ROMAIN ROLLAND
_JEAN-CHRISTOPHE_
NOUVELLE ÉDITION
IV
LE BUISSON ARDENT
LA NOUVELLE JOURNÉE
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
LIBRAIRIE OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D'ANTIN
Tous droits réservés.
LE BUISSON ARDENT
[Illustration]
PREMIÈRE PARTIE
Calme du cœur. Les vents suspendus. L'air immobile......
Christophe était tranquille; la paix était en lui. Il éprouvait,
quelque fierté de l'avoir conquise. Et secrètement, il en était
contrit. Il s'étonnait du silence. Ses passions étaient endormies; il
croyait, de bonne foi, qu'elles ne se réveilleraient plus.
Sa grande force, un peu brutale, s'assoupissait, sans objet,
désœuvrée. Au fond, un vide secret, un: «à quoi bon», caché;
peut-être le sentiment du bonheur qu'il n'avait pas su saisir. Il
n'avait plus assez à lutter ni contre soi, ni contre les autres. Il
n'avait plus assez de peine, même à travailler. Il était arrivé au
terme d'une étape; il bénéficiait de la somme de ses efforts
antérieurs; il épuisait trop aisément la veine musicale qu'il avait
ouverte; et tandis que le public, naturellement en retard, découvrait
et admirait ses œuvres passées, lui, s'en détachait, sans savoir
encore s'il irait plus avant. Il jouissait, dans la création, d'un
bonheur uniforme. L'art n'était plus pour lui, à cet instant de sa
vie, qu'un bel instrument, dont il jouait en virtuose. Il se sentait,
avec honte, devenir dilettante.
«_Il faut_, disait Ibsen, _pour persévérer dans l'art, autre chose et
plus qu'un génie naturel: des passions, des douleurs qui remplissent la
vie et lui donnent un sens. Sinon, l'on ne crée pas, on écrit des
livres._»
Christophe écrivait des livres. Il n'y était pas habitué. Ces livres
étaient beaux. Il les eût préférés moins beaux et plus vivants. Cet
athlète au repos, qui ne savait que faire de ses muscles, regardait,
avec le bâillement d'un fauve qui s'ennuie, les années, les années de
tranquille travail qui l'attendaient. Et comme, avec son vieux fonds
d'optimisme germanique, il se persuadait volontiers que tout était pour
le mieux, il pensait que c'était là sans doute le terme inévitable;
il se flattait d'être sorti de la tourmente, d'être devenu son
maître. Ce n'était pas beaucoup dire...
Enfin! On règne sur ce qu'on a, on est ce qu'on peut être....
Il se croyait arrivé au port.
Les deux amis n'habitaient pas ensemble. Quand Jacqueline était partie,
Christophe avait pensé qu'Olivier reviendrait s'installer chez lui.
Mais Olivier ne le pouvait point. Malgré le besoin qu'il avait de se
rapprocher de Christophe, il sentait l'impossibilité de reprendre avec
lui l'existence d'autrefois. Après les années passées avec
Jacqueline, il lui eût semblé intolérable, et même sacrilège,
d'introduire un autre dans l'intimité de sa vie,--cet autre l'aimât-il
mieux et fût-il mieux aimé de lui que Jacqueline.--Cela ne se raisonne
pas...
Christophe avait eu peine à comprendre. Il revenait à la charge, il
s'étonnait, il s'attristait, il s'indignait... Puis, son instinct,
supérieur à son intelligence, l'avertit. Brusquement, il se tut, et
trouva qu'Olivier avait raison.
Mais ils se voyaient, chaque jour, et jamais ils n'avaient été plus
unis. Peut-être n'échangeaient-ils pas dans leurs entretiens les
pensées les plus intimes. Ils n'en avaient pas besoin. L'échange se
faisait sans paroles, par la grâce des cœurs aimants.
Tous deux causaient peu, absorbés, l'un dans son art, et l'autre dans
ses souvenirs. La peine d'Olivier s'atténuait; mais il ne faisait rien
pour cela, il s'y complaisait presque: ce fut pendant longtemps sa seule
raison de vivre. Il aimait son enfant; mais son enfant--un bébé
vagissant--ne pouvait tenir grand place dans sa vie. Il y a des hommes
qui sont plus amants que pères. Il ne servirait à rien de s'en
scandaliser. La nature n'est pas uniforme; et il serait absurde de
vouloir imposer à tous les mêmes lois du cœur. Nul n'a le droit de
sacrifier ses devoirs à son cœur. Du moins, faut-il reconnaître au
cœur le droit de n'être pas heureux, en faisant son devoir. Ce
qu'Olivier aimait le plus en son enfant, c'était celle dont son enfant
était la chair.
Jusqu'à ces derniers temps, il avait prêté peu d'attention aux
souffrances des autres. Il était un intellectuel, qui vit trop enfermé
en soi. Ce n'était pas égoïsme, c'était habitude maladive du rêve.
Jacqueline avait encore élargi le vide autour de lui; son amour avait
tracé entre Olivier et le reste des hommes un cercle magique, qui
persistait après que l'amour n'était plus. Et puis, il était, de
tempérament, un aristocrate. Depuis l'enfance, en dépit de son cœur
tendre, il s'était tenu éloigné de la foule, par une délicatesse
instinctive de corps et d'âme. L'odeur et les pensées publiques lui
répugnaient.
Mais tout avait changé, à la suite d'un fait-divers banal, dont il
venait d'être le témoin.
Il avait loué un appartement très modeste, dans le haut Montrouge, non
loin de Christophe et de Cécile. Le quartier était populaire, la
maison habitée par de petits rentiers, des employés, et quelques
ménages ouvriers. En un autre temps, il eût souffert de ce milieu où
il se trouvait un étranger; mais en ce moment, peu lui importait, ici
ou là: il se trouvait partout un étranger. Il ne savait pas qui il
avait pour voisins, et il ne voulait pas le savoir. Quand il revenait du
travail--(il avait pris un emploi dans une maison d'éditions)--il
s'enfermait avec ses souvenirs, et il n'en sortait que pour aller voir
son enfant et Christophe. Son logement n'était pas le foyer: c'était
la chambre noire où se fixent les images du passé; plus elle était
noire et nue, plus nettement les images ressortaient. À peine
remarquait-il les figures qu'il croisait sur l'escalier. À son insu
pourtant, certaines se fixaient en lui. Il est des esprits qui ne voient
bien les choses qu'après qu'elles sont passées. Mais alors, rien ne
leur échappe, les moindres détails sont gravés au burin. Tel était
Olivier: peuplé d'ombres des vivants. Au choc d'une émotion, elles
surgissaient; et Olivier les reconnaissait sans les avoir connues,
parfois tendait les mains pour les saisir... Trop tard!...
