matériels, vous ne m'intéressez pas. Le jour où vous marcherez pour
une foi, alors je serai des vôtres. Autrement, qu'ai-je à faire entre
deux ventres? Je suis artiste, j'ai le devoir de défendre l'art, je ne
dois pas l'enrôler au service d'un parti. Je sais qu'en ces derniers
temps, des écrivains ambitieux, poussés par un désir de popularité
malsaine, ont donné le mauvais exemple. Il ne me semble pas qu'ils
aient beaucoup servi la cause qu'ils défendaient ainsi; mais ils ont
trahi l'art. Sauver la lumière de l'intelligence: c'est notre rôle, à
nous. Qu'on n'aille pas la mêler à vos luttes aveugles! Qui tiendra la
lumière, si nous la laissons tomber? Vous serez bien aises de la
retrouver intacte, après la bataille. Il faut qu'il y ait toujours des
travailleurs occupés à entretenir le feu de la machine, tandis qu'on
se bat sur le pont du navire. Tout comprendre, ne rien haïr. L'artiste
est la boussole qui, pendant la tempête, marque toujours le Nord...
Ils le traitaient de phraseur, ils disaient qu'en fait de boussole, il
avait perdu la sienne; et ils se donnaient le luxe de le mépriser
amicalement. Pour eux, un artiste était un malin qui s'arrangeait de
façon à travailler le moins et le plus agréablement possible.
Il répondait qu'il travaillait autant qu'eux, qu'il travaillait plus
qu'eux, et qu'il avait moins peur du travail. Rien ne le dégoûtait
autant que le sabotage, le gâchage du travail, la fainéantise érigée
en principe.
--Tous ces pauvres gens, disait-il, qui craignent pour leur précieuse
peau!... Bon Dieu! Moi, depuis l'âge de dix ans, je travaille sans
répit. Vous, vous n'aimez pas le travail, vous êtes, au fond, des
bourgeois... Si seulement vous étiez capables de détruire le vieux
monde! Mais vous ne le pouvez pas. Vous ne le voulez même pas. Non,
vous ne le voulez pas! Vous avez beau gueuler, menacer, faire celui qui
va tout exterminer. Vous n'avez qu'une pensée: mettre la main dessus,
vous coucher dans le lit tout chaud de la bourgeoisie. En dehors de
quelques centaines de pauvres bougres de terrassiers qui sont toujours
prêts â se faire crever la peau, ou à crever celle des autres, sans
savoir pourquoi,--pour le plaisir,--pour la peine, la peine
séculaire,--les autres ne pensent qu'à foutre le camp, à filer dans
les rangs des bourgeois, à la première occasion. Ils se font
socialistes, journalistes, conférenciers, hommes de lettres, députés,
ministres... Bah! ne criez pas contre celui-là! Vous ne valez pas
mieux. C'est un traître, vous dites?... Bon. À qui le tour? Vous y
passerez tous. Pas un de vous qui résiste à l'appât! Comment le
pourriez-vous? Il n'y a pas un de vous qui croie à l'âme immortelle.
Vous êtes des ventres, je vous dis. Des ventres vides qui ne pensent
qu'à s'emplir.
