théoriciens bourgeois. Les fruits que portent ces arbres-là sont trop
souvent des fruits secs; tout le suc de la vie s'est figé en idées.
Entre ces idées, Christophe ne distinguait pas. Il n'avait pas de
préférence, même pour les siennes, quand il les retrouvait,
congelées en systèmes. Avec un mépris bonhomme, il restait en dehors
des théoriciens de la force, et de ceux de la faiblesse. Dans toute
comédie, le rôle ingrat est celui du raisonneur. Le public lui
préfère non seulement les personnages sympathiques, mais les
antipathiques. Christophe était public en cela. Les raisonneurs de la
question sociale lui semblaient fastidieux. Mais il s'amusait à
observer les autres, ceux qui croyaient et ceux qui voulaient croire,
ceux qui étaient dupes et ceux qui cherchaient à l'être, voire les
bons forbans qui font leur métier de rapaces, et les moutons qui sont
faits pour être tondus. Sa sympathie était indulgente aux braves gens
un peu ridicules, comme le gros Canet. Leur médiocrité ne le choquait
pas autant qu'Olivier. Il les regardait tous, avec un intérêt
affectueux et moqueur; il se croyait dégagé de la pièce qu'ils
jouaient; et il ne s'apercevait pas que peu à peu il s'y laissait
prendre. Il pensait n'être qu'un spectateur, qui voit passer le vent.
Déjà le vent l'avait touché et l'entraînait dans son remous de
poussière.
La pièce sociale était double. Celle que jouaient les intellectuels
était la comédie dans la comédie: le peuple ne l'écoutait guère. La
vraie pièce était la sienne. Il n'était pas facile de la suivre;
lui-même n'arrivait pas très bien à s'y reconnaître. Elle n'en avait
que plus d'imprévu.
Ce n'était pas qu'on n'y parlât beaucoup plus qu'on n'agissait.
Bourgeois ou peuple, tout Français est gros mangeur de parole, autant
que de pain. Mais tous ne mangent pas le même pain. Il y a une parole
de luxe pour les palais délicats, et une plus nourrissante pour les
gueules affamées. Si les mots sont les mêmes, ils ne sont pas pétris
de la même façon; la saveur et l'odeur, le sens, est différent.
La première fois qu'Olivier, assistant à une réunion populaire,
goûta de ce pain-là, il manqua d'appétit; les morceaux lui restèrent
dans la gorge. Il était écœuré par la platitude des pensées, la
lourdeur incolore et barbare de l'expression, les généralités vagues,
la logique enfantine, cette mayonnaise mal battue d'abstractions et de
faits sans liaison. L'impropriété du langage n'était pas compensée
par la verve du parler populaire. C'était un vocabulaire de journal,
des nippes défraîchies, ramassées au décrochez-moi-ça de la
rhétorique bourgeoise. Olivier s'étonnait surtout du manque de
simplicité. Il oubliait que la simplicité littéraire n'est pas
naturelle, mais acquise: conquête d'une élite. Le peuple des villes ne
peut pas être simple; il va toujours chercher, de préférence, les
expressions alambiquées. Olivier ne comprenait pas l'action que ces
phrases ampoulées pouvaient avoir sur l'auditoire. Il n'en possédait
pas la clef. On nomme langues étrangères celles d'une autre race;
mais, dans une même race, il y a presque autant de langues que de
milieux sociaux. Ce n'est que pour une élite restreinte que les mots
sont les voix de l'expérience des siècles; pour les autres, ils ne
représentent que leurs propres expériences et celles de leur groupe.
Tels de ces mots usés pour l'élite et méprisés par elle sont comme
une maison vide, où, depuis son départ, se sont installées des
énergies nouvelles. Si vous voulez connaître l'hôte, entrez dans la
maison.
C'est ce que fit Christophe.