Un jour, en sortant, il vit un rassemblement devant la porte de sa
maison, autour de la concierge qui pérorait. Il était si peu curieux
qu'il eût continué son chemin sans s'informer; mais la concierge,
désireuse de recruter un auditeur de plus, l'arrêta, lui demandant
s'il savait ce qui était arrivé à ces pauvres Roussel. Olivier ne
savait même pas qui étaient «ces pauvres Roussel»; et il prêta
l'oreille, avec une indifférence polie. Quand il apprit qu'une famille
d'ouvriers, père, mère et cinq enfants, venait de se suicider de
misère, dans sa maison, il resta comme les autres à regarder les murs,
en écoutant la narratrice qui ne se lassait pas de recommencer
l'histoire. À mesure qu'elle parlait, des souvenirs lui revenaient, il
s'apercevait qu'il avait vu ces gens; il posa des questions... Oui, il
les reconnaissait: l'homme--(il entendait sa respiration sifflante dans
l'escalier)--un ouvrier boulanger, au teint blême, le sang bu par la
chaleur du four, les joues creuses, mal rasé; atteint d'une pneumonie,
au commencement de l'hiver, il s'était remis à la tâche,
insuffisamment guéri; une rechute était survenue; depuis trois
semaines, il était sans travail et sans forces. La femme, traînant
d'incessantes grossesses, percluse de rhumatismes, s'épuisait à faire
quelques ménages, passait les journées en courses, pour tâcher
d'obtenir de l'Assistance Publique de maigres secours qui ne se
pressaient pas de venir. En attendant, les enfants venaient, et ils ne
se lassaient point: onze ans, sept ans, trois ans,--sans compter deux
autres qu'on avait perdus sur la route;--et pour achever, deux jumeaux
qui avaient bien choisi le moment pour faire leur apparition: ils
étaient nés, le mois passé!
--Le jour de leur naissance, racontait une voisine, l'aînée des cinq,
la petite de onze ans, Justine--pauvre gosse!--s'est mise à sangloter,
demandant comment elle viendrait à bout de les porter tous les deux...
Olivier revit sur-le-champ l'image de la fillette,--un front volumineux,
des cheveux pâles tirés en arrière, les yeux gris trouble, à fleur
de tête. On la rencontrait toujours portant les provisions, ou la sœur
plus petite; ou bien elle tenait par la main le frère de sept ans, un
garçon chétif, au minois fin, qui avait un œil perdu. Quand ils se
croisaient dans l'escalier, Olivier disait, avec sa politesse distraite:
--Pardon, mademoiselle.
Elle ne disait rien; elle passait, raide, s'effaçant à peine; mais
cette courtoisie illusoire lui faisait un secret plaisir. La veille au
soir, à six heures, en descendant, il l'avait rencontrée pour la
dernière fois; elle montait un seau de charbon de bois. La charge
semblait bien lourde. Mais c'est chose naturelle, pour les enfants du
peuple. Olivier avait salué, comme d'habitude, sans regarder. Quelques
marches plus bas, levant machinalement la tête, il avait vu, penchée
sur le palier, la petite figure crispée, qui le regardait descendre.
Elle avait aussitôt repris sa montée. Savait-elle où cette montée la
menait?--Olivier n'en doutait pas, et il était obsédé par la pensée
de cette enfant, qui portait dans son seau trop lourd la mort,--la
délivrance... Les malheureux petits, pour qui ne plus être voulait
dire ne plus souffrir! Il ne put continuer sa promenade. Il rentra dans
sa chambre. Mais là, savoir ces morts près de lui... Quelques cloisons
l'en séparaient... Penser qu'il avait vécu à côté de ces angoisses!
Il alla voir Christophe. Il avait le cœur serré; il se disait qu'il
est monstrueux de s'absorber, comme il avait fait, dans de vains regrets
d'amour, lorsque tant d'êtres souffraient de malheurs mille fois pires,
et qu'on pouvait les sauver. Son émotion était profonde; elle n'eut
pas de peine à se communiquer. Christophe fut remué à son tour. Au
récit d'Olivier, il déchira la page qu'il venait d'écrire, se
traitant d'égoïste qui s'amuse à des jeux d'enfant... Mais ensuite,
il ramassa les morceaux déchirés. Il était trop pris par sa musique;
et son instinct lui disait qu'une œuvre d'art de moins ne ferait pas un
heureux de plus. Cette tragédie de la misère n'était pour lui rien de
nouveau; depuis l'enfance, il était habitué à marcher sur le bord de
tels abîmes, et à n'y pas tomber. Même, il était sévère pour le
suicide, à ce moment de sa vie où il se sentait en pleine force et ne
concevait pas qu'on pût, pour quelque souffrance que ce fût, renoncer
à la lutte. La souffrance et la lutte, qu'y a-t-il de plus normal?
C'est l'échine de l'univers.
Olivier avait aussi passé par des épreuves semblables; mais jamais il
n'avait pu en prendre son parti, ni pour lui, ni pour les autres. Il
avait l'horreur de cette misère, où la vie de sa chère Antoinette
s'était consumée. Après qu'il avait épousé Jacqueline, quand il
s'était laissé amollir par la richesse et par l'amour, il avait eu
hâte d'écarter le souvenir des tristes années où sa sœur et lui
s'épuisaient à gagner, chaque jour, leur droit à vivre le lendemain,
sans savoir s'ils y réussiraient. Ces images reparaissaient, à
présent qu'il n'avait plus son égoïsme d'amour à sauvegarder. Au
lieu de fuir le visage de la souffrance, il se mit à sa recherche. Il
n'avait pas beaucoup de chemin à faire pour la trouver. Dans son état
d'esprit, il devait la voir partout. Elle remplissait le monde. Le
monde, cet hôpital... Ô douleurs, agonies! Tortures de chair blessée,
pantelante, qui pourrit vivante! Supplices silencieux des cœurs que le
chagrin consume! Enfants privés de tendresse, filles privées d'espoir,
femmes séduites et trahies, hommes déçus dans leurs amitiés, leurs
amours et leur foi, lamentable cortège des malheureux que la vie a
meurtris!... Le plus atroce n'est pas la misère et la maladie; c'est la
cruauté des hommes, les uns envers les autres. À peine Olivier eut-il
levé la trappe qui fermait l'enfer humain que monta vers lui la clameur
de tous les opprimés, prolétaires exploités, peuples persécutés,
l'Arménie massacrée, la Finlande étouffée, la Pologne écartelée,
la Russie martyrisée, l'Afrique livrée en curée aux loups européens,
les misérables de tout le genre humain. Il en fut suffoqué; il
l'entendait partout, il ne pouvait plus concevoir qu'on pensât à autre
chose. Il en parlait sans cesse à Christophe. Christophe, troublé,
disait:
--Tais-toi! laisse-moi travailler.