Là-dessus, ils se fâchaient, et ils parlaient tous à la fois. Et tout
en se disputant, il arrivait que Christophe, entraîné par sa passion,
fût plus révolutionnaire que les autres. Il avait beau s'en défendre:
son orgueil intellectuel, sa conception complaisante d'un monde purement
esthétique, fait pour la joie de l'esprit, rentraient sous terre, à la
vue d'une injustice. Esthétique, un monde où huit hommes sur dix
vivent dans le dénuement ou dans la gêne, dans la misère physique ou
morale? Allons donc! Il faut être un impudent privilégié, pour le
prétendre. Un artiste comme Christophe, en son for intérieur, ne
pouvait pas ne pas être du parti des travailleurs. Qui a, plus que le
travailleur de l'esprit, à souffrir de l'immoralité des conditions
sociales, de l'inégalité scandaleuse des fortunes? L'artiste meurt de
faim, ou devient millionnaire, sans autre raison que les caprices de la
mode et de ceux qui spéculent sur elle. Une société qui laisse périr
son élite, ou qui la rémunère d'une façon extravagante, est un
monstre: elle doit être détruite. Chaque homme, qu'il travaille
ou non, a droit au pain quotidien. Chaque travail, qu'il soit
bon ou médiocre, doit être rémunéré, au taux non de sa valeur
réelle--(Qui en est le juge infaillible?)--mais des besoins légitimes
et normaux du travailleur. À l'artiste, au savant, à l'inventeur qui
l'honorent, la société peut et doit assurer une pension suffisante
pour leur garantir le temps et les moyens de l'honorer davantage. Rien
de plus. La _Joconde_ ne vaut pas un million. Il n'y a aucun rapport
entre une somme d'argent et unes œuvre d'art; l'œuvre n'est pas
au-dessus, ni au-dessous: elle est en dehors. Il ne s'agit pas de la
payer; il s'agit que l'artiste vive. Donnez-lui de quoi manger et
travailler en paix! La richesse est de trop: c'est un vol qu'on fait aux
autres. Il faut le dire crûment: tout homme qui possède plus qu'il
n'est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement
normal de son intelligence, est un voleur. Ce qu'il a en plus, d'autres
l'ont en moins. Nous sourions tristement, quand nous entendons parler de
la richesse inépuisable de la France, de l'abondance des fortunes,
nous, le peuple des travailleurs, ouvriers, intellectuels, hommes et
femmes qui, depuis notre enfance, nous épuisons à la tâche pour
gagner de quoi ne pas mourir de faim, et qui souvent voyons les
meilleurs succomber à la peine,--nous qui sommes les forces vives de la
nation! Mais vous qui êtes gorgés des richesses du monde, vous êtes
riches de nos souffrances et de nos agonies. Cela ne vous trouble point,
vous ne manquerez jamais de sophismes qui vous rassurent: droits sacrés
de la propriété, saine guerre pour la vie, intérêts supérieurs du
Progrès, ce monstre fabuleux, ce mieux problématique auquel on
sacrifie le bien,--le bien des autres!--Il n'en reste pas moins ceci:
que vous avez trop. Vous avez trop pour vivre. Nous n'avons pas assez.
Et nous valons mieux que vous. Si l'inégalité vous plaît, gare que
demain elle ne se retourne contre vous!
Ainsi, les passions qui entouraient Christophe, lui montaient à la
tête. Ensuite, il s'étonnait de ces accès d'éloquence. Mais il n'y
attachait pas d'importance. Il s'amusait de cette excitation, qu'il
attribuait à la bouteille. Il regrettait seulement que la bouteille ne
fût pas meilleure; et il vantait ses vins du Rhin. Il continuait de se
croire détaché des idées révolutionnaires Mais il se produisait ce
phénomène singulier que Christophe apportait à les discuter une
passion croissante, tandis que celle de ses compagnons semblait, par
comparaison, décroître.
Ils avaient moins d'illusions que lui. Même les meneurs violents, ceux
qui étaient redoutés par la bourgeoisie, étaient incertains au fond
et diablement bourgeois. Coquard, avec son rire d'étalon qui hennit,
faisait la grosse voix et des gestes terribles; mais il ne croyait qu'à
demi à ce qu'il vociférait: il était un hâbleur de la violence. Il
perçait à jour la lâcheté bourgeoise, et il jouait à la terroriser,
en se montrant plus fort qu'il n'était; il ne faisait pas de
difficultés pour en convenir, en riant, avec Christophe. Graillot
critiquait tout, tout ce qu'on voulait faire: il faisait tout avorter.
