ne voulait pas parler. Olivier insista affectueusement. Le
petit persistait à se taire; mais sa mâchoire tremblait, comme s'il
était près de pleurer. Olivier le prit par le bras et l'emmena chez
lui. Bien qu'il éprouvât, lui aussi, pour la laideur et pour la
maladie, cette répulsion instinctive et cruelle dont ne peuvent se
défendre ceux qui ne sont pas nés avec des âmes de sœurs de
charité, il n'en laissait rien voir.
--On t'a fait de la peine?
--Oui.
--Qu'est-ce qu'on t'a fait?
Le petit débonda son cœur. Il dit qu'il était laid. Il dit que ses
camarades avaient dit que leur révolution n'était pas pour lui.
--Elle n'est pas pour eux non plus, mon petit, ni pour nous. Ce
n'est pas l'affaire d'un jour. On travaille pour ceux qui viendront
après nous.
Le petit était déçu que ce fût pour si tard.
--Est-ce que cela ne te fait pas plaisir de penser qu'on travaille
pour donner le bonheur à des milliers de garçons comme toi, à des
millions d'êtres?
Emmanuel soupira et dit:
--Ça serait pourtant bon, d'avoir un peu de bonheur, soi-même.
--Mon petit, il ne faut pas être un ingrat. Tu vis dans la plus belle
ville, dans l'époque la plus riche en merveilles; tu n'es pas bête, et
tu as de bons yeux. Pense à ce qu'il y a de choses à voir et à aimer
autour de soi.
Il lui en montra quelques-unes.
L'enfant écoutait, hocha la tête et dit:
--Oui, mais on sera toujours enfermé dans cette peau!
--Mais non, tu en sortiras.
--Et alors, ce sera fini.
--Qu'est-ce que tu en sais?
Le petit fut stupéfait. Le matérialisme faisait partie du _credo_ du
grand-père; il pensait qu'il n'y avait que les calotins qui crussent à
une vie éternelle. Il savait que son ami ne l'était point; et il se
demanda si Olivier parlait sérieusement. Mais Olivier, le tenant par la
main, lui parla longuement de sa foi idéaliste, de l'unité de la vie
sans limites, qui n'a ni commencement ni fin, et dont les milliards
d'êtres et les milliards d'instants ne sont que les rayons de l'unique
soleil. Mais il ne le lui disait pas sous cette forme abstraite.
D'instinct, en lui parlant, il s'adaptait à la pensée de l'enfant: les
antiques légendes, les imaginations matérielles et profondes des
vieilles cosmogonies lui revenaient à l'esprit; moitié riant, moitié
sérieux, il parlait de la métempsycose et de la succession des formes
innombrables où l'âme coule et se filtre, comme une source qui passe
de bassins en bassins. Il y mêlait des ressouvenirs chrétiens et les
images du soir d'été qui les baignait tous deux. Il était assis près
de la fenêtre ouverte: le petit, debout près de lui, et la main dans
sa main. C'était un samedi soir. Les cloches sonnaient. Les premières
hirondelles, revenues depuis peu, rasaient les murs des maisons. Le ciel
lointain riait au-dessus de la ville, qui s'enveloppait d'ombre.
L'enfant, retenant son souffle, écoutait le conte de fées que lui
disait son grand ami. Et Olivier, à son tour, réchauffé par
l'attention de son petit auditeur, se laissait prendre à ses propres
récits.