Et comme il avait peine à reprendre son équilibre, il s'irritait,
jurait:
--Au diable! Ma journée est perdue! Te voilà bien avancé!
Olivier s'excusait.
--Mon petit, disait Christophe, il ne faut pas toujours regarder
dans le gouffre. On ne peut plus vivre.
--Il faut tendre la main à ceux qui sont dans le gouffre.
--Sans doute. Mais comment? En nous y jetant aussi? Car c'est cela que
tu veux. Tu as une propension à ne plus voir dans la vie que ce qu'elle
a de triste. Que le bon Dieu te bénisse! Ce pessimisme est charitable,
assurément; mais il est déprimant. Veux-tu faire du bonheur? D'abord,
sois heureux!
--Heureux! Comment peut-on avoir le cœur de l'être, quand on voit
tant de souffrances? Il ne peut y avoir de bonheur qu'à tâcher de
les diminuer.
--Fort bien. Mais ce n'est pas en allant me battre à tort et à travers
que j'aiderai les malheureux. Un mauvais soldat de plus, ce n'est
guère. Mais je puis consoler par mon art, répandre la force et la
joie. Sais-tu combien de misérables ont été soutenus dans leurs
peines par la beauté d'une chanson ailée? À chacun son métier! Vous
autres de France, en généreux hurluberlus, vous êtes toujours les
premiers à manifester contre toutes les injustices, d'Espagne ou de
Russie, sans savoir au juste de quoi il s'agit. Je vous aime pour cela.
Mais croyez-vous que vous avanciez les choses? Vous vous y jetez en
brouillons, et le résultat est nul,--quand il n'est pas pire... Et
vois, jamais votre art n'a été plus fade qu'en ce temps où vos
artistes prétendent se mêler à l'action universelle. Étrange, que
tant de petits-maîtres dilettantes et roués s'érigent en apôtres!
Ils feraient beaucoup mieux de verser à leur peuple un vin moins
frelaté.--Mon premier devoir, c'est de faire bien ce que je fais, et de
vous fabriquer une musique saine, qui vous redonne du sang et mette en
vous du soleil.
Pour répandre le soleil sur les autres, il faut l'avoir en soi. Olivier
en manquait. Comme les meilleurs d'aujourd'hui, il n'était pas assez
fort pour rayonner la force, à lui tout seul. Il ne l'aurait pu qu'en
s'unissant avec d'autres. Mais avec qui s'unir? Libre d'esprit et
religieux de cœur, il était rejeté de tous les partis politiques et
religieux. Ils rivalisaient tous entre eux, d'intolérance et
d'étroitesse. Dès qu'ils avaient le pouvoir, c'était pour en abuser.
Seuls, les opprimés attiraient Olivier. En ceci du moins il partageait
l'opinion de Christophe, qu'avant de combattre les injustices
lointaines, on doit combattre les injustices prochaines, celles qui nous
entourent et dont nous sommes plus ou moins responsables. Trop de gens
se contentent, en protestant contre le mal commis par d'autres, sans
songer à celui qu'ils font.
Il s'occupa d'abord d'assistance aux pauvres. Son amie, madame Arnaud,
faisait partie d'une œuvre charitable. Olivier s'y fit admettre. Dans
les premiers temps, il eut plus d'un mécompte: les pauvres dont il dut
se charger n'étaient pas tous dignes d'intérêt; ou ils répondaient
mal à sa sympathie, ils se méfiaient de lui, ils lui restaient
fermés. D'ailleurs, un intellectuel a peine à se satisfaire de la
charité toute simple: elle arrose une si petite province du pays de
misère! Son action est presque toujours morcelée, fragmentaire; elle
semble aller au hasard, et panser les blessures, au fur et à mesure
qu'elle en découvre; elle est, en général, trop modeste et trop
pressée pour s'aventurer jusqu'aux racines du mal. Or, c'est là une
recherche dont l'esprit d'Olivier ne pouvait se passer.
Il se mit à étudier le problème de la misère sociale. Il ne manquait
point de guides. En ce temps, la question sociale était devenue une
question de société. On en parlait dans les salons, dans les romans,
au théâtre. Chacun avait la prétention de la connaître. Une partie
de la jeunesse y dépensait le meilleur de ses forces.
À toute génération nouvelle il faut une belle folie. Même les plus
égoïstes parmi les jeunes gens ont un trop-plein de vie, un capital
d'énergie qui ne veut point rester improductif; ils cherchent à le
dépenser dans une action, ou--(plus prudemment)--dans une théorie.
Aviation ou Révolution. Le sport des muscles ou celui des idées. On a
besoin, quand on est jeune, de se donner l'illusion qu'on participe à
un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le monde. On a des
sens qui vibrent à tous les souffles de l'univers. On est si libre et
si léger! On ne s'est pas encore chargé du lest d'une famille, on n'a
rien, on ne risque guère. On est bien généreux, quand on peut
renoncer à ce qu'on ne tient pas encore. Et puis, il est si bon d'aimer
et de haïr, et de croire qu'on transforme la terre avec des rêves et
des cris! Les jeunes gens sont comme des chiens aux écoutes: ils
frémissent et ils aboient au vent. Une injustice commise, à l'autre
bout du monde, les faisait délirer...