Il fut mis en rapports avec les ouvriers par un voisin, employé aux
chemins de fer de l'État. Homme de quarante-cinq ans, petit, vieilli
avant l'âge, le crâne tristement déplumé, les yeux enfoncés dans
l'orbite, les joues creuses, le nez proéminent, gros et recourbé, la
bouche intelligente, les oreilles déformées aux lobes cassés: des
traits de dégénéré. Il se nommait Alcide Gautier. Il n'était pas du
peuple, mais de la moyenne bourgeoisie, d'une bonne famille qui avait
dépensé à l'éducation du fils unique tout son petit avoir et qui
même n'avait pu, faute de ressources, lui permettre de la poursuivre
jusqu'au bout. Très jeune, il avait obtenu, dans une administration de
l'État, un de ces postes qui semblent à la bourgeoisie pauvre le port,
et qui sont la mort,--la mort vivante. Une fois entré là, il n'avait
plus eu la possibilité d'en sortir. Il avait commis la faute--(c'en est
une dans la société moderne)--de faire un mariage d'amour avec une
jolie ouvrière, dont la vulgarité foncière n'avait pas tardé à
s'épanouir. Elle lui avait donné trois enfants. Il fallait faire vivre
ce monde. Cet homme, qui était intelligent et qui aspirait, de toutes
ses forces, à compléter son instruction, se trouvait ligoté par la
misère. Il sentait en lui des puissances latentes, que les difficultés
de sa vie étouffaient; il ne pouvait en prendre son parti. Il n'était
jamais seul. Employé à la comptabilité, il passait ses journées à
des besognes mécaniques, dans une pièce qui lui était commune avec
d'autres collègues, vulgaires et bavards; ils parlaient de choses
ineptes, se vengeaient de l'absurdité de leur existence en médisant
des chefs, et se moquaient de lui, à cause de ses visées
intellectuelles, qu'il n'avait pas eu la sagesse de leur cacher. Quand
il rentrait chez lui, il trouvait un logis sans grâce et mal odorant,
une femme bruyante et commune, qui ne le comprenait pas, qui le traitait
de feignant ou de fou. Ses enfants ne lui ressemblaient en rien,
ressemblaient à la mère. Était-ce juste, tout cela? Était-ce juste?
Tant de déboires, de souffrances, la gêne perpétuelle, le métier
desséchant qui le tenait, du matin au soir, l'impossibilité de trouver
jamais une heure de recueillement, une heure de silence, l'avaient jeté
dans un état d'épuisement et d'irritation neurasthénique. Pour
oublier, il recourait depuis peu à la boisson qui achevait de le
détruire.--Christophe fut frappé du tragique de cette destinée: une
nature incomplète, sans culture suffisante et sans goût artistique,
mais faite pour de grandes choses, et que la malchance écrasait.
Gautier s'accrocha aussitôt à Christophe, ainsi que font les faibles
qui se noient, quand leur main rencontre le bras d'un bon nageur. Il
avait pour Christophe un mélange de sympathie et d'envie. Il
l'entraîna dans des réunions populaires et lui fit voir quelques chefs
des partis révolutionnaires, auxquels il ne s'unissait que par rancune
contre la société. Car il était un aristocrate manqué. Il souffrait
amèrement d'être mêlé au peuple.
Christophe, beaucoup plus peuple que lui,--d'autant plus qu'il n'était
pas forcé de l'être,--prit plaisir à ces meetings. Les discours
l'amusaient. Il ne partageait pas les répugnances d'Olivier; il était
peu sensible aux ridicules du langage. Pour lui, un bavard en valait un
autre. Il affectait un mépris général de l'éloquence. Mais sans se
donner la peine de bien comprendre cette rhétorique, il en ressentait
la musique au travers de celui qui parlait et de ceux qui écoutaient.
Le pouvoir de celui-là se centuplait de ses résonnances dans ceux-ci.
D'abord, Christophe ne prit garde qu'au premier; et il eut la curiosité
de connaître quelques-uns des parleurs.