Joussier affirmait toujours, il ne voulait jamais avoir tort. Il voyait
très bien le vice de son argumentation; il ne s'en obstinait que
davantage; il eût sacrifié la victoire de sa cause à l'orgueil de ses
principes. Mais il passait d'accès de foi têtue à des accès de
pessimisme ironique, où il jugeait amèrement le mensonge des
idéologies et l'inutilité de tous les efforts.
La plupart des ouvriers étaient de même. Ils tombaient, en un moment,
de la soûlerie des paroles au découragement. Ils avaient des illusions
immenses; mais elles ne reposaient sur rien; ils ne les avaient pas
conquises et créées eux-mêmes; ils les avaient reçues toutes faites,
par cette loi du moindre effort, qui les menait dans leurs distractions
à l'assommoir et au beuglant. Paresse de penser incurable, qui n'avait
que trop d'excuses: c'est la bête harassée qui ne demande qu'à se
coucher et ruminer en paix sa pâture, ses rêves. Mais ces rêves
cuvés, il n'en restait plus rien qu'une lassitude pire et la gueule de
bois. Sans cesse, ils s'enflammaient pour un chef; et peu de temps
après, le soupçonnaient, le rejetaient. Le plus triste était qu'ils
n'avaient point tort: les chefs étaient attirés, l'un après l'autre,
par l'appât du succès, de la richesse, de la vanité; pour un
Joussier, que préservait de la tentation la phtisie qui le minait, la
mort à brève échéance, que d'autres trahissaient, ou se lassaient!
Ils étaient victimes de la plaie qui rongeait alors les hommes
politiques de tous les partis: la démoralisation par la femme ou par
l'argent, par la femme et par l'argent--(les deux fléaux n'en font
qu'un).--On voyait, dans le gouvernement comme dans l'opposition,
des talents de premier ordre, des hommes qui avaient l'étoffe
de grands hommes d'État--(en d'autres temps, ils l'eussent été
peut-être);--«mais ils étaient sans foi, sans caractère; le besoin,
l'habitude, la lassitude de la jouissance les avait énervés; elle leur
faisait commettre, au milieu de vastes projets, des actes incohérents,
ou brusquement tout jeter là, les affaires en cours, leur patrie ou
leur cause, pour se reposer et jouir. Ils étaient assez braves pour se
faire tuer dans une bataille; mais bien peu de ces chefs eussent été
capables de mourir à la tâche, sans vaine forfanterie, immobiles à
leur poste, le poing au gouvernail.
La conscience de cette faiblesse foncière coupait les jarrets à la
révolution. Ces ouvriers passaient leur temps à s'accuser
mutuellement. Leurs grèves échouaient toujours, par les dissentiments
perpétuels entre les chefs ou entre les corps de métier, entre les
réformistes et les révolutionnaires--par la timidité profonde sous
les menaces fanfaronnes,--par l'hérédité moutonnière qui, à la
première sommation légale, faisait rentrer sous le joug ces
révoltés,--par le lâche égoïsme et la bassesse de ceux qui
profitaient de la révolte des autres pour se pousser auprès des
maîtres, en faisant payer cher leur fidélité intéressée. Sans
parler du désordre inhérent aux foules, de leur esprit anarchique. Ils
voulaient bien faire des grèves corporatives qui eussent un caractère
révolutionnaire; mais ils ne voulaient pas qu'on les traitât en
révolutionnaires. Ils n'avaient aucun goût pour les baïonnettes. Ils
eussent voulu battre l'omelette sans casser d'œufs. En tout cas, ils
aimaient mieux que les œufs cassés fussent ceux du voisin.
Olivier regardait, observait, et il ne s'étonnait point. Il avait
reconnu combien ces hommes étaient inférieurs à l'œuvre qu'ils
prétendaient réaliser; mais il avait aussi reconnu la force fatale qui
les entraînait; et il s'apercevait que Christophe, à son insu, suivait
le fil de l'eau. Pour lui, qui n'eût demandé qu'à se laisser
emporter, le courant ne voulait pas de lui. Il restait au rivage et
regardait l'eau passer.
