XXXVIII

Un joyeux dimanche de juin.

Les cloches de Lanrouara s'ébranlent dans l'air tranquille, les paysans

en habit de drap se pressent sur les routes, échangeant de tranquilles

bonjours. Loïzik n'est pas de «grand'messe» mais le maire et son fils se

dirigent vers l'église.

--Il faudrait inviter le recteur à dîner, Goulven, dit Alain, prenant le

sentier du presbytère. Loïzik a mis la viande et le fars au four, et

elle m'a bien recommandé de ramener le recteur.

Loïzik est maintenant Mme de Coatlanguy, et elle a pris

insensiblement, aux yeux de son beau-père, une importance nouvelle. Elle

dirige le ménage sans contrôle, et il s'incline volontiers devant son

bon sens, surtout maintenant qu'elle a moins peur de lui.

--Voilà devant nous, dit le maire, s'interrompant tout à coup, un pauvre

prêtre bien fatigué.... Il arrive de la gare, sans doute; il ne savait

pas que la carriole ne fait pas de service, le dimanche....

Bien las, en effet, le curé de Boulommiers arrivait à pied, à jeun,

surmontant sa fatigue pour célébrer sa messe. Il arriva au presbytère le

premier, sans s'apercevoir que d'autres visiteurs le suivaient de près.

Le maire souleva le loquet de la porte, et entra tout droit dans la

cuisine.

--Hé! Marie-Yvonne, je voudrais dire un mot au recteur.

--M. le recteur est avec un prêtre étranger qui veut dire sa messe tout

de suite.... Les voilà qui sortent par la petite porte du jardin.... Il

n'y a pas beaucoup de temps avant la grand'messe.

--Alors, faites-lui ma commission, je l'attends à dîner, sans faute.

--Mais il y a le prêtre étranger, Monsieur le maire!

--Qu'il l'amène, la table est assez grande! Viens-tu, Goulven? Il faut

que j'aille donner des signatures à la mairie, avant la messe....

Le maire expédia ses affaires, et entra dans son banc comme le dernier

son tintait. Dans une stalle, faisant son action de grâce il y avait un

prêtre en surplis, dont la tête grisonnante était tournée vers l'autel.

La messe commença; le recteur monta en chaire pour le prône, puis

annonça à ses paroissiens qu'un prêtre du pays, absent depuis de longues

années, demandait à leur dire quelques mots.

Il y eut un remous parmi les têtes chevelues et les coiffes blanches,

une curiosité évidente, des murmures échangés.

Les yeux perçants du maire s'attachèrent sur le visage aux traits

maigres et accusés du prêtre qui, les yeux baissés, suivaient le bedeau

vers la chaire.

Il eut un battement de coeur.

--Goulven, murmura-t-il, poussant le coude de son fils, j'ai dans l'idée

que c'est mon cousin Yves Ledu!

Goulven, vivement intéressé, regarda le prêtre qui, maintenant,

apparaissait en chaire, et promenait sur l'auditoire deux yeux d'un bleu

clair, en ce moment voilés par les larmes.

--C'est lui, j'en suis sûr! dit le maire, qui avait légèrement pâli.

Les murmures s'étaient tus, et chacun attendait avidement que le prêtre

parlât.

Il commença, en langue bretonne, bien entendu, avec une légère

hésitation, mais correctement, sans guère chercher ses mots:

«Mes frères,

»Ce mot, qui est doux à mes lèvres, est l'expression de la vérité. Vous

n'êtes pas seulement mes frères comme fils de l'Église, ma Mère, mais

encore parce que la même terre nous a enfantés, vous et moi; parce que

nos yeux, en s'ouvrant à la lumière, ont vu les monts d'Arrez, et que

c'est dans la même langue que nous avons dit notre première prière. J'ai

été élevé parmi vous. Ceux qui, autour de moi, ont des cheveux gris,

sont mes amis d'enfance.... Et votre recteur et moi, nous avons senti

ensemble naître notre vocation. Si je vous ai quittés, c'est qu'on

demandait des prêtres dans un pays stérile, qui n'en produit pas comme

celui-ci. Vous autres, vous êtes fiers de donner à Dieu des fils qui

reviennent vous évangéliser. Là-bas, «la moisson est grande, et il y a

peu d'ouvriers.»

»J'avais fait à Dieu le sacrifice de mon pays. Il permet que je le

revoie: qu'il soit béni! Mon coeur est gonflé de joie, et vous

m'excuserez de parler imparfaitement la chère langue que, cependant, je

n'ai pas oubliée, et dont les mots, je le sens, se presseront sur mes

lèvres quand j'invoquerai Dieu sur mon lit de mort.

»J'étais votre ami, je reviens comme votre père, et puisqu'il m'est

permis de vous parler, je veux vous dire le salut du bon Maître à ses

disciples, à ses amis, quand, après avoir disparu à leurs yeux dans la

mort, il se montra de nouveau à eux: «La paix soit avec vous!»