Celui qui avait le plus d'action sur la foule était Casimir
Joussier,--un petit homme brun et blême, de trente à trente-cinq ans,
figure de Mongol, maigre, souffreteux, les yeux ardents et froids, les
cheveux rares, la barbe en pointe. Son pouvoir tenait moins à sa
mimique, pauvre, saccadée, rarement d'accord avec la parole,--il tenait
moins à sa parole, rauque, sifflante, avec des aspirations
emphatiques,--qu'à sa personne même, à la violence de certitude qui
en émanait. Il ne semblait pas permettre qu'on pût penser autrement
que lui; et comme ce qu'il pensait était ce que son public désirait
penser, ils n'avaient pas de difficulté à s'entendre. Il leur
répétait trois fois, quatre fois, dix fois, les choses qu'ils
attendaient; il ne se lassait pas de frapper sur le même clou, avec une
ténacité enragée; et tout son public frappait, frappait, entraîné
par l'exemple, frappait jusqu'à ce que le clou s'incrustât dans la
chair.--À cette emprise personnelle s'ajoutait la confiance
qu'inspirait son passé, le prestige de multiples condamnations
politiques. Il respirait une énergie indomptable; mais qui savait
regarder démêlait, au fond, une lourde fatigue accumulée, le dégoût
de tant d'efforts, et une colère contre sa destinée. Il était de ces
hommes qui dépensent, chaque jour, plus que leur revenu de vie. Depuis
l'enfance, il s'usait au travail et à la misère. Il avait fait tous
les métiers: ouvrier verrier, plombier, typographe; sa santé était
ruinée, la phtisie le minait; elle le faisait tomber dans des accès de
découragement amer, de sombre désespoir, pour sa cause et pour lui;
d'autres fois, elle l'exaltait. Il était un composé de violence
calculée et de violence maladive, de politique et d'emportement. Il
s'était instruit, tant bien que mal; il savait très bien certaines
choses, de science, de sociologie, de ses divers métiers; il savait
très mal beaucoup d'autres; et il était aussi sûr des unes que des
autres; il avait des utopies, des idées justes, des ignorances, un
esprit pratique, des préjugés, de l'expérience, une haine
soupçonneuse pour la société bourgeoise. Cela ne l'empêcha point
d'accueillir bien Christophe. Son orgueil était flatté de se voir
recherché par un artiste connu. Il était de la race des chefs, et quoi
qu'il fît, cassant pour les ouvriers. Bien qu'il voulût, de bonne foi,
l'égalité parfaite, il la réalisait plus facilement avec ceux qui
étaient au-dessus de lui qu'avec ceux qui étaient au-dessous.
Christophe rencontra d'autres chefs du mouvement ouvrier. Il
n'y avait pas grande sympathie entre eux. Si la lutte commune
faisait--difficilement--l'unité d'action, elle était loin de faire
l'unité de cœur. On voyait à quelle réalité tout extérieure et
transitoire correspondait la distinction de classes. Les vieux
antagonismes étaient seulement ajournés et masqués; mais ils
subsistaient tous. On retrouvait là les hommes du Nord et ceux du Midi,
avec leur dédain foncier les uns pour les autres. Les métiers
jalousaient mutuellement leurs salaires, et se regardaient entre eux,
avec le sentiment non déguisé, chacun, qu'il était supérieur aux
autres. Mais la grande différence était--sera toujours--celle des
tempéraments. Les renards et les loups et le bétail cornu, les bêtes
aux dents aiguës et celles aux quatre estomacs, celles qui sont faites
pour manger et celles qui sont faites pour être mangées, se flairaient
en passant dans le troupeau que le hasard de classe et l'intérêt
commun avaient groupé; et ils se reconnaissaient; et leur poil se
hérissait.
Christophe prit quelquefois ses repas dans un petit
restaurant-crémerie, tenu par un ancien collègue de Gautier, Simon,
employé des chemins de fer, révoqué pour faits de grève. La maison
était fréquentée par des syndicalistes. Ils étaient cinq ou six,
dans une salle du fond, qui donnait sur une cour intérieure, étroite
et mal éclairée, d'où montait éperdument le chant intarissable de
deux canaris en cage vers la lumière. Joussier venait avec sa
maîtresse, la belle Berthe, une fille robuste et coquette, teint pâle,
casque pourpre, les yeux égarés et rieurs. Elle traînait à ses jupes
un joli garçon, bellâtre, intelligent et poseur, Léopold Graillot,
ouvrier mécanicien: l'esthète de la bande. Tout en se disant
anarchiste, et l'un des plus violents contre la bourgeoisie, il avait
l'âme du pire bourgeois. Chaque matin, depuis des années, il absorbait
les nouvelles érotiques et décadentes des journaux littéraires à un
sou. Ces lectures lui avaient façonné une étrange caboche. Un
raffinement cérébral dans ses imaginations du plaisir s'amalgamait
chez lui à un manque absolu de délicatesse physique, à son
indifférence à la propreté, à la grossièreté relative de sa vie.
Il avait pris goût à ce petit verre d'alcool frelaté--alcool
intellectuel du luxe, malsaines excitations des riches malsains. Ne
pouvant avoir leurs jouissances dans la peau, il se les inoculait dans
le cerveau. Ça fait la bouche mauvaise, ça vous casse les jambes. Mais
on est l'égal des riches. Et on les hait.