C'était un fort courant: il soulevait une masse énorme de passions,
d'intérêts et de foi, qui se heurtaient, se fondaient, avec des
bouillonnements d'écume et des remous contradictoires. Les chefs
étaient en tête, les moins libres de tous, car ils étaient poussés,
et peut-être de tous, ceux qui croyaient le moins: ils avaient cru
jadis, ils étaient comme ces prêtres qu'ils avaient tant raillés,
enfermés dans leurs vœux, dans la foi qu'ils avaient eue et qu'ils
étaient forcés de professer jusqu'à la fin. Derrière eux, le gros du
troupeau était brutal, incertain, et de vue courte. Le plus grand
nombre croyaient par hasard, parce que le courant allait maintenant à
ces utopies; ils n'y croiraient plus, ce soir, parce que le courant
aurait changé. Beaucoup croyaient par besoin d'action, par désir
d'aventures. D'autres, par logique raisonneuse, dénuée de sens commun.
Quelques-uns par bonté. Les avisés ne se servaient des idées que
comme d'armes pour la bataille, ils luttaient pour un salaire précis,
pour un nombre réduit d'heures de travail. Les forts appétits
couvaient l'espoir secret de revanches grossières d'une vie misérable.
Mais le courant qui les portait était plus sage qu'eux tous; il savait
où il allait. Qu'importait qu'il dût momentanément se briser contre
la digue du vieux monde! Olivier prévoyait que la Révolution sociale
serait aujourd'hui écrasée. Mais il savait aussi qu'elle n'atteindrait
pas moins ses fins par la défaite que par la victoire: car les
oppresseurs ne font droit aux demandes des opprimés que lorsque ces
opprimés leur font peur. Ainsi, l'injuste violence des révolutionnaires
ne servait pas moins leur cause que la justice de leur cause. L'une et
l'autre faisaient partie du plan de la force aveugle et sûre qui mène
le troupeau humain...
«_Considérez ce que vous êtes, vous que le Maître a appelés. Selon
la chair, il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages, ni beaucoup de
forts, ni beaucoup de nobles. Mais il a choisi les choses folles de ce
monde pour confondre les sages; et il a choisi les choses faibles de ce
monde pour confondre les fortes; et il a choisi les choses viles de ce
monde et les choses méprisées et celles qui ne sont point pour abolir
celles qui sont..._»
Cependant, quel que fût le Maître qui gouvernait les choses,--(Raison
ou Déraison),--et bien que l'organisation sociale préparée par le
syndicalisme constituât pour l'avenir un progrès relatif, Olivier ne
pensait pas qu'il valût la peine, pour Christophe et pour lui,
d'absorber toute leur force d'illusion et de sacrifice dans ce combat
terre à terre, qui n'ouvrirait pas un monde nouveau. Son espoir
mystique de la révolution était déçu. Le peuple n'était pas
meilleur, et guère plus sincère que les autres classes; surtout, il
n'était pas assez différent.
Au milieu du torrent des intérêts et des passions boueuses, le regard
et le cœur d'Olivier étaient attirés par des îlots d'indépendants,
les petits groupes de vrais croyants, qui émergeaient çà et là,
comme des fleurs sur l'eau. L'élite a beau vouloir se mêler à la
foule: elle va toujours à l'élite,--l'élite de toutes les classes et
de tous les partis,--ceux qui portent le feu. Et son devoir sacré,
c'est de veiller à ce que le feu ne s'éteigne point.
Olivier avait déjà fait son choix.