»La paix, c'est le premier des biens. Je vous souhaite, du fond de mon

coeur profondément ému, d'abord la paix avec Dieu, dans sa grâce, dans la

soumission à sa volonté, dans l'acceptation du travail et des peines,

dans la fréquentation des saints sacrements.

»Puis la paix dans vos familles. Qu'aucun sentiment amer, qu'aucune idée

de vengeance ou de rancune ne vienne altérer cette union que Dieu a

voulue, dont il a donné l'exemple dans la sainte maison de Nazareth, et

dont il fait la condition de l'avenir même des races et des familles:

«Toute maison divisée contre elle-même périra», parce que dans la

division il y a un germe de mort pour les foyers aussi bien que pour les

âmes.

»Enfin, la paix avec vous-mêmes, dans l'intime de votre conscience, la

paix qui ne peut régner que dans les coeurs soumis à la loi de Dieu, à la

loi d'amour, dans les coeurs qui ont rejeté toute amertume, tout

ressentiment.

»Et si, dit Notre-Seigneur, faisant votre offrande à l'autel, vous vous

souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre

offrande devant l'autel, et allez vous réconcilier auparavant avec votre

frère; ensuite, vous reviendrez faire votre offrande.»

«Et, après cette vie ainsi écoulée dans la paix du Seigneur, celui qui

n'est qu'un passant parmi vous, mais dont la pensée habite vos

montagnes, vous souhaite la lumière et la paix sans fin du paradis!»

Il y avait des pleurs étouffés dans l'humble assemblée. Ces âmes

primitives avaient senti passer un grand souffle d'amour, ces rudes

natures avaient vibré sous le choc de cette émotion profonde. Le nom du

curé circulait déjà parmi la foule, et quand la grand'messe finit, la

petite sacristie fut envahie par tous ceux qui voulaient lui parler et

lui serrer la main.

Et le maire?

Les premières paroles du prêtre avaient été droit à son coeur de Breton.

Puis, soudain, il avait été atteint en pleine conscience par ces paroles

de paix qui lui semblaient dites pour lui. Une révolte se mêlait

singulièrement au remords mal assoupi qu'elles éveillaient. Après tout,

il avait pardonné à son frère, puisqu'il lui avait jadis envoyé de

l'argent! Le revoir n'était pas une obligation: il était si sûr qu'ils

ne pouvaient plus s'entendre! Cependant, les paroles du livre divin

étaient formelles: il n'était pas commandé de faire un don à son frère,

de lui accorder un pardon fictif, mais _d'aller_, et de se réconcilier

avec lui....

Le trouble de ses pensées et le ressentiment qu'il éprouvait contre le

curé retinrent son élan. Il attendit que les paysans eussent quitté la

sacristie, et s'avança alors, non sans une certaine répugnance, suivi de

son fils.

Mais quand il vit briller de bonheur les yeux clairs qui, dans ce visage

vieilli, demeuraient les mêmes qu'il se rappelait éclairant une figure

d'enfant, quelque chose en lui se fondit tout à coup, et il oublia son

impression désagréable pour tomber dans les bras de son ami.

--Ainsi, après tant d'années, tu arrives sans crier gare! Et tu ne viens

pas d'abord chez moi!

--Il y avait ma messe.... Mais je suis si heureux, Alain, je vais revoir

le Coatlanguy avec tant de bonheur!

--Voici mon fils Goulven.... Tu vas voir sa femme, Loïzik Le Braz, ta

nièce aussi.... Si tu restes quelques jours, je te ferai faire la

connaissance de mon fils, le notaire. Et puisque tu n'as pas trouvé le

moyen de venir marier ce garçon-là, il faudra que tu t'arranges pour

faire un baptême, si Dieu bénit notre foyer.

--Ah! j'en serais trop heureux, mon ami!... Goulven ressemble à sa

défunte mère.... Oui, oui, j'aimerais à revenir; mais les voyages

coûtent cher....

--Pas à toi, dit brusquement le maire, car je te le paierais, et même à

Mélanie.

Le pauvre curé crut étouffer de joie.

--Alors, si Loïzik devient mère, et si Monseigneur permet une seconde

absence... dit-il d'une voix, étranglée.

Il passa son bras sous celui de son cousin, et les paysans souriaient à

les voir s'en aller ainsi, grands tous les deux, encore robustes, avec

leurs figures accentuées, burinées de rides, mais gardant la jeunesse du

regard.

--Goulven, dit le maire, reste attendre le recteur, qui prolonge son

action de grâces.... Nous allons prendre la traverse, et faire une belle

surprise à Loïzik, qui entend toujours parler de son oncle le curé, et

qui va être bien contente....

Le prêtre avait oublié l'objet de sa venue. Une joie telle gonflait son

coeur, qu'elle en était presque douloureuse. Il foulait donc encore sa

terre natale! Son oeil ravi errait sur les ajoncs éclatants.... Les

nappes jaunissantes du froment ondulaient sous une brise fraîche, le

thym couvrait les pentes arides des monts, et au bord du sentier, un

ruisseau très clair clapotait rudement sur des pierres noires et lisses.