Aboiements dans la nuit. D'une ferme à l'autre, au milieu des grands
bois, ils se répondaient sans répit. La nuit était agitée. Il
n'était pas facile de dormir, en ce temps-là! Le vent charriait dans
l'air l'écho de tant d'injustices!... L'injustice est innombrable; pour
remédier à l'une, on risque d'en causer d'autres. Qu'est-ce que
l'injustice?--Pour l'un, c'est la paix honteuse, la patrie démembrée.
Pour l'autre, c'est la guerre. Pour celui-ci, c'est le passé détruit,
c'est le prince banni; pour celui-là, c'est l'Église spoliée; pour ce
troisième, c'est l'avenir étouffé, la liberté en danger. Pour le
peuple, c'est l'inégalité; et pour l'élite, c'est l'égalité. Il y a
tant d'injustices différentes que chaque époque choisit la
sienne,--celle qu'elle combat, et celle qu'elle favorise.
À ce moment, le plus gros des efforts du monde étaient tournés
contre les injustices sociales,--et visaient inconsciemment à en
préparer de nouvelles.
Certes, ces injustices étaient lourdes et s'étalaient aux yeux, depuis
que la classe ouvrière, croissant en nombre et en puissance, était
devenue un des rouages essentiels de l'État. Mais en dépit des
déclamations de ses tribuns et de ses bardes, la situation de cette
classe n'était pas pire, elle était meilleure qu'elle n'avait été
dans le passé; et le changement ne venait pas de ce qu'elle souffrait
plus, mais de ce qu'elle était plus forte. Plus forte, par la force
même du capital ennemi, par la fatalité du développement économique
et industriel, qui avait rassemblé ces travailleurs en armées prêtes
au combat et, par le machinisme, leur avait mis les armes à la main,
avait fait de chaque contremaître un maître qui commandait à la
lumière, à la foudre, à l'énergie du monde. De cette masse énorme
de forces élémentaires, que des chefs depuis peu tâchaient
d'organiser, se dégageaient une chaleur de brasier, des ondes
électriques qui parcouraient le corps de la société humaine.
Ce n'était pas par sa justice, ou par la nouveauté et la force de ses
idées que la cause de ce peuple remuait la bourgeoisie intelligente,
bien qu'ils voulussent le croire. C'était par sa vitalité.
Sa justice? Mille autres justices étaient violées dans le monde, sans
que le monde s'en émût. Ses idées? Des lambeaux de vérités,
ramassées çà et là, ajustées à la taille d'une classe, aux dépens
des autres classes. Des _credo_ absurdes, comme tous les _credo_,--Droit
divin des rois. Infaillibilité des papes, Règne du prolétariat,
Suffrage universel, Égalité des hommes,--pareillement absurdes, si
l'on ne considère que leur valeur de raison, et non la force qui les
anime. Qu'importait leur médiocrité? Les idées ne conquièrent pas le
monde, en tant qu'idées, mais en tant que forces. Elles ne prennent pas
les hommes par leur contenu intellectuel, mais par le rayonnement vital,
qui, à certaines heures de l'histoire, s'en dégage. On dirait un fumet
qui monte: les odorats les plus grossiers en sont saisis. La plus
sublime idée restera sans effet, jusqu'au jour où elle devient
contagieuse, non par ses propres mérites, mais par ceux des groupes
humains qui l'incarnent et lui transfusent leur sang. Alors la plante
desséchée, la rose de Jéricho, soudainement fleurit, grandit, remplit
l'air de son arôme violent.--Ces pensées, dont l'éclatant drapeau
menait les classes ouvrières à l'assaut de la citadelle bourgeoise,
étaient sorties du cerveau de rêveurs bourgeois. Tant qu'elles
étaient restées dans les livres des bourgeois, elles étaient comme
mortes: des objets de musée, des momies emmaillotées dans des
vitrines, que personne ne regarde. Mais aussitôt que le peuple s'en
était emparé, il les avait faites peuple, il y avait ajouté sa
réalité fiévreuse, qui les déformait, et qui les animait, soufflant
dans ces raisons abstraites ses espoirs hallucinés, un vent brûlant
d'Hégire. Elle se propageait de l'un à l'autre. On en était touché,
sans savoir ni par qui, ni comment elles avaient été apportées. Les
personnes ne comptaient guère. L'épidémie morale continuait de
s'étendre; et il se pouvait que des êtres bornés la communiquassent
à des êtres d'élite. Chacun en était porteur, à son insu.
Ces phénomènes de contagion intellectuelle sont de tous temps et de
tous pays; ils se font sentir même dans les États aristocratiques, où
tâchent de se maintenir des castes fermées. Mais nulle part, ils ne
sont plus foudroyants que dans les démocraties, qui ne conservent
aucune barrière sanitaire entre l'élite et la foule. Celle-là est
aussitôt contaminée. En dépit de son orgueil et de son intelligence,
elle ne peut résister à la contagion: car elle est bien plus faible
qu'elle ne pense. L'intelligence est un îlot, que les marées humaines
rongent, effritent et recouvrent. Elle n'émerge de nouveau que quand le
flux se retire.--On admire l'abnégation des privilégiés français qui
abdiquèrent leurs droits, dans la nuit du 4 Août. Ce qui est le plus
admirable sans doute, c'est qu'ils n'ont pu faire autrement. J'imagine
que bon nombre d'entre eux, rentrés dans leur hôtel, se sont dit:
«Qu'ai-je fait? J'étais ivre...» La magnifique ivresse! Loué soit le
bon vin et la vigne qui le donne! La vigne, dont le sang enivra les
privilégiés de la vieille France, ce n'étaient pas eux qui l'avaient
plantée. Le vin était tiré, il n'y avait plus qu'à le boire. Qui le
buvait, délirait. Même ceux qui ne buvaient point avaient le vertige,
rien qu'à humer en passant l'odeur de la cuvée. Vendanges de la
Révolution!... Du vin de 89, il ne reste plus à présent, dans des
celliers de famille, que quelques bouteilles éventées; mais les
enfants de nos petits-enfants se souviendront que leurs
arrière-grands-pères en eurent la tête tournée.
C'était un vin plus âpre, mais non moins fort, qui montait au cerveau
des jeunes bourgeois de la génération d'Olivier. Ils offraient leur
classe en sacrifice au dieu nouveau, _Deo ignoto_:--le Peuple.