À quelques maisons de la sienne, était une échoppe de savetier, un
peu en contre-bas de la rue,--quelques planches clouées ensemble, avec
des vitres et des carreaux de papier. On y descendait par trois marches,
et il fallait baisser le dos pour s'y tenir debout. Il y avait juste la
place pour un rayon de savates et deux escabeaux. Tout le jour, on
entendait, selon la tradition du savetier classique, le maître de
céans chanter. Il sifflait, tapait ses semelles, braillait d'une voix
enrouée des gaudrioles et des chansons révolutionnaires, ou
interpellait à travers son bocal les voisines qui passaient. Une pie à
l'aile cassée, qui se promenait sur le trottoir en sautillant, venait
d'une loge de concierge lui rendre visite. Elle se posait sur la
première marche, à l'entrée de l'échoppe, et regardait le savetier.
Il s'interrompait un moment pour lui dire des grivoiseries, d'un ton
flûté, ou il lui sifflait l'_Internationale._ Elle restait, le bec
levé, écoutant gravement; de temps en temps, elle faisait un plongeon,
le bec en avant comme pour saluer, elle battait gauchement des ailes
pour retrouver son équilibre; puis, elle virait soudain, plantant là
son interlocuteur au milieu d'une phrase, et d'une aile et d'un aileron
s'envolait sur le dossier d'un banc, d'où elle narguait les chiens du
quartier. Alors, le gniaf se remettait à battre ses empeignes; et la
fuite de son auditrice ne l'empêchait pas de continuer jusqu'au bout le
discours interrompu.
Il avait cinquante-six ans, l'air jovial et bourru, de petits yeux
rieurs sous d'énormes sourcils, le crâne chauve au sommet qui
s'élevait comme un œuf au-dessus d'un nid de cheveux, des oreilles
poilues, une gueule noire et brèche-dents qui s'ouvrait comme un puits,
dans des accès de rire, une barbe hirsute et malpropre, où il
fourrageait à pleines mains, de ses pinces volumineuses et noires de
cirage. Il était connu dans le quartier sous le nom de père Feuillet,
dit Feuillette, dit papa La Feuillette--on disait La Fayette, pour le
faire enrager: car le vieux, en politique, arborait des opinions
écarlates; tout jeune il avait été mêlé à la Commune, condamné à
mort, finalement déporté; il était fier de ses souvenirs et associait
dans ses rancunes Badinguet, Galliffet et Foutriquet. Il était assidu
aux meetings révolutionnaires, et enthousiaste de Coquard, pour
l'idéal vengeur que celui-ci prophétisait avec une si belle barbe et
une voix de tonnerre. Il ne manquait pas un de ses discours, il buvait
ses paroles, riait de ses plaisanteries à mâchoire déployée,
écumait de ses invectives, jubilait des combats et du paradis promis.
Le lendemain, à l'échoppe, il relisait dans son journal le résumé
des discours; il le relisait tout haut, pour lui et pour son apprenti;
afin de mieux le savourer, il se le faisait lire et calottait l'apprenti
quand il sautait une ligne. Aussi, n'était-il pas souvent exact à
livrer l'ouvrage, aux dates promises; en revanche, c'était de l'ouvrage
solide: il usait les pieds, mais il était inusable.
Le vieux avait avec lui un petit-fils de treize ans, bossu, malingre et
rachitique, qui lui servait d'apprenti. La mère, à dix-sept ans, avait
fui sa famille, pour filer avec un mauvais ouvrier, devenu apache, qui
ne tarda pas à être pris, condamné, et disparut. Restée seule avec
l'enfant, rejetée par les siens, elle éleva le petit Emmanuel. Elle
avait reporté sur lui l'amour et la haine qu'elle avait pour son amant.
C'était une femme d'un caractère violent, maladivement jaloux. Elle
aimait son enfant avec emportement, le malmenait brutalement, puis,
quand il était malade, elle était folle de désespoir. Dans ses jours
de mauvaise humeur, elle le couchait sans dîner, sans un morceau de
pain. Quand elle le traînait par la main dans les rues, s'il était
fatigué, s'il ne voulait plus avancer et se laissait choir par terre,
elle le relevait d'un coup de pied. Elle avait un langage incohérent,
et passait des larmes à une excitation de gaieté hystérique. Elle
était morte. Le grand-père avait recueilli le petit, alors âgé de
six ans. Il l'aimait bien; mais il avait sa manière de le lui
témoigner: elle consistait à rudoyer l'enfant, à le nommer d'injures
variées, à lui allonger les oreilles, à le claquer, du matin au soir,
afin de lui apprendre son métier: et il lui inculquait en même temps
son catéchisme social et anticlérical.