Christophe ne pouvait le souffrir. Il avait plus de sympathie pour
Sébastien Coquard, un électricien qui était, avec Joussier, l'orateur
le plus écouté. Celui-là ne s'encombrait pas de théories. Il ne
savait pas toujours où il allait. Mais il y allait tout droit. Il
était bien Français. Un solide gaillard, d'une quarantaine d'années,
grosse figure colorée, la tête ronde, le poil roux, une barbe de
fleuve, le cou et la voix de taureau. Excellent ouvrier, comme Joussier,
mais aimant rire et boire. Le malingre Joussier regardait cette santé
indiscrète, avec des yeux d'envie; et bien qu'ils fussent amis, une
hostilité intime couvait entre eux.
La patronne de la crèmerie, Aurélie, bonne femme de quarante-cinq ans,
qui avait dû être belle, qui l'était encore malgré l'usure,
s'asseyait auprès d'eux, un ouvrage à la main, les écoutait causer,
avec un sourire cordial, remuant les lèvres tandis qu'ils parlaient;
elle glissait à l'occasion son mot dans l'entretien, et scandait la
mesure de ses paroles avec sa tête, en travaillant. Elle avait une
fille mariée, et deux enfants de sept à dix ans--fillette et
garçon--qui faisaient leurs devoirs d'école sur le coin d'une table
poissée, en tirant la langue et attrapant au passage des bribes de
conversations qui n'étaient pas faites pour eux.
Olivier essaya d'accompagner, deux ou trois fois, Christophe. Mais il ne
se sentait pas à l'aise parmi ces gens. Quand ces ouvriers n'étaient
pas tenus par une heure stricte d'atelier, par un appel d'usine au
sifflet tenace, on ne pouvait s'imaginer combien ils avaient de temps à
perdre, soit après le travail, soit entre deux travaux, soit flânerie,
soit chômage. Christophe, qui se trouvait dans une de ces périodes de
liberté désœuvrée, où l'esprit a terminé une œuvre et attend que
s'en forme une nouvelle, n'était pas plus pressé qu'eux; il restait
volontiers, les coudes sur la table, à fumer, boire et causer. Mais
Olivier était choqué dans ses instincts bourgeois, dans ses habitudes
traditionnelles de discipline d'esprit, de régularité de travail, de
temps scrupuleusement économisé; et il n'aimait pas à perdre ainsi
tant d'heures. Au reste, il ne savait ni causer, ni boire. Enfin, la
gêne physique, l'antipathie secrète qui sépare les corps des races
d'hommes différentes, l'hostilité de leurs sens qui s'oppose à la
communion de leurs âmes, la chair qui se révolte contre le cœur.
Quand Olivier était seul avec Christophe, il lui parlait, tout ému, du
devoir de fraterniser avec le peuple; mais quand il se trouvait en
présence du peuple, il était incapable d'en rien faire. Au lieu que
Christophe, qui se moquait de ses idées, était, sans effort, le frère
du premier ouvrier rencontré dans la rue. Olivier avait un vrai chagrin
de se sentir éloigné de ces hommes, il tâchait d'être comme eux, de
penser comme eux, de parler comme eux. Il ne le pouvait pas. Sa voix
était sourde, voilée, ne sonnait pas comme la leur. Lorsqu'il essayait
de prendre certaines de leurs expressions, les mots lui restaient dans
la gorge ou détonnaient étrangement. Il s'observait, il se gênait, il
les gênait. Et il le savait. Il savait qu'il était pour eux un
étranger et un suspect, qu'aucun n'avait de sympathie pour lui, et que
lorsqu'il s'en allait, tout le monde faisait: «Ouf!» Il surprenait, au
passage, des regards durs et glacés, de ces coups d'œil ennemis que
jettent sur les bourgeois les ouvriers aigris par la misère. Christophe
en avait peut-être sa part; mais il n'envoyait rien.
De toute la compagnie, les seuls qui fussent disposés à se lier avec
Olivier étaient les enfants d'Aurélie. Ceux-là n'avaient certes pas
la haine du bourgeois. Le petit garçon était fasciné par la pensée
bourgeoise; il était assez intelligent pour l'aimer, pas assez pour la
comprendre; la fillette, fort jolie, qu'Olivier avait conduite une fois
chez Mme Arnaud, était hypnotisée par le luxe; elle éprouvait un
ravissement muet à s'asseoir dans de beaux fauteuils, à toucher de
belles robes; elle avait un instinct de petite grue, qui aspire à
s'évader du peuple vers le paradis du confort bourgeois. Olivier ne se
sentait nullement le goût de cultiver ces dispositions; et ce naïf
hommage rendu à sa classe ne le consolait pas de la sourde antipathie
de ses autres compagnons. Il souffrait de leur malveillance. Il avait un
désir si ardent de les comprendre! Et en vérité, il les comprenait,
trop bien peut-être, il les observait trop, et ils en étaient
irrités. Il n'y apportait pas de curiosité indiscrète, mais son
habitude d'analyse des âmes.