Certes, ils n'étaient pas tous également sincères. Beaucoup ne
voyaient là qu'une occasion de se distinguer de leur classe, en
affectant de la mépriser. Pour la plupart, c'était un passe-temps
intellectuel, un entraînement oratoire, qu'ils ne prenaient pas tout à
fait au sérieux. Il y a plaisir à croire que l'on croit à une cause,
que l'on se bat pour elle, ou bien que l'on se battra,--du moins, qu'on
pourrait se battre. Il n'est même pas mauvais de penser que l'on risque
quelque chose. Émotions de théâtre.
Elles sont bien innocentes, quand on s'y livre naïvement, sans qu'il
s'y mêle de calcul intéressé.--Mais d'autres, plus avisés, ne
jouaient qu'à bon escient; le mouvement populaire leur était un moyen
d'arriver. Tels les pirates Northmans, ils profitaient de la mer
montante pour lancer leur barque à l'intérieur des terres; ils
comptaient pénétrer au fond des grands estuaires, et rester agrippés
aux villes conquises, tandis que la mer se retire. La passe était
étroite, et le flot capricieux: il fallait être habile. Mais deux ou
trois générations de démagogie ont formé une race de corsaires, pour
qui le métier n'a plus de secrets. Ils passaient hardiment, et
n'avaient même pas un regard pour ceux qui sombraient.
Cette canaille-là est de tous les partis; grâce à Dieu, aucun parti
n'en est responsable. Mais le dégoût que ces aventuriers inspiraient
aux sincères et aux convaincus avait conduit certains à désespérer
de leur classe. Olivier voyait de jeunes bourgeois riches et instruits,
qui avaient le sentiment de la déchéance de la bourgeoisie et de leur
inutilité. Il n'avait que trop de penchant à sympathiser avec eux.
Après avoir cru d'abord à la rénovation du peuple par l'élite,
après avoir fondé des Universités Populaires et y avoir dépensé
beaucoup de temps et d'argent, ils avaient constaté l'échec de leurs
efforts; l'espoir avait été excessif, le découragement l'était
aussi. Le peuple n'était pas venu à leur appel, ou il s'était sauvé.
Quand il venait, il entendait tout de travers, il ne prenait de la
culture bourgeoise que les vices. Enfin, plus d'une brebis galeuse
s'étaient glissées dans les rangs des apôtres bourgeois, et les
avaient discrédités, en exploitant du même coup la peuple et las
bourgeois. Alors, il semblait aux gens de bonne foi que la bourgeoisie
était condamnée, qu'elle ne pouvait qu'infecter le peuple, et que le
peuple devait à tout prix se libérer d'elle, faire pou chemin tout
seul. Ils restaient donc sans antre action possible que d'annoncer un
mouvement qui sa ferait sans eux et contre eux. Les uns y trouvaient une
joie de renoncement, de sympathie humaine, profonde et désintéressée,
qui se nourrit de son sacrifice. Aimer, se donner! La jeunesse est si
riche de son propre fonds qu'elle peut sa passer d'être payée de
retour; elle ne craint pas de rester dépourvue,--D'autres
satisfaisaient là un plaisir de raison, une logique impérieuse; ils sa
sacrifiaient non aux hommes, mais aux idées, C'étaient les plus
intrépides. Ils éprouvaient une jouissance orgueilleuse à déduire de
leurs raisonnements la fin fatale de leur classe. Il leur eût été
plus pénible de voir leurs prédictions démenties que d'être
écrasés sous le poids. Pans leur ivresse intellectuelle, ils criaient
à ceux du dehors; «Plus fort! Frappez plus fort! Qu'il ne reste plus
rien de nous!» Ils s'étaient faits les théoriciens de la violence.
De la violence des autres. Car, suivant l'habitude, ces apôtres de
l'énergie brutale étaient presque toujours des gens débiles et
distingués, Quelques-uns, fonctionnaires de cet État qu'ils parlaient
de détruire, fonctionnaires appliqués, consciencieux et soumis. Leur
violence théorique était la revanche de leur débilité, de leurs
rancœurs et de la compression de leur vie. Mais elle était surtout
l'indice des orages qui grondaient autour d'eux, Les théoriciens sont
comme les météorologistes; ils disent, en termes scientifiques, le
temps non pas qu'il fera, mais qu'il fait. Ils sont la girouette, qui
marque d'où souffle le veut. Quand ils tournent, ils ne sont pas loin
de croire qu'ils font tourner le vent.
Le vent avait tournée.
Les idées s'usent vite dans une démocratie: d'autant plus qu'elles se
sont plus vite propagées. Combien de républicains en France
s'étaient, en moins de cinquante ans, dégoûtés de la république, du
suffrage universel, et de tant de libertés conquises avec ivresse!
Après le culte fétichiste du nombre, après l'optimisme béat qui
avait cru aux saintes majorités et qui en attendait le progrès humain,
l'esprit de violence soufflait; l'incapacité des majorités à se
gouverner elles-mêmes, leur vénalité, leur veulerie, leur basse et
peureuse aversion de toute supériorité, leur lâcheté oppressive,
soulevaient la révolte; les minorités énergiques--toutes les
minorités--en appelaient à la force. Un rapprochement baroque, et
cependant fatal, se faisait entre les royalistes de l'Action Française
et les syndicalistes de la C. G. T. Balzac parle, quelque part, de ces
hommes de son temps, «_aristocrates par inclination, qui se faisaient
républicains par dépit, uniquement pour trouver beaucoup d'inférieure
parmi leurs égaux_»... Maigre plaisir! Il faut contraindre ces
inférieurs à se reconnaître tels; et pour cela, nul moyen qu'une
autorité qui impose la suprématie de l'élite--ouvrière ou bourgeoise
au nombre qui l'opprime. Les jeunes intellectuels, petits bourgeois
orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par
amour-propre froissé et par haine de l'égalité démocratique. Et les
théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes
girouettes, se dressaient au-dessus d'eux, oriflammes de la tempête.