Emmanuel savait que le grand-père n'était pas méchant; mais il était
toujours prêt à lever le coude pour parer les gifles; le vieux lui
faisait peur, surtout les soirs de ribote. Car le père la Feuillette
n'avait pas volé son surnom: il se pochardait deux ou trois fois par
mois; alors, il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le
faraud, et cela finissait par quelques bourrades au petit. Plus de bruit
que de mal. Mais l'enfant était craintif; son état souffreteux le
rendait plus sensible; il avait une intelligence précoce, et
tenait de sa mère un cœur farouche et déréglé. Il était bouleversé
par les brutalités du grand-père, comme par ses déclamations
révolutionnaires. Tout résonnait en lui des impressions du dehors,
comme l'échoppe qui tremblait au passage des lourds omnibus. Dans son
imagination affolée se mêlaient, en des vibrations de clocher, ses
sensations journalières, ses grandes douleurs d'enfant, les lamentables
souvenirs d'une expérience prématurée, les récits de la Commune, des
bribes de cours du soir, de feuilletons de journaux, de discours de
meetings, et les instincts sexuels, troubles et torrentueux, qui lui
venaient des siens. Le tout formait ensemble un monde de rêve,
monstrueux, marécage dans la nuit, d'où se détachaient des jets
d'espoir éblouissant.
Le savetier traînait son apprenti au cabaret, chez Aurélie. Ce fut là
qu'Olivier remarqua le petit bossu qui avait une voix d'hirondelle.
Parmi ces ouvriers avec qui il ne causait guère, il avait eu tout le
temps d'étudier la figure maladive de l'enfant, au front proéminent,
son air sauvage et humilié; il avait assisté aux grossièretés
joviales qu'on lui disait, et dont les traits du petit se crispaient en
silence. Il avait vu, à certaines palabres révolutionnaires, ses yeux
de velours marron rayonner de l'extase chimérique du bonheur futur,--ce
bonheur qui, même s'il devait se réaliser jamais, ne changerait pas
grand chose à sa chétive destinée. À ces instants, son regard
illuminait son visage ingrat, le faisait oublier. La belle Berthe
elle-même en fut frappée; un jour, elle le lui dit, et, sans crier
gare, le baisa sur la bouche. L'enfant sursauta, pâlit de saisissement,
et se rejeta en arrière, avec dégoût. La fille n'eut pas le temps de
le remarquer: elle était déjà occupée à se quereller avec Joussier.
Seul, Olivier s'aperçut du trouble d'Emmanuel: il suivait des yeux le
petit, qui s'était reculé dans l'ombre, les mains tremblantes, le
front baissé, regardant en dessous, jetant de côté sur la fille des
coups d'œil ardents et irrités. Il se rapprocha de lui, il lui parla
doucement, poliment, l'apprivoisa... Quel bien peut faire la douceur de
manières à un cœur sevré d'égards! C'est une goutte d'eau qu'une
terre aride boit avidement. Il ne fallut que quelques mots, un sourire,
pour que, dans le secret de son cœur, le petit Emmanuel se donnât à
Olivier et décidât qu'Olivier était à lui. Après, quand il le
rencontra dans la rue et découvrit qu'ils étaient voisins, ce lui fut
un signe mystérieux du destin qu'il ne s'était pas trompé. Il
guettait le passage d'Olivier devant l'échoppe, pour lui adresser le
bonjour; et s'il arrivait qu'Olivier, distrait, ne regardât pas de son
côté, Emmanuel en était froissé.