Il ne tarda pas à voirie drame secret de la vie de Joussier: le mal qui
le minait, et le jeu cruel de sa maîtresse. Elle l'aimait, elle était
fière de lui; mais elle était trop vivante; il savait qu'elle lui
échapperait; et il était dévoré de jalousie. Elle s'en amusait; elle
agaçait les mâles, elle les enveloppait de ses œillades, de sa
luxure: c'était une enragée frôleuse. Peut-être le trompait-elle
avec Graillot. Peut-être se plaisait-elle à le laisser croire. En tout
cas, si ce n'était pour aujourd'hui, ce serait pour demain. Joussier
n'osait lui interdire d'aimer qui lui plaisait. Ne professait-il pas,
pour la femme, comme pour l'homme, le droit d'être libre? Elle le lui
rappela, avec une insolence narquoise, un jour qu'il l'injuriait. Une
lutte torturante se livrait en lui entre ses libres théories et ses
instincts violents. Parle cœur, il était encore un homme d'autrefois,
despotique et jaloux; par la raison, un homme de l'avenir, un homme
d'utopie. Elle, elle était la femme d'hier et de demain, de
toujours.--Et Olivier, qui assistait à ce duel caché, dont il
connaissait par expérience la férocité, était plein de pitié pour
Joussier, en voyant sa faiblesse. Mais Joussier devinait qu'Olivier
lisait en lui; et il était loin de lui en savoir gré.
Une autre suivait aussi ce jeu de l'amour et de la haine, d'un regard
indulgent. La patronne, Aurélie. Elle voyait tout, sans en avoir l'air.
Elle connaissait la vie. Cette brave femme, saine, tranquille, rangée,
avait mené une libre jeunesse. Fleuriste, elle avait eu un amant
bourgeois; elle en avait eu d'autres. Puis, elle s'était mariée avec
un ouvrier. Elle était devenue une bonne mère de famille. Mais elle
comprenait toutes les sottises du cœur, aussi bien la jalousie de
Joussier que cette «jeunesse» qui voulait s'amuser. En quelques mots
affectueux, elle tâchait de les mettre d'accord:
--«Faut être conciliants! ça ne vaut pas la peine de se faire du
mauvais sang pour si peu...»
Elle ne s'étonnait pas que ce qu'elle disait ne servît à rien...
--«Ça ne sert jamais à rien. Faut toujours qu'on se tourmente...»
Elle avait la belle insouciance populaire, sur qui les malheurs semblent
glisser. Elle en avait eu sa part. Trois mois avant, elle avait perdu un
garçon de quinze ans qu'elle aimait... Gros chagrin... À présent,
elle était de nouveau active et riante. Elle disait:
--Si on se laissait aller à y penser, on ne pourrait pas vivre.
Et elle n'y pensait plus. Ce n'était pas égoïsme. Elle ne pouvait pas
faire autrement, sa vitalité était trop forte; le présent
l'absorbait: impossible de s'attarder au passé. Elle s'accommodait de
ce qui était, elle s'accommoderait de ce qui serait. Si la révolution
venait et mettait à l'endroit ce qui était à l'envers et à l'envers
ce qui était à l'endroit, elle saurait toujours se trouver sur ses
pieds, elle ferait ce qu'il y aurait à faire, elle serait à sa place
partout où elle serait placée. Au fond, elle n'avait dans la
révolution qu'une croyance modérée. De foi, elle n'avait guère en
quoi que ce fût. Inutile d'ajouter qu'elle se faisait tirer les cartes,
dans les moments de perplexité, et qu'elle ne manquait jamais de faire
le signe de croix, au passage d'un mort. Très libre et tolérante, elle
avait le scepticisme sain du peuple de Paris, qui doute, comme on
respire, allègrement. Pour être la femme d'un révolutionnaire, elle
n'en témoignait pas moins d'une maternelle ironie pour les idées de
son homme et de son parti,--et des autres partis,--comme pour les
bêtises de la jeunesse,--et de l'âge mûr. Elle ne s'émouvait pas de
grand chose. Mais elle s'intéressait à tout. Et elle était prête à
la bonne comme à la mauvaise fortune. En somme, une optimiste.
--«Pas se faire de bile!... Tout s'arrangera toujours, pourvu
qu'on se porte bien...»