Il y avait enfin la bande des littérateurs en quête d'inspiration,--de
ceux qui savent écrire, mais ne savent quoi écrire: comme les Grecs à
Aulis, bloqués par le calme plat, ils ne peuvent plus avancer, et
guettent impatiemment le bon vent, quel qu'il soit, qui viendra gonfler
leurs voiles.--On voyait là des illustres, de ceux que l'Affaire
Dreyfus avait inopinément arrachés à leurs travaux de style et
lancés dans les réunions publiques. Exemple trop suivi, au gré des
initiateurs. Une foule de littérateurs s'occupaient maintenant de
politique, et prétendaient régenter les affaires de l'État. Tout leur
était prétexte à former des ligues, lancer des manifestes, sauver le
Capitole. Après les intellectuels de l'avant-garde, les intellectuels
de l'arrière: les uns valaient les autres. Chacun des deux partis
traitait l'autre d'intellectuel, et se traitait lui-même d'intelligent.
Ceux qui avaient la chance de posséder dans leurs veines quelques
gouttes de sang du peuple, en étaient glorieux; ils y trempaient
leur plume.--Tous, bourgeois, mécontents, et cherchant à reprendre
l'autorité que la bourgeoisie avait, par son égoïsme, irrémédiablement
perdue. Il était rare que ces apôtres soutinssent longtemps
leur zèle apostolique. Au début, la cause leur valait des succès,
qui n'étaient probablement pas dus à leurs dons oratoires. Leur
amour-propre en était délicieusement flatté. Depuis, ils continuaient,
avec moins de succès, et quelque peur secrète d'être un peu
ridicules. À la longue, ce dernier sentiment tendait à l'emporter,
doublé de la lassitude d'un rôle difficile à jouer, pour des hommes
de leurs goûts distingués et de leur scepticisme. Ils attendaient,
pour battre en retraite, que le vent le leur permît, et aussi leur
escorte. Car ils étaient prisonniers et de l'une et de l'autre. Ces
Voltaire et ces Joseph de Maistre des temps nouveaux cachaient sous leur
hardiesse d'écrits une incertitude épeurée, qui tâtait le terrain,
craignait de se compromettre auprès des jeunes gens, s'évertuait à
leur plaire, à jouer les jouvenceaux. Révolutionnaires, ou
contre-révolutionnaires, par littérature, ils se résignaient à
suivre la mode littéraire qu'ils avaient contribué à fonder.
Le type le plus curieux qu'Olivier rencontra, dans cette petite
avant-garde bourgeoise de la Révolution, fut le révolutionnaire
par timidité.
L'échantillon qu'il en avait sous les yeux se nommait Pierre Canet. De
riche bourgeoisie, et de famille conservatrice, hermétiquement fermée
aux idées nouvelles: magistrats et fonctionnaires, qui s'étaient
illustrés en boudant le pouvoir ou en se faisant révoquer; gros
bourgeois du Marais, qui flirtaient avec l'Église et pensaient peu,
mais bien. Il s'était marié, par désœuvrement, avec une femme au nom
aristocratique, qui ne pensait pas moins bien, ni davantage. Ce monde
bigot, étroit et arriéré, qui remâchait perpétuellement sa morgue
et son amertume, avait fini par l'exaspérer,--d'autant plus que sa
femme était laide et l'assommait. D'intelligence moyenne, d'esprit
assez ouvert, il avait des aspirations libérales, sans trop savoir en
quoi elles consistaient: ce n'était pas dans son milieu qu'il aurait pu
apprendre ce qu'était la liberté. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle
n'était point là; et il se figurait qu'il suffisait d'en sortir pour
la trouver. Il était incapable de marcher seul. Dès ses premiers pas
au dehors, il fut heureux de se joindre à des amis de collège, dont
certains étaient férus des idées syndicalistes. Il se trouvait encore
plus dépaysé dans ce monde que dans celui d'où il venait; mais il ne
voulut pas en convenir: il lui fallait bien vivre quelque part; et des
gens de sa nuance (c'est-à-dire sans nuance), il n'en pouvait trouver.
Dieu sait pourtant que la graine n'en est pas rare en France! Mais ils
ont honte d'eux-mêmes: ils se cachent, ou se teignent en l'une des
couleurs politiques à la mode, voire en plusieurs.
Suivant l'habitude, il s'était attaché surtout à celui de ses
nouveaux amis qui était le plus différent de lui. Ce Français,
bourgeois français et provincial dans l'âme, s'était fait le fidèle
Achate d'un jeune docteur juif, Manousse Heimann, un Russe réfugié,
qui, à la façon de beaucoup de ses compatriotes, avait le double don
de s'installer chez les autres comme chez lui, et de se trouver si
parfaitement à l'aise dans toute révolution qu'on pouvait se demander
si c'était le jeu, ou la cause qui l'intéressait en elle. Ses
épreuves et celles des autres lui étaient un divertissement.
Sincèrement révolutionnaire, ses habitudes d'esprit scientifique lui
faisaient regarder les révolutionnaires (lui, compris), comme des
sortes d'aliénés. Il observait cette aliénation, tout en la
cultivant. Son dilettantisme exalté et son extrême inconstance
d'esprit lui faisaient rechercher les milieux les plus opposés. Il
avait des accointances parmi les hommes au pouvoir, et jusque dans le
monde de la police; il furetait partout, avec cette curiosité
inquiétante qui donne à tant de révolutionnaires russes l'apparence
de jouer un double jeu, et qui parfois de cette apparence fait une
réalité. Ce n'est pas trahison, c'est versatilité, souvent
désintéressée. Que d'hommes d'action, pour qui l'action est un
théâtre, où ils apportent les aptitudes de bons comédiens,
honnêtes, mais toujours prêts à changer de rôles! À celui de
révolutionnaire Manousse était fidèle, autant qu'il pouvait l'être:
c'était le personnage qui s'accordait le mieux avec son anarchisme
naturel et avec le plaisir qu'il avait à démolir les lois des pays où
il passait. Malgré tout, ce n'était qu'un rôle. On ne savait jamais
la part d'invention et celle de réalité qu'il y avait dans ses propos;
lui-même finissait par ne plus le savoir très bien.