Au-dessus de sa tête s'étendait ce cher ciel breton, d'un bleu si pâle,

si doux, à nul autre semblable, traversé de minces traits blancs, comme

des coups de pinceau.... Le soleil brillait sur tout cela, prêtant de

l'éclat à ces tons ternes, une richesse apparente à cette terre stérile

qui, elle aussi, semblait se faire belle pour fêter le retour de son

prêtre, et enfin les cloches qui sonnaient l'Angélus avaient l'air

d'annoncer qu'il était revenu....

Il regarde avidement le vieux manoir.... Oui, oui, il est bien tel qu'il

le gardait dans son souvenir, seulement il lui semble plus petit. La

coiffe blanche de Loïzik, que Goulven a appelée joyeusement, met une

tache sur la muraille grise, et il croit voir sa soeur avant qu'elle eût

été forcée d'adopter ses pauvres chapeaux de paille noire....

Il entre d'abord dans la cuisine où le feu, qui rougeoie gaiement, mire

ses flammes claires dans les bassins de cuivre jaune suspendus aux murs.

Il respire l'effluve oublié de ce pot-au-feu rustique, rempli de légumes

frais et de viande savoureuse; il entend le pétillement du beurre sur la

poêle; il voit remuer lentement, sur le vieux tourne-broche mécanique,

les poulets qui se dorent devant le foyer.... Et tout cela est un

symbole, tout cela a une histoire, tout cela évoque pour lui un passé

disparu. Il revoit les vieux parents qui s'asseyaient sur les bancs de

chêne, les enfants bruyants qui sont devenus des vieillards ou qui ont

été, tout jeunes, ravis dans les demeures célestes.... Et enfin, quand

le recteur l'ayant rejoint, ils passent dans la «salle» et qu'on

l'invite à bénir la table où il s'était assis, petit enfant, ses yeux se

mouillent de larmes, et sa voix faiblit tout à coup....

Cependant, le joyeux tohu-bohu de l'arrivée se calme, et les questions

pressées, les nouvelles échangées, les souvenirs ravives, tout cela a un

terme. Le curé se rappelle maintenant qu'il n'est pas venu ici pour son

plaisir, qu'il y a à remplir une tâche pénible. L'espèce d'ivresse de

l'arrivée se dissipe, le souci qui le hantait revient l'envahir, et il

se reproche maintenant d'avoir pu oublier un instant le parent malade,

la jeune fille isolée dont il était venu défendre la cause.

Le maire aussi s'est calmé. Le petit sermon de son cousin lui revient à

la mémoire, ramenant une arrière-pensée, un ressentiment. Son orgueil se

cabre à l'idée qu'on a osé lui donner une leçon, fût-ce du haut de la

chaire, et il ne doute plus que le curé ne soit venu au Coatlanguy avec

un but arrêté: le contraindre à recevoir son frère.... Cela, jamais!

L'heure des vêpres, cependant, a sonné; de nouveau les cloches tintent

dans l'air tranquille; de nouveau, les groupes de paysans en habits de

dimanche se dirigent vers le bourg. Ce n'est pas encore le moment des

explications.

Ils s'en vont tous à l'église, et Loïzik trouve le moyen de rester un

peu en arrière avec le curé.

--Savez-vous si ma cousine Léna va bien? dit-elle, baissant la voix,

bien que son beau-père, qui cause avec le recteur, soit trop loin pour

l'entendre.

--Léna m'écrit quelquefois. Elle est toujours pieuse, dévouée à son

devoir, et le bon Dieu lui a procuré des amis.

--Alors, elle ne regrette pas le Coatlanguy? dit Loïzik, attristée.

--Oh! si, elle le regrette, bien plus même qu'elle ne s'y serait

attendue.... As-tu deviné que je suis ici à cause d'elle, ma fille?

Loïzik pâlit.

--Je l'avais pensé.... Mais mon père ne veut pas la revoir.... Ma pauvre

Lénik! Jamais elle ne reviendra, je le sais bien!

--Qui peut le savoir? Il y a des événements qui ouvrent les coeurs les

plus fermés, mon enfant.... Je suis venu dire à Alain que son frère est

très malade.... Pendant les vêpres, tu vas prier de tout ton coeur, et le

bon Dieu viendra à notre aide....

Le visage de la jeune femme s'était assombri. Pendant que le curé de

Boulommiers, revêtu de la plus belle chape qui fût à la sacristie,

chantait les vêpres que le recteur accompagnait sur l'harmonium, elle

pria, en effet, ardemment, pour sa chère cousine et pour cet oncle Hervé

qui devait être un si grand coupable....

Et ce fut au retour, dans le jardin du manoir, entre les troncs rugueux

des vieux pommiers, que le curé aborda la question poignante qui

l'amenait.

La Robe brodée d'argent · 第 54 / 74 题