Celle-là devait s'entendre avec Christophe. Ils n'avaient pas eu besoin
de beaucoup de paroles pour voir qu'ils étaient de la même famille. De
temps en temps, ils échangeaient un sourire de bonne humeur, tandis que
les autres discouraient et criaient. Mais plus souvent, elle riait toute
seule, en regardant Christophe qui se laissait à son tour entraîner
dans ces discussions, où il apportait aussitôt plus de passion que
tous les autres.
Christophe ne remarquait pas l'isolement et la gêne d'Olivier. Il ne
cherchait pas à lire ce qui se passait au fond des gens. Mais il buvait
et mangeait avec eux, il riait et il se fâchait. Ils ne se défiaient
pas de lui, quoiqu'ils se disputassent rudement. Il ne leur mâchait
pas les mots. Dans le fond, il eût été embarrassé pour dire
s'il était avec eux ou contre eux. Il ne se le demandait pas.
Sans doute, si on l'eût forcé de choisir, il eût été syndicaliste
contre le socialisme et toute doctrine d'État,--l'État, cette entité
monstrueuse, qui fabrique des fonctionnaires, des hommes-machines. Sa
raison approuvait le puissant effort des groupements corporatifs, dont
la hache à double tranchant frappe à la fois l'abstraction morte de
l'État socialiste et l'individualisme infécond, cet émiettement
d'énergies, cette dispersion de la force publique en faiblesses
particulières,--la grande misère moderne, dont la Révolution
française est en partie responsable.
Mais la nature est plus forte que la raison. Lorsque Christophe se
trouvait en contact avec les syndicats,--ces coalitions redoutables des
faibles,--son vigoureux individualisme se cabrait. Il ne pouvait
s'empêcher de mépriser ces hommes qui avaient besoin de s'enchaîner
ensemble, pour marcher au combat; et s'il admettait qu'ils se soumissent
à cette loi, il déclarait qu'elle n'était pas pour lui. Ajoutez que
si les faibles opprimés sont sympathiques, ils cessent de l'être quand
ils deviennent oppresseurs. Christophe, qui criait naguère aux braves
gens isolés: «Unissez-vous!» eut une sensation désagréable, quand
il se vit, pour la première fois, au milieu de ces unions de braves
gens, mêlés à d'autres qui étaient moins braves, tous remplis de
leurs droits, de leur force, et prêts à en abuser. Les meilleurs, ceux
que Christophe aimait, les amis qu'il avait rencontrés _dans la
Maison_, à tous les étages, ne profitaient nullement de ces
associations de bataille. Ils étaient trop délicats de cœur et trop
timides pour ne pas s'en effaroucher; ils étaient destinés à être,
des premiers, écrasés par elles. Ils se trouvaient, vis-à-vis du
mouvement ouvrier, dans la situation d'Olivier. Sa sympathie allait aux
travailleurs qui s'organisent. Mais il avait été élevé dans le culte
de la liberté: or, c'était ce dont les révolutionnaires se souciaient
le moins. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui se soucie de la liberté? Une
élite sans action sur le monde. La liberté traverse des jours sombres.
Les papes de Rome proscrivent la lumière de la raison. Les papes de
Paris éteignent les lumières du ciel[1]. Et M. Pataud, celles des
rues. Partout l'impérialisme triomphe: impérialisme théocratique de
l'Église romaine; impérialisme militaire des monarchies mercantiles et
mystiques, impérialisme bureaucratique des républiques capitalistes;
impérialisme dictatorial des comités révolutionnaires Pauvre
liberté, tu n'es pas de ce monde!... Les abus de pouvoir, que les
révolutionnaires prêchaient et pratiquaient, révoltaient Christophe
et Olivier. Ils n'avaient point d'estime pour les ouvriers jaunes qui
refusent de souffrir pour la cause commune. Mais ils trouvaient odieux
qu'on prétendît les y contraindre par la force.--Cependant, il faut
prendre parti. Dans la réalité, le choix n'est pas aujourd'hui entre
un impérialisme et la liberté, mais entre un impérialisme et un
impérialisme. Olivier disait:
--Ni l'un ni l'autre. Je suis pour les opprimés.
Christophe ne haïssait pas moins la tyrannie des oppresseurs. Mais
il était entraîné dans le sillage de la force, à la suite de l'armée
des travailleurs révoltés.
Il ne s'en doutait guère. Il déclarait à ses compagnons de table
qu'il n'était pas avec eux.