Intelligent et moqueur, doué de la finesse psychologique de sa double
race, sachant lire à merveille dans les faiblesses des autres, comme
dans les siennes, et habile à en jouer, il n'avait pas eu de peine à
dominer Canet. Il trouvait plaisant d'entraîner ce Sancho Pança dans
des équipées à la Don Quichotte. Il disposait sans façon de lui, de
sa volonté, de son temps, de son argent,--non pour son propre compte
(il n'avait pas de besoins, on ne savait de quoi il vivait),--mais pour
les manifestations les plus compromettantes de la cause. Canet se
laissait faire; il tâchait de se persuader qu'il pensait comme
Manousse. Il savait très bien le contraire: ces idées l'effaraient;
elles choquaient son bon sens. Et il n'aimait pas le peuple. De plus, il
n'était pas brave. Ce gros garçon, grand, large et corpulent, à la
figure poupine, complètement rasée, le souffle court, la parole
affable, pompeuse et enfantine, qui avait des pectoraux d'Hercule
Farnèse, et qui était d'une jolie force à la boxe et au bâton,
était le plus timide des hommes. S'il s'enorgueillissait de passer
parmi les siens pour un esprit subversif, il tremblait en secret devant
la hardiesse de ses amis. Sans doute, ce petit frisson n'était pas trop
désagréable, aussi longtemps qu'il ne s'agissait que d'un jeu. Mais le
jeu devenait dangereux. Ces animaux-là se faisaient agressifs, leurs
prétentions croissaient; elles inquiétaient Canet dans son égoïsme
foncier, son sentiment enraciné de la propriété, sa pusillanimité
bourgeoise. Il n'osait pas demander: «Où me menez-vous?» Mais il
pestait tout bas contre le sans-gêne des gens qui n'aiment rien tant
qu'à se casser le cou, sans s'inquiéter de savoir s'ils ne casseront
pas en même temps le cou des autres.--Qui l'obligeait à les suivre?
N'était-il pas libre de leur fausser compagnie? Le courage lui
manquait. Il avait peur de rester seul, tel un enfant qu'on laisse en
arrière sur la route et qui pleure. Il était comme tant d'hommes: ils
n'ont aucune opinion, sinon qu'ils désapprouvent toutes les opinions
exaltées; mais pour être indépendant, il faudrait rester seul; et
combien en sont capables? Combien, même des plus clairvoyants, auront
la témérité de s'arracher à l'esclavage de certains préjugés, de
certains postulats qui pèsent sur tous les hommes d'une même
génération? Ce serait mettre une muraille entre soi et les autres.
D'un côté, la liberté dans le désert; de l'autre côté, les hommes.
Ils n'hésitent point: ils préfèrent les hommes, le troupeau. Il sent
mauvais, mais il tient chaud. Alors, ils font semblant de penser ce
qu'ils ne pensent pas. Ce ne leur est pas très difficile: ils savent si
peu ce qu'ils pensent!... «Connais-toi toi-même!»... Comment le
pourraient-ils, ceux qui ont à peine un moi! Dans toute croyance
collective, religieuse ou sociale, ils sont rares ceux qui croient,
parce qu'ils sont rares ceux qui sont des hommes. La foi est une force
héroïque; son feu n'a jamais brûlé que quelques torches humaines;
elles-mêmes vacillent souvent. Les apôtres, les prophètes et Jésus
ont douté. Les autres ne sont que des reflets,--sauf à certaines
heures de sécheresse des âmes, où quelques étincelles tombées d'une
grande torche embrasent toute la plaine; puis, l'incendie s'éteint, et
l'on ne voit plus luire que des charbons sous la cendre. À peine
quelques centaines de chrétiens croient réellement au Christ. Les
autres croient qu'ils croient, ou bien ils veulent croire.
Il en était ainsi de beaucoup de ces révolutionnaires. Le bon Canet
voulait croire qu'il l'était: il le croyait donc. Et il était épouvanté
de sa hardiesse.
Tous ces bourgeois se réclamaient de principes différents: les uns de
leur cœur, les autres de leur raison, les autres de leur intérêt;
ceux-ci rattachaient leur façon de penser à l'Évangile, ceux-là à
M. Bergson, ceux-là à Karl Marx, à Proudhon, à Joseph de Maistre, à
Nietzsche, ou à M. Georges Sorel. Il y avait les révolutionnaires par
mode, par snobisme, il y avait ceux par sauvagerie; il y avait ceux par
besoin d'action, par chaleur d'héroïsme; il y avait ceux par
servilité, par esprit moutonnier. Mais tous, sans le savoir, étaient
emportés par le vent. C'étaient les tourbillons de poussière qu'on
voit fumer au loin, sur les grandes routes blanches, et qui annoncent
que la bourrasque vient.
Olivier et Christophe regardaient venir le vent. Tous deux avaient de
bons yeux. Mais ils ne voyaient pas, de la même façon. Olivier, dont
le regard lucide pénétrait l'arrière-pensée des gens, était
attristé par leur médiocrité; mais il apercevait la force cachée qui
les soulevait; l'aspect tragique des choses le frappait davantage.
Christophe était plus sensible à leur aspect comique. Les hommes
l'intéressaient, nullement les idées. Il affectait envers elles une
indifférence méprisante. Il se moquait des utopies sociales. Par
esprit de contradiction et par réaction instinctive contre
l'humanitarisme morbide qui était à l'ordre du jour, il se montrait
plus égoïste qu'il n'était; l'homme qui s'était fait lui-même, le
robuste parvenu, fier de ses muscles et de sa volonté, avait un peu
trop tendance à traiter de fainéants ceux qui ne possédaient point sa
force. Pauvre et seul, il avait pu vaincre: que les autres fissent de
même!... La question sociale! Quelle question? La misère?
--Je la connais, disait-il. Mon père, ma mère, et moi, nous avons
passé par là. Il n'y a qu'à en sortir.
--Tous ne le peuvent point, disait Olivier. Les malades, les
malchanceux.
--Qu'on les aide, c'est tout simple. Mais de là à les exalter, comme
on fait à présent, il y a loin. Naguère, on alléguait le droit
odieux du plus fort. Ma parole, je ne sais pas si le droit du plus
faible n'est pas plus odieux encore: il énerve la pensée
d'aujourd'hui, il tyrannise et exploite les forts. On dirait que ce soit
maintenant un mérite d'être maladif, pauvre, inintelligent,
vaincu,--un vice d'être fort, bien portant, triomphant. Et le plus
ridicule, c'est que les forts sont les premiers à le croire... Un beau
sujet de comédie, mon ami Olivier!
--J'aime mieux faire rire de moi que faire pleurer les autres.
--Bon garçon! disait Christophe. Parbleu! Qui dit le contraire? Quand
je vois un bossu, j'en ai mal dans mon dos. La comédie; c'est nous qui
la jouons, ce n'est pas nous qui l'écrirons.
Il ne se laissait pas prendre aux rêves de justice sociale. Son gros
bon sens populaire lui faisait opiner que ce qui avait été, serait.
--Si on te disait cela, en art, tu pousserais de beaux cris!
observait Olivier.
--Peut-être bien. En tout cas, je ne m'y connais qu'en art. Et
toi aussi. Je n'ai pas confiance dans les gens qui parlent de ce qu'ils
ne connaissent pas.
Olivier n'avait pas non plus confiance. Les deux amis poussaient même
un peu loin leur méfiance: ils s'étaient toujours tenus en dehors de
la politique. Olivier avouait, non sans un peu de honte, qu'il ne se
souvenait pas d'avoir usé de ses droits d'électeur; depuis dix ans, il
n'avait pas retiré sa carte d'inscription à la mairie.
--Pourquoi m'associer, disait-il, à une comédie que je sais inutile?
Voter? Pour qui voter? Je n'ai nulle préférence entre des candidats
qui me sont également inconnus, et qui, j'ai trop de raisons de
l'attendre, dès le lendemain de l'élection, trahiront également leur
profession de foi. Les surveiller? Les rappeler au devoir? Ma vie s'y
passerait, sans fruit. Je n'ai ni le temps, ni la force, ni les moyens
oratoires, ni le manque de scrupules et le cœur cuirassé contre les
dégoûts de l'action. Il vaut mieux m'abstenir. Je consens à subir le
mal. Du moins, n'y pas souscrire!
Mais malgré sa clairvoyance excessive, cet homme qui répugnait au jeu
régulier de l'action politique conservait un espoir chimérique dans
une révolution. Il le savait chimérique; mais il ne l'écartait point.
C'était un mysticisme de race. On n'appartient pas impunément au grand
peuple destructeur d'Occident, au peuple qui détruit pour construire et
construit pour détruire,--qui joue avec les idées et avec la vie, qui
fait constamment table rase pour mieux recommencer le jeu, et pour enjeu
verse son sang.
Christophe ne portait pas en lui ce Messianisme héréditaire. Il était
trop germanique pour bien goûter l'idée d'une révolution. Il pensait
qu'on ne change pas le monde. Que de théories, que de mots, quel
bavardage inutile!
--Je n'ai pas besoin, disait-il, de faire une révolution--ou des
palabres sur la révolution--pour me prouver ma force. Surtout je n'ai
pas besoin, comme ces braves jeunes gens, de bouleverser l'État pour
rétablir un roi ou un Comité de Salut public, qui me défende.
Singulière preuve de force! Je sais me défendre moi-même. Je ne suis
pas un anarchiste; j'aime l'ordre nécessaire, et je vénère les Lois
qui gouvernent l'univers. Mais entre elles et moi, je me passe
d'intermédiaire. Ma volonté sait commander, et elle sait aussi se
soumettre. Vous qui avez la bouche pleine de vos classiques,
souvenez-vous de votre Corneille: «_Moi seul, et c'est assez!_» Votre
désir d'un maître déguise votre faiblesse, La force est pareille à
la lumière; aveugle qui la nie! Soyez forts tranquillement, sans
théories, sans violences: comme les plantes vers le jour, toutes les
âmes des faibles se tourneront vers vous...
Mais tout en protestant qu'il n'avait pas de temps à perdre aux
discussions politiques, il en était moins détaché qu'il ne voulait le
paraître. Il souffrait, comme artiste, du malaise social. Dans sa
disette momentanée de passions, il lui arrivait de regarder autour de
lui et de se demander pour qui il écrivait. Alors, il voyait la triste
clientèle de l'art contemporain, cette élite fatiguée, ces bourgeois
dilettantes; et il pensait:
Quel intérêt y a-t-il à travailler pour ces gens-là?
Certes, il ne manquait point d'esprits distingués, instruits, sensibles
au métier, et qui n'étaient même pas incapables de goûter la
nouveauté ou--(c'est tout comme)--l'archaïsme de sentiments raffinés,
Mais ils étaient blasés, trop intellectuels, trop peu vivants pour
croire à la réalité de l'art; ils ne s'intéressaient qu'au jeu--des
sonorités ou des idées; la plupart étaient distraits par d'autres
intérêts mondains, habitués à se disperser entre des occupations
multiples, dont aucune n'était «nécessaire». Il leur était à peu
près impossible de pénétrer sous l'écorce de l'art, jusqu'au cœur;
l'art n'était pas pour eux de la chair et du sang: c'était de la
littérature. Leurs critiques érigeaient en théorie, d'ailleurs
intolérante, leur impuissance à s'évader du dilettantisme. Quand par
hasard quelques-uns étaient assez vibrants pour résonner aux puissants
accords de l'art, ils n'avaient pas la force de le supporter, ils en
restaient détraqués pour la vie. Névrose ou paralysie. Qu'est-ce que
l'art venait faire dans cet hôpital?--Et cependant, il ne pouvait, dans
la société moderne, se passer de ces anormaux: car ils avaient
l'argent et la presse; eux seuls pouvaient assurer à l'artiste les
moyens de vivre. Il fallait donc se prêter à cette humiliation:
d'offrir comme divertissement--comme désennui plutôt, ou comme ennui
nouveau--dans des soirées mondaines, à un public de snobs et
d'intellectuels fatigués, l'intimité frémissante de son art, la
musique où l'on a mis le secret de sa vie intérieure.
Christophe cherchait le vrai public, celui qui croit aux émotions de
l'art comme de la vie, et qui les ressent avec une âme vierge. Et il
était obscurément attiré par le nouveau monde promis,--le peuple. Les
souvenirs de son enfance, de Gottfried et des humbles, qui lui avaient
révélé la vie profonde, ou qui avaient partagé avec lui le pain
sacré de la musique, l'inclinaient à croire que ses véritables amis
étaient de ce côté. Comme d'autres naïfs jeunes hommes, il caressait
de grands projets d'art populaire, de concerts et de théâtre du
peuple, qu'il eût été bien embarrassé pour définir. Il attendait
d'une révolution la possibilité d'un renouvellement artistique, et il
prétendait que c'était pour lui le seul intérêt du mouvement social.
Mais il se donnait le change: il était trop vivant pour ne pas être
aspiré par Faction la plus vivante qui fût alors.